‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 33 sur 67 · A. M. E. DES E · texte numérisé non relu

A. M. E. DES E

Giverny, par Vernon (Eure).

Ce 2 septembre 1893.

Mon cher ami,

SpuUer est un bien mauvais écrivain, d'un style pâteux, sans netteté, sans couleur et sans relief; mais c'est un honnête homme, un bon et généreux esprit, et, puisque tu lui as promis d'analyser sa dernière Étude politique et religieuse sur Lamennais, je vais te dire, sur I^mennais, ma manière de voir, esquis-

3S8 LA VIE LITTéHAlRE

sant rapidement l'histoire de son âme et de ses variations intellectuelles*

Par transitions plus ou moins brusques, Lamennais a passé du catholicisme ultramontain à la Révolution française qui est son contraire. Ce sont les principales étapes de sa vie intellectuelle qu'il importe de distinguer.

Ordonné prêtre, à Rennes, à l'âge de trente-quatre ans (1816), il fit paraître, dès l'année suivimte, le premier volume de son Essai sur IHndifférmce en matière de religion.

Hugo rendit compte de Y Essai dans la Muse française et dit que « ce livre était un besoin de notre époque ».

Notre époque cherche à faire passer dans les faits des idées et principes diamétralement contraires à ceux de la thèse soutenue dans Y Essai, mais enfin la préoccupation généreuse de l'auteur, sondésirde combattre l'indifférence religieuse et philosophique sont encore les nôtres.

Il est digne de remarque que si Lamennais a passé du catholicisme le plus intraitable à la liberté politique et au socialisme démocratique, Hugo, Lamartine et Chateaubriand, toutes les intelligences dirigeantes de notre époque, ont aussi passé du royalisme catholique à la république libérale.

Lamennais a toujours été agité par les besoins et les nobles préoccupations d'esprit de son temps.

Le grand combat de notre siècle entre la raisop et

la foi, entre le dogme et la sience, entre le passé et lavenir, s'était livré dans son âme.

Il avait commencé par opposer Tesprit chrétien à Tesprit moderne, la foi catholique à la libre pensée, Tautorité de TÉglise et du pape aux principes de tolérance et de liberté d'examen. I^ Révolution française lui inspirait alors la même horreur qu'elle inspirait au parti royaliste.

A part sa manière de conclure, sa thèse de VEssai était juste.

L'indifférence à tout ce qui constitue la religion des Lettres, la haute vie de l'esprit, est une abdication et une abjection.

Comme l'indifférence se restreint à, mesure que l'intelligence se développe, un homme très intelligent n'est indifférent à rien de ce qui est humain.

Homo Sun : humani nil a nie alienum puto.

Si les indifférents, tout en accordant qu'il faut une religion pour le peuple, se gardent bien de la pratiquer et s'en raillent entre eux, le peuple s'apercevra de leur dédain et ne tardera pas à rougir d'une religion qui Thumilie»

Le siècle le plus malade, pensait Lamennais, n*est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui qui néglige et dédaigne la vérité. C'est pourquoi Lamennais condamne éloquemment cette brutale insouciance des choses de la conscience et de la raison.

Les philosophes du xvin* siècle n'étaiettt point à

ses yeux des « indifférents », mais des adversaires. Ces philosophes pensaient que la morale, non la religion, est nécessaire; Diderot, d'Holbach, etc., cherchaient à établir scientifiquement la morale naturelle que prêchait Voltaire, tandis qu'ils combattaient tous le catholicisme comme la plus funeste institution de superstition et de fanatisme persécuteur.

L'originalité de Lamennais fut de voir, ce qui avait échappé à MM. de Maistre et de Bonald, que si on voulait sauver l'autorité de l'Église, il fallait remonter à la source de la tolérance et du scepticisme modernes, c'est-à-dire au principe du libre examen, à la règle de l'évidence, à l'autorité de la raison individuelle.

Pour prouver la nécessité d'une autorité spirituelle, il faudrait, en effet, contester et anéantir la raison de l'individu. Chacun de nous, disait alors Lamennais, doute de lui-même tant que son opinion demeure isolée. Il a besoin d'une autorité pour y croire. Plus le nombre de nos coreligionnaires est grand, plus nous sommes tranquilles. Sa conclusion était que le vrai critérium de certitude n'était pas l'évidence, ni la raison individuelle, mais l'autorité du grand nombre.

En quoi il se trompait évidemment, car le grand nombre est ignorant et incapable de résoudre et même de comprendre les problèmes philosophiques. En philosophie, on ne compte pas les témoignages, on les discute et on les pèse» Ce n'est pas le nombre

des personnes, mais la qualité des intelligences qui décide.

Catholique conséquent , Lamennais n'admettait pas alors la liberté de Terreur; c'eût été mettre en doute la certitude de la vérité. Les vrais catholiques ne sauraient, en eifel, admettre la liberté du mal, mais seulement la liberté du bien. Le bien, c'est leur doctrine.

C'est pourquoi le catholicisme libéral est une absurdité.

L'Église veut et doit régner seule, enseigner seule.

C'est à elle que Jésus en remit la mission. La simple tolérance des cultes lui paraît une persécution. Elle veut être religion d'État. Elle n'admet la liberté que pour elle, parce qu'elle seule a la vérité.

Avant de passer au service de la démocratie, Lamennais traversa, sans s'y arrêter longtemps, une période intermédiaire pendant laquelle il chercha, en compagnie de Lacordaire et de 3Iontalembert, à réconcilier l'Église avec les principes de la liberté moderne.

C'est bien lui qui fut l'initiateur de ce mouvement généreux mais illogique et contradictoire, qui fut appelé et combattu par r Univers et par tous les évêques moins deux, sous le nom de catholicisme libéral.

Libéraux, Lacordaire et Lamennais ne Tétaient cependant que comme le sont aujourd'hui Léon XIII et M. de Mun.

C'était, avant tout, pour TÉglise qu'ils réclamaient la liberté, surtout la liberté de renseignement secondaire devant conduire plus tard à l'enseignement supérieur et à la collation des grades à laquelle ils tiennent tant ; et, pour mieux assurer cette indépendance de l'Église dans son enseignement à tous les degrés, ils demandaient courageusement sa séparation d'avec l'État.

Catholique libéral est un trompe-l'œil et un autre attrape-nigaud, comme cette liberté de l'enseignement supérieur dont ils se réclament, eux qui ont fait interdire le cours de Renan.

Pour ne pas être dupe des mots, il faut leur rendre le sens exact qu'y donnaient ceux qui les emploient et connaître le but qu'ils poursuivaient sous cette étiquette. La liberté d'enseignement était réclamée par les catholiques libéraux pour l'Église seule, — en défiance de la liberté d'esprit et contre la science, — comme le moyen le plus sûr d'établir la domination absolue de l'Église sur tous les esprits.

L'entreprise généreuse de « catholiciser le libéralisme » ne pouvait d'ailleurs aboutir, puisqu'elle eût été la conciliation des contraires.

Le libéralisme catholique ne saurait exister. Ces deux expressions ne sont qu'une contradiction formelle dans les termes, puisque le substantif détruit l'adjectif, de même que l'adjectif annule le substantif.

L'Encyclique de 1832 condamna formellement les doctrines du catholicisme libéral. Cette Encyclique

de Grégoire XVI fut une guerre déclarée formellement à tous les besoins, à tous les principes de la société moderne.

Elle a été renouvelée tout récemment, en 1867, avec aggravation, s'il est possible, par le Syllàbus,

Ces documents inoubliables constatent le conflit qui met en présence deux systèmes contraires, dont Tun ne peut triompher que par l'anéantissement de l'autre.

Lacordaire et MontaJembert se soumirent, Lamennais seul résista. Du catholicisme libéral impossible, il glissa rapidement au socialisme chrétien. Il rêva de fonder la société future sur les préceptes de l'Évangile; il écrivit les Paroles dCun Croyant^ sans voir que Jésus n'a jamais conseillé le travail, ni l'étude, ni la propriété, ni la famille. Tandis que le travail et l'étude sont les deux grandes directions essentielles où nous sommes engagés.

Aujourd'hui, par une métamorphose singulière, cette phase de la pensée de Lamennais revit dans ceux-là mêmes qui l'avaient condamnée. Ce sont bien les traces de Lamennais que suivent Léon XIII et ses alliés, les « ralliés » MM. de Mun, Piou, etc.

Comme l'avait fait Lamennais, ils séparent la cause de l'Église de la cause perdue des rois; et en poursuivant la transformation sociale du monde politique moderne par un socialisme chrétien, ils entrent dans la voie indiquée par Lamennais.

Poursuivi, traqué, dénoncé par l'implacable haine

sacerdotale, le pauvre Lamennais, sorti de prison, abandonna le socialisme chrétien comme il avait dû quitter le catholicisme libéral. Dans cette courte période, il avait rêvé que le catholicisme pourrait se régénérer par la démocratits en unissant sa cause à celle du peuple.

Le Syllabus de 1867 est venu, après l'Encyclique de 1832, démontrer une fois de plus l'impossibilité radicale d'unir la raison à la foi, 1(? dogme et^la liberté.

Après avoir été réactionnaire, puis catholique libéral, Lamennais a fini comme un libre penseur de la seule religion des Lettres.

Il avait commencé par faire de la théologie un dogme, de la monarchie un principe nécessaire, de la raison individuelle une source d'erreur.

Son libéralisme catholique ayant été condamné j)ar le pa[)e, Lamennais devait y renoncer ou sortir de l'Éghse.

Sans s'acharner à la réconciliation des contraires, I^mennais eut enfin le bon sens d'opter pour le progrès humain et la justice sociale qui, par la Révolution, procèdent de la philosophie du xviii*^ siècle et non pas de TÉvangile.

Ame excessive, Lamennais est allé d'un bout à l'autre de la pensée et ne s'est arrêté longtemps que dans la logique des extrêmes. Il a passé naturellement du pape au peuple, de l'autorité absolue au socialisme démocratique. Malgré ces grands écarts, Lamen

nais fut toujoure, à tous les moments de sa vie, à toutes les étapes de sa douloureuse carrière, à toutes les phases de sa pensée progressive, un généreux apôtre, une âme dévouée, et, s'il finit en soldat d'avant-garde, en hardi pionnier démocratique de Tavenir, il finit aussi en libre penseur émancipé complètement de l'Église, en fidèle de la seule religion des Lettres. « C'est du temple, disait-il, que tout art est sorti d'abord. Mais l'art s'est détaché de la religion. La loi future sera l^idéal dans Vavenir comme la foi du passé a été son berceau. Espérons, disait-il, que la grande poésie de notre siècle, prêtresse d'une religion que l'on ne siiurait nommer, porte en ses mains le symbole d'un dieu inconnu. » Cette religion qu'il ne savait nommer, mais qu'il avait vivante dans son cœur, était évidemment la religion de l'avenir, la grande religion des sciences, des Lettres, des arts et du progrès.

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