‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 29 sur 67 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Reconnaissance due aux grands hommes. — Prisme qu'ils laissent sur l'humanité. — Conseils de Doudan et de Sainte- • Beuve sur l'art de lire. — Façon de lire de Sénèque. — Lectures de l'âge mûr. — Nécessité des revues et des journaux.

— Besoins du jour. — Moyens de propager l'enseignement.

— Lectures publiques. — Biographies anecdotiques. — Plaisirs littéraires.

Une sorte de reconnaissance délicate, remarque Diderot, s'unit à une curiosité digne d'éloge, pour nous intéresser à Thistoire privée de ceux dont nous admirons les ouvrages. Le lieu de leur naissance, leur éducation, leur caractère, la date de leurs productions, l'accueil qu'elles reçurent dans le temps, leurs penchants, leurs goûts honnêtes ou malhonnêtes, leurs amitiés, leurs fantaisies, leurs travers, leur forme extérieure, les traits de leurs visages, tout ce qui les concerne, arrête l'attention de la postérité. Nous aimons à visiter leurs demeures, nous éprouverions une douce émotion à l'ombre d'un arbre sous lequel ils se seraient reposés; nous voudrions vivre et converser avec les sages dont les travaux ont aug-

mente le pouvoir de la vertu et les trésors de la vérité. Sans ce tribut, la sagesse accumulée des siècles serait un don gratuitement accordé à des ingrats... Nous devons à Plutarque et à quelques autres biographes anciens, et nos neveux devront à Moreri, à Bayle, à Chaufepied, à Marchand, à Fontenelle, à d'Alembert, à Condorcet, à notre Académie française, la connaissance utile des vertus sociales ou des défauts domestiques qui rendirent agréable ou fâcheux le commerce des hommes célèbres dont ils admireront les ouvrages.

Reformons la chaîne de tous les grands poètes, de tous les grands philosophes et moralistes, depuis Homère et depuis Aristote ; voyons-les se passer de main en main le flambeau de la vérité et de l'idéal. Faisons une liste, qui n*est pas bien longue, de tous les hommes qui ont imprégné, tour à tour, de leurs couleurs, Timagination des autres hommes. Doudaa cite Salomon, Homère, Sophocle, Virgile, le Dante, Milton.

Toute rhistoire du monde est là, comme dans les chroniques, en traits plus vifs et plus brillants. Il faudrait, à chaque époque, prendre de Thistoire, proprement dite, ce qui est nécessaire pour bien orienter chaque poème. En suivant avec exactitude les anneaux de cette chaîne, on en verrait sortir une foule d'idées. C'est un spectacle très digne de curiosité que de suivre le cours de ces fleuves avec .quelque chose de l'exactitude géographique. Quand

on lit les poètes sans observer Tordre des temps, toutes les couleurs et toutes les figures se confondent.

Pour rajeunir les anciens livres, conseille encore Doudan, il est bon d'y chercher chaque fois autre chose. Ainsi lui-même il lit Virgile pour y recueillie toutes les peintures du monde extérieur, et Gicéron, pour y suivre la trace des règles morales qui étaient le catéchisme des Romains,

Sainte-Beuve, qui est aussi un excellent maître en Tart de lire, conseille de lire même ce qui plaît moins, mais de n'écrire que ce qui plaît. Chacun peut essayer, comme lui, d'écrire des choses agréables et d'en lire de grandes.

. Ce n'est que par la lecture qu'on peut éclairer son esprit et qu'on fortifie son âme.

Malgré les progrès de l'esprit humain, on lit très peu, dit Voltaire ; el, parmi ceux qui veulent quelquefois s'instruire, la plupart lisent très mal.

Personne presque, dit La Bruyère, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n'est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.

Plusieurs bons bourgeois, dit Voltaire, plusieurs grosses têtes qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d'importance que les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs, savez-vous que l'ordonnance civile, le code militaire et l'Évangile sont des livres dont vous dépendez continuellement?

Lisez, éclairez-vous; ce n'est que par la lecture qu'on fortifie son âme; la conversation la dissipe, le jeu la resserre.

L'abus des livres tue la science, dit Jean-Jacques Rousseau.

Croyant savoir ce qu'on a lu, on se croit dispensé de l'apprendre. Trop de lectures (mal faites) ne sert qu'à faire de présomptueux ignorants.

En précisant mieux sa pensée, La Bruyère avait dit :

« Quelques-uns, par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance, les embrassent toutes et n'en possèdent aucune; ils aiment mieux savoir beaucoup, que de savoir bien, et êlre faibles et superficiels dans diverses sciences, que d'être sûrs et profonds dans une seule; ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maîlre et qui les redresse; ils sont les dupes de leur vaine curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles efforts, que se tirer d'une ignorance crasse. »

Les personnes d'esprit ont en elles les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments, rien ne leur est nouveau, elles admirent peu, elles approuvent. Ne craignons point de trop apprendre, car tout se tient. Savoir le plus possible, n'en déplaise à Rousseau, c'est le meilleur moyen de savoir bien quelque chose.

Bien savoir, c'est voir la réalité, qui est toujours fort complexe.

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L'iDgénieux Sénèque restait Iui<inôme en choisissant ses pensées propres dans ses vastes lectures. 11 regardait les livres de tous les écrivains qui Tavaient précédé comme un héritage laissé à tous, mais dont ceux-là seuls s'enrichissent qui savent en tirer profit. Plus qu'aucun de ses contemporains, il pratiquait Fart d'appliquer à son usage et de combiner dans ses propres ouvrages la sagesse de tous ses prédécesseurs, épicuriens ou stoïciens.

Il ne faut pas tout lire ; il y a autant de ditférence entre les livres- qu'entre les hommes ; le très petit nombre se distingue et joue un grand rôle, le reste est confondu dans la foule.

Horace Walpole préférait à tout les Mémoires personnels et les correspondances.

« J'aime les noms propres aussi, lui répond M*"® du Deffand, je ne puis lire que des faits écrits par ceux à qui ils sont arrivés, ou qui en ont été témoins ; je veux encore qu'ils soient racontés sans phrases, sans recherche, sans réflexions; que l'auteur ne soit point occupé de bien dire; enfin je veux le ton de la conversation, de la vivacité, de la chaleur^ et, par-dessus tout, de la facilité, de la simplicité. Où cela se trouve-t-il ? Dans quelques livres qu'on sait par cœur et (ju'on n'imite pas... »

Quand je trouve dans un ouvrage, écrit Vauvenargués, une grande imagination, avec une grande sagesse, un jugement net et profond, des passions

très hautes mais vraies, nui etfort pour paraître grand, une extrême sincérité, beaucoup d'éloquence, et point d'art que celui qui vient du génie; alors je respecte l'auteur, je l'estime autant que les sages ou les héros qu'il a peints. J'aime à croire que celui qui a conçu de si grandes choses n'aurait pas été incapable de les faire. Je m'informe curieusement de tout le détail de sa vie; s'il a fait des fautes, je les excuse, parce que je sais qu'il est difficile à la nature de tenir toujours le cœur des hommes audessus de leur condition. Je le plains des pièges cruels qui se sont trouvés sur sa mute, et même des faiblesses naturelles qu'il n'a pu surmonter par sou courage.

Mais lorsque, malgré la fortune et malgré ses propres défauts, j'apprends que son esprit a toujours été occupé de grandes pensées, et dominé par les passions les plus aimables, je remercie à genoux la nature de ce qu'elle a fait des vertus indépendantes du bonheur, et des lumières que l'adversité n'a pu éteindre.

Le plaisir qu'on éprouve à lire, comme aussi la manière de lire, changent avec les différents âges : la jeunesse aime les événements, les aventures et les fables ; la vieillesse, les réflexions.

11 est, dit Scherer, un âge et telles conditions d'esprit et d'expérience, où l'on ne supporte plus que deux sortes de livres, ceux qui, comme Montaigne*

connaissent le fia de la vie pratique et mondaine, et ceux qui, comme Amiel, ont touché aux bornes de la pensée.

C'est quand on est encore très jeune qu'on a le plus de plaisir à lire TélémaquCy Ylliade^ YOdyssée et tous les poètes anciens. En profitant de ce goût naturel, il serait facile et charmant de faire entrer dans une jeune tête ce que l'Antiquité a produit de plus beau.

Pour un enfant qui n'a rien lu, qui ne sait rien, que tout amuse, émeut, étonne, YOdyssée traduite bien ou mal est un roman délicieux. « Je l'ai lue, dit Edmond About, avec une sorte d'ivresse après ma sortie du collège, et je n'y reviens jamais sans un regain de plaisir. L'Iliade^ malgré la monotonie des batailles et la répétition de mille détails, ne saurait fatiguer une imagination jeune.

-d Les drames d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide sont aussi intéressants à coup sûr que la plupart des pièces qui se fabriquent aujourd'hui. Presque personne ne les connaît, même dans la société polie.

» Aristophane, Plante et Térence étaient des hommes d'esprit ; je ne sais pas si nous comptons beaucoup de vaudevillistes qui leur soient supérieurs. Leurs pièces paraîtraient amusantes si on les lisait. »

Mais quand on ne ht guère, on ne Ut pas du tout les Anciens. Au collège on apprend par cœur des manuels insipides et plus tard la vie extérieure nous

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dévore; il ne reste plus de temps que pour les journaux. Qu'on lise au moins les critiques qui abrègent pour ne point tout perdre et qui vous mènent directement aux plus beaux endroits.

C'est déjà quelque chose d'admirer les épisodes les plus célèbres dans les grands poèmes qu'on n'a pas eu le temps de lire en entier. Beaucoup de gens qui ont fait leurs études complètes et qui ne haïssent pas les livres, ne connaissent de Ylliade que les adieux d'Andromaque ou les funérailles de Patrocle; de YÉnéide, que la mort de Didon ou l'amitié de Nisus et d'Euryale; des Géorgiques, que le bonheur de la vie champêtre ou la mort d'Eurydice; du Natura rerum, que la peste d'Athènes; de la Pharsale, que le passage du Rubicon; de Y Enfer de Dante que Françoise de Rimini et Ugolin ; de la Jérusalem délivrée, que les jardins d'Armide ; de Wilhem Meister, que les rêveries de Mignon.

A côté des grands écrivains français qu'on lit encore, plus ou moins, il y a les bons écrivains qu'on ne lit plus du tout, dont les noms seuls ont conservé de la célébrité et qu'il faudrait connaître au moins par fragments : Balzac, Voiture, Mézeray, Arnauld, Nicole, Pellisson, etc.

De préférence aux livres anciens, on aime à lire des livres nouveaux. Nous sommes ainsi faits, remarque un critique littéraire, que si les formes

de la vérité ne varient, nous devenons insensibles à la vérité. L'habitude nous a été donnée sans doute pour notre bien; mais elle a cet inconvénient qu'elle émousse nos impressions. A la longue, on s'accoutume à un chant d'Homère, à une ode d'Horace. Il est nécessaire que les grands et beaux lieux communs dont sont remplis les Anciens, que ces vérités immortelles nous soient redites sur un mode nouveau.

Les livres écrits par nos contemporains sont plus .aisément d'accord avec l'état de notre âme.

On a beau s'imaginer qu^on ressuscite en soi les temps antiques, les sentiments et les hommes du passé, on n'entend bien que son temps, que sa langue, que ses contemporains.

Nulle voix n'est plus douce au cœur que celle des romanciers et des poètes qui ont vécu de la même vie que nous, qui ont vu les mêmes jours. 11 est des impressions que le talent des contemporains seuls peut produire, parce qu'il n'est donné qu'aux contemporains, par leur ressemblance secrète avec nous, de connaître les intimes désirs de notre âme et les ressorts cachés de notre nature.

Après les livres, les revues sont d'un précieux secours pour relire à quelque distance les discussions et les faits, pour revoir les mêmes hommes et les mômes questions d'une façon moins rapide, moins incomplète, pour replacer devant nos yeux tout ce qui, dans le tourbillon de la vie contempo-

raine, conserve quelque importance et mérite un retour d'intérêt.

Enfin le journal quotidien lui-même doit avoir son heure. Un journal bien fait est l'histoire du monde pendant vingt-quatre heures. C'est l'histoire de ce monde dans lequel nous vivons et dont les événements nous intéressent plus que ceux du passé.

On dit beaucoup de mal des journaux et cependant ils sont indispensables dans la vie littéraire et politique. Par eux les Fraîiçais, de Lille à Marseille, sont rehés entre eux ; ils éprouvent tous ensemble les mêmes sentimentg patriotiques. Les journaux sont utiles, même dans leurs annonces, même dans leurs faits divers. Le fait divers,' bien lu, par un esprit qui réfléchit, est un traité de morale en action, de morale en exemples. Les conséquences désastreuses de la paresse, de l'ivrognerie, du vice, relatées au jour le jour, sont autant d'avertissements salutaires pour tous ceux qui sont capables d'expérience.

Dans toute sa partie supérieure, le journal est une institution libérale et démocratique. C'est le moyen le plus simple, le moins coûteux et le plus sûr par lequel le lecteur commence à s'instruire, à s'intéresser à la chose publique; sans cesse amélioré, il deviendra le moyen par lequel la religion des Lettres pénétrera peu à peu dans les nouvelles couches, dans les masses profondes du peuple.

Dans presque toutes nos campagnes, les églises

sont désertes, même le dimanche. La messe y est presque partout faite sans sermons et sans auditeurs. Les prônes des quarante mille curés de France, supposé même qu'il y ait un public pour les entendre, n'auraient pas l'influence, l'utilité morale de la seule lecture d'un journal à un sou, lu quotidiennement, par plusieurs millions de lecteurs.

Cependant les journaux ne dispensent pas du livre qui, bien choisi, est comme le morahste et le conseil de la maison. Dans ce grand voyage qu'on appelle la vie, le meilleur guide, dit Léon de Wailly, c'est un bon livre, un recueil de pensées morales. A chacun des carrefours que forme devant nos pas le croisement continuel des passions, des intérêts et des devoirs, lorsque la volonté hésite, à qui demander sa route? Les amis éclairés sont rares; un recueil de saines maximes est un conseiller toujours disponible, toujours impartial, toujours discret. 11 est, pour la santé de l'âme, comme un manuel de médecine. L'homme ne nous apporte que le fruit de son expérience, le livre nous présente le résultat de l'expérience universelle.

Enfin le journal quotidien lui-même sera un des moyens par lesquels la religion des Lettres pénétrera dans les nouvelles couches.

Avec le petit journal quotidien, les livres à bas prix, les représentations gratuites du Théâtre-Français, de rOdéon, les conférences qui les précèdent, des lectures publiques du soir, à l'usage des classes

laborieuses, pourraient faire pénétrer avec Fhistoire de France le patriotisme littéraire dans les couches profondes du pays.

Ces lectures publiques, qui ont déjà été essayées dans plusieurs grandes villes et qui y ont réussi, comme à Paris, auraient pour objet de répandre peu à peu le goût des choses de l'esprit, de faire connaître, par extraits choisis avec intelligence, les chefs-d'œuvre de notre littérature nationale et d'instruire insensiblement les auditeurs bénévoles en les amusant.

Ces lectures que tout lettré, homme de goût, peut faire, sans être professeur, seraient composées d'extraits abondants faits avec choix. Dans ces libres lectures, on ferait connaître de chaque grand écrivain assez pour bien marquer son style, pour attacher à chacun une idée précise et donner au public populaire le désir d'en savoir davantage. Mêlant l'histoire de France à la littérature, on passerait en revue l'élite de nos grands hommes dans leur succession historique et Ton entretiendrait ainsi le sentiment patriotique en l'éclairant.

Des jeunes gens désireux de s'instruire, des ouvriers venus là après leur journée de travail, aimeraient à entendre une voix littéraire qui les élèverait audessus des soucis de la vie quotidienne et des besognes monotones de l'atelier.

Ils sentiraient bien vite combien de telles lectures, si intéressantes par elles-mêmes, leur pourraient être

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utiles pour leur culture d'esprit ; combien elles perfectionneraient, en peu de temps, l'éducation de leur àme. Les ouvriers intelligents n'aiment pas à vivre dans l'ombre, dans l'ignorance, en dehors des plaisirs intellectuels, des lumières de leur temps. Ds éprouveraient une joie naturelle et très vive à connaître les œuvres des hommes dont ils voient souvent les noms dans les journaux, à l'angle des rues, sur les murs ainsi que sur les affiches de théâtre. VA rien ne serait plus facile que de les satisfaire à quelques lecteurs de bonne volonté.

Pour les apôtres de ces libres lectures, la biographie anecdotique serait un moyen excellent pour initier leurs auditeurs à l'histoire des grands hommes de France et des temps anciens. Les Vies de Plutarque fourniraient un moyen facile de faire connaître de l'Antiquité ce qui est indispensable. On ferait ainsi pénétrer, parmi les ouvriers curieux de s'instruire et parmi la petite bourgeoisie, qui n'a point de bibliothèque, l'amour du beau, du simple, du grand et du noble dans la vie humaine et dans l'art. Après quelques années de bonne volonté et d'efforts réciproques, on rendrait moins rare le bon goût littéraire, le sens de l'exquis.

Un moraliste contemporain, iM. Constant Martha, a écrit tout un livre sur les plaisirs littéraires.

n y constate que la délicatesse, — dans l'art et dans la vie, — est aujourd'hui la fleur de la moralité.

Les gens affairés, ceux qui manquent de loisirs, ne goûtent point assez les charmes de la littérature et de la poésie; ils ignorent que les plaisirs littéraires, en même temps qu'ils sont une exquise satisfaction de la raison et de Fâme, sont aussi une clarté morale, une vive lumière intérieure.

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