CHAPITRE V
Changement de tactique du parti prêtre. — La question sociale^ son mot d'ordre. — Le socialisme chrétien. — Ses apôtres et ses journaux. — M. SpuUer et Vesprit nouveau. — Que feront les ralliés si le successeur de Léon XIII a une autre politique? — Mauvais symptôme pour l'esprit public et la liberté morale que celte passivité de Tintelligence.
Le parti catholique dissimule, en France, sous sa nouvelle activité sociale et sous son nouveau rôle démocratique, son caractère mystique et son constant désir de domination.
Le parti prêtre voudrait revenir au pouvoir; les circonstances Tobligent à chercher une tactique nouvelle et de nouveaux moyens.
Les catholiques cherchent à s'introduire sournoisement, un à un, dans la République, à laquelle ils déclarent se rallier ; ils voudraient arriver ainsi à la dominer, — pour la diriger ensuite selon leurs doctrines rétrogrades.
Leur mot d'ordre, depuis vingt ans, a été la contrerévolution au nom du Syllabus, Maintenant, leur mot
d'ordre est la « question sociale ». Au lieu d'être fidèles aux dynasties déchues, au lieu de s'allier aux monarchistes dont la cause paraît compromise, ils veulent attirer le peuple souverain en allant à lui. Ne pouvant s'appuyer que sur l'ignorance, ils vont la chercher où elle est.
Le clergé a toujours été l'ami de tout pouvoir quelconque qui le protège. L'Église catholique a toujours cherché à se rendre favorable la puissance souveraine : Louis XIV ou Napoléon.
Pendant dix-huit siècles, elle a pris le parti du pouvoir absolu; elle a soutenu l'ancien régime du bo7i plaisir contre le peuple affamé, taillable et corvéable à merci. L'Église était avec Louis XIV, pour l'encourager aux Dragonnades, quand il disait : l*État, c'est liwi; elle était avec Charles X, quand il faisait ses Ordonnances dont elle espérait profiter.
Aujourd'hui, depuis 1848, par le suffrage universel, le peuple est souverain. C'est pourquoi, — pour la première fois, depuis dix-huit cents ans, — l'Église s'occupe des désirs du peuple, elle l'encourage dans ses revendications de justice sociale, parce qu'il est aujourd'hui le pouvoir et qu'elle veut toujoui^s se rendre le pouvoir favorable, aujourd'hui tout comme autrefois.
La théocratie veut asseoir sa domination sur le peuple ; elle aspire à remplacer la bourgeoisie opportuniste comme classe dirigeante.
La monarchie étant exilée et paraissant perdue,
rÉglise infidèle l'abandonne ; c'est dans la puissance du nombre, dans la force nouvelle du peuple-roi, dans ce nouveau pouvoir aussi absolu qu'ignorant, que l'Église veut puiser une force nouvelle. N'allait-elle pas à Boulanger, quand Boulanger paraissait devoir réussir? Comme le lierre grimpe aux chênes robustes, l'Église s'attache à la force. Et c'est pourquoi, après dix-huit siècles d'inaction sociale, ou d'action sociale contraire à la justice, l'Église, brisant l'alliance étroite du trône et de l'autel, abandonne aujourd'hui les prétendants qui lui paraissent faibles, la monarchie dont la restauration lui paraît difficile, et commence enfin à s'occuper du peuple et de ses revendications sociales.
Pour conquérir le peuple, les cercles ouvriers, les grévistes dont elle a besoin, puisque tous les hommes éclairés lui échappent, — le clergé et les laïques qui le secondent et composent avec lui le parti catholique, MM. de Mun, l'abbé Lemire, l'abbé Garnier, les Veuillot, etc., croient impossible de continuer à ne parler au peuple, comme autrefois, que de résignation chrétienne et de compensation céleste, après la vie, dans leur Paradis ; elle veut, — ceci est nouveau, — lui prêcher le bien-être et la justice terrestre.
En même temps qu'ils cherchent à se rapprocher du peuple, à flatter ses désirs de justice sociale, pour s'emparer de lui et dominer par lui, une autre partie du clergé, qui demeure de beaucoup la plus nombreuse, continue l'ancienne tactique et cherche à effrayer la classe bourgeoise par le spectre rouge de
Tanarchie, afin de tenir, — comme en 1848, — les nobles et les bourgeois riches, toute la classe aisée, par la peur.
N'ayant pas réussi à restaurer la monarchie, — et Ton sait si elle s'y est ardemment employée, — rÉglise croit réussir plus aisément à rendre le peuple des campagnes et les ouvriers socialistes, en spéculant sur leur tendance naturelle à la jalousie, à Tenvie contre les riches. Lire, pour s'en convaincre, la Libre Parole^ Y Univers, la France juive et la Croix,
Voilà ce qui est dangereux autant que nouveau dans la situation présente. Il faudra surveiller cette alliance sournoise de l'Église avec le socialisme. Il sera, d'ailleurs, curieux et amusant de voir à l'œuvre le socialisme des curés.
La politique de Léon XIII est inspirée par une préoccupation exclusive pour les intérêts de l'Église ; elle manifeste un parfait détachement à l'égard de celles des institutions politiques qui ont cessé, par vétusté ou délabrement, de pouvoir lui être utiles. Le bon M. Spuller, en célébrant « l'esprit nouveau », applaudit à cette tactique nouvelle du Saint-Siège.
Mais s'ils sont infaillibles, les papes ne sont pas immortels. Léon XIII ordonne en ce moment à ses fidèles le ralliement à la République; son successeur peut commander de même à ceux qui sont républicains de s'attacher à la royauté ; et, puisque aujourd'hui le pape dirige les élections de France, fait chez nous-mêmes de la candidature officielle, a ses adver-
saires, ses djnis et ses candidats, demain, par un contre-ordre, les fidèles catholiques, qui voudraient être républicains, auront beau gémir, a avoir la mort dans rame », il leur faudra aussi bien obéir.
N'est-ce pas une nouveauté dangereuse que cette intrusion de TÉglise dans la politique? n'est-ce pas, comme le fait remarquer la Gazette de France, une honte de voir un légitimiste fervent, comme le comte Albert de Mun, réduit à se « rallier » à la République, du jour au lendemain, sans réplique et sans discussion, sur Tordre du pape ? Et n'est-ce pas comique de voir M. Paul de Cassagnac, battu dans son propre fief de Mirande, — malgré toutes ses devises « pour Dieu et pour l'Église » , — par ordre du pape?
Au point de vue philosophique, un tel spectacle est affligeant. La liberté d'esprit est la première vertu du citoyen. L'obéissance passive est faite pour des Jésuites, mais elle n'est point faite pour des hommes. La conscience intime doit être éclairée par la connaissance de soi-même. La conduite politique doit être uniquement guidée par la conscience et par la connaissance des faits. Un être intelligent ne doit pas agir uniquement par obéissance ; il doit se conduire par ses yeux et, comme pour marcher droit, il. lui faut une lumière, il a le devoir d'appliquer son intelligence à la connaissance des hommes de l'histoire contemporaine, à la recherche personnelle du bien et du vrai.
Chacun a le devoir d'agir suivant sa conscience ; par conséquent, chacun a le devoir de s'instruire, d'éclairer sa conscience autant que possible, de la rendre de plus en plus délicate, de plus en plus noble.
C'est à notre perfectionnement moral que se rapportent tous nos devoirs politiques ou civils. Le principe de la morale, indépendant de toute autorité étrangère, est d'élever en nous la personne humaine au plus haut degré d'excellence dont elle est capable.
Puisque toute la dignité de l'homme est dans la pensée, c'est un devoir de travailler à s'instruire et à bien penser, au lieu de se reposer sur un autre, fûtil le pape, d'un devoir si essentiel.
Il faut choisir d'être un homme ou d'être un chrétien. On ne peut pas servir deux maîtres, sa conscience et les Pères de la Foi. Le surnaturel, voilà l'erreur et voilà Tennemi. La nature étant tout n'a rien en dehors d'elle. La libre pensée se refuse à toute servile obéissance. Réduire l'homme à l'état de croyant, c'est lui faire abdiquer sa raison.
En recevant la croyance toute faite, l'intelligence est passive: elle doit, au contraire, être active, et ne l'est que par la recherche personnelle et par le libre examen. Et que dire quand l'obéissance, au lieu d'être demandée au nom du ciel et sur les mystères de la foi, est demandée en matière politique, et sur le choix d'un candidat?