CHAPITRE XXX
Lettres à M. E. des E. «-^ L'éducation du peuple, d'après M. de Yogûé. — Intolérance et libre examen. •— lÛogisme du catholicisme libéral. — Lamennais à propos de M. Spuller. — Danger de rindifférence pour la religion des Lettres. — Précurseurs de Léon XIII et de M. de Mun. — Doctrines libérales condamnées par TEncyclique de Grégoire XVI. — Soumission de Lacordaire et de Montalembert. — Socialisme chrétien de Lamennais. — Impossibilité d'unir le dogme à la liberté.
A M. E. DES E***, A Paris.
Giverny, ce 24 août 1898.
Mon cher ami,
Je viens de relire, dans mes notes, MM. Melchior de Vogue, Rod et Paul Desjardins. A ton départ, tu m'avais parlé d'eux comme ayant avec moi des idées communes»
Cela est vrai en ce sens que je suis préoccupé de réducation du peuple par la République, et que ces messieurs désirent aussi une éducation morale, qu'ils voudraient religieuse. Pour moi, la vraie religion, c'est la morale et non point le catholicisme. Le point
commun, c'est que nous regardons Téducation du peuple comme nécessaire ; je pense que cette éducation peut être faite par Fécole et par les livres, par la parole laïque, écrite ou directe ; ils la veulent faire par l'Église : voilà ce qui nous sépare.
Je regarde TÉglise catholique comme un obstacle au progrès, je vois en ellel'ennemiedu libre examen. Je ne puis pas confondre, comme ils font, la croyance et la vérité.
I^a vérité se découvre peu à peu par la science,
La croyance, au contraire, (ennemie de la raison comme des résultats scientifiques acquis), s'impose à l'ignorance seule.
Elle s'impose, sans résistance, à la femme et à l'enfant.
Comme aux temps des hérésies, elle aurait besoin de la force pour contraindre l'incrédulité.
L'Église est fort habile ; elle peut changer de tactique et de stratégie ; elle ne peut point changer ses dogmes et sa tradition. Elle est, elle-même, esclave de son passé.
C'est pourquoi la doctrine catholique du pape Léon Xin, comme celle de Bossuet, de Grégoire XVI et de Pie IX, est toujours l'absolutisme et l'intolérance en matière de foi.
Au point de vue philosophique, le catholicisme sera toujours, comme le mahométisme, l'erreur et le mensonge, bien qu'il lui soit plus difficile d'être persécuteur comme autrefois.
Ceux qui regrettent les beaux temps de l'Inquisition sont peut-être moins rares, parmi les gens d'Église, que ne l'imagine M. de Vogué.
S'ils en avaient la force, les moines et les bons prêtres rétabliraient en fait une institution qui, en principe, n'a jamais été condamnée et qui existe sous la forme de la sainte congrégation de l'Index.
Détruire l'Inquisition, aux yeux de ces bons Pères et de ces bons moines, c'est détruire le catholicisme qui est, avant tout, runité de la foi.
Je regarde donc toujours, avec Gambetta, le catholicisme comme l'ennemi. Il est le seul adversaire du libre examen et par conséquent du progrès, puisque tous les progrès moraux et philosophiques procèdent de la pensée active et libre.
Et, je puis le dire à M. de Vogué, dans son domaine surnaturel, l'Église n'acceptera jamais la pratique du libre examen. Elle l'interdit formellement sous peine d'excommunication, comme étant le père du scepticisme et des hérésies.
Dans le parti contraire, c'est au libre examen que tout esprit philosophique, républicain ou non, doit tenir avant tout.
Je ne saurais pas davantage accepter, comme M. de Vogué, la primauté que l'Église s'arroge dans l'ordre de l'intelligence et de la science. De quel droit ces évéques, ces exorcistes, ces vieux séminaristes prétendent-ils en savoir plus que les laïques les plus éclairés?
Le néo-christianisme de M. Melchior de Vogué coïncide avec l'attitude nouvelle et récente de Léon XIII, — attitude fort imprévue après la furieuse campagne boulangiste que les Jésuites ont menée d'accord avec la plus grande partie du clei^é.
M. de Vogiié avait l'ambition naturelle d'arriver à la Chambre; il a pris le chemin le plus court. Ce jeune académicien est un habitué des salons académiques et bien pensants. Comme tel, il doit croire que la foi va renaître. Il en voit des symptômes qui n'ont rien d'éblouissant. Sans nier que des idées vaguement religieuses aient une certaine faveur dans la jeunesse, je n'y vois pas, comme M. de Vogiié, l'aurore d'un retour à la foi. M. de Vogiié souhaite un catholicisme libéral, il le souhaite, dit-il, « comme républicain et comme démocrate » ; mais qu'il y a-t-il donc de nouveau dans l'Église, si ce n'est que Léon XIII a ordonné aux candidats catholiques de se dire républicains?
M. de Mun et M. Piou, qui étaient royalistes et même légitimistes, ont obéi pieusement à la consigne, mais ils n'ont pas pour cela quitté la vraie doctrine catholique qui est celle de Pie IX et du Syllahus. Sa Sainteté le Pape a pu gêner leurs préférences politiques, mais il n'a demandé aucun sacrifice à leur foi.
Dans ce SyUabus qui est la liste authentique et officielle des principales erreurs de notre temps, signalées récemment, par le premier pape déclaré infaillible, l'erreur n® /S consiste à penser qu'il soit
tt libre à chaque homme d'embrasser- et de professer la religion qu'il aura réputée vraie, conduit par la lumière de la raison. »
Par conséquent tous les protestsaits devraient toujours être exterminés comme hérétiques et je devrais partager leur sort pour préférer la religion des livres à celle de la Bible. Et il n'y a pas à invoquer la tolérance de fait. Cette tolérance de l'Église est contraire à ses vœux; elle est le résultat de sa faiblesse et de son impuissance actuelles. Mais si l'évolution politique des ralliés avait mieux réussi, si leur mouvement tournant et leurs masques les avaient introduits en plus grand nombre dans la Chambre, et si peu à peu ils avaient pu s'y trouver les plus nombreux, nous aurions vu jouer la scène de Tartufe.
La maison est à nom, c'est à voiis d'en sortir.
Avec un gouvernement « d'ordre moral », nous aurions vu M. Gouthe-Soulard remplacer Bossuet.
On se rappelle les actes de la Congrégation sous Charles X. On dit : les temps qnt changé, mais au XVII® siècle, les dragonnades ont eu lieu au milieu d'une société polie, lettrée, à côté d'une cour élégante et civilisée.
Si le pouvoir revenait à l'Église, elle agirait encore de même et ne serait pas moins intolérante, parce que Yintolérance est son principe nécessaire -^ saut des exceptions personnelles et individuelles, — et que si les moyens actuels lui manquent, son devoir théorique n'a pas changé.
D'un autre côté, la rnéme opposition radicale existe toujours entre la raison et la foi. Ce n'est pas une circulaire de circonstance qui peut faire disparaître cet antagonisme, puisqu'il est dans la nature même des choses.
Nous pouvons toujours dire ce qu'au n® siècle Celse disait en parlant des chrétiens de son temps : « Ces gens-là se contentent de nous répondre : n'examinez pas et croyez. »
L'homme n'est grand qu'à genoux, disent-ils. « Oh! que Pascal avait raison dans cette parole retenue de quelque saint : mettez-vous à genoux, prenez de l'eau bénite, récitez le chapelet, en un mot abétissez-vous. » (Louis Veuillot, Mélanges^ tome VI, page 426.)
Un seul pape, si malin qu'il soit, ne saurait pas détruire l'œuvre des siècles.
M. de Vogiié — qui ne connaît guère que les œuvres complètes de Tolstoï — paraît ignorer singulièrement le passé de l'Église. Pour être catholique, il ne suflTit pas d'admirer la politique adroite de Léon XIII, l'habileté de ses dernières circulaires électorales; il faut accepter son Credo, Le catholicisme n'est point essentiellement une politique républicaine, une libre philosophie , c'est une théologie dont tous les articles de foi, nettement définis dans une quantité de conciles, sont immuables.
On ne peut être catholique sans les accepter.
Malgré son attitude, plus sournoise encore que conciliante, je ne sache pas que Léon XIII ait rien
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effacé du calalc^ue des erreurs par lesquelles, les esprits modernes, les plus faiblement libt^raiix, entrent en opposition radicale avec l'enseignement de l'Église et encourent, ipso facto, l'excommunication.
Tous les dogmes, tous les mystères du moyen Âge, toutes les antiques superstitions chrétiennes subsistent, agrànenlés de mariolâtrie, de josêpholàtrie, de cette idolâtrie repoussante du Sacré-Cœur et des pratiques cli<irlalanesques des pèlerïn^es A Lourdes, à. La Salette, etc. ; sans compter l'infaillibilité personnelle du pape, laquelle n'existait pas au temps de Bossuet et qui a été, avec l'Immaculée-Conceptiou, la plus belle conquête de nos modernes ultramon tains.
I.^n XIII n'a donc rien changé à la diflicullé de Claire ni à la répulsion qu'inspirent les dernières nouveautés jésuitiques. Il n'a rien distrait de la doctrine catholique, de ses dt^mes, ni du Syllalms. il ne saurait le faire, tout infaillible qu'il soit. Le clei^ ne suivrait pas on pape libre penseur. Mais Léon XIII en est bien loin.
Tout son changement est d'altitude extérieure, un
changement de tactique, mais non de but. L'Ëglise
veut toujours la domination des esprits. Et, quand
on exagère le libéralisme de Léon XIII, comme le
font MM. de Vogiié et Desjardins, il est permis de
- répondre que dans ce siècle de l'évolution,
t sou généreux désir de progrès a abouti à nous
lener aux conceptions scolastiques du xin^
NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN liECTEUR 357
siècle, à la théologie bizarre et ridicule de saint Thomas d'Aquin et d'Albert le Grand. Voilà un beau progrès dans ce siècle d'Herbert Spencer et de Darwin.
De son côté le Père Didon a, comme M. de Vogiié, sa doctrine libérale et tolérante, qu'il dit amie de la science et même de la philosophie moderne.
Mais cette manière de voir lui est particulière, elle ne constitue pas la doctrine de l'Église; elle n'est point acceptée ni acceptable, étant plus libérale que théocratique.
Le catholicisme libéral est un illogisme; c'est une inconséquence qui fut à différents degrés celle de Lacordaire, celle de Montalembert et du Père Hyacinthe; ce n'est point la doctrine des évêques, celle de Bossuet, celle de MM. Veuillot, Gouthe-Soulard, Grégoire XVI et Pie IX.