‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 4 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pouvoir dont dispose l'Église contre V Encyclopédie. — C'est cette puissance que combattent les philosophes plutôt encore que le sentiment religieux, faussé par Ignace. — Continuateurs de Descartes. — Erreurs dissipées par la science. — Triomphe de Voltaire. — La liberté de penser proclamée par Mirabeau. — Martyrs de la religion des Lettres. -— Le grand diocèse de Sainte-Beuve enfin conquis. — Héritage de nos pères à défendre et à répandre. — Opinion de Renan sur le respect des prêtres pour la liberté. — On ne discute pas avec la croyance au surnaturel. — Révélations apocryphes. — Deux dogmes nouveaux.

L'Église eut raisOn de craindre une rivale dans celte libre philosophie. Voyant des ennemis dans les philosophes, Sorbonne et Jésuites en tête, elle se défend; elle arme contre YEncyclopàlie le pouvoir civil. Elle dispose de l'autorité royale, qu'elle relie à sa cause en lui faisant prévoir les mêmes dangers qu'elle craint, et, par l'autorité royale, elle veut anéantir dans son germe la liberté naissante des sociétés modernes.

Les Jésuites, complaisants aux mœurs de l'aristo-

cratie mondaine, indulgents aux vices et à la morale la plus dépravée, les Jésuites sont intraitables sur la liberté d'examen ; ils ne redoutent qu'elle au monde, et cette liberté dangereuse aux bons Pères est précisément le principe de nos philosophes.

Cette milice du Christ n'a plus de Jésus que 1<^ nom. Hostiles à la philosophie, ils n'ont plus riea de commun avec le christianisme primitif. Ignace de Loyola n'a jamais compris le libre sentiment religieux de l'Évangile. De leur côté, les philosophes attaquent moins en lui-même ce sentiment religieux que l'abus qu'on en a fait,, le rôle tyrannique et cruel qu'il s'était arrogé dans le monde social, aux dépens de l'honneur, de l'honnêteté virile et de la moralité humaine.

Les philosophes voulurent moins abattre la piété et ruiner la superstition qu* enlever au clergé la puissance de l'Etat dont disposait V Eglise.

En même temps qu'ils continuaient la Renaissance, complétant l'œuvre de Montaigne et de Rabelais, les philosophes du xviii® siècle, marchant sur les traces de Descartes, préparent les esprits à la science.

Déjà beaucoup est fait. Harvey a découvert la circulation du sang; Galilée, le mouvement de la terre; Copernic, le système dont Newton calcule les lois. Les erreurs religieuses, les préjugés pieux et les fausses doctrines de l'Éghse reculent peu à peu devant les méthodes et les résultats scientifiques.

Descartes, après Montaigne, nous apprend à douter.

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A la tradition stagnante depuis Aristote, Bacon oppose Tobservation directe de la nature, Texpérience nouvelle et féconde, Maupertuis va mesurer le pôle, Lavoisier va créer la chimie.

Toutes les sciences à la fois progressent; et cela grâce à la préparation générale à laquelle ont travaillé Diderot, Voltaire, Buffon, d'Alembert, Fontenelle, Montesquieu et tous les autres écrivains, philosophes, moralistes, encyclopédistes : d'Holbach, Helvétius, Chamfort, Condillac, Mably, Tabbé Raynal, Duclos, Turgot et Condorcet.

Voltaire enfin triomphe, les Jésuites sont chassés, les États-Généraux réunis; l'Assemblée nationale restitue à la nation ses droits politiques et donne une Constitution à la France.

Élève des -philosophes, Mirabeau, grâce à eux, peut enfin déclarer que nul, désormais, ne doit être inquiété pour ses opinions philosophiques ou religieuses.

Aujourd'hui, grâce aux philosophes du xvni® siècle, nous pouvons enfin travailler librement à répandre dans tous les cœurs l'amour des livres et des Lettres, l'amour de la vérité, nous pouvons restaurer le culte de l'antique et innocente religion des Lettres, la seule qui n'ait jamais persécuté personne et qui n'ait jamais eu, — avec Hypatie et Socrate, — avec Giordano Bruno, Jean Huss, Etienne Dolet, — que des martyrs.

Aujourd'hui le « grand diocèse * de Sainte-Beuve

embrasse et comprend toutes les provinces de Tesprit; il ne reste en dehors de lui que le public spécial des pèlerinages de Lourdes, la crédulité idiote, le fanatisme dévot, l'ignorance bt'ate et Terreur.

Ressemblons à nos pères, continuons leur œuvre, imitons leurs vertus, ayons leur énergie, leur courage intellectuel. Les philosophes du xviu® siècle avaient le goût des idées générales, Tardente passion du bien-être public, Tespérance d'y contribuer.

La haine de tous les despotismes était, — dans leur cœur, — Tainour de toutes les libertés.

Ce sont eux qui ont vraiment créé la civilisation moderne, en faisant parcourir, en France, aux hommes et aux idées, la distance immense qui sépare la révocation de l'Édit de Nantes de la Déclaration des droits.

Agissons, écrivons, vivons à leur exemple, attaquons la théologie, tout en conservant le sentiment rehgieux nécessaire à la religion des Lettres, et, puisque nous ne croyons pas au péché originel, mais au progrès, travaillons-y. Moralisons la France, élevons les esprits par Thabitude de la réflexion personnelle, élevons les cœurs par le culte du vrai, par l'antique morale humaine, perfectionnée par tant de grands hommes, restaurons-la comme le voulaient faire Vauvenargues et Voltaire sur les ruines de la superstition théologique.

Quand une religion, longtemps maîtresse d'un peuple, cesse d'être la religion de l'État, ce change-

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ment signifie que cette religion a cessé d'être Tâme de l'État, qu'elle a perdu l'intelligence de ce qu'il réclame.

Comment, dit Edgar Quinet, le sacerdoce qui n'a pas su garder la direction de la société civile pourrait-il être dépositaire du principe d'éducation nécessaire à cette société? Que pourrait-il lui enseigner, puisqu'il n'a pas eu la science nécessaire pour rester son conseil et son guide?

L'Église est-elle moins qu'autrefois l'ennemie de la liberté d'examen? peut-elle autoriser plus qu'au temps de l'Inquisition la liberté de penser?

L'Église, au fond, n'a pas changé; les différences n'existent que dans l'attitude, dans la tactique et l'apparence. Les prêtres, dit Renan, rient en secret de la liberté, ils ne consentent à la saluer que pour complaire à la multitude. Ils parlent quelquefois avec respect de la raison; au fond, ils s'en moquent, et professent pour elle le plus profond mépris. V Église, quand elle le pourra, ramènera Flnqumtiofi, et, si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne le peut pas.

C'est, d'ailleurs, perdre sa peine que de discuter avec celui qui croit au surnaturel. Il est impossible de le réfuter par des arguments directs ; c'est comme si Von voulait argumenter le sauvage sur V absurdité de ses fétiches. Le seul moyen de guérir cette étrange maladie qui, — à la honte de la civilisation, — n'a pas encore disparu de l'humanité, c'est la religion des Lettres, c'est la culture moderne.

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Los dogmes de l'Église ne se discutent pas, car on ne discute pas ce qui surpasse la raison, « on n'argumente pas le sauvage sur ses fétiches »,

Les dogmes, disent les prêtres, ne se discutent pas, parce qulls dépassent la raison. Mais, excellents Jésuites, la raison est Tunique moyen que nous ayons de connaître. La raison admet toutes les vérités évidentes, naturelles, explicables, humaines.

La raison nie vos dogmes, parce qu'étant arbitraires et surnaturels, ils sont faux, en dehors de tout contrôle et de toute expérience. La raison humaine méprise tous ces dogmes absurdes, fabriqués par des ignorants, dans des époques barbares.

L'histoire nous montre les théologiens à l'œuvre formulant successivement, de siècle en siècle, tous ces dogmes qu'ils présentent ensuite aux femmes, aux imbéciles et aux enfants, comme étant Tœuvre d'une divinité cachée aux savants et aux philosophes, divinité qui vient leur faire, — à eux seuls, — comme la nymphe Égérie, dans la légende romaine, des révélations surnaturelles toutes particulières. Les hommes de notre âge ont assisté à la naissance de deux dogmes nouveaux: l'Infaillibilité du pape et rimmaculée-Conception I

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