‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 30 sur 67 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Vérités propagées par les romanciers. — La vraie vie religieuse. — Lumière de l'humanisme. — Exclusivisme des catholiques. — Éclectisme des libres penseurs. — Déchaînement clérical contre renseignement universitaire. — Proscription en masse de TAntiquité et de la Renaissance. — Suppression des belles études classiques. — Fénelon à l'index. — L'illustre Possevin. — Enthousiasme pour saint Thomas. — Ravages du paganisme dans l'éducation, dénoncés par Le \er Rongeur, — M«' Gaume reçoit l'approbation de Pie IX. — Campagne des évêques à la suite. — Orgueil sacerdotal.

Aux suprêmes puissances de la recherche philosophique et de la haute contemplation, la religion des Lettres joint le noble plaisir, la satisfaction intellectuelle et le profit moral des études littéraires.

« Se délecter de ce qui est beau, aimable, délicat, montrer que les merveilles du génie recèlent du bonheur, c'est, dit Constant Martha, prêcher une sorte d'épicurisme, mais c'est un épicurisme qu'il est honorable de pratiquer et qu'il n'est pas malséant de répandre. »

La vraie moralité ne consiste pas dans l'ascétisme, mais dans la noble qualité et la perfection du plaisir.

L'art, aussi bien que la morale, fait la haute éducation de nos cœurs. C'est la nature humaine, idéalisée avec vraisemblance et proportion, avec mesure, avec goût, que nous cherchons dans les beaux ouvrages des poètes.

C'est la poésie qui, dans la suite des âges, depuis les poèmes d'Homère jusqu'à ceux d'Alfred de Vigny ou de SuUy-Prudhomme, a créé l'amour tendre, délicat, dévoué, tel que nous le concevons aujourd'hui.

Turgot dirait avec raison que les auteurs de romans ont répandu dans lé monde plus de grandes vérités que « toutes les autres classes réunies. »

Saint Augustin met en doute s'il faut laisser dans les églises un chant harmonieux. L'ancien manichéen, qui croit toujours au diable, — comme le Père Monsabré, — se défie des prestiges de l'art. La musique devient à ses yeux un attrait de Satan, un piège des démons. Les Anciens croyaient au contraire à l'utilité morale de la musique.

A l'exemple de saint Augustin, Bossuet réprouvait la musique de LuUi et les opéras de Quinault, par le môme principe qui lui faisait dire que « les comédies de Molière sont pleines d'infamies ».

Aristote et Platon estimaient, comme Épicure, qu'on ne devient un homme délicatement vertueux que par la culture des Lettres. C'était aussi l'avis de l'aimable auteur de Télémaque.

En France, en Angleterre et dans toute l'Europe

civilisée, la vie littéraire est aujourd'hui la vraie vie religieuse.

Après rhorrible nuit du moyen âge, nuit pleine de cauchemars et d*hallucinations, nos pères de la Renaissance puisèrent de nouveau à la source de l'Antiquité païenne et firent ainsi faire à leurs fils, suivant les conseils de Rabelais et de Montaigne, leur cours d'humanité.

La Renaissance est née de Yhumanisme. Cette lumière a fait réfléchir et la réforme religieuse est née du libre examen.

La Réforme et la Renaissance ont préparé et rendu possible la Révolution,

Le moyen âge avait eu la foi; le seizième siècle devint sceptique avec Montaigne ; et, d'un autre côté, Racon lui montra la nécessité de l'observation et de l'expérience pour l'augmentation et le progrès des sciences.

Le moyen âge avait été tout ecclésiastique ; l'Église alors gouvernait les peuples et dominait les rois. Au seizième siècle, la science, la littérature, l'art deviennent laïques. L'Église elle-même est menacée par un esprit nouveau, puisque la Réforme se produi en même temps que la Renaissance.

Depuis la Renaissance, nous avons eu trois beaux siècles de littérature. La civilisation en a grandement profité.

Une langue précise et nuancée comme la nôtre est un trésor de délicatesses morales lentement

acquises par le concours universel et rapport effectif des meilleurs.

Mais les théologiens catholiques, qui vivent en dehors de la religion des Lettres, absorbés dans leur bréviaire et leur Bible, manquent trop de goût httéraire et de fine culture pour comprendre Futilité morale du beau. Ils mettent à Tindex, — sans les lire, — les livres de Renan comme ceux de Voltaire et de Rousseau. Aucun chrétien ne les doit lire. Les Jésuites les remplacent par les faits et gestes de Marie Alacoque avec un des leurs et c'est pourquoi la rehgion des Lettres est encore ignorée d'un si grand nombre.

Ceux qui peuvent obéir â leur libre inclination dans leurs lectures, choisissent dans le Panthéon littéraire ce qui convient le mieux à leurs goûts, à leur âme et à leur esprit.

Après avoir lu, ils relisent. 11 vient même, remarque Sainte-Beuve, une saison dans la vie, où, tous les voyages étant faits, toutes les expériences achevées, on n*a pas de plus vives jouissances que d'étudier et d'approfondir les choses qu'on sait, de savourer ce qu'on sent, comme de voir et de revoii» les gens qu'on aime; pures délices du cœur et du goût dans la maturité*

Vivre avec les grands hommes des temps passés dans une intimité affectueuse et familière^ s'inspirer de leurs exemples et s'échauffer â leur coûtact, profiter de leur expérieilce et même de leurs fautes

pour les évil<?r, se pénétrer de leur esprit, analyser leur style pour mieux s'assimiler leurs pensées, explorer avec eux et par eux le champ de l'histoire, étudier l'humanité dans ses plus grands individus et la suivre ainsi à travers les siècles qui sont dominés par quelques grands hommes comme l'Egypte par ses pyramides : voilà ce que rend possible la charmante habitude de lire.

On se dit, comme Voltaire, dans ces vers délicieux ;

Jouissons, écrivons, tivons, mon cher Horace.

J'ai vécu plus que toi ; mes vers dureront moins.

Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins

A suivre les leçons de ta philosophie,

A mépriser la mort en savourant la vie,

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens,

Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

Avec toi l'on apprend à souffrir Tindigence, A jouir sagement d'une honnête opulence, A vivre avec soi-même, à servir ses amis, A se moquer un peu de ses sots ennemis, A sortir d*une vie ou triste ou fortunée. En rendant grâce aux dieux de nous Tavoir donnée.

Que ce soit Voltaire, Horace ou Montaigne, quel que soit, dit Sainte-Beuve, l'auteur qu'on préfère et qui nous rende nos propres pensées, on va demander alors à quelqu'un de ces bons et antiques esprits un entretien de lous les instants, une amitié qui ne trompe pas, qui ne saurait nous manquer, et cette impression habituelle de sérénité et d'aménité qui nous réconcilie, nous en avons souvent besoin, avec le^^ hommes et avec nous-mêmes.

Tel n'est point le goût chrétien, le sentiment des vrais catholiques, toujours hostiles à ces bons et antiques esprits, à ces classiques anciens qu'ils haïssent et voudraient détruire, mais qui n'en subsistent pas moins et qui seront toujours des amis, des secours, des modèles dans Fart et dans la vie. • Sans exclure la Bible, mais sans lui donner toute la place, comme au Livre par excellence, au Livre unique, les libres penseurs, qui sont les fidèles de la religion des Lettres, joignent à Cicéron, à Horace, aux grands écrivains anciens, Fénelon, Massillon, Bossuet, plusieurs Pères de TÉglise et plusieurs écrivains de sainteté; les amis du xvin® siècle lisent aussi volontiers les bons écrivains du xvn® qui ont admirablement pratiqué Fart d'écrire, parce que sans avoir beaucoup d'idées, ni beaucoup de science, et sans grandes lumières, ils avaient beaucoup de talent. Malgré la condamnation prononcée par M^ l'évêque d'Orléans, les fidèles du grand diocèse ne ceignent pas de lire le Siècle de Louis XIV par Voltaire, la Grandeur et Décadence des Romains^ les spirituelles Lettres persanes de Montesquieu, les Époques de la nature de Buffon, le Vicaire savoyard et les belles pages de rêverie et de description de nature par Jean-Jacques ; ils aiment le xvui® siècle, malgré les anathèmes du Père Lacordaire, et constatent avec Sainte-Beuve qu'en ses parties mémorables, ce grand siècle a su concilier la tradition littéraire avec la liberté de développement et l'indépendance.

A l'exemple d'Érasme et de Cicéron, Voltaire, Diderot, d'Alembert, \auvenargues, Buffon, Montesquieu, pratiquaient librement la pure religion des Lettres, qui fut celle de Socrate et celle d'Aristote, celle d'Épicure et de Zenon, celle des épicuriens aussi bien que celle des stoïciens, celle de Sénèque qui puisait tour à tour dans les deux écoles rivales, celle d'Épictète et celle de Marc-Aurèle, comme elle était déjà celle des plus anciens sages de la Grèce.

' C'est pourquoi la plus grande partie des évêques, à la suite de M*' Gaume, de M*^*" Lagrange et du cardinal-archevêque Gousset, encouragés et approuvés par l'infaillible pontife romain, ont condamné en bloc tous ces philosophes, tous ces moralistes, tous ces sages de l'Antiquité, qui n'avaient pas eu le bonheur de connaître l'Immaculée Conception de la Vierge, mère de Dieu par l'opération du Saint-Esprit, et qui, n'ayant pas admis la Trinité, doivent, par là même, être exclus en bloc de l'éducation contemporaine.

On ne connaît pas assez, dans le monde laïque, les prétentions rétrogrades, les projets antilittéraires et les secrets desseins de ces gens-là. C'en serait fait, pour les nouvelles générations, de la lecture, de la littérature française et de l'étude de la littérature antique, s'ils arrivaient à triompher.

Se rappelle-t*on qu'il y a moins de quarante ans, après le coup d'État de décembre, une campagne furibonde a été entreprise par les évêques et par le

clergé français, soutenus par Louis Veuillot dans son Univers, pour détruire l'enseignement de l'Université, pour exclure radicalement des études classiques les classiques anciens ; campagne de barbares poursuivie furieusement avec le même fanatisme exclusif que le calife Omar avait pour le Coran ?

Dans cette campagne mémorable, les évêques citent les Pères de l'Église, les Apôtres, les Constitua lions apostoliques, dans lesquelles il est dit :

« Abstenez-vous de tous les livres des gentils. Qu'avez-vous à faire de leurs doctrines ? Ces lectures ont fait perdre la foi à quelques hommes légers. Abstenez-vous absolument de tous ces ouvrages profanes et diaboliques. »

A grands renforts de citations, l'auteur chrétien du Ver Bongeur établit que, dans les beaux temps du christianisme, l'étude des Lettres profanes était absolument bannie de l'éducation.

Et cependant, à ses débuts, le christianisme, privé de toute littérature humaine, trouvait la société païenne en possession de la littérature et de la science.

C*est, dit-on, pour nous apprendre à bien penser, à bien sentir et à bien rendre qu*on nous fait étudier Vi^i'gile et Cicéron.

— « Mais, s'écrie saint Jérôme, que peut-il y avoir de commun entre Bélial et Jésus î Quel rapport entre David et Horace, entre TÉvangile et Virgile, entre saint Paul et Cicéron? »

a L'éloquence des Pères de l'Église diffère de Télo-

quence des orateurs païens de toute la distance qui sépare le ciel de la terre. »

Les belles-lettres sont dangereuses pour le salut, et ne sont, d'ailleurs, d'aucun prix.

« Quel profit, dit un ancien évoque de Rouen, cité par M**" Gaume, quel profit tirons-nous, je vous le demande, de la lecture des grammairiens ? A quoi nous servent, en philosophie, Pythagore, Socrate, Platon et Aristote? De quelle utilité peuvent être à des lecteurs chrétiens les tristes chants de poètes cnmfnefe, comme Homère, Virgile et Ménandre ? A quoi peuvent être utiles, dans les familles chrétiennes, Salluste, Hérodote, Démoslhène, Démocrite, Varron, Plante et Cicéron ? »

Avec le « criminel » Homère, sont chrétiennement condamnés les anciens sages et tous les antiques poètes qui ont mis la morale humaine en maximes : Firdousi, l'Homère des Persans; Solon, Hésiode, Théognis. Ces poètes philosophes méritent leur condamnation; ils ne croient point au surnaturel; ils avaient déjà la vue claire du monde et la sagesse humaine; ils avaient Texpérience des hommes; ils savaient ce que La Rochefoucauld, Montaigne, La Bruyère, ont, par l'expression, rajeuni !

Les pieux ennemis des Lettres et de la lecture les condamnent. Ils condamnent avec eux Lucrèce, Virgile, Tibulle, Ovide, Térence et Ménandre, Horace et Montaigne, ces vrais poètes : ils condamnent La Fontaine avec Voltaire et V^wvenargues avec Xénophon.

Les ouvrages d'Aristote lui-même ne sont pas sans danger. Les étudiants du moyen âge y puisèrent, paraît-il, des erreurs manifestes, et voulant les pallier, « ils disaient que ces erreurs sont vraies selon le philosophe, c'est-à-dire selon Aristote, mais non selon la foi catholique. Comme s'il existait deux vérités contradictoires I »

Pendant toute la durée du moyen âge, l'éducation fut « exclusivement chrétienne; et la société était chrétienne, profondément chrétienne. »

Mais aujourd'hui, « la société est malade, bien malade,

» Nous écrivons (1831) au bruissement de la tempête.

» Nous subissons les conséquences désastreuses de la Renaissance.

» On ne vit plus alors que les païens de Rome et d'Athènes; on ne connut plus pour l'humanité que deux siècles de lumière : le siècle de Périclès et le siècle d'Auguste.

» Arrière les Écritures et les Pères de l'Église I

» Les fables d'Ésope et de Phèdre, Quinte-Curce, Ovide, Virgile, Horace, Homère, Aristophane, Démosthène, Xénophon, Cicéron! voilà ce qu'on donne à lire à de jeunes chrétiens, fils des chevaliers et des martyrs 1 »

Aujourd'hui, « le point capital n'est pas de rendre l'enseignement libre, c'est de le rendre chrétien.

» Rendre l'enseignement chrétien, voilà le dernier

mot de la lutte; voilà ce qu'il faut entreprendre et réaliser à tout prix. »

A la morale des philosophes, il faut substituer le christianisme dans l'éducation.

« Il faut renouer la chaîne de renseignement catholique manifestement, «am%em^/ rompue dans toute l'Europe, il y a quatre siècles. »

Mais quelle fut Torigine de cette chute lamentable?

N'en doutez pas. C'est la Renaissance.

« On voit Aide Manuce, le prince des typographes italiens, laissant de côté presque tous les ouvrages chrétiens, consacrer son talent et sa vie à reproduire les auteurs païens, surtout Virgile, Lucien, Horace, Juvénal, Lucain, Démosthène, Sophocle et Cicéron.

» Ne dirait-on pas que l'art typographique n'avait été donné aux hommes que pour propager le règne du paganisme, ou plutôt ne semble-t-il pas que l'imprimerie préludait dès sa naissance à ce qu'elle ferait de nos jours? »

L'Antiquité est aussi damnable et condamnable que l'époque moderne. Hors la doctrine et l'enseignement du moyen âge, il n'y a point de salut.

Au XVI® siècle, dès l'aurore de la Renaissance, les modèles de l'Antiquité n'étaient plus proposés seulement à l'admiration comme le type du beau et la règle du goût, on avait, dit M*"" Gaume, en se signant avec horreur, l'audace de les donner pour les régulateurs des mœurs !

Érasme en fournit la preuve. Il était de ceux qui aiment avant tout les Lettres; c*était un philosophe précurseur de Montaigne et de Voltaire. Au nom da la raison, il observait la vie et les hommes. Humaniste, il étudiait, il admirait TAntiquité païenne. « Chrétien^ prêtre^ religieux, car Érasme était tout cela », il ne rougissait pas de préférer aux écrivains sacrés les auteurs profanes 1

Ce prince des lettrés de son siècle, dont le goût donnait le ton à l'Europe entière, Érasme dit avec un mieux dans lequel la folie et l'impiété le disputent au ridicule : a Ai-je fait quelque progrès en vieillissant? Je rignore. Ce que je sais, c'est que jamais Cicéron ne m'a plu autant qu'il me plaît dans ma vieillesse. Non seulement sa divine éloquence, mais encore sa sainteté inspirent mon âme et me rendent meilleur. C'est pour cela que je n'hésite pas à exhorter la jeunesse à consacrer ses belles années, je ne dis pas à lire et à relire ses ouvrages, mais à les apprendre par cœur. Pour moi, déjà sur le déclin de mes jours, je suis heureux et fier de rentrer en grâce avec mon Cicéron, et de renouveler avec lui une ancienne amitié trop longtemps interrompue, »

Conçoit-on, dit M*'' Gaume, qu'un chrétien, un prêtre ait la folie impie de parler ainsi d'un païen ?

Pour que la jeunesse pût devenir plus vertueuse en lisant non l'Écriture ou les ouvrages des Pères, mais les maîtres du paganisme, on composa (chose horrible) les classiques moratix, « Comme chef-

d'œuvre du genre, je citerai, dit M**" Gaume, le Sdectœ è profanis, où Ton présente les païens comme des modèles achevés des quatre vertus cardinales : la prudence, la justice, la force, la tempérance. Or, ces modèles ne se con fessaient pas, ne communiaient pas, n allaient pas à la messe, n'étaient pas chrétiens! »

Donc le christianisme, avec toutes ses pratiques gênantes, n'est pas nécessaire pour être vertueux.

Les libres penseurs n'osent-ils pas dire que le monde a vu une foule d'hommes célèbres par leur vertu et que la philosophie seule a formés : Pythagore, Antisthène, Socrate, Platon, les stoïciens, Caton, Cicéron, Montesquieu, Destutt de Tracy, Cabanis, Condorcet. Condorcet, TafFreux révolutionnaire, Condorcet, qui avait la seule religion des Lettres, des sciences et du progrès, Condorcet, qui aimait l'humanité et qui voulait passionnément le bonheur du genre humain !

Non seulement les libres penseurs philosophes disent qu'il s'est rencontré des sages, vertueux et amis des hommes, qui n'étaient point chrétiens, mais « tout le monde, depuis le monde qui habite les salons, jusqu'à celui qui habite les chaumières, ne répète-t-il pas en chœur : « On peut être vertueux sans religion ?» Et l'auteur du Vei* Rongeur dénonce aux sévérités de l'Empire le cours de M. Saisset qui avait eu l'audace de hasarder quelque chose de pareil en 1850.

M»*" Gaume est l'ennemi intraitable de la vertu païenne, autant que l'ennemi acharné de la religion des Lettres.

Les belles études classiques, il les supprime. Il condamne la sagesse pratique des Anciens, sans, d'ailleurs, admettre davantage la méthode et les résultats de la science moderne fondée sur l'observation des faits, l'analyse et l'expérience.

Lumières antiques, lumières modernes, tout cela est l'œuvre de Satan; c'est l'empire du diable. Au nom du catéchisme et de la théologie, il proscrit la culture la plus noble et la plus délicate, toutes ces antiques images du beau que, depuis la Renaissance, l'élite de la jeunesse pouvait aller puiser aux écoles de Rome et de la Grèce.

Non seulement Montaigne, Voltaire et Cicéron sont excommuniés, mais Fénelon lui-même est banni en leur compagnie car, lui aussi, semble penser et dire qu'on peut être vertueux sans croire à la Trinité et aux miracles.

« Sans s'en douter, Fénelon conduit à la même conséquence, en donnant à Télémaque tous les sentinc^ents et toutes les vertus que le christianisme seul peut inspirer. »

Suspect d'hérésie, d'opinions très particulières, condamné par le pape sur la plainte de Bossuet, l'auteur de Télémaque est un aifreux païen dont la lecture est très dangereuse.

« Dans Y Éducation des filles, Fénelon va jusqu'à

laisser entrevoir le désir que les femmes modernes s'habillent comme les femmes de Tancienne Grèce. Il voudrait faire voir aux jeunes filles « la noble simplicité qui paraît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines; elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière et des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et majestueuses. Il serait bon même qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont le goût exquis de P Antiquité. »

Dans ^Lettre sur V éloquence^ Fénelon place les architectes chrétiens, malgré leur vain raffinement, au-dessous de la belle simplicité grecque. « Les inventeurs de l'architecture qu'on nomme gothique^ et qui est, dit-on, celle des Arabes, crurent sans doute avoir surpassé les architectes grecs. Un édifice grec n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ouvrage; les pièces nécessaires pour le soutenir ou le mettre à couvert, comme les colonnes et la corniche, se tournent seulement en grâce par leurs proportions : tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l'usage; on n'y voit ni hardiesse, ni caprice qui impose aux yeux ; les proportions sont si justes que rien ne paraît fort grand, quoique tout le soit; tout est borné à contenter la vraie raison, »

— Vous l'entendez, dit M«^ Gaume : l'art chrétien ne peut soutenir la comparaison avec les ouvrages du paganisme !

Tous les chefs de la grande révolte du xvi® siècle comptent parmi les plus ardents disciples du paganisme classique. Montaigne et Rabelais sont païens autant que Luther et qu'Érasme, Amyot, évéque d'Auxerre et traducteur de Plutarque, appelé à faire l'éducation des successeurs de saint Louis, ne connaît pas de modèles plus accomplis pour un prince que les grands hommes d'Athènes, de Sparte et de Rome.

Ces hommes et ces faits qu'on propose encore à notre admiration, on les a proposés, depuis la Renaissance, à l'admiration des enfants du peuple comme à l'admiration des enfants des rois.

Amyot, cet indigne évêque, estime que la jdiis belle et la plus digne lecture que l'on saurait présenter à un jeune pHnce^ sont les Vies de Plutarque.

a Voilà qui est entendu, reprend M*** Gaume, l'histoire de Constantin, de Théodose, de Charlemagne, de saint Louis et de tant d'autres saints rois ou empereurs, était moins propre à former l'esprit et le cœur d'un prince chrétien que les vies de Thésée, de Romulus, de Lycurgue, de Solon, de Périclès, de Marins, de Sylla, de César, de Thrasybule et de , Brutus I Bientôt les sainctes Lettres disparaissent de l'éducation; elles n'ont plus d'accès dans les collèges; et cent ans après Amyot, Fénelon compose, à l'usage de l'héritier du Royaume Très Chrétien, un évangile dont Télémaque est le disciple. Mentor l'interprète. Minerve l'inspirateur, et le paganisme le plus pur le fond et la forme.

» C'est dans le même but qu'au lieu d'écrire la vie et les maximes de nos grands hommes et de nos grands saints, pour former l'esprit et le cœur du duc de Bourgogne, Fénelon croit devoir consacrer son génie et son temps à analyser, à traduire Y Odyssée, et à faire un Abrégé de la Vie des philosophes anciens avec leurs maxhnes: Thaïes, Solon, Pittacus, Bias, Périandre, Chilon, Cléobule, Épiménide, Anacharsis, Pythagore, Heraclite, Anaxagoras, Démocrite, Empédocle, Socrate, Platon, Antisthène, Aristippe, Aristote, Xénocrate, Diogène, Cratès, Pyrrhon, Bion, Épicure, Zenon.

» I^ même principe nous a valu une nuée d'autres ouvrages où l'on apprend aux enfants (chose horrible), l'art d'être vertueux sans religion. »

Dans ces ouvrages diaboliques, « les sentiments naturels, les avantages humains tiennent lieu des sacrements, des promesses et des menaces de la foi. »

Et le fougueux prélat cite l'innocent Berquin auquel il fait l'honneur de le proscrire avec l'auteur de Téléinaque,

, Depuis la Renaissance du seizième siècle, la littérature est perdue, la jeunesse est perv ertie par le rationalisme philosophique, elle n'est plus édifiée par le suave dogmatisme catholique.

Dès avant Voltaire, Montaigne et Rabelais sont antichrétiens. La Fontaine et Molière sont « pleins d'infamies » — peut-être parce qu'ils ont peint Tartufe et les chats fourrés et qu'ils sont les écrivains les

plus français et les plus riches pour les traits d'une morale universelle.

Au lieu d'élargir le Temple du Goût de Voltaire, afin qu'il devienne le Panthéon de tous les nobles humains, c^e tous ceux qui ont accru, pour une part notable et durable, la somme des jouissances et des titres de l'esprit, l'auteur du Ver Rongeur et tous les prélats, rangés en bataille sous le commandement de Louis Veuillot, rongent eux-mêmes, autant qu'ils le peuvent, nos gloires nationales, depuis Rabelais jusqu'à Voltaire, et s'y acharnent avec autant de rage et de haine impuissante que s'ils étaient des classiques païens.

Selon Nos Seigneurs, nous subissons toujours les conséquences désastreuses de la Renaissance.

« Depuis quatre siècles, il y a en Europe un élément nouveau, un élément de plus qu'au moyen âge ; et cet élément forme un mur de séparation toujours subsistant entre le christianisme et la société. »

C'est pourquoi la France, « l'antique fille du catholicisnie, n'a plus d'autre cri de ralliement que ces mots horribles répétés sur tous les tons, de l'Adriatique à l'Océan et de la iMéditerranée à la Baltique : Le christianisme nous pèse ; nous ne voulons pas qu'il règne sur nous ; qu'on l'ôte ; sa vue seule nous est insupportable. »

Au commencement du xviu® siècle, rien déjà n'était moins chrétien de mœurs et de croyances que les classes élevées et tous les hommes qui

338 LA VIE UTTÉRAIRE

avaient le plus laidement participé à renseignement public.

Heureusement, les femmes, dans l'instruction desquelles n'entre pas Télément païen, se sont maintenues, sous la direction de l'Église, beaucoup plus chrétiennes que les hommes.

Les classes populaires ont été, comme les femmes et pour les mêmes motifs, préservées de la contagion ; elles sont restées toujours fidèles à la foi catholique, et n'ont fini par devenir hostiles à la religion que sous l'influence, deux fois séculaire, des classes élevées à l'école des Grecs et des Romains.

Au moment où le paganisme ressuscité dans l'éducation envahissait l'Europe, un illustre Jésuite, un de ces hommes supérieurs, comme l'illustre Compagnie n'a cessé d'en produire, le P. Possevin, tremblant pour l'avenir, faisait entendre son éloquente parole. « Qtielle pensez-vous donc que soit la cause formidable qui précipite aujourd'hui les hommes dans le gouffre du sensualisme, du blasphème, de l'impiété, de l'athéisme ? C'est que, dans les collèges, pépinières des États, on leur a fait lire et étudier tout, excepté les auteurs chrétiens. »

« Voulez-vous sauver votre République? Portez sans délai la cognée à la racine du n[ial ; bannissez de vos écoles les auteurs païens, qui, sous le vain prétexte d'enseigner à vos enfants la belle langue latine, leur apprennent la langue de l'enfer. »

L'illustre Possevin (?) déclare qu'il faut en reverdir

à Tusage pratiqué dans les écoles du moyen âge, « usage commandé par Dieu lui-même t , et qui consiste à mettre entre les mains de l'enfance les Actes des martyrs, les Vies des^ saints, TÉcriture et les Pères.

Depuis la Renaissance des Lettres, de chute en chute, h travers le xvni® siècle et toute la suite odieuse des philosophes, le théâtre, la littérature, la poésie sont arrivés « aux dégoûtantes productions de Pamy, de Pigault-Lebrun, de Scribe, de Soulié, d*Eugène Sue et de Victor Hugo. »

n faut aujourd'hui « seconder les desseins manifestes de la Providence » et, sous peine de mort, revenir à la théologie, cette science divine, qui s'est produite avec toute sa magnificence dans la Somme de saint Thomas.

Ici l'admiration et l'enthousiasme du Ver Rongeur* se donnent carrière; avec une verve intarissable, Monseigneur les répand en longues litanies :

La Somme de saint Thomas,

a cet ouvrage qui n'a pu épuiser l'admiration de six siècles,

» est le plus beau qui soit jamais sorti de l'intelligence créée;

» — ouvrage angélique et presque divin,

» — dernière limite du génie,

» — fontaine de toutes les sciences,

» — trésor de toutes les vérités,

» — réfutation de toutes les erreurs,

» — arsenal de toutes les vérités,

>> — exposition la plus vaste de la religion chrétienne,

» — boulevard le plus fort de TÉglise,

» — gloire immortelle de l'esprit humain,

» — seul jugé digne par les Pères du Concile de Trente de paraître à côté de l'Évangile, au milieu de la salle de leurs augustes assemblées, afin, etc.

(Le Ve?' Rongeur des sociétés nwdemes, page 862.)

« C'est par le clergé que doit commencer, comme toutes les autres, cette réforme décisive pour la religion et pour la société » (page 387).

Déjà, en 1835, l'auteur du Catholicisme dans réducation avait signalé le « ver rongeur de l'Europe moderne ». Depuis lors, il a toujours prêché « la guerre sainte ». Depuis lors, les^ « solennels avertissements de la Providence n'ont pas été perdus. Les uns par crainte, les autres par conviction, s'efforcent d'opérer une réaction catholique sur la société. »

Depuis lors, l'Église développe triomphalement son mouvement dans l'éducation qui sera pour elle le « vest^ule de la toute-puissance ».

On sait que l'éducation de la jeunesse a linfluence la plus directe et la plus profonde sur l'avenir de la société.

Mais, pour M**" Gaume et ses coliques, s'ils attaquent avec cette vigueur persévérante le paganisme, c'est parce qu'il est « Tunique cause de l'affaiblissement de l'Église », parce que « Fédu-

cation, c'est Tempire; la férule du maître est le sceptre du mofide ».

Le poète Lemierre avait dit :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde. Monseigneur connaît les auteurs profanes, mais seulement assez pour fausser un vers et le dénaturer.

Presque tous ses collègues, qui voudraient, comme lui, revenir au moyen âge et qui voient aussi, pour l'Église, dans l'éducation de la jeunesse a le vestibule de la toute-puissance », cherchent à faire donner dans les écoles, collèges, petits séminaires qu'ils dirigent, les auteurs bien pensants et les livres chrétiens.

Son Éminence le cardinal Gousset, archevêque de Reims, prélat compté au premier rang parmi les théologiens contemporains, félicite l'auteur du Ver Rongeur d'avoir « parfaitemeilt démontré que, depuis plusieurs siècles, l'usage des auteui*s païens dans les écoles secondaires a exercé une funeste influence sur l'éducation de la jeunesse et l'esprit des sociétés modernes. »

M*** Ant. Ricard, prélat de la Maison de Sa Sainteté Léon Xni, félicite le vaillant évêque d'avoir su « tenir l'impiété et l'hérésie à longueur de lance ».

Il le félicite d'avoir su maintenir le surnaturel dans l'éducation. « On sent que le pieux prélat est heureux de s'y arrêter (dans le surnaturel), comme dans un élément qui lui est familier. »

Appuyé sur des faits incontestables, M^^ Gaume a montré les ravages du paganisme dans l'éducation.

342 LA VIE LITTÉRAIBE

La réforme qu'il a proposée fut faussement traitée d'exagération. Des objections furent formulées « avec une aigreur, une animosité de ton qui en trahissaient la faiblesse». Dans ses Lettres à M^^' Dupanloup, publiées au fort de la lutte, M*^'^ Gaume « en fit justice avec calme et solidité. »

L'auteur du Ver Rongeur reçoit les félicitations, les encouragements des évoques, M«' Parisis lui écrit (5 juillet 1881) : « Avant un demi-siècle, on comprendra que la Renaissance a été la plus redoutable épreuve de l'Église de Dieu depuis son berceau. »

Cependant une partie de l'épiscopat français hésitant, le souverain pontife intervint : d'abord par une circulaire du cardinal Antonelli, puis par TEncyclique Iriter mtUtiplices^ du 21 mars 1859.

Dans cet acte solennel, Pie IX consacre la thèse de M**" Gaume. Désormais le pape a parlé, la cause est finie.

Encouragés par la parole infaillible, par l'Encyclique Inter miUtiplices, les évêques soutenus, guidés par r Univers, redoublèrent d'ardeur. W^ l'évêque de Langres se distingua dans la bataille, presque autant que M»*" Gaume*

11 s'indigna, il parla, il écrivit : « Pendant près de trois cents ans, on a dit à toute la jeunesse étudiante : — Formez votre goût par l'étude des bons modèles ; or, les bons modèles grecs et latins sont exclusivement les auteurs païens de Rome et d'Athènes.

NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN I.EGTEIIR 343

Quant aux Pères, aux docteurs et à tous les écrivains de rÉglise, leur style est défectueux et leur goût altéré... Alors, on a commencé à s'incliner devant les sept sages de la Grèce presque autant que devant les quatre évangélistes, alors on s'est extasié sur les pensées d'un Marc-Aurèle et sur les œuvres philosophiques d'un Sénèque.., »

Alors, pour vous citer seulement quelques noms : Homère, Sophocle, Pindare, Xénophon, Thucydide, Ésope, Démosthène, Socrate, Platon, Aristote, Virgile, Horace, Tite-Live, Salluste, Pline, Sénèque, Cicéron, furent cités comme les rois tiu génie et de la science. Devant eux ont pâli tous les autres hommes qui les ont précédés ou qui les ont suivis. L'Antiquité et la Renaissance ont ainsi voué la religion au mépris.

« Allez dire aujourd'hui à l'Europe, élève du paganisme, que tout pouvoir vient de Dieu, et relève de Jésus-Christ, le Roi des hois, le Seigneur des Seigneurs; allez combattre le dogme païen de la souveraineté du peuple : vous verrez s'il est une seule nation qui vous comprenne, vous verrez combien il en est parmi les sages qui répondent autrement que par un sourire de pitié.

» Cependant la théologie, dit saint Thomas, doit commander k toutes les sciences, elle doit les faire travailler sous ses ordres et les tenir toutes à son service.

» Le christianisme est une religion surnaturelle

qui rejette comme insuffisants tous les motifs humains.

» La religion ne peut avoir dans la pensée, dans Tétude, dans Testime, dans Tadmiration d'aucun homme, ni supérieur, ni rival; ses inspirations, ses enseignements, ses faits, ses combats, ses triomphes, ses hommes, ses gloires, ses chefs-d'œuvre sont au-dessus de toute comparaison. Setd, un rôle princier lui convient ^ tout autre la dégrade. Elle est reine ou elle n'est rien : aut nihil, aut Cœsar. »

Ceci était écrit en 18ol. Par ce langage altier, on voit comment, Inalgré sa prudence cauteleuse quand il est le plus faible et ses formes habituelles d'humilité dévote, l'orgueil sacerdotal se donne aisément carrière dès que les circonstances le favorisent.

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