CHAPITRE XXIX
Manque de lumières au moyen âge, sons la direction de TËglise. — Classiques anciens, grands et éternels modèles. — Bienfiiit de la Renaissance. — Ia société se sépare de TÉglise au xvi* siècle et s^en éloigne de plus en plus de nos jours. — Le mot de Gambelta est toigours vrai. — La France rendue à elle-même par Voltaire. — Le catholicisme à Tétat de secte.
En réalité, M^^ Gaume, le pape et les évèques, sous le couvert du paganisme, attaquaient la philosophie moderne, le dix-huitième siècle et la liberté de penser.
Il est vrai que, par la renaissance des Lettres, rÉglise a perdu Faction toute-puissante qu'elle avait sur la société du moyen âge. Mais, depuis Constantin, ou plutôt du V® siècle jusqu'à la prise de Constantinople par Mahomet H, en 1453, qu'avait donc fait l'Église, en dehors des Croisades qui n'ont pas abouti?
Pendant toute la durée du moyen âge, on voit, en effet, l'Europe se montrer pleine de respect et de soumission pour l'Église. En retour, qu'a-t-elle fait.
rÉglise, pour la science^ pour la littérature, pour le maintien de la civilisation grecque et latine, pour la moralité, pour le progrès? Sous sa direction exclusive et toute-puissante, la société du moyen âge n'avait ni lumières ni bien-être, et cela ne peut s'expliquer que parce que l'Église était elle-même privée de lumières, n'en ayant pas d'autres que celles des prophètes, celles de David, de Moïse et de Josué, parce que le clergé dirigeant manquait de philosophie, de mesure, de littérature et de goût.
En dépit de M«' Gaume et de l'Univers, les classiques anciens seront toujours des modèles ; la justice, la prudence, la force, la tempérance, ces grandes vertus utiles resteront des vertus ; et, bien qu'ils la maudissent comme œuvre de Satan, la renaissanice des Lettres au xv* et au xvi* siècle a été le plus grand bienfait. H était temps qu'elle vînt diminuer la superstition, adoucir les mœurs cruelles, éclaircir cette longue confusion, classer les écrivains et rendre ceux-là seuls qui comptent à l'admiration des hommes.
Avec la renaissance des Lettres, l'empire souverain du catholicisme s'aflFaiblit, la voix des pontifes romains, dévouée à leur seule puissance, devient suspecte ; « la soumission filiale des rois et des peuples diminue 9.
Au XVI® siècle, l'émancipation comnience ; dans la plus grande partie de l'Europe, on voit « la société accuser sa mère de superstition et de barbarie, abjurer
ses doctrines absolues, rejeter ses croyances et démolir ses dogmes comme des monuments d'ignorance, d'esclavage et d* idolâtrie ».
Depuis lors, si Téloignement de la société pour l'Église est allé en augmentant ; si cet éloignement s'est changé, depuis la Restauration et le second Empire, en « haine toujours agissante, » à qui la faute ? Et qui donc a fait faire l'occupation romaine et fermer le cours de Renan ? qui donc s'est donné pour programme la contre-révolution? qui donc a proclamé le SyUabas ? qui donc a combattu la République naissante et fait dire à Gambetta : « Le cléricalisme voilà l'ennemi? » Aujourd'hui l'Église se rallie ; elle se dit socialiste ou du moins elle cherche, dans le peuple, une force électorale parmi les ouvriers ; mais toutes ces ruses ne trompent que les naïfs ; on sait bien que le pape et toute la hiérarchie sacerdotale veut avant tout conserver sa puissance. Le clergé se rapproche aujourd'hui du peuple, parce que le peuple est roi. Ces belles pensées démocratiques, c'est Bossuet devant Louis XIV qui aurait dû les exposer. Au 16 mai et au 24 mai, ces idées toutes républicaines n'existaient pas encore.
Cette attitude démocratique n'a été prise que depuis la ruine des belles espérances monarchiques.
La République a plus à craindre de l'adhésion des catholiques que de leur hostilité bruyante. Les cléricaux ne sont jamais à craindre à l'état de lutte ouverte, en dehors de la forteresse républicaine et
Tattaquant en face; mais ils sont très dangereux quand ils se rallient, qu'ils entrent dans la place en alliés et qu'ils y dissimulent leur hostilité. La surveillance contre eux doit être plus minutieuse et plus vive. Sans tracasseries, sans vexations, les républicains doivent rester sur la défensive et ne pas se laisser duper.
D'ailleurs, le socialisme de l'Église ne paraît pas beaucoup à craindre. La société moderne repose sur la science, elle impose à tous le travail méprisé dans l'Évangile.
L'Église, féconde en prières et en indulgences toujours bien vendues, bien payées, n'a jamais su fonder, au temps de sa puissance, que des couvents de moines et des ordres mendiants : trente-cinq ordres ou congrégations catholiques au xv® siècle, trente-cinq au XVI®, quatre-^ingt-dix au xvii®, sous I^ouis XIV', qui est resté pour eux Tidëal des rois.
Il était temps que Voltaire vînt rendre la parole au bon sens et la France à elle-même. Par lui, par Bayle, Descartes, Montaigne et Montesquieu, la France n'est plus enfin le pays des moines et des croisés, le peuple obéissant aux clercs qui lui disent : « Dieu leveult » ; car, quelle que soit la chose qu'ils désirent. Dieu est toujours à leurs ordres pour la commander.
Malgré l'ignorance sur laquelle il s'appuie, le catholicisme, qui voudrait dominer et régner encore, alors que presque tout lui échappe, le catholicisme n'est plus désormais dans l'État qu'un grand parti dange-
reux, avec lequel il faut compter, mais, philosophiquement, il n'est plus qu'une secte.
Cela peut affliger les moines ; mais qu'ils s'en affligent ou non, c'est un fait. Il n'y a pas à se fâcher contre les choses, comme le dit Euripide, cité par Stobée, car cela ne leur fait rien du tout. Le parti catholique n'est plus aujourd'hui qu'une secte. Il faudra bien qu'il s'y résigne.
Laissons le Ver Rongeur. La haine cléricale qui s'y exhale si vive contre la religion des Lettres, se sent aujourd'hui impuissante, puisqu'elle se rallie en apparence à son plus grand ennemi, la République laïque. Dans cette évolution politique, il faut au clergé contemporain une rare impud,ence pour se dire ami des principes de 89, ami de la Révolution qui a mis fin aux douceurs de l'ancien régime et à ce qui restait encore des privilèges de ce moyen âge si paifait et si regretté.
La Renaissance, la Réforme et la Révolution ont fait l'esprit moderne, la société moderne, la République française ; or, le catholicisme est, essentiellement, une réaction permanente contre l'esprit laïque, contre la Renaissance, contre la Réforme et la Révolution ; comment les Jésuites et leurs amis pourraientils être de sincères républicains, fils de 89, tels que les comprenaient Condorcet et Gambetta ?