CHAPITRE XXII
Vaccine de l'enfance et de Thumanité. — Bon emploi des livres. — La morale évolue selon les degrés de culture. — Tronc vermoulu du christianisme. — Le royaume de T'Évangile n'est pas de ce monde. — Ce qu'est la vie pour les sages. — Seuls prêtres de la religion de Tavenir.
Les religions ont été une phase nécessaire à l'évolution de l'espèce humaine et de l'individu.
Elles sont comme la petite vérole de l'esprit; il faut une vaccine. Le catéchisme absurde est, pour l'enfant, cette vaccine ^qui l'empêchera d'être plus tard fanatique et superstitieux.
C'est ainsi qu'il faut être croyant au début de la vie, comme il faut être vacciné.
L'enfant doit passer par la religion, pour en sortir plus tard définitivement.
Ces idées qui paraissent profanes, ne sont pas loin d'être acceptées par le Père Didon. « Quand la religion, a-t-il écrit, ne serait, comme disent les positivistes, qu'une forme transitoire de l'humanité, ne correspondant qu'à l'une des phases de son
évolution, il faudrait encore la maintenir dans l'école.
» La loi de Tiiidividu, dans son évolution particulière, — c'est la science la plus éclairée qui Tafflrme, — n'est et ne doit êlre que la reproduction de la loi de l'espèce. Si donc, l'espèce passe par une phase déterminée, l'individu doit y passer aussi, sous peine de violer une des lois de la vie. Or, l'histoire est là pour le prouver, l'espèce humaine, "universellement, au début de son expansion à travers les siècles, est religieuse (fétichiste et idolâtre) : donc, au nom de la science même, l'individu, au début de sa courte existence, doit être religieux. »
La religion des Lettres a pour pulte la lecture des livres.
Ce sont les livres qui nous éclairent et qui nous donnent les meilleurs plaisirs. En nous rendant sages, ils nous rendent heureux; ils nous mora* lisent et nous perfectionnent; ils nous consolent des hommes et nous enseignent à les supporter, à les aimer; à ne jamais leur nuire et à leur faire du bien.
Chacun se fait des devoirs selon sa nature, son caractère, ses idées, suivant la pénétration de son intelligence et la portée de son esprit.
Tous les hommes n'ayant pas la même culture morale, la même élévation d'âme, la même déli-
catesse de cœur, il ne viendra pas à tous les mêmes idées dans les mêmes circonstances.
Il y a de l'invention en morale aussi bien que dans les arts; Thistoire de la morale serait le récit des inventions et découvertes faites dans le pays de la vertu. Les héros, les grands citoyens, voilà les maîtres dans l'art de vivre.
Quand de beaux exemples ont été donnés par un grand homme, dit un philosophe contemporain, ils deviennent des devoirs pour les caractères généreux qui leur ressemblent.
Comme il est impossible d'établir pour toutes les intelligences la régularité infaillible d'un mémo Credo^ la tolérance est nécessaire.
Étant donnée la différence d'intelligence, d'instruction, de lumières, d'intérêts et d'éducation qui existe entre les hommes, il est ridicule d(^ se mettre en colère parce qu'on n'est pas de notre avis.
Chacun peut aujourd'hui tomber dans l'hérésie sans courir le risque d'être brûlé comme le lut, à Paris, en place de grève, le malheureux Simon Morin, hi*ulé vif pour avoir pris dans ses « Pensées » dédiées au Roy, 1647, la qualité de « fils de l'homme », laquelle, dit l'arrêt du Parlement, doit être entendue : « Fils de Dieu. »
Les dogmes n'ont plus aucune importance, ils appartiennent au passé, à un état d'esprit disparu.
tô^ LA VIE LllTÉRAIRE
L'iiié{^alité la plus forte étant celle des intelligences, il est bien impossible qu'elles arrivent à se mettre d'accord sur aucun dogme; mais la diversité des opinions et des croyances n'exclut ni la droiture, ni Testime réciprocjue, partout où il y a sincérité.
La morale de Moïse, celle du Décalogue a été dépassée et ne nous suffit plus. Scientifiquement fondée sur une expérience trop courte, dans des mœurs cruelles et grossières, cett(^ morale primitive manque trop de délicatesse. La dignité de notre âme exige à pressent des nuances plus fines avec un idéal plus vrai.
L'égoïsme et la haine résument le passé de l'histoire sous l'empire des religions.
L'idéal de l'avenir est dans la justice.
L'humanité se dépouille peu à peu de ses anciennes erreurs et les remplace par des idées plus conformes à la nature des choses.
Ses croyances irrationnelles, irréfléchies, traditionnelles, aveugles, font place à de plus raisonnables convictions.
La science; et la littérature qui la fait connaître, l'emporterontrelles sur la religion du passé? C'est au temps de répondre, parce que c'est une question de lutte pour l'existence, une question de supériorité intellectuelle et numérique entre les cléricaux, les Jésuites et le Vatican d'une part, et de l'autre les
hommes de bonne foi, libéraux, philosophes, lettrés et savants.
Si la doctrine catholique était raisonnable, elle s'imposerait à la raison comme les vérités de la science qui n'ont aucun besoin de missionnaires, et la religion catholique n'aurait eu aucun besoin de se faire persécutrice pour se faire accepter.
Si les vérités catholiques étaient évidentes, on n'aurait jamais eu besoin decœUraindre les hérétiques à les admettre. L'évidence ne rencontre jamais d'incrédules; et l'évidence est le seul caractère du vrai.
Si tous les philosophes libres penseurs, depuis Celse et Adrien jusqu'à Voltaire, Goethe, Taine, Renan et Litlré, ont passé leur vie à combattre, directement ou indirectement, la doctrine catholique, c'est qu'ils l'ont reconnue funeste pour la bonne discipline de l'esprit.
Si la religion cathohque avait été une religion aimable et raisonnable, connue la religion des Lettres de Cicéron, jamais aucune perséculion pour l'établir et pour la faire durer n'aurait été nécessaire.
Mais « in necessariis unitas ».
Sainte-Beuve compare le christianisme à un grand arbre dont le tronc anli(iue, à demi creusé, ne se soutient plus qu'à l'aide de supports. Dans cet arbre vénérable, les abeilles ont déposé leur miel, mais il s'y mêle aussi des frelons ; entre les racines, bien des renards v ont aussi établi leurs terriers.
Quelles sont, demande Sainte-Beuve, les branches
mortes, quelles sont celles qui ne demandent qu'à ^.tre délivrées et à vivre? Qui fera le partage du bois vert et du bois sec? de ce qui est caduc et de ce qui reverdira? Le moment paraît venu où la séparation du mort et du vif ne tardera pas à se faire, et si ce n'est l'homme, ajoute Sainte-Beuve, — assez de craquements nous l'indiquent, — les seuls vents du ciel le feront.
Il n'y a rien de moins conforme à l'esprit de l'Évangile que le travail, l'épargne, l'économie et toutes les humbles et nécessaires vertus bourgeoises.
Le Christ prêche l'imprévoyance ; il reste étranger à toute sage prévision de l'avenir.
« Nul, dit-il, ne peut servir deux maîtres; car ou il haïra l'un il aimera l'autre, ou il se soumettra à l'un il méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses.
» C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point où vous trouverez de quoi manger pour le soutien de votre vie, ni d'où vous aurez des vêtements pour couvrir votre corps.
» Considérez les oiseaux du ciel : ils ne sèment point; ils ne moissonnent point et ils n'amassent rien dans des greniers : mais votre Père céleste les nourrit : n'êtes- vous pas beaucoup plus qu'eux?
» Pourquoi vous inquiétez-vous pour le vêtement? Considérez comment croissent les lis des champs, etc. »
NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTECR 235
Le dédain de la culture agraire, le mépris des greniers d'abondance, voilà ce qui est nouveau dans l'Évangile ; voilà ce qui n'est dans aucun des anciens sages et moralistes, ni chez Hésiode, ni dans les Gnomiques de la Grèce, pas plus que dans Confucius; ce qui n'est ni dans Cicéron, ni dans Aristote, ni même dans Socrate, pas plus que dans le moderne Franklin, et ce qui a contribué aux famines et à l'affreuse misère du moyen âge.
Si les Jésuites revenaient au pouvoir, ils feraient abattre, à Paris, la statue de Voltaire qui orne la rue des Écoles, celle du quai Voltaire devant l'Institut, celle de Rousseau devant le Panthéon consacré aux grands hommes; ils les détruiraient pour élever à leur place les images sculptées d'Escobar, de Marie Alacoque et du Père Loriquet.
Les Jansénistes, avec une rigueur plus grande que les autres chrétiens, considéraient l'homme, non comme un être progressif, mais comme une créature déchue. « Le péché originel le souille et le diffame devant Dieu, dit Saint-Cyran. »
Les prêtres veulent, comme eux, humilier le pécheur, pour lui faire sentir la nécessité de leur ministère, l'impérieux besoin d'une grâce surnaturelle.
Les prêtres, dit Montesquieu, sont intéressés à maintenir les peuples dans l'ignorance; sans cela,
comme TÉvangile est simple, on leur dirait : Nous savons tout cela comme vous.
En effet, l'Évangile est simple, comme la morale elle-même; en revanche, la théologie est fort mystérieuse et les théologiens, jésuites et autres, ont bien compliqué, torturé et sali la morale clans leur casuistique.
L'Évangile est simple; il ne renferme pas la moindre trace de mariolâtrie, de josépholâtrie, ni de ridolâtrie répugnante du Sacré-Cœur, récemment inventée et propagée par les Jésuites.
Comme TEvangile est simple, les chrétiens n'avaient pas besoin des ecclésiastiques pour l'interpréter; ils pouvaient se passer de cette lourde hiérarchie qui les exploite et les domine ; hiérarchie constituée audessus et en dehors d'eux; ils pouvaient parftiitement se passer d'un clergé à l'élection duquel ils n'ont aucune part. Y a-t-il un clergé dans la religion des Lettres, dans la religion d'Aristote, de Socrate, de Cicéron, de Sénèque, d'Epictète et de Marc- Aurèle ?
A en croire le clergé, le salut est pour le chrétien la chose importante, essentielle, unique. Il n'a pas trop de tous les instants de sa vie pour songer à la mort qui doit être sa continuelle et constante préoccupation.
La sagesse humaine, au contraire, nous fait con-
sidérer la mort comme un accident, afin de ne penser qu'à agir.
« La pensée de la mort nous trompe, dit le généreux Vauvenargues ; elle nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre; il faut wvre comme si on ne devait jamais mourir. » C'est aussi la pensée de Littré et de Spinoza.
Les choses humaines ont une valeur morale qui suffit. La vie suffit à la vertu.
L'intolérance de Bossuet condamnait sévèrement le théâtre et la lecture des romans. La religion des Lettres est tellement dans Tair qu'elle paraît encouragée, de nos jours, par certains prélats.
Un publiciste belge ayant demandé à M«' Ireland son avis sur cette question, d'une importance quotidienne, du théâtre et du roman, a reçu de M^** Ireland la lettre suivante où il donne cette solution inattendue :
« SaiDt-Paul, 29 juin 1894.
» Dans notre sainte guerre, il importe . d'occuper toutes les avenues menant à l'esprit et au cœur de nos contemporains. Pourquoi ne nous servirionsnous pas du roman et du théâtre? Il y a des millions d'hommes qui ne connaissent que le roman et le théâtre, et si nous voulons qu'ils nous écoutent, il faut bien que nous allions à leur rencontre.
238 LA VIE LITTÉRAIAE
» Les gens de Lettres peuvent faire un bien immense. Le monde n'écoute guère qu'eux, aujourd'hui : ils sont les rois de la pensée. »
En effet, les écrivains anciens et modernes, les philosophes, les moralistes, et même les poètes, les auteurs? dramatiques, les orateurs, les romanciers, voilà les seuls prêtres de la religion de ' l'avenir.