‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 24 sur 67 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Siècle de Voltaire. —Anecdote sur la foi. — Loctui*es interdites par M. Dupanloup. — Le règne d'opinion date de Voltaire. — Les philosophes font triompher Thumanité. — Œuvre du xviir siècle en général. — La persécution religieuse sous Louis XV. — Lettres de cachet décernées contre les écrivains.

— Opinions de Tabbé Combalot. — 13 années du xviii* siècle.

— Combat inégal entre prédicateurs et gens sensés.

Sainte-Beuve a dit que de tous les écrits du XVII® siècle, Pascal excepté, on peut retrancher presque la moitié sans leur faire perdre quant au sens et en aidant beaucoup à Tagrément ; que le goût de la parfaite sobriété ne passa à tous les gens d'esprit qu'au xvni® siècle, et que Voltaire y donna la mesure.

Au point de vue de la philosophie et des idées, le grand siècle n'est pas celui de Louis XIV,

Siècle de grands talents bien plus que de lumières,

mais celui de Voltaire, de Diderot et de Montesquieu.

Dans son ensemble, comme dans soa élite, le

XYU!** siècle, écrit Sainte-Beuve, est incomparable-

NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 2S7

ment supérieur à la seconde moitié du xvu® par les lumières et par la connaissance de Thomme vrai, de riiomme moderne en société.

Quelle puissance de raison dans l'esprit de Voltaire, quelle clarté concise dans sa parole, quelle admirable force de sens commun ! que de faits et d'idées dans YEssai sur les mœurs ! quelle Correspondance charmante! quels Contes spirituels! Pour un homme qui pense, le Dictiùnnaire philosophique est ravissant.

A Tarticle Croire, Voltaire montre que croire, c'est très souvent douter. Tant vaut le doute d'un homme, tant vaut sa foi. Qu'importe la crojance des enfants et des femmes qui gobent tout ce qu'on leur présente ? Qu'importe la croyance de ceux qui ignorent l'histoire de l'humanité ? Mais que dirons-nous de ceux qui veulent persuader aux autres ce qu'ils ne croient point?

Un jour, dit Voltaire, le prince Pic de la Mirandole rencontra le pape Alexandre VI chez la courtisane Émilia, pendant que Lucrèce, fille du saintpère, était en couches, et qu'on ne savait pas dans Rome si l'enfant était du pape ou de son fils le duc de Valentinois, ou du mari de Lucrèce, Alphonse d'Aragon, qui passait pour impuissant. La conversation fut d'abord fort enjouée. Le cardinal Bembo en rapporte une partie. « Petit Pic, dit le pape, qui crois-tu le père de mon petit-fils? — Je crois que c'est votre gendre, répondit Pic. — Eh ! comment peux-tu croire cette sottise? — Je la crois par la foi.

288 tA VIE LITTÉRAIRE

— Mais ne sais-tu pas bien qu'un impuissant ne fait point d'enfants ? — La foi consiste, répartit Pic, à croire les choses parce qu'elles sont impossibles; et de plus, l'honneur de votre maison exige que le fils de Lucrèce ne passe point pour être le fils d'un inceste. Vous me faites croire des mystères plus incompréhensibles. Ne faut-il pas que je sois convaincu qu'un serpent a parlé, que depuis ce temps tous les hommes furent damnés, que l'ânesse de Balaam parla aussi fort éloquemment, et que les murs de Jéricho tombèrent au son des trompettes? » Pic enfila tout de suite une kyrielle de toutes les choses admirables qu'il croyait. Alexandre tomba sur un sopha à force de rire.

— Je crois tout cela comme vous, disait-il, car je sens bien que je ne peux être sauvé que par la foi, et que je ne le serais point par mes œuvres.

L'évêque Dupanloup, ce passant tapageur qui aimait tant le bruit, ce « fougueux prélat », ce brouillon qui a tant écrit et dont personne n'a et n'aura jamais l'idée de relire une ligne depuis qu'il est enterré, ce « passant », comme l'appelle Veuillot, a passé son temps à dénoncer Voltaire comme il a dénoncé Littré. Il dénonçait toujours. Il dénonçait, d'un coup, tout le xviii® siècle. Il recommandait constamment d'éviter ces mauvaises lectures : « l'odieuse licence de Voltaire, la honte des Lettres persanes y l'insupportable sophisme de Rousseau. »

U avait fabriqué lui-même ou fait fabriquer par ses aides, sur Y Éducation^ trois lourds volumes dans lesquels il se flatte d'aimer la littérature et d'être hostile aux théories barbares du Ver rongeur *, Mais Téducation d'un lettré français, obligé de se voiler la face devant Montesquieu, Voltaire et Jean- Jacques Rousseau, n'aura-t-elle pas quelque lacune?

Et que d'autres faudrait-il joindre à Rousseau, Voltaire et Montesquieu, depuis Lamennais jusqu'à Littré, en passant par Taine, Renan, Michelet, Quinet, George Sand, Louis Rlanc, Thiers, Proudhon, Sainte- Beuve, etc.?

Les lectures permises à un élève du petit séminaire d'Orléans se réduisaient insensiblement à la collection Marne de Tours, à la Semaine religieuse, au lourd fatras de M. Dupanloup.

L'alerte et forte langue de Louis Veuillot lui-même, ce rude polémiste, était une lecture interdite dans tout le diocèse d'Orléans.

Monseigneur frappait d'interdit ceux-là mêmes qui n'étaient point à Yindex de Rome; il défendait délire ceux qui n'admiraient point son style et son visage, ceux qui remarquaient qu'il portait sur sa figure le rouge dont il aurait tant voulu recouvrir son chapeau. Monseigneur défendait de lire tous les écrivains du xvni® siècle ; Fontenelle, Duclos, Montesquieu, Voltaire, Vauvenargues, Buffon, Jean-Jacques Rousseau,

Page 1