‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 36 sur 67 · CHAPITRE XX.vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX.vni

Une République comme à l'Équaleur. — Causes de la déraite de H. Clemenceau. — Pomponace libre ptmseur sotu Léon X.

— Ineompatihililé de l'Église avec l'esprit nouveau. — L'art de vivre selon l'Antiquité et selon Montaigne, oppoaè aux devoirs du chrétien. — Amjol, bréviaire de Montaigne. — Sentiment pieus qu'inspire Plularque. — L'athéisme préféré par Plotarque aux saperatitioas. — •Crème* de philosophie dans Plutarqae et Sénèque. — Ëlogs de Plularque par Rousseau.

— Classiques du xti* siècle.

Tu crois que l'Église vient à l'esprit nouveau, parce que le pape a dit aux catholiques, aux fidèles, auxquels il commande, d'avoir à redire républicains; mais la lutte dans laquelle nous sommes engages contre l'Église n'a jamais été plus vive. Nous voulons arriver à rémjmolpalion complète de l'esprit moderne par l'ccole laïque ; nous voulons continuer le mouvement de la Révoluliou françjiise qui doit aboutir à l'enlière sécularisai ion de l'Élat. L'%lisc veut, au contraii'e, rester la maîtresse de l'enseignement et des âmes.

Nous voulons détruire son pouvoir politique, tandis

qu'elle veut rétablir sa domination par le suffrage universel, aujourd'hui qu'il existe malgré elle et parce qu'elle n'a pas pu l'empêcher.

Nous ramènerons plus ou moins vite les ftionarchistes à mesure qu'ils verront leurs espérances vaines ; nous ne ramènerons jamais l'Église. L'Église n'est rien si elle n'est tout.

Elle qui possède la vérité divine prétend, a fortiori^ posséder la vérité terrestre. La lutte est possible entre les droits de l'homme et ce qu'on appelle les droits de Dieu : l'alliance* jamais.

Le pape voudrait dissiper la vieille défiance qui existe entre le cléricalisme et la démocratie. Cela est possible, mais nous ne ramènerons jamais l'Église parce que l'Église veut précisément le contraire de ce que nous voulons.

Il n'y ^ pas une seule de nos lois civiles ou scolaires qui n'ait été condamnée formellement par toute la série des papes qui se sont succédé à Rome. Le pape Léon XIII a beau recommander aux catholiques de se dire républicains, il ne peut pas en faire des libéraux, des libres penseurs.

L'Église et la liberté sont des éléments inconciliables, contradictoires, ce sont des éléments qui s'excluent.

En quoi l'Église vient-elle à l'esprit moderne? A-t-elle renoncé au Syllabus? Renonce-t-elle à sa trinité nouvelle : Jésus-Marie-Joseph qui détrône l'ancienne ?

398 LA VIE UTTÉIUIRE

Renonce-t-elle à faire croire que le père et son fils et la troisième personne de la Trinité ne font qu'un?

Renonce-t-elle à Todieuse exploitation de la crédulité populaire en fabricant tous les jours ses honteux miracles ?

L'esprit moderne, c'est Tamour du vrai. L'Église, c'est l'organisation et l'exploitation du mensonge.

En résumé, (Jis-moi ce qui te fait croire que l'Église vient à l'esprit nouveau ? En quoi consiste au juste sa rénovation î Comment le socialisme chrétien de M. de Mun peut-il conjurer le socialispie de M. Guesde? Le péril de gauche, fort restreint aux yeux de Jules Ferry et du temps de son ministère, ne pourrait-il pas être accru par les prédilections intéressées de ceux qui ne cherchent en lui qu'une influence électorale?

S'il est une chose évidente, c'est que les catholiques, le pape en tête, ne veulent pas devenir libéraux ; ils veulent s'emparer du pouvoir pour faire une République cléricale de leur façon, dans le genre de ce qu'a été la République de l'Equateur sous l'odieux joug de Garcia Moreno.

Pour en revenir aux élections dernières, tu plains Ploquet et non S. Pichon, tu ne regrettes pas la défaite de Clemenceau. Clemenceau est ta bête noire. C'est cependant un socialiste, plus avancé peut-être, qui a assuré sa défaite avec l'appoint des- voix cléri-

caJes. Dans sa conduite parlementaire, Qemenceau a eu tort de se coaliser fréquemment avec la droite. Ce que je lui reproche surtout, ce sont ses attaques aussi violentes qu'injustes contre Jules Ferry, attaques d'autant plus mal fondâtes qu'au point de vue essentiel de l'action nuisible de l'Église et de ses rapports avec l'État, ils avaient tous deux les mêmes sentiments et les mêmes pFincipes.

— « Mieux eût valu, me dis-tu, 4)our toi et moi, vivre sous la République pontificale et catholique de Jules n et de Léon X, en écoutant parier librement Pomponace et Marsile Ficin, que d'avoir affaire à tous ces cuisiniers qui sont prêts, comme dans la fable, à couper le cou bel et bien aux cygnes harmonieux. »'

— « Les bûchers des inquisiteurs sont éteints, le pétrole de la Commune a été expérimenté naguère sur les kiosques. D est à la veille de se rallumer. »

— « D faudrait rétablir Tautorité consentie et républicaine, comme le dit excellemment SpuUer* »

^- Non. Malgré son beau latin cicéronien, Léon X était un homtne fourbe, menteur, impudent, perdu de débauches et de vices. Je t'accorde qu'il ne croyait rieii et qu'il laissa parler Pomponace ; mais il n'en faisait pas moins vendre des indulgences en tous pays chrétiens. En cela il était bien pape et l'Église

n'a jamais été que Torganisation et l'exploitation du inerif^onge. Elle a le génie de la mendicité ; mais c'est aussi le seul qu'elle ait.

Je fais une grande ditfé'reMce entre Pomponace et Marsile Ficin. Celui-ci était un mystique, platonicien mais astrologue, moraliste mais superstitieux ; tandis que Pom|K)nace fut uu libre penseur véritable. Pomponace chercha^lrilement à affi*anchir la philosophie du joug des dogmes religieux. Il fit pressentir à l'Églis(î (jue ses anathèmes perdraient de leur valeur, à mesure que la science ferait des progrès. Il lui fit comprendre qu'elle aurait tort de persécuter les philosophes parc(; qu'il i>ourrait venir un temps, assez rapproché, où elle aurait elle-même besoin de leur tolérance. Il eut le courage de dire qu'aux yeux d'un philosophe, il n'y a aucun miracle et que tout se passe dans le monde selon des lois éttemelles qu'aucune puissance quelconque ne saurait déranger.

Il osa déclarer que les religions qui se croient les mieux établies sont transitoires et qu'elles ont besoin, pour durer, de se transformer à mesure que l'humanité et la science se transforment et se perfectionnent.

n laissa comprendre que la religion catholique elle-même est à son déclin ; et il avait bien raison de le dire, puisque bientôt Luther, par sa réforme, diminua de moitié son empire, en attendant le dix-huitième siècle qui a ruiné tous les mystères.

L'Église, dis-tu, vient à l'esprit nouveau. Je le veux bien. Je le souhaite même. Mais d'où peut-on conclure à cette évolution? Tandis que l'esprit nouveau se refuse à admettre rien qui ne puisse être démontrable, l'Eglise n'admet pas le libre examen. Pour venir à l'esprit nouveau, que fera-t-elle de ses mystères ? Que fera-t-elle de sa Trinité ? de son Eucharistie, de son Incarnation, de son Ascension et de son Assomption ? Que fera-t-elle de son Immaculée Conception ? ce dernier dogme que nous avons vu naître, et qui est l'ouvrage de Pie IX, va4-il immédiatement tomber par terre? ou bien l'esprit moderne devra-t-il l'accepter ? Car enfin, pour conclure l'alliance que tu rêves, il faut que l'Église rende son enseignement raisonnable ou que l'esprit moderne renonce à la raison.

Les écrivains de l'Antiquité grecque et latine nous ont laissé d'admirables traités de morale et de philosophie sur l'art de vivre et sur l'éducation de l'homme qui sait chercher la sagesse et le bonheur en gouvernant ses passions, en formant son caractère, en égalisant son humeur, en élevant ses idées, en diminuant ses besoins.

Telles paroles de Lucrèce, de Zenon, d'Épictète, de Sénèque ou d'Horace, dit Elisée Reclus, sont des paroles immortelles qui se répéteront d'âge en âge et qui contribueront à hausser l'idéal humain et la valeur des individus.

Pour « faire son salut », il suiBt au chrétien de croire des absurdités, mais il est plus difficile d'être homme parce qu'il faut savoir, penser, aimer et agir.

Le libre sentiment religieux se détourne de plus en plus du mystère et de l'inconnaissable pour se reporter sur les êtres du monde connu, c'est-à-dire sur les hommes, sur l'humanité.

La plupart des grands hommes ont aimé à lire et Montaigne indique les lectures préférées de quelques-uns. Alexandre, dit-il, préférait Homère; Scipion TAfricain, Xénophon; Brutus, Polybe; Charles-Quint avait Philippe de Commines en particulière recommandation. « Mais le feu maréchal de Strossy, qui avait pris César pour sa part, avait sans doute le mieux choisi ; car à la vérité, ce devrait être le bréviaire de tout homme de guerre, comme étant le vrai et souverain patron de l'art militaire. Et Dieu sait encore de quelle grâce et de quelle beauté il a fardé cette riche matière d'une façon de dire si pure, si délicate et si parfaite, qu'à mon goût, dit Montaigne, il n'y a aucun écrit au monde qui puisse être comparable au sien en cette partie. »

Ce que dit Montaigne des Commentaires de César, bréviaire incomparable pour le soldat qui veut s'y former à l'art de la guerre, on peut le dire des siens pour l'art de vivre. Il s'y trouve des exemples, des sentences et des maximes pour tous les âges et toutes les heures de la vie.

Montaigne est notre Horace, dit Sainte-Beuve.

Son livre est un trésor d'observations morales et d'expérience; à quelque page qu'on l'ouvre et dans quelque disposition d'esprit qu'on soit, on est assuré d'y trouver quelque pensée sage exprimée d'une manière durable, qui se détache aussitôt et se grave, un beau sens dans un mot plein et frappant, dans une seule ligne forte, familière et grande.

Voltaire disait qu'il faut jouer avec la vie, tourner tout en joie intérieure et ne rien prendre au tragique.

Montaigne recommande la lecture, non seulement pour l'utilité qu'on en tire mais pour le plaisir qu'on y prend. Si quelqu'un me dit que c'est avilir les Muses de s'en servir seulement de jouet et de passe-temps, il ne sait pas, comme moi, dit Montaigne, combien vaut le plaisir, le jeu et le passe-temps.

Entre les livres simplement plaisants, je trouve des modernes, le Décaméran de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second, dignes qu'on s'y amuse; quant di\xxAm€uiis et telles sortes d'écrits, ils n'ont pas eu le crédit d'arrêter seulement mon enfance.

Je donne la palme à Jacques Amyot sur tous nos écrivains français, non seulement pour la naïveté et pureté du langage, en quoi il surpasse tous autres, ni pour la constance d'un si long travail, ni pour la profondeur de son savoir, ayant pu développer

si heureusement un auteur si épineux et si serré, mais surtout je lui sais bon gré d'avoir su trier et choisir un Uvre si digne et si à propos, pour en faire présent à son pays. Nous autres ignorants étions perdus si ce Uvre ne nous eût relevés du bourbier ; grâce à lui nous osons et parler et écrire ; les dames en régentent les maîtres d'école, c'est notre bréviaire.

Montaigne avoue qu'il le dépouille et qu'il en maçonne ses Essais, Il s'y délecte, ne le quitte que pour y revenir, et Plutarque, traduit par Amyot, lui sourit toujours d'une fraîche nouveauté. C'est l'Hérodote de la philosophie; avec Aristote, il compose une bibliothèque presque entière et l'on y trouve la fleur de la sagesse antique.

L'esprit de Plutarque est si naturellement moral qu'on le lit avec religion.* C'est un sentiment pieux qu'inspire cet auteur profane. A la fois curieux et pratique, Plutarque fera toujours partie de l'aimable religion des Lettres.

Dans son jugement sur Sénèque et Plutarque, Saint-Evremond met le naturel de Plutarque audessus de l'austérité de Sénèque. Plutarque, dit-il, insinue doucement la sagesse, et veut rendre la vertu familière dans les plaisirs mêmes; Sénèque ramène tous les plaisirs à la sagesse, et tient le seul philosophe heureux. Plutarque, naturel et persuadé le premier, persuade aisément les autres.

Plutarque ne parle point d'autorité comme un

stoïcien. Il tient compte de la faiblesse humaine ; il ne demande rien qui excède nos forces; connaissant Tefflcacité de Fhabitude qui facilite tous nos progrès, il nous exhorte et nous convie à prendre sur nous-môme plus d'empire, par un eflfort de chaque jour.

L'important n*est pas de marcher vite, mais de marcher longtemps. De petits efforts répétés avec persévérance produisent de très grands effets. Il y avait, nous raconte Plutarque, une ville où les paroles étaient gelées par le froid, aussitôt qu'elles étaient prononcées; puis la chaleur venant à les fondre, on entendait, l'été, ce qui avait été dit pendant l'hiver; tels sont les fruits de la philosophie, ils ne manquent jamais à celui qui sait les attendre et les faire mûrir. ,

C'est le bonheur que Plutarque veut nous faire atteindre par la sagesse. Celui qui se connaît bien peut développer en soi le sentiment des avantages qu'il a reçus, et affaiblir celui des maux dont il est affligé.

Avec le courage, la tempérance, la prudence, il pratique aussi la justice et la bienfaisance; bienveillant pour tous, il trouve du plaisir à rendre service, et ces humbles verlus, tous les jours pratiquées, suffisent presque à son bonheur.

Socrale n'avait pas de chaire ; il enseignait toujours, il enseignait partout. A son exemple, dit Plutarque dans ses Précep^e^po/iVtgue^, toujours et partout aussi,

le bon citoyen Irouve à exercer son rôle. « Tenir sa maison ouverte», comme im port et un asile, à tous ceux qui ont besoin d'un refuge, s'associer à la peine de ceux qui souffrent, à la joie de ceux auxquels un bonheur arrive, ne blesser personne par l'étalage d'un taste impopulaire, éclairer gratuitement de ses conseils les imprudents qui se sont engagés dans une mauvaise affaire, s'employer à réconcilier les amis, soutenir le zèle des gens de bien, entraver l'effort des méchants, régler l'essor de la jeunesse, lui frayer la voie, lui tendre la main, travailler ainsi perpétuellement au bien commun, voilà la vie que tout citoyen, investi ou non d'une fonction publique, peut mener jusqu'à son dernier souffle. » Au XVI® siècle, Plutarque a eu la bonne fortune de rencontrer, pour le traduire, une âme aimant les Lettres avec l'ardeur qu'avaient alors presque tous les généreux humanistes de la Renaissance. C'est pourquoi la postérité a conservé à Jacques Amyot la préférence, « la palme » que lui donnait Montaigne. Ce simple traducteur de Plutarque s'est acquis la gloire personnelle la plus enviable; on le traite comme un génie naturel et original. Il semble, a dit Sainte-Beuve, qu'à travers ses traductions, on lise dans sa physionomie, et qu'on l'aime comme s'il nous avait donné ses propres pensées. Il a contribué à rendre Plutarque populaire, et Plutarque le lui a rendu en le faisant immortel. Il est juste que la récompense des écrivains se mesure

à retendue de Tinfluence qu'ils exercent ^ quand cette influence est toute bienfaisante et salutaire.

Tous les trésors du vrai langage français, remarque Vaugelas, sont dans les ouvrages d'Amyot et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées. Bien que nous ayons retranché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'auti'e moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons parade.

La traduction d'Amyot est devenue un ouvrage original.

Le Ptutûrque d'Amyot s'est â jamais logé dans la mémoire et dans la reconnaissance humaines, car il y a de la religion aussi, dit Sainte-Beuve, dans les choses de Plutarque et d'Homère. Amyot, dont Fênelon regrettait le vieux langage, fut un bienfaiteur à sa date.

Comme le bon Rollin que Montesquieu a appelé « l'abeille dé la France », il appartenait à cette classe d'esprits modestes et modérés qui, pour avoir toute leur valeur, avaient besoin d'être doublés et soutenus de l'Antiquité.

Pour Montaigne, Amyot est le plus fidèle, le plus pui* des traducteurs, et Plutarque, le plus judicieux auteur du monde.

Dafls son traité de lu Superstition, Plutarque lui préfère franchement l'athéisme. L'honnête Plu-

tarque souhaite parfois d'être dévot. Il cherche à croire en Dieu, mais il sait que Tâme humaine ne peut avoir avec le surnaturel .et l'infini aucun commerce véritable. Et, sans partager la frivole incrédulité de son temps, désirant conserver le sentiment religieux dégagé des formes qui le dégradent, il mélange la dévotion qu'il s'impose d'une assez forte dose de scepticisme. En face d'une société indécise, alternativement entraînée vers l'athéisme et la superstition, il cherche à ranimer dans les c<^urs les idées platoniciennes.

Plutarque combat donc la superstition et va jusqu'à lui préférer l'athéisme. Il nous montre les superstitieux en proie aux charlatans de son époque. Ces charlatans ne changent guère ; ils leur font prosterner la face contre terre, ils leur font confesser leurs fautes, adorer des idoles, observer des sabbats. Excitée par eux, l'imagination crédule des superstitieux demeure épouvantée, la nuit, par des légions de fantômes. Pour eux, les maladies, les pertes de fortune, la mort d'un enfant, les échecs politiques, ne sont pas des événements naturels, mais les effets de la vengeance divine. Ils repoussent donc le philosophe qui cherche à les consoler. Et, couverts d'un cilice, souvent même de fange, ils confessent je ne sais quelles fautes, dit Plutarque, comme d'avoir bu ceci, mangé cela, sans l'aveu de telle ou telle divinité. S'ils ont l'esprit plus calme, ils demeurent chez eux à faire leurs prières, accumulant les victimes et les sacrifices, tandis que

de vieilles dévotes viennent suspendre à leur cou, comme à un poteau, leurs amulettes et leurs médailles.

L'athéisme, conclut Plutarque, n'a jamais produit ces superstitions dégradantes ; et ce sont ces prières, ces sacrifices, ces pénitences, ces purifications, toutes ces pratiques et cérémonies ridicules qui font dire à rimpie qu'il vaut mieux qu'il n'y ait point de dieux que de les croire assez ineptes et assez cruels pour accepter avec plaisir de tels hommages.

L'honnête Plutarque a passé presque toute sa vie dans sa petite ville de Chéronée, au milieu des plus beaux souvenirs de l'histoire. Pendant ses loisirs studieux, il a recueilli dans ses immenses lectures les maximes des sages. 11 en nourrit son esprit ; il en fortifie son âme.

Plutarque, dit M. Martha, peut être considéré comme le dernier des Anciens. En effet, il vit moins dans le temps présent que dans l'Antiquité qu'il admire et qu'il aime. Ses nombreuses biographies, animées par une tranquille et constante émotion, montrent que son imagination se plaisait surtout dans le passé. Ses œuvres morales, remplies d'historiettes, d'anecdotes, de réflexions empruntées aux philosophes, aux historiens, aux poètes, prouvent qu'il regarde toujours de préférence derrière lui.

Les Vies de Plutarque, dit S. de Sacy, ne sont peut-être pas des Mémoires très exacts et des biographies très fidèles.

Ce qu'il y faut chercher, c'est l'idéal de Thëroïsme tel que les Anciens aimaient à se le représenter dans leurs grands hommes. Qu'importe que ces tableaux aient un peu plus ou un peu moins de -vérité réelle, s'ils élèvent l'âme en honorant l'humanité, s'ils inspirent le désintéressement, l'esprit de dévouement et de sacrifice, la patience dans les mauvais jours, et s'ils nous font aimer la vertu et y croire ?

Je regarde les Vies des hommes illustres, dit aussi Joubert, comme un des plus précieux monuments que l'Antiquité nous ait légués. Ce qui a paru de plus grand dans l'espèce humaine s'y montre à nos yeux, et ce que les hommes ont fait de meilleur nous y sert d'exemple» La sagesse antique est là tout entière.

Avec Silvestre de Sacy et Joubert, nous sommes loin de M»*" Gaume, de M**" de Langres et de tous nos Seigneurs les évoques. Sans doute, s'il s'agit de former des chrétiens, il convient de leur faire lire de préférence et même exclusivement des auteurs sacrés ; * mais s'agit-il de faire des hommes ? S'agit-il d'élever de jeunes Français, d'en faire des citoyens éclairés, des hommes instruits, de leur former le style et le goût ?

Où chercher alors des maîtres et des modèles plus complets que dans les œuvres de Plutarque et de Sénèque, de Démosthène et de Tacite, d'Homère et de Virgile, d'Hérodote et de Thucydide, de Tite-Live et de Cicéron ? Mais si les partisans de l'enseigne-

NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 4ii

ment classique, fervents disciples de la religion des Lettres, constatent avec plaisir la supériorité morale et littéraire des auteurs païens, leurs adversaires s'inquiètent peu de la moralité et du beau, et ne songent qu'à maintenir l'intégrité de la foi. C'est pourquoi la plupart de nos évêques, conduits à l'assaut par Louis Veuillot, ont attaqué avec violence l'enseignement universitaire et condamné, pêle-mêle, Plutarque et Sénèque, Virgile, Horace, Tacite et Cicéron, pour leur substituer saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, saint Paulin, etc.

Montaigne, qui a butiné, comme l'abeille, sur toute l'Antiquité, se serait volontiers fixé à Plutarque où il trouvait tout. Avec lui, il ayaiit dressé commerce, y puisant « comme les Danaïdes, » remplissant et versant sans cesse.

Plutarque et Sénèque lui ont appris à ranger s.es opinions. Us ont tous deux cette notable commodité pour son humeur, que la science qu'il y cherche y est traitée « à pièces décousues, » ne demandant pas l'obligation d'un long travail, duquel il se déclare incapable ;' aussi les opuscules de Plutarque et les ÉpUres de Sénèque sont-ils pour lui la plus belle partie de leurs écrits et celle qui lui paraît la plus profitable»

« Leur, instruction est de la crème de philosophie, et présentée d'une façon simple et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Sénèque plus ondoyant et divers. Plutarque a les opinions platoni-

ques, douces et acconimodanles à la société civile ; l'autre les a stoïques et épicuriennes, plus éloignées de l'usage commun, mais selon moi, plus commodes en particulier et plus fermes. Sénèque est plein de pointes et de saillies ; Plutarque, de choses. Celui-là vous échauffe plus et vous émeut ; celui-ci vous contente davantage et vous paie mieux ; il nous guide, l'autre nous pousse. »

C'est en lisant Plutarque « depuis qu'il est français, » dit Montaigne, que j'apprends à ranger mes opinions et conditions. Les écrits de Plutarque, à les bien savourer, nous le découvrent assez ; et je pense le connaître jusque dans l'âme. Et cependant Montaigne regrette de ne pas avoir quelques Mémoires plus intimes de sa vie.

Ce goût de Montaigne pour Plutarque, cette grande préférence s'explique parce qu'il lui ressemble et qu'il se trouve en lui. Plutarque est le Montaigne des Grecs. Il a quelque chose de cette manière pittoresque et hardie de rendre les idées et de cette imagination de style qui donnent tant de prix aux Essais.

Nul historien n'a excellé comme lui à reproduire l'âme des personnages historiques, à les peindre, à les faire vivre, agir et marcher.

Quels plus grands tableaux, dit Villemaîn, que le» adieux de Brutus et de Porcie, que le triomphe de Paul Emile, que la navigation de Cléopâtre sur le Cydnus, que le spectacle si vivement décrit de cette même Cléopâtre, penchée sur la fenêtre de la tour

NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 41tJ

inaccessible où elle s'est réfugiée, et s'efforçant de

hisser et d'attirer vers elle Antoine, vaincu et blessé, qu'elle attend pour mourir I

Et à côté de ces brillantes images quelle naïveté de détails, vrais, intimes, qui prennent l'homme sur le fait!

C'est ce double caractère d'éloquence et de vérité qui Ta rendu si puissant sur toutes les imaginations vives. Shakespeare lui doit les scènes les plus sublimes et les plus naturelles de son Coriolan et de son Jtdes César, Montaigne, Montesquieu, Rousseau sont trois grands génies sur' lesquels on retrouve l'empreinte de Plutarque.

Cette immortelle vivacité du style de Plutarque, s'unissant à l'heureux choix des plus grands sujets qui puissent occuper l'imagination et la pensée, explique le prodigieux intérêt de ses ouvrages historiques. Il a peint l'homme ; il a dignement retracé les plus grands caractères et les plus belles actions de l'espèce humaine.

Peintre excellent des caractères, Plutarque ne se contente pas de nous faire connaître les hommes par le détail de leurs actions ou par les traits originaux de leur parole, il nous découvre, en moraliste, l'intérieur de ses personnages par une fine analyse psychologique.

Dans la réalité de la vie, l'homme se manifeste en dehors de ses discours, par le geste, l'attitude, la démarche, le costume. Plutarque a soin de saisir et

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de peindre ces traits extérieurs par où se trahit la nature morale de ses personnages.

Plutarque, nous dit Rousseau, devint sa lecture favorite. Le plaisir qu'il prit à le lire le guérit un peu des romans. En voyant agir Brutus ou Aristide, il s'enflammait à leur exemple, il devenait le personnage dont il lisait la vie, il se croyait Grec ou Romain.

Plutarque écrit des Fiés et non pas une histoire. L'histoire, dit Jean-Jacques, montre bien pins les actions que les hommes; elle n'expose, du moins, que l'homme public dans ses vêtements de parade, alors qu'il s'est arrangé pour être vu ; elle ne le suit

point dans sa maison, dans son cabinet^ dans sa famille, au milieu de ses amis ; elle ne le peint que quand il représente; c'est bien plus son habit que sa personne qu'elle peint.

La lecture des Vies particulières est excellente pour commencer l'étude du coeur humain ; car alors l'homme a beau se dérober, le biographe le poursuit partout; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'œil du spectateur. Plutarque, dit Rousseau, excelle à peindre les hommes par le détail de leur caractère. D a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses, et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant, Aunibal rassure son armée et la

fait marchei* en riant à la bataille qui lui livra ritalie; Agésilas à cheval sur un bâton me fait aimer le vainquent* du grand roi; César traversant Un pauvre village et causant avec ses -amis décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir être que l'égal de Pompée; Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot : c'est le plus beau moment de sa vie; Aristide écrit son propre nom sur une coquille et justifie ainsi son surnom; Philopœmen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre.

L'art littéraire consiste à ftiire revivre les hommes, à représenter les choses devant nos yeux. Plutarque, dit La Bruyère, sait peindre un héros par une historiette, par un détail en apparence sans valeur, qui pourtant le fait plus vivement connaître que ne le feraient de longues réflexions.

Sainte-Beuve, qui avait fait un plan d'instruction populaire par la biographie, y faisait en première ligne entrer Plutarque, dont les Vies nous représentent d'une manière sensible et vivante l'Antiquité.

Théodore Gaza, — dit Amyot cité par Montaigne, — personnage grec d'érudition sincère et digne de l'ancienne Grèce, étant quelquefois enquis par de familiers amis quel auteur il choisirait entre tous, s'il était réduit à n'en pouvoir retenir qu'un seul, répondait qu'il éhrait Plutarque, parce que, tout compris, il n'y en a pas un qui soit si profitable et si délectable ensemble.à hre que lui.

416 LA VIE LITTÉRilIRE

Le XVI* siècle nous est sympathique, parce qu'il a découvert .et fait revivre l'Antiquité; nous retrouvons dans ses grands hommes notre esprit de curiosité en tous sens, notre goût de libre examen. Les prosateurs seuls y représentent la vraie mesure de l'esprit français. Rabelais et Calvin, Amyot et Montaigne, voilà les vrais classiques du xvi° siècle. Pour la première fois, à la fin du moyen âge, ils inaugurent en France l'étude enthousiaste des Lettres et par elles, les vœux de tolérance, de réforme politique et civile qui triompheront enfin de toutes les résistances en 1789.

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