CHAPITRE XXV
Deux disciples de saint Thomas d'Aquin : M. Gardair et le Père Monsabré. — Aristote mal compris. — Divagations sur les anges et la Trinité. — Dangers de la lecture. — Éducation cléricale. — Ignorance de saint Thomas. — Ceux qui fomentent la discorde.
Un philosophe chrétien plus sensible que raisonnable, plein de cœur et d'éloquence, M. J. Gardair, professe à la Sorbonne, depuis 1890, un cours hbre sur la philosophie de saint Thomas d'Aquin, cours dans lequel il prend, avec une exaltation sincère, la défense du surnaturel contre la nature.
Il a cru devoir, nous dit-il, remonter jusqu'au xHi® siècle, en plein moyen âge, pour combattre la doctrine moderne de révolution qui nous montre la lente et progressive transformation de la plante en animal et de Tanimal en homme capable d'intelligence et de raison.
Il admire sans mesure saint Thomas, disciple d' Aristote à travers Albert le Grand et ne s'inquiète pas de savoir si saint Thomas a toujours bien com-
pris Aristote et s'il ne lui fait pas tort, ea mêlant aux observations du grand philosophe grec, les conceptions mystiques des docteurs chrétiens.
Le docteur Angélique, l'Ange de TÉcole, a rarement trouvé un plus fervent disciple, un plus enthousiaste admirateur. 11 nous dit que personne n'a jamais traité la théologie scolastique avec autant de clarté, d'oixire et de solidité que saint Thomas, lequel a composé dix-sept volumes in-folio dt* commentaires sur la philosophie d'Aristote et d'explications sur l'ancien et le nouveau Testament, et a consacré plus de temps encore aux disputes de théologie.
Au respect superstitieux d'Aristote, qu'il entendait mal, le docteur Angélique joignait pour tout ce qu'il lisait dans la Bible une crédulité d'enfant. N'ayant jamais rien lu en dehors des théologiens, commentateurs comme lui de l'Écriture Sainte, son érudition, qu'on nous représente comme étant prodigieuse, se bornait en réalité à la seule lecture de la Bible et d'Albert le Grand. Aussi est-il à peu près raisonnable quand il commente la pensée d'Aristote qu'il découvre à travers le latin d'Albert le Grand, mais comme Aristote n'a parlé ni de la Trinité, ni des anges, c'est là que saint Thomas divague en toute liberté.
Saint Thomas fait de Dieu um personne, une intelligence individuelle ; puis, le mystère de la Sainte- Trinité s'imposant à lui, cette personne unique et divine devient trois personnes : le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, trois êtres distincts et séparément subsistants, comme il le prouve par la personne de Jésus qui est venu vivre et mourir parmi les hommes, homme lui-même et Dieu tout ensemble.
Après avoir bien distingué chacune de ces trois personnes, saint Thomas affirme que ces trois personnes ne font qu'une personne. Ainsi la Trinité étant composée de Jésus-Christ, de son père et du Saintr-Esprit, il faut admettre l'unité de cette tnnité.
Pas plus que les autres théologiens, saint Thomas n'a rendu acceptable par la raison ce dogme, qu*il dit indispensable à croire, qu'il définit, comme tous les autres théologiens, un mystère incompréhensible et qui n'est aux yeux des philosophes qu'une pure et simple absurdité.
Ces explications et ces commentaires théologiques ne paraissent clairs et convaincants que dans les séminaires, pour ceux qui sont déjàpersuadésd'avance et illuminés par des grâces d'état.
Quant aux Anges, ils sont distribués en trois hiérarchies et chaque hiérarchie en trois chœurs.
La première hiérarchie est celle des Séraphins, des Chérubins et des Trônes; la seconde comprend les Dominations, les Vertus, les Puissances ; la troisième renferme les simples Anges, les Archanges et les Principautés.
Ces Anges sont en partie devenus des Démons. C'est encore un dogme de foi, comme la Trinité, et
comme tous les autres dogmes qu'il faut croire sous peine d'étemelle damnation !
Chacun des hommes ayant eu un ange pour le garder, on peut imaginer par là le nombre infini des anges, mais celui des démons est encore plus grand, car un homme n'a jamais près de lui qu'un seul ange, tandis que dans le corps d'un homme il peut y avoir plus de trente mille démons.
Si cela ne vous suflDit pas, après l'Ange de l'École, le Père Pétau a spécialement traité des anges, sur lesquels les théologiens peuvent dire tout ce qu'ils veulent puisque personne ne les connaît. J'avoue n'avoir pas pénétré à sa suite dans sa théologique pétaudière.
Je me suis contenté de parcourir l'Empire du Diable, du T. R. P. Monsabré, où j'ai pu voir la lutte gigantesque engagée depuis des milliers d'années entre le ciel et l'enfer. On n'en saurait douter puisque a l'universelle tradition des peuples afGirme l'existence et l'action des mauvais esprits dans la nature et dans les événements de la vie humaine », et puisque saint Thomas l'affirme: offidum proprium diaboli tentare. L'office propre du diable est de nous tenter : le docteur Angélique l'a dit dans la Somme théohgique^ V^ partie, question 114, articles 2 et 3.
En 176S, Voltaire n'avait-il pas raison de prévenir ses contemporains de Vhorrihle danger de la lecture?
Ayant consulté les fakirs les plus recommandables par leur zèle contre Tesprit, le successeur de Mahomet condamne, selon leur désir, les livres et Tinfernale invention de Timprimerie « pour les causes ci-dessous énoncées :
» 1® Celte facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.
» 2® Il est à craindre que parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.
» 3® Il arriverait qu'à la fin nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l'imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.
» 4^ n se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d'éclairer les hommes et de les
rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir connaissance.
» A ces causes et autres, pour l'édification des fidèles, et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s'instruire, nous défendons aux pères et aux mères d'enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines ; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations, on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon Tancien usage de la Sublime- Porte. »
Lacordaire lui-même supplie les fidèles de ne pas se laisser séduire aux écrits modernes, parce qu'ils sont a infectés d'orgueil, de sensualisme et de doute. — Depuis trois ou quatre siècles^ ajoute le célèbre dominicain, la littérature est dans un état de rébellion contre la Vérité. »
L'évêque Dupanloup condamnait en bloc tout le xviii® siècle. Voici maintenant trois siècles littéraires rayés d'autorité par le fils de saint Dominique !
On voit combien les catholiques, même les catholiques qui se disent libéraux, diffèrent des lettrés libres penseurs.
Des dieux que nous servons connais la différence !
Les esprits libres acceptent tous les livres; non seulement ils lisent la Bible, Vlmitation de J.-C. qu'ils admirent, mais saint Thomas d*Aquin, Lacordaire, Bossuet ; ils descendent même au Père Combalot, prêtre de combat, tandis que Lacordaire met en interdit les trois derniers siècles littéraires, et que Tévêque Dupanloup dénonce Todieuse licence de Voltaire et défend expressément de lire Montesquieu, Littré et Renan.
Que liront les dévots? On ne leur laisse que les lectures autorisées d'abord par la sainte congrégation de rindex, avec les suppressions qu'y ajoutent les moines comme Lacordaire, les évoques comme M*"^ Dupanloup.
Les dévots seront-ils réduits aux arguments mystiques de saint Thomas sur les trois personnes qui composent la personne divine, sur le sexe des anges, sur les miracles anciens et modernes, au fatras dénonciateur de l'évoque d'Orléans, aux histoires véridiques du R. P. Loriquet?
Dans cette littérature pieuse, dans tous les sermons de la chaire chrétienne, dans les journaux religieux tels que F Univers et la Croix, les bienheureux fidèles soumis à ce régime trouveront avec une
joie mystique toute une suite d'assertions sans preuves, d'affirmations sublimes qui ne soutiennent pas plus répreuve du raisonnement que le contrôle des faits et de Thistoire et qui relèvent toujours, même dans les écrits du Père Lacordaire, de la révélation pure. L'inintelligible, disait Sainte-Beuve, s'y donne pour la lumière même.
Pour goûter ces fruits catholiques, il faut une éducation spéciale, il faut une longue initiation admirablement faite dans les collèges congréganistes qui rivalisent avec les séminaires pour briser les ressorts de l'esprit.
Par les jeunes gens qu'ils élèvent selon les méthodes de saint Ignace, les Pères de la Foi préparent à l'armée du pape des soldats fidèles, au parti catholique des électeurs capables d'accepter sans répugnance la direction politique qui vient de Rome, les pratiques religieuses du Sacré-Cœur, les pèlerinages de Lourdes et les miracles qu'on y fait.
Les mêmes écrivains catholiques, qui vantent outre mesure la science profonde de saint Thomas, ne veulent pas voir que saint Thomas, mort à quarante-huit ans, l'an 1274, savait uniquement ce qu'un moine laborieux pouvait apprendre de son temps, en plein moyen âge, dans l'épaisse ignorance du xin** siècJe.
Depuis que le pape Léon XIII l'a remis en honneur, a pour l'avancement des sciences », et cela dans le siècle d'Auguste Comte, de Schopenhauer et
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de Darwin, cesl devenu un lieu commun dans toutes les feuilles catholiques de vanter ia science profonde de saint Thomas. Or, s'il a beaucoup écrit, saint Thomas d'Aquin savait fort peu. Ce grand faiseur de commentaires, ce fameux compilateur avait, en somme, lu deux livres en tout : Aristote et la Bible. Voilà tout le bagage d'érudition de TAnge de l'École. Qu'est cela auprès de la lecture et de la science d'un Bayle, d'un Diderot, d'un Voltaire, d'un Littré, d'un Taine, d'un Renan, d'un Sainte- Beuve? Voilà, pour un homme du xix® siècle, les vrais savants qu'aurait dû lire M. Gardair, au lieu de remonter jusqu'au xni^ siècle pour s'éclairer dans les noires ténèbres du moyen âge.
Défions-nous des éloges théologiques; le catholicisme, dans ceux qui le prêchent sincèrement, comme l'abbé Combalot et le Père Lacordaire, n'est pas du charlatanisme; il est l'effet d*une crédulité sincère, naïve et touchante, mais d'une crédulité aveugle, parce qu'elle procède toujours de l'ignorance.
Divisez, dit Voltaire, le genre humain en vingt parties ; il y en a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais sil y a eu un Locke au monde. Dans la vingtième partie qui reste, combien trouve-lK)n peu d'hommes qui lisent I Et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt qui lisent des romans, contre un qui étudie la philosophie*
Le nombre de ceux qui pensent est petit, et ceuxlà ne s'avisent pas de troubler le monde.
Qui sont ceux qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie? Est-ce Pomponace, Montaigne, Le Vayer, Descartes, Gassendi, Bayle, Spinoza, Hobbes, lord Shaftesbury, le comte de Boulainvilliers, Montesquieu, etc.? Non, ce sont, pour la plupart, des théologiens qui, ayant eu d'abord Tambition d'être chefs de secte, ont bientôt eu celle d'être chefs de parti.