CHAPITRE XXI
RévèlatioDS successives de la morale. — Conseil de Mirabeau.
— Devoir des philosophes et des hommes de Lettres. — Inefficacité de la Grâce. — Nature supérieure des hommes cultivés.
— Comment s'acquiert la vertu. — Lents progrès de la civilisation. — Morale unique et pratique basée sur Texpérience.
— Les maîtres de la pensée moderne.
Est-il nécessaire d'insister? La morale est d'origine humaine. Elle s'est formée lentement par les rapports quotidiens des hommes en société, par les observations physiques des savants et les réflexions synthétiques des penseurs. L'esprit humain ne peut refuser son assentiment au vrai quand il le perçoit avec évidence; il aime naturellement le beau; et, cherchant toujours son plaisir, l'homme, quand il réfléchit, voit qu'il doit être sage et bon dans l'intérêt de son bonheur, car le mal, à la longue, rend toujours malheureux.
En s'éclairant ainsi mutuellement par les résultats réciproques de leur expérience, les hommes se sont formé une morale progressive. Les meilleurs d'entre
eux sont ceux qui la font avancer davantage vers leur idéal de justice, de vertu généreuse et d'activé bonté. Les autres doivent chercher à les suivre, s'appliquer à les bien comprendre et à s'assimiler leurs idées pratiques.
C'est ainsi que s'est élevée lentement la moralité humaine; il n'y a jamais eu d'autre révélation.
La culture littéraire est une religion naturelle, une religion sans dogmes, sans mystères, sans miracles, sans prêtres et sans superstitions. C'est la seule religion qui puisse, sans fanatisme et sans intolérance, relier entre eux tous les hommes et devenir universelle.
Comme cet homme distrait, dont parle La Bruyère, qui cherchait partout son chapeau placé sur sa tête, tel se plaint aujourd'hui de l'absence des sentiments religieux sans les reconnaître là où ils se trouvent, sans voir que l'antique religion des Lettres n'a jamais été plus cultivée et plus florissante.
Depuis Homère jusqu'à Épicure et Lucrèce ; depuis Cicéron jusqu'à Gœthe, Littré et Sainte- Beuve, cette antique religion des Lettres est la seule qui ait continuellement civilisé les hommes sans jamais leur nuire, c'est la feeule qui n'ait jamuis fait naître panni eux aucune guerre, aucune persécution.
La Bible a sa Genèse et sa morale; mais le monde a marché depuis Moïse et les savants modernes ont aussi la leur.
Ils nous appreinieiit tout ce qu*on peut aeUiellenieiit savoir de Tunivers, de la morale, de Tongine de riiomuie et de ses pénibles commencements. Ils nous montrent, à travers les âges, les lents progrès de la civilisation.
L'homme fait partie de la nature qui prend en lui conscience d'elle-même. Il s'élève, par de lents efforts, de l'instinct brutal à la moralité réfléchie.
Cherchant toujours son plus grand bien, il le trouva d'abord à la faijon des animaux auxquels il ressemblait beaucoup avant l'invention des arts; puis il le comprit peu h peu, d'une façon plus humaine, plus idéale, à Texemple des sages, des héros et des saints.
La destinée de l'homme est de vivre en harmonie avec la nature dont il est la personnalité consciente. L'homme éclairé seul jouit de son âme, peut triompher de ses convoitises, respecter la justice et les droits des autres. Mais l'instruction est indispensable. Prenez garde, disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans l'ignorance; c'est vous quiètes les plus menacés; ne voyez-vous pas avec quelle facilité d'une l)ête brute on fait une bête féroce? Par la culture littéraires la religion des Lettres apprend à l'homme à se connaître lui-même et à comprendre aussi le monde extérieur qui l'entoure; ce monde dont il est à la fois une partie et un produit. .
L'homme éclairé par la science, par une éduca-
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tioii philosophique, connaît la nature en soi et voit sa place dans la nature.
Au lieu d'une seule révélation faite miraculeusement à une seule peuplade, la religion des Lt^tlres nous montre autant de révélations successives que de peuples et de sages qui s'y sont, Tun à Tautre, transmis le flambeau de la vérité. C(^ sont ces premiers philosophes, ces poètes, ces législateurs primitifs, tels que Confucius.Pythagore, Moïse, Lycurgue, Solon, qui ont établi les premiers fondements de la justice et de la moralité humaine.
Après eux, Socrate apprit aux hommes à se connaître et à mieux chercher leur l)onheur. Il célébra la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, dans la nature, dans Tamour, dans les arts, et dans leur principe idéal.
Aristote, Platon, Xénophon, recueillirent cette philosophie naturelle et répandirent dans le monde, chacun à sa manière, les vues morales de Socrate.
Personne, pensait Socrate, ne se porte volontairement au mal, ni à ce qu'il prend pour le mal. La volonté humaine se porte toujours vers son plus grand bien.
Cette idée de Socrate est la même que, plus tard, Virgile, après Lucrèce, a exprimée en disant : Trahit sua quemque voluptas. En effet, il n'est pas du tout dans la nature des hommes de courir au mal au lieu de courir au bien; forcé de choisir entre deux maux, il n'est personne qui choisisse le plus grand, s'il dépend
de lui de prendre le moindre. Par conséquent, disait Socrate, lorsque Thomme fait le mal, c'est par ignorance qu'il le fait, par son ignorance du vrai bien.
Par conséquent, le devoir des philosophes et des hommes de Lettres est d'éclairer les hommes sur leur bien véritable. Le bien étant une fois connu comme tel, il est impossible que la volonté ne s'y porte pas et, entre deux biens de valeur inégale, la volonté se déterminera nécessairement vers celui que l'intelligence, plus ou moins éclairée, lui aura montré, avec plus ou moins d'évidence, comme étant le plus grand.
Ce déterminisme moral explique la grande importance accordée par Socrate à la science de l'homme, à la connaissance de soi-même. Il explique aussi la puissance de l'éducation par laquelle on instruit les jeunes gens sur leur véritable intérêt.
Socrate n'étant qu'un homme, un philosophe, un sage, n'a enseigné que la science de l'homme. Les théologiens, plus habiles sans doute ou plus ambitieux, ont fait des multitudes de traités obscurs pour nous faire connaître Dieu qu'ils ne connaissaient pas.
Ces théologiens, ayant rencontré dans leur Bible la théorie du péché originel, ont prétendu nous y asservir. Ils ont dit que notre destinée, notre salut éternel dépendaient exclusivement de la volonté divine. Ils ont ainsi ruiné les bases mêmes de la morale. Car, s'il en est ainsi, que pouvez-vous faire d'utile et d'efficace sans la Grâce ?
^0 LA VIE I.ITTËHAIHE
Pie pomaiit inodifior eii rien votre desUiiée, vous serez quietisle a^ec Fêiidoii, mi faUilisli' coitiiiie les Mahomelans, et direz avec eux : mon sort est écrit ; SI je SUIS dans les élus, ji' serai sauvé quoi qu'il arme, si je suis dans les réprouvés, rien ne peut empêcher ma perte. Les œuvres sans la Grâce sont inutiles; je n'ai donc qu'A attendre, dans une iiidifTérence parfaili', les résuUats inéluctables des décrets divins.
CellJj doctrine immorale de la prédestination est celle de taint Paul.
C'est pourquoi elle est aussi bien celle des catholiques comme Bossuet que celle des réformé» comme Calvin. C'est aussi dans la BiUe que Mahomet l'a prise, tout connue saint Au^'ustin, pour la placer dans le Coran.
1^ doctrine de Soerate. conmie celle d'Aristole, de Descartes et de Spinoza, consiste à éclairer la conscience pour lui faire ensuile choisir nécessairement le plus tïrancl Iwiiheur. Car l'homme veut être heureux; il ne peut pas ne pas le vouloir; c'est sa nature même. Il s'agit donc, pour bien vivre, d'avoir une saine et complète idée du bonheur; et. pour vivre le mieux possible, il suffirait d'avoir la meilleure idée possible du bonheur.
C'est parce que nous jugeons ti-1 plaisir plus vrai, noble, plus durable qu'un auli'e, que nous le lissons, choix n'implique pas qu'il soit actuellement le
plus vif OU le plus entraînant de sa nature, mais qu'il nojus a paru le meilleur, le plus cligne de nous.
Le résultat de l'éducation littéraire et de nos efforts est de nous mettre en état de choisir, en chaque circonstance de la vie, ce qui nous paraît être le meilleur parti à prendre, connue devant nous procurer le plaisir le plus durable, le plus grand bonheur.
Suivant la méthode de Socrate, le travail des philosophes est de nous montrer les conséquences lointaines de nos actes et d'établir en conséquence toute la théorie des oliligations morales et la graduation esthétique des plaisirs.
La difficulté paraît être de décider l'homme à sortir de son naturel égoïsme; mais l'amour de nous-mêmes peut naturellement nous conduire à nous aimer mieux, à nous aimer davantage, à agrandir notre être tant par la sympathie, par l'amour, l'amitié, les affections de famille, que par l'amour de l'art, de la science, par notre dévouement affectueux aux Lettres et à la patrie.
Rien n'est plus imbécile que l'égoïsme étroit.
Plus il y a de choses à quoi l'homme est indifférent et demeure étranger, moins il est homme; en renonçant aux affections de famille ou à l'amour des Lettres, des arts, de la patrie, il s'affaiblit et s'anéantit lui-même.
Notre bonheur est moins dans les satisfactions de la journée présente que dans nos espérances et nos
perspectives d'avenir; il est moins dans la réalité actuelle que dans l'espérance.
Celui-là est vraiment heureux qui peut raisonnablement espérer ce qu'il désire.
Dans la recherche du bonheur, ce que l'homme éclairé considère, c'est la durée. Telle chose vous flatte dans le moment actuel qui, dans ses suites, nuirait; la sagesse humaine commande alors de s'abstenir. Au contraire, il faut accomplir, sans différer, une action difficile ou qui répugne à faire, ou que la paresse négligerait volontiers, quand cette action doit nous apporter plus tard un cx)ntentement durable. Malheur à ceux qui n'ont de culte ni pour leur passé, ni pour leur avenir et qui font du moment présent leur seul dieu.
C'est là précisément en quoi consiste la religion des Lettres queSocrate, Platon, Aristote, Épicure, Lucrèce, Virgile, Horace, Sénèque, Épictète, Marc-Aurèle, Spinoza ont pratiquée ainsi que Montaigne, Bayle, Voltaire, Goethe, Littré, Renan, Taine et Sainte-Beuve.
Le savant qui cherche et découvre une importante vérité sacrifie son sommeil et s'oublie lui-même; il est, comme un chasseur, tout entier à la poursuite ou dans la joie de cette vérité.
L'artiste s'oublie de même dans son œuvre, comme le père dans ses enfants, comme Jeanne d'Arc s'oubliait dans son dévouement à la patrie.
Loin de Tégoïsme brutal des hommes primitifs, les hommes cultivés qui vivent selon leur nature supérieure jouissent noblement de cet oubli d'euxmêmes.
Et leur bonheur étant causé par une cause plus belle est aussi plus grand ; tel est, dans la religion des Lettres, Tattrait de Tactivité intelligente et la théorie de la vertu.
Comme l'indique son nom, la vertu, c'est la force. Éclairée par l'intelligence, cette force se compose d'amour et de volonté. C'est la passion qui détermine l'effort de la volonté. C'est l'amour qui fait le dévouement de la mère à ses enfants, du savant à la science, du patriote à sa patrie.
Il faut donc démontrer aux hommes, qui, tous, veulent être heureux, que la vertu est réellement le vrai bonheur et que ce bonheur est d'autant plus réel, d'autant plus grand que la vertu est plus grande.
Il faut leur démontrer que la sagesse apporte avec elle le seul vrai plaisir.
A la différence de l'ivresse ou des autres voluptés trompeuses, ce n'est pas avant leur triomphe que la sagesse et la vertu font sentir leur charme. Au contraire, c'est après avoir lutté, après avoir pris l'habitude de combattre et de vaincre les funestes entraînements, qu'elles apportent avec elles la paix de la conscience et la joie.
Au début, c'est-à-dire avant l'éducation qui la forme par l'habitude et par l'exemple, la vertu paraît
pénible à Tenfant, mais en tout les débuts sont lents et difficiles.
Aujourd'hui, tous les philosophes peuvent démontrer que la perfection morale est la source du plus grand bonheur. Mais combien fut pénible la sagesse, à Tenfance de Thumanité I Historiens , anthropologistes, philosophes sont d'accord pour établir que les hommes ont dû commencer par obéir aveuglément à leurs instincts les plus grossiers. Quand on pense au chemin qu'il a fallu faire pour que, du régime d'extCFinination réciproque, qui était la loi du monde primitif, émergeât la notion de l'impératif catégorique de Kant, on est vraiment surpris, dit Renan, des progrès réalisés par les hommes. Dans un dénûment radical, il leur fallait combattre tous les jours dans cette lutte implacable et féroce pour l'existence. Ils obéissent, dès lors, à leurs besoins. Leur vertu la plus nécessaire était alors le courage, l'activité, l'adresse qui leur permettaient de satisfaire leur faim. Us découvrirent des cavernes, ils taillèrent des pierres ou trouvèrent des silex aiguisés qui devinrent pour eux des armes, emmanchés dans un bâton.
Puis, les siècles s'écoulèrent, et, lentement, par eux-mêmes et par une tradition morale grandissante, ils arrivèrent à la moralité.
L'expérience leur apprit peu à peu à résister à l'entraînement naturel de leurs sens, elle leur apprit que certaines choses sont nuisibles qui, cependant,
NOTES ET RÉFLEXIONS I)'UN LECTEUR Î2i!25
paraissent aj^réables; que la colère aveugle, et par conséquent diminue la présence d'esprit nécessaire dans tous les combats; que Teau froide, si délicieuse à celui qui s'en rafraîchit, peut tuer qui la boit ou qui s'y plonge échauffé et tout en sueur ; c'est ainsi qu'il s'établit peu à peu, parmi ces barbares, une hygiène et une morale élémentaires.
Une sympathie naturelle les portant les uns vers les autres, ils obéirent instinctivement à la bienveillance réciproque, à la pitié.
C'est de cette double source, l'intérêt personnel et la sympathie, qu'est née la morale.
Les hommes primitifs s'habituèrent peu à peu à s'abstenir de certaines actions, à rechercher leurs semblables, à vivre en groupes, à approuver ou à blâmer réciproquement leurs actes suivant qu'ils étaient conformes ou contraires à la sympathie ou à l'intérêt.
« Étant doués de la faculté d'abstraire et de généraliser, puis de fixer leurs abstractions dans le langage, les hommes se sont fait certaines maximes générales, certaines règles auxquelles ils ont pris l'habitude d'obéir; et comme tous les hommes, ou la plupart d'entre eux, avaient fait, ou à peu près, les mêmes expériences, ils se comnmniquaient les uns les autres les mêmes pratiques ; ils formaient ainsi des maximes de plus en plus générales; — et ces règles, perdant de plus en plus le caractère personnel et individuel qu'elles avaient eu à l'origine, pro?
liaient la forme des lois, de principes universels et impersonnels. »
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. L'union des esprits est l'idéal de l'avenir. Cette unité viendra de la vérité scientifique rendue visible et accessible à tous, et non de la récitation machinale d'un Credo incompréhensible.
A mesure que les peuples s'élèvent à un même niveau de civilisation, ils se forment à eux-mêmes une morale de plus en plus semblal)le, quelles que soient, d'ailleurs, les différences extérieures de races, de langage et de climat.
C'est de la connaissance plus approfondie de la dignité humaine qu'ils tirent une morale plus fraternelle.
Au début, counne nous l'avons vu, dans les temps préhistoriques, avant l'invention des arts et des littératures, les hommes, poussés par la faim, ont dû se dévorer les uns les autres.
Mais l'animal humain est perfectible; la tradition permit aux hommes de conserver les résultats de leur expérience.
Ce sont les sages, les poètes, les premiers hommes de Lettres qui ont ainsi fait la civilisation.
Devenus moins sauvages, grâce à eux, les hommes découvrent leurs devoirs réciproques; malgré l'antagonisme de leurs intérêts, ils ont des sentiments communs, ils établissent des lois, et, par la culture des Lettres, ils s'élèvent enfin vers l'unité morale de leur nature.
La révélation naturelle des vérités nécessaires s'est faite successivement, par Fintermédiaire des philosophes. Il n'y a pas eu d'autres créateurs de morale et d'équité publique que quelques grandes âmes isolées dans leurs temps, tels que le Bouddha, Socrate, Jésus, Épictète, Épicure, Marc-Aurèle, Spinoza, Kant, Renan.
Connue les poètes (vates) ont été les premiers prophètes, inventeurs de la morale et des religions, les écrivains moralistes et philosophes sont, encore aujourd'hui, — bien mieux que les ministres des différents cultes, — les prêtres de la civilisation et du progrès.
Le devoir des philosophes est d'apprendre, pour le dire aux hommes, ce qu'ils désirent connaître; ils doivent le leur apprendre avant qu'ils aient pu euxmêmes le formuler. Une hiérarchie intellectuelle est nécessaire, mais elle s'établit d'elle-même, sans intervention de l'État et sans aucun signe extérieur. Chacun sait que les maîtres de la pensée moderne ne prêchent point dans les églises, qu'ils n'écrivent point dans r Univers religieux ou dans la Croix^ qu'ils ne se nomment point Louis Veuillot ou Père Loriquet, mais, au contraire, Sainte-Beuve, Renan, Taine, Littré.
Celui qui sait, celui qui pense, celui qui voit et vit mieux, devine et comprend celui qui voit moins.
Élever.celui qui vit moins bien que soi. c est lui faire sentir qu'on a en soi la puissance de le développer selon le progrès qu'il désire. L'homme qui découvre vers quel but se dirige instinctivement un autre homme et qui le lui révèle clairement, exerce sur lui une puissance d'attraction, d'entraînement, de séduction très grande.
La religion des Lettres se propagera par des prêtres et des prédicateurs laïques, par des conférenciers et par des écrivains. Cette religion n'est pas une nouveauté. Elle existe depuis longtemps pour tous les lettrés qui connaissent les chefs d'œuvre de l'esprit humain et qui aiment à les lire.