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CHAPITRE XXXII

Ce qu'a entendu Ferry par le péril est à gauche. — Coalition de droite et d'extrême-gauche contre ce ferme adversaire de rÉglise. — Péril plus récent signalé par lui dans Talliance bizarre du socialisme et de l'élément catholico-conservateur. — Son opinion sur les réformes qui dépassent Topinion moyenne. — Implacable haine des cléricaux contre lui. — Le vrai danger prochain. — Formule du socialisme chrétien, combattue par l'esprit laïque. — Vàme de VArdèche, — La vraie démocratie.

Ce 13 septembre 1893.

La défaite des réactionnaires est le grand bénéfice des élections. Cette défaite aura pour résultat de rendre le ministère plus stable et de lui permettre d'agir sans être à la merci d'une coalition. C'est ee qui me fait trouver ces élections, dans leur ensemble, satisfaisantes, bien que le suffrage universel ait envoyé à la Chambre trop de coiffeurs et trop de chapeliers. Quant aux socialistes, comme J. Guesde, capables d'y formuler une théorie, je pense, comme toi, qu'ils ne sont point à craindre à la tribune du Parlement.

Tu n'es vraiment qu'à moitié en vacances, si tu n'y jouis pas complètement de ton loisir. Comme tes lettres me font un grand plaisir, j'aime à croire que la longueur des miennes ne te fatigue pas.

Ce n'est point pour se convertir, mais pour s'éclairer, qu'on s'écrit.

Une discussion de bonne foi est toujours intéressante; en nous montrant toute la pensée d'un adversaire de nos idées, elle nous aide quelquefois à étendre la nôtre et à la renforcer dans ses parties faibles. 11 est toujours utile de se placer à différents points de vue pour mieux examiner la même question.

L'Église vient-elle vraiment à l'esprit nouveau? quels sont les faits qui te déterminent à le croire? Par quels indices se révèle à tes yeux une évolution qui serait de sa part si étonnante?

D'un autre côté, comment c l'esprit nouveau, » auquel tu vois venir l'Eglise, pourra-t-il lui-même se concilier avec le mysticisme et le surnaturel dont l'Église, je suppose, ne s'affranchira pas?

Tu crois que nous assistons à une rénovation du christianisme, du catholicisme même par l'esprit démocratique et républicain.

Mais la lutte est toujours entre l'esprit du Syilabus et l'esprit de libre examen. Abandonner les monarchies, comme un antique allié devenu faible et d'une alliance moins utile que compromettante, vouloir les remplacer par une République cléricale, c'est, pour

rÉglise, persévérer dans son caractère historique, .^

dans sa conduite toujours égoïste, ce n*est point là j

venir a l'esprit nouveau. \

N'ayant pu parvenir à renverser la République, l'Église cherche à s'y introduire pour arriver à la dominer.

Comme Teau se glisse dans un navire par toutes les fissures, TÉglise entoure la République et cherche à s'y glisser pour la remplir des siens, et quand ils y seront en nombre, pour la dominer ou pour la couler.

Comment le socialisme chrétien pourrait-il conjurer le socialisme révolutionnaire, s'ils sont, en principe, identiquement contraires au capital et à la propriété individuelle ? * ^

Avant d'examiner en détail ces questions, je voudrais préciser la pensée de Jules Ferry quand il a prononcé au Havre la parole que tu cites souvent : « Le péril est à gauche. »

Je trouve qu'on exagère ce péril autant que la pensée de Ferry. 11 a depuis expliqué cette parole et *

Ta singulièrement atténuée en la counnentant. Lorsque M. Durand Morimbaud est allé le trouver à ( c sujet, celui qui signe Des Houx a publié, toute chaude encore, la conversation de Ferry.

— N'avez-vous pas dit que le péril est à gîiuihe?

— Sans doute, répond Ferry; mais ce péril de gauche est fort restreint, 11 part d'une toute petite poignée d'agitateurs. Toute la force publique, tout le

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parti national est avec nous, s'il est besoin de répression. Mais il n*en est même pas besoin.

Voilà la pensée de Ferry tout entière; la voilà réduite à sa proportion véritable, à l'expression exacte de son sentiment. Il ne faut pas que cette parole, par laquelle il voulait peutr-être atteindre Clemenceau, fasse de l'intrépide Ferry un homme pusillanime.

Plus volontiers autoritaire et plus vraisemblablement accusé de vouloir être le Casimir Perier de notre troisième République, Ferry ne redoutait pas les radicaux, comme il Fa dit lui-même aux républicains du Rhône, dans son discours de Lyon prononcé au cours de la campagne électorale d'octobre 188S.

« Nous ne redoutons pas les radicaux^ a-t-il dit, et nous n*exclvûns pas les radicaux de notre majorité républicaine.

» Je ne suis pas un radical, bien que j'aie, étant au pouvoir, fait des choses passablement radicales, mais ce que je ne suis surtout pas, c'est intransigeant. Nommez des radicaux, mais ne nommez point d'intransigeants. »

Ferry avait, en effet, plus à craindre les gens d'Église que les radicaux. Chaque fois qu'il s'est agi de renverser son ministère, les voix de la droite catholique et celles de l'extrême-gauche clemenciste se sont toujours confondues. C'est surtout contre lui que cette opposition intransigeante de droite s'est montrée violentCi

En 1885, lors de son échec de Lang-Son, toute cette droite catholique a été unanime — (moins deux voix), — non seulement pour renverser son ministère, mais pour demander sa mise en accusation. Et cependant qu'y availnil à cette date autre chose que l'échec accidentel du colonel Herbinger, c'est-à-dire d'un officier assez adonné à l'absinthe pour y trouver des hallucinations, et commandant par hasard et par intérim une brigade sur la frontière chinoise du Tonkin ?

Pendant son ministère et depuis, l'intègre et brave Ferry a été, sans pitié, sans bonne foi, dénoncé à la haine du peuple, comme un ennemi public, comme un « malfaiteur », par les gens d'Éghse, parce qu'en honnête libre penseur et en ferme républicain, il avait essayé de mettre un terme à la domination cléricale.

Autant que Gambetta, Jules Ferry a été, en effet, un des plus fermes adversaires de l'Église. Il a été son ennemi le plus efficace, puisque c'est lui qui a le plus fait pour la haute culture de l'intelligence, pour cet enseignement supérieur d'où naît toute incréduhté aux dogmes et mensonges de l'Église, toute émancipation virile de l'esprit humain. Aujourd'hui, il défendrait avec nous la République laïque contre la sourde infiltration de la République cléricale, bien autrement redoutable qu'aucune monarchie.

Jules Ferry, qui a parlé partout, et qui n'a jamais

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craint de dire sa pensée tout entière, n*a jamais répété sa parole du Havre, amenée par le courant de son discours. Dans la conférence qu'il a faite le 30 août 1885, dans la salle de TAlhambra, à Bordeaux, loin de dire rien de semblable, c'est à droite que Ferry a montré le péril pressant : « L'ennemi, a-t-il dit, c'est la coalition clérico-monarchiste d'autant plus dangereuse qu'elle se déguise en opposition conservatrice. »

Ce même ennemi est-il moins dangereux aujourd'hui qu'il se croit assez fort pour se donner à lui-même une extrême gauche et pour faire entrer dans sa coalition clérico-conservatrice une opposition socialiste?

En toutes circonstances, à Paris comme dans les Vosges, Jules Fèrry a flétri cette alliance illogique des ouvriers socialistes avec les catholiques réactionnaires,

« Le boulangisme, disait-il, est beaucoup moins le parti du général Boulanger que Valliance bizarre du socialisme et de Vêlement catholico-conservateur. »

Ce boulangisme bizarre continue avec ses mêmes alliés, les ralliés. Et s'il y a aujourd'hui un péril, c'est ce même drapeau du mensonge qui porte les couleurs républicaines pour mieux abriter dans ses plis toutes les oppositions coalisées.

Dans son discours de Bordeaux, à ceux qui lui rappelaient que la séparation de l'Église faisait partie de son programme de 1869, il a répondu que

le temps n'en était pas encore venu, parce qu'il ne faut mettre dans la loi que ce qui a été longuement mûri par Fopinion, — les réformes qui dépassent Topinion moyenne étant, par avance, condamnées à ne pas réussir. — La suppression actuelle du budget des cultes ne ferait pas disparaître, pensait-il, rhostilité qui se rencontre à tous les étages de la vie administrative entre le clergé catholique et la société libérale et républicaine.

« C'est, disait-il, parce que j'ai travaillé à la diffusion de l'instruction que tous ceux qui rêvent le retour en arrière me poursuivent de leur implacable haine. »

Jamais, en effet, les gens d'Église n'ont pardonné à Jules Ferry d'avoir voulu atteindre (par l'article 7), les Jésuites dans leur œuvre d'enseignement. En défendant contre eux l'esprit laïque, la liberté d'examen, la raison humaine, le droit de penser, Jules Ferry se montrait le plus intelhgent défenseur de la République libérale. C'est pourquoi ceux qui revent aujourd'hui d'établir en France une République théocratique se sont unis à Rochefort et à Clemenceau pour l'injurier et l'anéantir.

Jules Ferry avait constamment à se défendre contre eux et il leur disait avec une éloquence qui puisait toute sa force dans la vérité : « Quand une société religieuse, comme la société catholique, dont la propagande en France est sans limites, jouit de .ibertés dont beaucoup sont des privilèges ^ se dit

persécutée, elle donne un démenti à Téclatante réalité des faits. Les catholiques en France ne sont pas persécutés; ils sont, au contraire, bien près de devenir persécuteurs, t)

Aux dernières élections, la République a triomphé comme forme de gouvernement. C'est à nous d'empêcher qu'elle ne devienne une République socialiste-collectiviste, ce qui ne paraît pas immédiatement à craindre; ou bien une République clérico-socialiste, clérico-démocratique, ce qui est le vrai danger prochain.

Comme au temps du boulangisme militant, il n'y a pas aujourd'hui d'autre péril que le mensonge des ralliés catholiques, qui se disent républicains pour unir contre la République libérale toutes les anciennes oppositions coalisées.

C'est dans de pareilles circonstances que tu crois à une rénovation du christianisme et môme du catholicisme au milieu des pèlerinages de Lourdes et de La Salette, qui n'ont jamais été plus nombreux et plus fréquents. Ignores-tu donc tous les miracles qui s'y fabriquent? Ignores-tu l'état d'esprit entretenu par les Jésuites? Ignores-tu qu'il existe en France des catholiques plus catholiques que Léon XIII, et que ces papistes d'un nouveau genre font des prières publiques pour sa conversion? Comprenant mal sa stratégie savante, ils ne voient que le fait brutal de ses exhortations aux royalistes, d'avoir à se rallier à la République, et ils orga-

nîsent pieusement des neuvaines pour le salut de son âme.

Longtemps légitimiste, fervent royaliste, M. de Mun a obéi docilement au pape, qui lui a commandé de se dire républicain. Mieux que personne, il représente Talliance bizarre du socialisme avec le parti catholique conservateur que nous voyons ligués ensemble contre la République libérale.

MM. Piou et de Mun, — remarque la Gazette de France, — ont lutté, — dans le passé, — pour les principes conservateurs, mais ils luttent contre aujourd'hui, puisqu'ils propagent les doctrines socialistes qui ont pour but la suppression du capital et de la propriété individuelle.

M. de Mun subordonne la réorganisation sociale à la restauration religieuse qu'il rêve. Les cercles ouvriers ne sont pour lui qu'un moyen de refaire, par la force du nombre, et grâce à l'ignorance aisément abusée du suffrage universel, la puissance de la domination de l'Église. Cette question sociale est cependant trop grave, pour n'en faire, comme lui, qu'un moyen d'influence électorale. C'est elle qui a toujours fait naître les révolutions, les jacqueries et les guerres sociales, plus terribles que les guerres civiles.

M. de Mun prêche le socialisme, l'abolition de la propriété individuelle à des ouvriers qui ont déjà dans le cœur la haine du riche, du bourgeois, du patron et du capital.

Les socialistes qu'il enrôle pour en faire des soldats du pape et des fidèles serviteurs de l'Église seront plus volontiers des soldats de l'émeute, du communisme et de l'anarchie.

Quand le pétrole est d'un usage si populaire, il ne faut pas jouer avec le feu.

Socialistes, communistes et collectivistes, chrétiens ou non, veulent enlever aux individus la richesse et les moyens de s'enrichir pour les transporter à la communauté, c'est-à-dire à l'Église ou à l'État.

Le socialisme chrétien a pour formule : Toute l'influence politique et sociale à l'Éghse; rien à la science, athée ni aux laïques ; de même que l'autre communisme a pour formule plus brève : Tout à tous et rien à personne. Au fond, c'est la même guerre à l'inégalité sociale et à la propriété individuelle.

L'esprit laïque, au contraire, veut le progrès social par la libre pensée et le libre tiuvail de l'individu. Par conséquent, il lui laisse la propriété individuelle, l'esprit d'examen et d'initiative qui sont les meilleurs instruments de progrès.

Dans sa morale, l'esprit laïque met au premier rang le développement de l'intelligence, l'étude, le travail, sans lesquels il n'y a pas de société civilisée.

Le libre examen fait d'autres hommes que la docilité d'esprit et l'obéissance passive qui oblige un légitimiste fervent comme M. de Mun à se dire, sur un ordre du pape, partisan du régime qu'il a jusqu'alors combattu.

NOTES ET RÉFLEXIONS d'ON LECTEUR 393

Le parti néo-catholique ne cherche en aucune façon à se rapprocher de Tesprit moderne. Sa doctrine est toujours la pure doctrine du Syllabus. Le pape lui-même n'y peut rien et ne songe pas à le dénoncer. La « lig^ls » nouvelle cherche à former contre la République libérale cette coalition singulière des ouvriers socialistes et des conservateurs. Il n'y a de nouveau que cette exploitation cléricale du suffrage universel par lequel l'Église prétend retrouver sa puissance, son autorité absolue.

Le boulangisme, dont nous sortons à peine, a élé de même soutenu par tout le clergé parce qu'il n'était qu'un nom accidentel de ce cléricalisme démocratique.

A côté de M. de Mun, tribun catholique, M. Melchior de Vogué est un phraseur nuageux, incapable de sortir du vague et de formuler une pensée avec précision.

Son programme politique consiste à se dire Ardéchois parce qu'il est du département de l'Ardèche, et à proclamer qu'il incame Vaine de rArdèche, sans donner de cette âme inconnue de l'Ardèche aucune définition..

Nous verrons ce que dira à la Chambre « Tâme de l'Ardèche ».

M. Melchior de Vogiié me trompera fort s'il est jamais autre chose qu'un petit parleur de salon. En tout cas, ce n'est point son action publique à la tribune qui est à craindre.

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Le programme socialiste demeure avec M. Goblet la seule préoccupation de demain.

Il est à noter que le cabinet Goblet est le seul cabinet républicain contre lequel Ferry ait jamais voté.

H faut combattre le socialisme et le communisme, chrétien ou non. Nous voulons faire pacifiquement des réformes généreuses, en faveur de ceux qui ont besoin de plus d'aisance, de plus d'instruction, de quelques loisirs pour s'instruire et pour s'éclairer, de secours dans leurs maladies et dans leur vieillesse, parce que, malgré leur bonne volonté et leur prévoyance, ils ne peuvent vraiment pas faire suffisamment d'économies pour se tirer seuls d'affaire, leur travail étant insuffisamment rétribué.

S'il est vrai qu'aujourd'hui les ouvriers travaillent pour un salaire insuffisant, la générosité, la justice commandent d'améliorer leur condition et de venir en aide à ceux qui souffrent injustement. La bonne politique consiste à ftiire des réformes pratiques dont l'utilité sera immédiatement sentie et à marcher ainsi avec précaution, avec hardiesse, mais avec prudence, vers un idéal de progrès par la science dans la justice sociale et dans la liberté.

On ne saurait enrichir tous les hommes, mais on peut les instruire et les éclairer. La science est une lumière généreuse et inépuisable qui doit briller pour tous, comme le soleil.

On remédiera ainsi à la plus grande inégalité des

citoyens, qui est encore l'inégalité de culture et d'éducation.

La démocratie ne tend pas seulement, dit avec raison M. Georges Renard, à rendre à Faristocratie vraie, à Faristocratie personnelle, sa place et son rôle usurpés par Tau^re ; elle tend aussi à l'étendre, à la généraliser.

En mettant une instruction complète à la portée de tous les enfants, elle fait porter la sélection, non plus sur un petit nombre de privilégiés, mais sur Tensemble d'une génération.

En même temps qu'elle offre aux mieux doués les moyens de sortir de pair, elle relève le niveau général, elle crée un public plus capable d'apprécier le talent ; elle permet ainsi à l'humanité de porter toutes ses fleurs et tous ses fruits.

On dit parfois aux démocrates : — Fi donc ! Vous voulez le gouvernement de la populace! — Non, peuvent-ils répondre, car nous voulons qu'il n'y ait plus de populace.

On ne saurait être plus aristocrate.

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