‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 28 sur 67 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Libre philosophie de Cicéron. — Sa haine de la superstitioa.

— Son amour de la gloire. — Comparé à Voltaire. — Appréciation de ses œuvres. — Rapproché de Vauvenargues.

— Utilité de la critique littéraire. — Ce qu'enseignent les moralistes. — Influence des romans sur la civilisation. — Intimité avec les grands hommes par la lecture. — Le livre instrument de liberté. — Art de lire.

Les prêtres païens n'avaient point de dogmes ; ils ne forçaient point les hommes à croire Tincroyable ; ils ne demandaient que des sacrifices, et ces sacrifices n'étaient point commandés sous des peines rigoureuses ; ils ne se disaient point le premier ordre de l'État, ne formaient point un État dans l'État, et ne se mêlaient point du gouvernement.

Cicéron est absolument dégagé des superstitions populaires. Ce n'est pas lui qui aurait attaché des amulettes au cou de ses poules pour les faire pondre, comme faisait le R. P. dom Prosper Guéranger. Ses dialogues sur les Dieux et sur la Divination nous montrent combien les esprits éclairés de son temps étaient libres de toutes croyances.

Non seulement il supprime toute illusion théologique, mais il n'admet rien de surnaturel ; à ses yeux tout a une cause, et Toffice des philosophes est de la découvrir.

« Il est impossible, dit -il, qu'il arrive rien qui n'ait sa cause dans la nature. Il se peut que des événements soient contraires au cours accoutumé des choses; mais qu'ils soient contraires à la nature, c'est ce qui est impossible.

» Quelque chose nous semble nouveau, prodigieux; recherchez-en la cause et, même si vous ne la trouvez pas, soyez certain cependant qu'il n'arrive rien sans cause. »

Conmie il voyait les temples de son temps remplis d'ex-voto par la piété de ceux qui croyaient avoir échappé, par le secours des dieux, aux naufrages ou aux maladies, Cicéron disait : « Dans la crainte et dans le danger, on est plus porté à croire des prodig-es, on en invente plus impunément. »

Quoiqu'il fût revêtu de la dignité d'augure, il parle très librement de la divination et des oracles ;

« Quant à ceux, dit-il, qui entendent le langage des oiseaux, et qui consultent le foie d'un animal plutôt que leur propre raison, je pense qu'il vaut mieux les écouter que les croire. » {De DivincUicme, I, S7).

Sa critique pénétrante atteint jusqu'à la religion de Platon; elle s'attaque à la Providence de môme qu'à l'existence des dieux.

Sa libre philosophie, qui était celle de tous ses

amis, celle d'Atticus, celle de César et de tous les hommes éclairés de Rome, conduisait sûrement à la chute du paganisme, elle menait doucement les hommes jusqu'où tous ceux qui pensent sont arrivés aujourd'hui, elle aurait délivré le monde de la théologie et du fanatisme imbécile qu'elle inspire, si l'ignorance et la mythologie chrétienne n'étaient venues, par la plèbe, replonger les esprits dans un état mystique, théologique et antinaturel pire que l'ancien.

a Pour appuyer de vains préjugés, dit Cicéron, on cite l'opinion des peuples ; comme s'il n'était pas ordinaire au plus grand nombre de se tromper! comme si, dans une cause que vous auriez à juger, vous deviez recueillir les suffrages de la multitude !

» Répandue chez tous les peuples de la terre, la superstition impose son joug à presque tous les esprits, et s'empare de la faiblesse des hommes. Puissions-nous en extirper jusqu'aux dernières racines ! quel plus grand service pourrions-nous rendre au genre humain? »

Cicéron aimait noblement la gloire, cette immortalité des morts qui consiste dans le souvenir des vivants.

a Ceux, disait-il, qui ont consacré leur vie à l'étude, et qui en ont employé tous les instants à s'enrichir de nouvelles connaissances^ ne peuvent être accusés d'avoir abandonné l'uUlité commune.

» La patrie leur doit ail contraire de grands avan-

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tages : les lumières qu'ils ont communiquées ont éclairé leurs concitoyens, les ont rendus meilleurs et plus propres à servir TÉtat.

» C'est peu que les savants instruisent pendant leur vie ceux qui se plaisent à profiter de leurs leçons; les ouvrages qu'ils laissent après eux ne rendent pas à la postérité moins de services qu'euxmêmes n'en ont rendus à leurs contemporains, a

Ce j^rand homme a bien obtenu la gloire immortelle qu'il souhaitait, la gloire pour laquelle il avait fait tant de généreux efforts.

Dans sa vie politique et littéraire, il a rendu service à sa patrie autant qu'à la postérité. Son action intellectuelle, son influence libérale et moralisante sur ses contemporains peuvent être comparées à celle de Voltaire. 11 a fait pénétrer dans Rome la science positive des Grecs et leur libre philosophie avec les résultats les plus exquis de leur morale si délicate. Il a fait haïr la superstition ; il a fait aimer la vieillesse, l'amitié, le devoir, la patrie, par le charme même qu'il a mis à en parler.

Pour nous encore, la beauté accompUe de l'élocution, la meiTeilleuse lucidité de l'exposition, la variété des aperçus, les trésors d'une érudition semée avec un goût et un tact extrêmes, la connaissance des hommes et des affaires, la sagacité et la multitude des points de vue, les emprunts nombreux et habiles faits aux philosophes de la Grèce et revêtus d'un style harmonieux et coloré, font du recueil des œuvres de

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Qcéron, complétées par la délicieuse collection de ses lettres familières, une encyclopédie d'une inestimable valeur.

La mort, pensait Cicéron, devient facile à supporter quand on peut se consoler, en ses derniers instants, par le souvenir d'une belle vie.

La morale et la littérature suffisent à former des citoyens, des philosophes, des sages ou du moins des amis de la sagesse et de la vertu, des hommes utiles à l'humanité et à la patrie. La religion des Lettres doit s'établir sur les ruines de la superstition.

Oublions, disait-il, les avantages que procurent les Lettres et regardons-les comme un pur délassement; elles seront toujours le plaisir le plus vif et le plus honnête que puisse prendre un homme bien né. Ceux que leur goût n'entraîne pas vers la culture des Lettres, ou qui manquent des dispositions nécessaires pour s'y livrer, devraient au moins les admirer dans les autres.

On ne peut, disait comme lui Vauvenargues. avoir l'âme grande et le cœur généreux sans quelque goût pour les Lettres.

Quoi qu'on fasse pour la gloire, écrivait-il, jamais ce travail n'est perdu, s'il tend à nous en rendre dignes. On ne peut être dupe d'aucune vertu.

Comme Cicéron, Vauvenargues aimait passionnément la vertu et la gloire, Vauvenargues, généreuse et belle âme, aimable et pur génie, remarquable surtout en ce qu'il est le premier moraliste moderne

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qui se détache nettement de l'idéal chrétien. Au lieu de condamner indistinctement les passions et de les proscrire, il veut s'en servir et les réhabiliter.

Il estime, il admire toutes les passions nobles, il ne condamne que les mauvaises, celles qui font préférer au bien public les intérêts particuliers. Au lieu de montrer, comme les docteurs chrétiens, la nature humaine déchue par suite d'un prétendu péché originel, il montre dans Thomme un animal longtemps farouche, mais un animal perfectible, qui observe, qui pense et qui parle et qui, par son effort progressif, s'élève à l'idéal, à l'honneur et à la vertu.

La morale de Vauvenargues est un enchaînement d'habitudes et de sentiments élevés. Il s'agit avant tout de se plaire à soi-même. C'est l'amour de soi, réfléchi, relevé, qui s'appuie sur un fond naturel de justice, d'équité, de bienveillance, conforme à l'ordre général de la nature; c'est l'égoïsme qui s'élève par l'intelligence, par la lecture, par l'exemple des plus grands hommes, par le vif sentiment de la dignité personnelle.

Vauvenargues aurait aimé l'action politique et diplomatique qui lui a manqué; mais il sait qu'écrire, [c'est agir. Il n'ignore pas que la gloire littéraire est la plus légitime et la plus à nous qu'on connaisse. Il aime à lire et à écrire. L'attention indispensable pour bien écrire débrouille et précise nos idées. Les bons livres sont l'essence des meilleurs espritS; le précis de leurs connaissances et le fruit de

leurs longues veilles. L'étude d'une vie entière peut s'y recueillir dans quelques heures.

M"*® de Lambert croyait aussi à la droiture naturelle de la conscience, à « ce sentiment intérieur d'un homme délicat » qui nous inspire et qui nous juge.

Elle disait, devançant en cela la pensée et presque les expressions de Vauvenai^ues, que « la vraie grandeur de l'homme est dans le cœur ».

Au sortir du xvii® siècle, elle est l'un des premiers moralistes qui aient eu confiance dans la nature humaine, dans sa raison éclairée et dans ses passions nobles et saines.

a Faites, disait-elle, que vos études vous améliorent et que tout le profit de vos lectures se tourne en vertu. 10

Le gain de notre étude, disait aussi Montaigne, c'est en être devenu meilleur et plus sage.

— Si vous n'aimez pas les solides lectures, écrit M"*® de Sévigné à Pauline de Grignan, votre esprit aura toujours les pâles couleurs.

Pour être salutaire, la lecture doit être un exercice impliquant quelque travail. L'auteur ne peut pas tout faire, le lecteur doit réfléchir et collaborer.

Il faut poursuivre un but, étudier quelque chose en lisant.

« Les livres les plus utiles, dit Voltaire, sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ; ils étendent les pensées dont on leur présente le germe; ils corrigent ce qui leur semble défectueux, et fortifient par leurs réflexions ce qui leur paraît faible. »

Les livres sont une vaste mémoire qui font du genre humain une seule personne. Ils sont pour la pensée ce que les impressions du cerveau sont pour la mémoire.

Aidé par les conseils de la critique littéraire, un seul homme, à la fin du xix® siècle, peut lire tous les chefs-d'œuvre de Tesprit humain et s'assimiler ainsi la pensée de tous les grands hommes, depuis Aristote jusqu'à Taine, Sainte-Beuve et Renan.

Montaigne montre comment il faut lire ; à quoi il faut faire attention ; comment un maître intelligent doit apprendre à son élève l'art de lire, moins pour en faire un érudit qu'un homme de réflexion et de bon jugement. « Que mon guide, écrit-il, se souvienne où vise sa charge et qu'il n'imprime pas tant à son disciple la date de la ruine de Carthage que les mœurs d'Annibal et de Scipion ; ni tant où mourut Marcellus que pourquoi il fut indigne de son devoir qu'il mourût là. Qu'il ne lui apprenne pas tant les histoires qu'à en juger. »

Par l'histoire nous connaissons, particulièrement les grands hommes, non la multitude des médiocrités dignes d'oubli.

On a dit de celui qui se plaisait à la lecture d'Ho-

mère, qu'il avait déjà fait un grand progrès dans la vie littéraire. On pourrait dire de celui qui se plaît à la lecture de Sénèque et des moralistes qu'il a fait un grand pas dans le chemin de la vertu.

Homère, dit Horace, nous apprend mieux que Crantor et Chrysippe la différence de l'honnête et du honteux, de l'utile et du nuisible. Il inspire la vertu, sans la prescrire, par le récit et par l'exemple ; il nous instruit comme on instruit les enfants, par des contes.

L'Iliade est l'histoire des folles passions des princes et des peuples, contre lesquelles ne peut rien la prudence de quelques hommes. Ni Anténor, ni Nestor, ne peuvent ramener à la modération et à la sagesse les Paris, les Achille, les Agamemnon. Les peuples sont punis pour les fautes de leurs princes. VOdyssée nous montre la vertu aux prises avec le malheur et la volupté. L'Ile de Circé nous apprend à vaincre le plaisir pour rester hommes et ne pas devenir semblables aux bêtes.

La lecture nous fait participer à la vie intime des grands hommes, et connaître, mieux qu'un ami, tout le détail intime de leurs pensées.

Les livres sont les souvenirs et les mémoires complets de l'esprit humain. Les meilleures têtes qui aient jamais existé, dans tous les temps, Périclès, Platon, Aristote, Épicure, Cicéron, César, Shakespeare, Montaigne, Voltaire, Goethe, étaient des hommes nourris de lectures, d'une instruction universelle.

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On ne connaît aucun grand homme qui ait dédai* gné les livres; et Topinion de tous les grands hommes a du poids parce qu'ils étaient en situation de connaître les opinions opposées aux leurs.

La faculté d'assimilation étant chez un bon esprit proportionnée à la force de spontanéité, un grand esprit, dit Emerson, doit être un lecteur assidu.

La lecture nous fait participer à la vie des grands hommes, par la connaissance de leurs actions, par la fréquentation intime que nous pouvons avoir avec eux; elle nous fait jouir de leurs succès, de leurs sentiments, de leurs plaisirs par sympathie et curiosité.

Il n'est pas jusqu'aux romans dont l'influence civilisatrice ne puisse être utile et féconde dans la bonne littérature, qui est le fonds de la religion des Lettres. « Les romans qu'on lit à présent, écrivait Doudan sous le second Empire, ont certainement pour but de faire périr l'esprit romanesque pris dans le bon sens ; c'est pourtant peu* les bons romans que la France, l'Angleterre et l'Allemagne ont été en partie civilisées, Pliis que toutes les prédications, ils ont contribué à faire passer dans la masse des hommes des étincelles d'esprit poétique; ils ont donné aux sociétés la délicatesse, le goût des sentiments élevés. »

La bonne littérature est celle qui, transportée dans la pratique, fait une vie noble. C'est ce caractère d'élévation, de confiance dans la vertu et le courage qui fait le charme des écrits de Yauvenar-

gues. Une vie conduite selon ses maximes généreuses sera belle, haute et droite.

La Bruyère a peint, de Thomme, Teffet qu'il produit dans le monde; Montaigae, les impressions qu'il en reçoit; Vauvcnargues, les dispositions qu'il y porte. La Bruyère nous épargne la peine de la réflexion, Montaigne nous conduit à réfléchir; il faut avoir réfléchi pour se plaire avec Vauvcnargues.

On lui peut appliquer ce que dit La Bruyère, la mesure qu'il indique pour bien apprécier dans un écrivain l'auteur et l'homme ; — Quand une lecture, dit La Bruyère, vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon et fait de main d'ouvrier.

La lecture ne fait pas qu'enrichir notre esprit de faits, de notions et d'idées, elle transmet à notre âme les sentiments, la passion, l'état d'âme de l'auteur.

L'œuvre d'un écrivain exerce sur nous Tinfluence qu'il ressentait lui-même au moment du travail. S'il était animé d'un sentiment de fierté, de liberté, il nous communique son indépendance et son généreux enthousiasme.

La lecture de Spinoza eut pour Grœthe la plus bienfaisante influence; il y trouva l'apaisement des agitations de sa jeunesse, et quelques idées philoso* phiques auxquelles il resta fidèle pendant toute sa vie.

Parle, disait un Ancien, afin que je te voie ; quand

VOUS entendez, dil Nisard, parler de quelque homme supérieur, mêlé aux grandes affaires, vous enviez celui qui vous dit : Je Tai vu.

En étudiant les grands écrivains, vous les voyez, ils vous parlent, ils vous font leur confident. Ce ne sont plus des morceaux de littérature, des préceptes de goût, des règles de style, ou des vérités générales sous la forme de beautés littéraires, c'est Técrivain lui-même qui vous appelle dans un coin et vous entretient à voix basse des motifs qui ont conduit sa plume.

Lire, c'est voir celui qui vous parle. Par la lecture évocatrice on ressuscite le passé, on peut vivre des heures et des jours dans la charmante intimité de Montaigne, de Cicéron, de M"*« de Sévigné ; en lisant la correspondance de Voltaire on traverse, on parcourt tout le xviii® siècle; en lisant les saisissants Mémoires de Saint-Simon, on se trouve le contemporain de Louis XIV.

Les grands écrivains sont des amis fidèles dont l'entretien nous instruit et nous charme. Quels bons moments, dit S. de Sacy, que ceux que Ton passe avec eux, et où Ton réussit presque à se croire de leur siècle et de leur société! Bossuet, La Bruyère, Racine, Boileau, quelle époque que celle où ces grands hommes vivaient, conversaient ensemble, où Ton pouvait les voir, les écouter I 11 .nous reste du moins leurs ouvrages, où ils ont déposé rimmortelle empreinte de leur âme et de leur

génie. C'est là qu'ils vivent et que nous les retrouverons toujours. Il faut les aimer, avoir leur image dans le cœur et se faire d'eux une société tendre et familière.

On a parfois comparé les grandes Bibliothèques à des nécropoles. Que de vivants sont moins vivants que ces prétendus morts! Ils parlent, on les écoute à travers les siècles écoulés; ils agissent sur nous bien autrement, avec plus de force, avec plus d'intime persuasion que ceux-là mêmes dont nous sommes entourés ; nous les connaissons mieux, ce sont de plus grands hommes et de meilleurs amis ; discrets, sûrs, jamais importuns. Us font partie de nous-même. Amis des jours heureux, consolateurs des heures tristes, nous les retrouvons toujours prêts à nous accueillir. Ce que ces grands hommes ont senti, souffert, aimé, pensé, rêvé, ils nous le disent. Que de bonnes heures ainsi passées autour de sa bibliothèque, allant çà et là, suivant sa fantaisie ou la secrète logique des idées, d'Aristote à Descartes, de Tacite à Michelet, d'Horace à Montaigne, Béranger ou Musset, évoquant les souvenirs de tous les âges, éveillant les rapports et les comparaisons fécondes, sentant s'ouvrir en soi un monde de pensées nouvelles et de sensations imprévues !

Descartes qui, avant d'entreprendre, suivant sa méthode personnelle, la série magnifique de ses travaux, avait lu tout ce qui avait jamais été pensé

sur lé monde et sur Thomme, dit que les â€tioDs mémorables racontées par Thistoire relèvent l'esprit, que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées.

Par la lecture, qui est une intime correspondance et une conversation, nous avons le pouvoir merveilleux d'appeler près de nous les plus grands hommes et d'avoir avec eux des entretiens suivis. Quel plaisir d'interroger César sur ses campagnes ou Xénophon sur la retraite des dix mille, d'entendre plaider Démosthènes, de nous joindre, avec Platon, aux auditeurs de Socrate ou aux premiers disciples de Jésus ! Dans les livres, sans voyages et sans perte de temps, nous avons sous la main les pensées choisies des grands hommes.

Par la lecture, nous parcourons les mondes, et les temps, et l'espace. Notre âme agile se prête aisément aux formes si diverses où se déguisa la sensibilité humaine depuis que les hommes pensent, depuis qu'ils rient et qu'ils pleurent. Notre fantaisie ailée s'amuse à cette variété de costumes et d'usages qui nous enseignent la tolérance dans cette grande comédie humaine dont les romanciers, les historiens et les poètes ont représenté tant de scènes et ressuscité tant d'acteurs*

Toutes nos connaissances, nos meilleurs sentiments.

notre moralité, toutes nos règles morales et nos bonnes pensées ne sont-ils pas le résultat du travail littéraire dés générations antérieures? Voilà la religion des Lettres, voilà le lien divin qui relie les esprits et les cœurs. Par qui donc sommes-nous unis à toute la série de nos ancêtres, sinon par ces mêmes livres qui nous font pratiquer le culte pieux de nos grands morts, par les livres qui nous font connaître et aimer nos contemporains, par les livres qui servent et serviront toujours à l'échange des senti* ments, des connaissances et des idées parmi les hommes?

Par les livres, les pensées des grands hommes revivent en nous.

Quand je lis les écrits de tant d'illustres morts qui composent notre littérature, dit J. Demogeot, j'éprouve une illusion de modestie qui me porte à croire qu'ils constituent actuellement un monde à côté du nôtre, un monde meilleur et plus savant. 11 n'en est rien : c'est nous seuls qui, grâce au don fugitif de la vie, sommes aujourd'hui l'humanité. Leurs pensées ne vivent qu'en nous. Leurs livres ne sont, hors de nous, que des signes sans valeur. Grandissons donc à la hauteur de notre rôle : soyons les héritiers et les représentants de nos auteurs. En nous seuls aujourd'hui vit et se perpétue la pensée du genre humain.

Êtres bornés et toujours inquiets, nous nous aimons beaucoup, et cependant, par intervalles, il nous

plaît de sortir de nous-mêmes, de nous quitter. Enfermés dans notre destinée, dit Victor Cherbuliez, nous voudrions avoir part à celle des autres, en ressentir les émotions, nous emparer de leurs secrets et même, sortant pour quelques heures de notre siècle, du monde trop connu qui nous entoure, traverser les océans ou remonter le cours des âges, répandre dans le temps et dans l'espace toute l'abondance de nos désirs, habiter tour à tour l'âme d'un mandarin chinois, d'un derviche persan, d'un héros grec ou d'un paladin des Croisades. 11 nous semble parfois que cent vies ajoutées à la nôtre n'épuiseraient pas notre ardeur d'exister, et ces vies que nous ne pouvons vivre, nous tâchons de les concevoir, de les imaginer. Le poète nous vient en aide, c'est le service qu'il nous rend. Le poète est un évocateur. Par lui, la poussière des siècles évanouis reprend figure à nos yeux; nous avons la joie de contempler l'invisible, nous jouissons de la présence des absents et de la compagnie des morts.

Les siècles apportent, avec le cours des âges, de nouvelles manières de voir, de sentir, de comprendre la nature et l'homme, de réaliser la beauté. Par l'histoire détaillée des arts et des littératures, par la lecture attentive des chefs-d'œuvre, un lettré moderne jouit de cet immense spectacle qui, à lui seul, suffit au bonheur de la vie.

Un bon esprit cultivé, dit Fontenelle, est pour ainsi dire composé de tous les esprits précédents ; ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps-làv

Une collection de livres est une vraie Université.

Le clergé catholique a fait de la Bible un instrument de règne. Quand les prêtres et les évêques nous disent que les droits de Dieu l'emportent sur les droits de l'homme, ils savent bien qui sera chargé d'exercer ces droits. Ils tirent leur puissance d'un seul livre dont ils font un instrument d'oppression, tandis que nous, libres penseurs, nous faisons du livre, pour tout lecteur qui réfléchit, un instrument de liberté.

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