‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 6 sur 67 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Saint Thomas et saint Augustin, plagiaires d'Aristote et de Platon. — Les dévotes. — Supériorité de la philosophie des Anciens. — L'homme de bien, d'après Sénèque. — Adoucissement des mœurs par les poètes et romanciers philosophes. — Morale humaine et universelle, science d'observation et de raisonnement. — Indépendante du dogme. — Basée sur le droit commun et l'intérêt social. — A pour but le bonheur.

Ce qui caractérise notre temps, c'est la lutte entre les formes religieuses qui ont régné pendant toute la durée du moyen âge, et Tesprit scientifique et philosophique qui poursuit uniquement le vrai. Cette lutte, qui a commencé au xvin® siècle, durera jusqu'à ce que la liberté de pensée et la libre religion des Lettres triomphent, jusqu'à ce que la science et les humanités remplacent la théologie et les dogmes surnaturels.

Léon Xni a remis en honneur dans les séminaires la philosophie scolastique du xin® siècle. Les catholiques qui méprisent si fort les païens et surtout les grecs, qui voudraient les exclure de l'éducation

comme un ver rongeur, les catholiques ont deux grands philosophes dont ils sont particulièrement fiers, saint Augustin et saint Thomas, saint Thomas surtout, « Fange de l'école I »

Or, quand on a lu Aristote et Platon et qu'on se met à lire ensuite saint Thomas et saint Augustin, on n'y trouve absolument Hen de nouveau que des sottises sur les archanges, le diable et les mystères. Toute la partie raisonnable et philosophique vient d' Aristote pour saint Thomas et de Platon pour saint Augustin. Sans Aristote, il n'y aiirait pas de Thomas et sans Platon, pas d'Augustin.

Grâce à l'éducation laïque, la plupart des jeunes échappent aujourd'hui à la servile docilité d'esprit imposée par les Pères jésuites; mais l'Église est encore puissante par sa formidable organisation.

Elle a pour elle les femmes. Or, les femmes chrétiennes n'ont aucune des convictions qui naissent de l'étude, de la réflexion, de la science, de la comparaison historique et du libre examen. Elles ont de la soumission d'esprit, de la sensibilité, de la mémoire. Élevées sur les genoux de l'Église, en dehors de l'esprit moderne, elles traitent en ennemis nos sentiments les plus nobles, nos idées les plus chères, c'està-dire nos convictions politiques et philosophiques. Les femmes sont croyantes ou crédules, dit un homme qui, en faisant leur éloge, savait tout le parti politique qu'on en peut tirer. Croyantes, elles persévèrent; crédules, elles s'obstinent. Elles arri-

vent à de grands résultats où la raison ni le raisonnement n'ont pas un grand rôle. Par esprit de foi, elles vont en avant sans incertitude et sans crainte, comptant toujours sur un miracle; et, dit Louis Veuillot, le miracle se fait souvent. S'il s'agit de convertir un pécheur, elles lui disent à brûle-pourpoint des choses qu'il ne voudrait pas entendre d'un homme, et qui l'ébranlent. Elles ptHent, elles donnent des médailles^ elles font dire des messes et des neuvaineSy elles reviennent cent fois, elles importunent, et elles remportent. S'agit-il d'établir une œuvre, point de repos, point d'obstacles; elles fatiguent Dieu, si le mot peut se dire de Dieu comme des hommes; l'œuvre est fondée.

Il est vrai que, pour les curés, il y a le revers de la médaille. Ces dévotes sont souvent pleines de morgue et d'arrogance. Quand elles sont riches, elles discutent leurs péchés au confessionnal et tiennent tête à leur curé. Elles semblent lui dire , entre les lignes du Confiteor : « Si vous ne me trouvez pas la plus sainte des femmes, vous ne dînerez pas au château dimanche prochain. »

Leur modestie consiste à se croire inférieures au dernier des saints et supérieures au premier des hommes.

Leur charité, toujours prête à secourir avec éclat les pauvres qui pensent bien, se cabre devant les autres, pour lesquels la prison, la déportation et l'exil leur semblent de l'indulgence.

Madame X***, célèbre dévote, poussait la spiritualité jusqu'au mysticisme ; elle répandait des larmes en faisant sa prière. D'ailleurs, redoutable à ses domestiques, elle était un tyran dans sa maison. Sans interrompre son oraison, elle jetait quelquefois son livre ou un paquet de clefs à la tète de sa servante. Elle ne cessait de tourmenter, de toutes les façons, son mari, afin de lui donner occasion de mériter le ciel. Attentive à conserver son rang, elle avait sa chaise à Té^lise, et ne souffrait jamais aucune préséance dans le temple. Elle n'appliquait sa charité qu'aux pauvres recommandés par son curé; et le remerciement public qu'il ne manquait pas de faire au prône suivant, déterminait sa libéralité. C'était une fameuse dévote.

Pourquoi les gens qui vont à la messe affectent-ils de mépriser et souvent de haïr ceux qui n'y vont pas? Il est pourtant aussi facile et moins spirituel d'aller à l'église qu'au théâtre.

Tous les dévots ne haïssent pas et quelques-uns se renferment dans un quiétisme singulier.

La mère de Fontenelle lui disait souvent : « Mon fils, vous serez damné. » Mais, ajoute Fontenelle, cela ne lui faisait point de peine.

Qu'as-tu gagné à devenir philosophe ? demandait-on à Antisthène.

— J'y ai gagné de pouvoir converser avec moimême et de me plaire dans la solitude, répondit-il.

Comme on faisait la même question à Aristippe et qu'on lui demandait quel avantage il avait retiré de la philosophie :

— Celui, dit-il, de supporter les hommes et de savoir converser librement avec tout le monde.

La philosophie des Anciens enseignant à converser avec les autres et avec soi-même, à se bien conduire dans le monde et à se plaire dans la solitude, enseignait ainsi Tart de vivre.

On demandait encore à Aristippe : a En quoi êtes-vous donc supérieurs aux autres hommes, vous philosophes?

— En ce que, répondit-il, si toutes les lois étaient supprimées, notre conduite resterait la même»

a Jusqu'au dernier terme de notre vie, dit Sénèque, nous agirons. Nous ne cesserons de travailler au bien des hommes, d'aider chacun en particulier, de porter secours même à nos ennemis, de leur tendre la main avec douceur. » (Du Repos du sage.)

L'humanité, la douceur, la bienveillance et la bienfaisance étaient pratiquées par Horace comme par Cicéron. Dans son traité de la Clémence, « Thomme de bien, dit Sénèque, tendra la main au naufragé, il offrira à l'exilé un asile, au pauvre l'aumône, non

point celte outrageante aumône que la plupart des hommes, afin de paraître compatissants, jettent dédaigneusement au malheureux qu'ils secourent, pour le tenir à distance et comme s'ils craignaient de le toucher; mais il Toffrira comme un homme qui retnet à son semblable sa part des biefis communs à Vhumanité. »

La morale qui fait l'homme de bien n'a point besoin de miracles pour s'établir. Elle existe dans tous les pays, en Chine comme en France, et la morale des Chinois n'est point inférieure à celle des Hébreux, quoique la religion bouddhique ne soit pas, comme le judaïsme et le christianisme, établie sur des miracles.

a Tout ce que, indépendamment d'une Vie hon* nête, dit Kant, l'homme croit pouvoir offrir à Dieu pour se le rendre favorable, constitue un faux culte. »

C'est ce principe qui fait de la morale et de la religion des Lettres la seule religion raisonnable.

La morale de Littré, de Taine, de Sainte-Beuve ou de Ximenès Doudan est-elle donc inférieure à la morale des gens qui vont en pèlerinage à Lourdes?

Nous croyons la morale des philosophes modernes supérieure à la morale chrétienne, comme la justice est évidemment supérieure à la grâcd

Et d'ailleurs, que d'idées et de sentiments délicats introduits dans la civilisation actuelle par les femmes^

par les poètes, par les romanciers, par les philosophes et moralistes, par Montaigne, Jean-Jacques et Voltaire, par la douceur d'une civilisation cosmopolite sans cesse progressive, idées et sentiments qu'il serait impossible de trouver dansTesprit et dans le cœur de ces affreux Juifs, ignorants et grossiers qui ont fondé le christianisme !

Celui-là, dit Kant, ne possède qu'une vertu fantastique, qui n'admet point de choses indifférentes à la moralité, qui jonche tous ses pas de devoirs comme autant de chausse-trapes et qui ne trouve pas insignifiant que l'on se nourrisse de viande ou de poisson, de bière ou de vin, suivant que Ton se trouve bien de l'un ou de l'autre.

Introduire de telles minuties dans la doctrine de la vertu, c'est en faire dégénérer l'empire en tyrannie.

L'indépendance de la morale est une conquête du xvni® siècle.

Locke et Bayle forment la transition.

Alors la philosophie descend du ciel sur la terre, elle devient humaine et pratique, indépendante de 'Église et des dogmes de là foi.

Les philosophes de cette grande époque s^appliquent à faire de là morale une science d'observation positive, une science exacte puisée dans l'expérience et dans là connaissance scientifique de la nature humaine^ A leurs yeux, la morale est surtout la recherche du bonhetir par le développement des

facultés intellectuelles, il ne s'agit plus de faire son salut par des jeûnes ou par un credo, il faut se rendre utile et faire plaisir aux autres. L'humanité reprend alors ses droits. Montesquieu lui rend ses titres, Vauvenargues soutient la cause de Thomme et dissipe les prétendues contradictions où se perdait le génie affolé de Pascal. Grâce à la philosophie expérimentale des d'Holbach, Helvétius, Diderot, on put enlin entreprendre de réformer Thomme et la société par la raison : Condillac, Rousseau, Voltaire n'y ont pas manqué. Ce ne fut pas sans peine que ces grands hommes alors persécutés, toujours calomniés, conquirent ces grands résultats.

Leur vie entière fut un combat; s'ils en sortirent victorieux, c'est qu'ils furent soutenus dans cette généreuse lutte par le sentiment fier de la liberté de la pensée, par l'amour de la justice et de l'humanité.

La morale indépendante serait peut-être mieux nommée morale naturelle^ morale humaine, par opposition à la morale chrétienne et prétendue surnaturelle des théologiens.

Cette morale surnaturelle est un fanatisme de fakir.

La véritable morale est indépendante des religions et même des mœurs. Les mœurs, dit Henri Heine, sont le produit variable du climat : il y a des mœurs indiennes, chinoises, chrétiennes; mais il n'y a qu'une seule morale humaine.

Il y a une morale dans toutes les religions, cela est incontestable, mais il y en a une aussi en dehors des religions, et c'est celle-là qu'il nous faut apprendre et pratiquer au plus vite, si nous ne voulons pas ci'oupir en décadence^ comme me récrivait Sainte- Beuve. La religion est si peu la base de la morale que la morale (depuis Confucius, par exemple) existe et prospère là où la religion est absente, et qu'à toutes les époques où une religion triomphe, il y a peu de moralité.

La morale naturelle, la morale indépendante, la morale humaine, celle qui consiste dans la recherche du bonheur par le développement des facultés intellectuelles, est comme le sel qui empêche l'industrie, l'art, la science, la politique et la religion elle-même de se corrompre. Moins il y a de religion et plus il y a de moralité et de vraie morale.

Il ne faut pas se lasser de le démontrer : la morale est indépendante du dogme. Celte alliance hybride n'existe pas ailleurs que dans les catéchismes des séminaires. Le De offixAis de Cicéron, supérieur à la morale catholique, n'a rien de surnaturel ni de chrétien.

La morale est essentiellement humaine, instinctive d'abord, puis réfléchie. Elle devient scientifique à mesure que l'on connaît mieux l'homme, son organisation cérébrale et ses rapports sociaux avec ses semblables.

Le dogme et la morale n'ont rien de commun ni

dans leur origine, ni dans leur fin. Le dogme est d'ordre divin, il naît de la révélation et, par la foi aveugle, il conduit les croyants au ciel . La morale est humaine, d'ordre naturel ; elle naît de rexpérience et de l'observation ; et, par une pratique réfléchie, elle conduit rhomme à la sagesse, à la vertu possible et au bonheur.

La foi morte, les cultes de toutes les religions disparus, la morale reste entière : il n'y a dans l'esprit de l'homme que quelques absurdités de moins.

« Faites découler le droit de la foi, dit Ad. Franck, prenez une certaine croyance pour condition de la moralité humaine ; alors, celui qui ne partagera pas cette croyance sera en dehors de la loi commune ; il n'y aura pour lui pas plus de salut dans ce monde que dans l'autre, et la plus dure des iniquités, c'est-à-dire la violation de la conscience, sera la première qu'on lui fera souffrir. »

Le Taïtien sent, aussi bien que Locke, qu'une bote sauvage tuée par un autre ne peut être à lui, que les produits du sol cultivé par un autre ne peuvent lui appartenir sans le consentement du propriétaire, et que la légitime défense peut seule donner à un homme droit sur la vie d'un autre homme. Voilà ce que la inorale 'décide ; voilà le droit naturel, voilà a pre=^ mière règle des lois*

NOTES ET aÉ|?LEXIONS D'ON LECTEUR 63

L'idée de la justice est naturelle à rhomme. C'est en qualité d'êtres raisonnables et non pas en qualité de croyants que nous connaissons le juste et l'injuste. Que vient-on nous parler de la justice de Dieu, nous ne pouvons en avoir une idée que par celle môme que nous avons de la justice humaine qui naît de la vue des rapports humains.

La croyance religieuse à l'immortalité de l'âme n'est pas nécessaire à la moralité. La morale est une science d'observation et de raisonnement comme toutes les autres. La conscience, éclairée par l'expérience et par l'éducation, nous fait distinguer ce qui est bon ou mauvais, utile ou nuisible à nous-même et aux autres; dès lors, notre raison choisirait toujours le bien et éviterait toujours le mal, si elle n'avait à lutter contre les instincts matériels, les désirs grossiers, les passions folles, dans un combat où la raison est souvent vaincue et où l'habitude de la réflexion assure seule la victoire. Connaître ce qui suit la mort, croire ou ne pas croire à la résurrection des corps et au jugement dernier, importe peu pour la conduite de la vie. C'est obscurcir l'idée du bien et compromettre l'obligation morale de la pratique, que de les faire dépendre des problèmes les plus insolubles de la métaphysique la plus transcendante.

La morale est fondée sur l'idée de justice et de réciprocité, qui est une idée naturelle, étrangère et antérieure à toute religion.

Ponc la morale est indépendante du dogme.

Les hommes ont fondé la morale sur Futile, en vue d'assurer réciproquement leur bonheur. La notion de justice existe naturellement parmi les hommes. Elle a été nécessaire à tous pour se conserver en société et pour progresser.

« Que je redemande, dit Voltaire, à un Turc, à un Guèbre, à un Malabare, l'argent, que je lui ai prêté pour se nourrir et se vêtir, il ne lui tombera jamais dans la tête de me répondre : attendez que je sache si Mahomet, Zoroastre ou Brahmaordonnentque je vous rende votre argent. Il conviendra qu'il est juste qu'il me paie; et, s'il n'en fait rien, c'est que sa pauvreté ou son avarice l'emporteront sur la justice qu'il reconnaît. »

L'idée de justice me paraît tellement une vérité naturelle, à laquelle tout l'univers donne son assentiment, que les plus grands crimes qui affligent la ^) société humaine, sont commis sous un faux prétexte

de justice. Le plus grand des crimes, du moins le plus destructif, et par conséquent le plus opposé au but de la nature, est la guerre; mais il n'y a aucun agresseur qui ne colore ce forfait du prétexte de la justice.

a Je crois que les idées du juste et de l'injuste sont aussi claires, aussi universelles que les idées de santé et de maladie, de véiité et de fausseté, de convenance et de disconvenance. Les limites du juste et de l'injuste sont très difficiles à poser; comme l'état mitoyen entre la santé et la maladie, entre ce qui est convenable et la disconvenance des choses, entre le faux et

le vrai, est difficile à marquer. Ce sont des nuances qui se mêlent, mais les couleurs tranchantes frappent tous les yeux. »

Qu^on soit juge, il suffit; le reste est arbitraire.

La morale, dit Voltaire, est, en tout pays, indépendante de la théologie. « Plus j'ai vu d'hommes différents par le climat, les mœurs, le langage, les lois, le culte, et par la mesure de leur intelligence, et plus j'ai remarqué qu'ils ont tous le môme fonds de morale; ils ont tous une notion grossière du juste et de l'injuste ; sans savoir un mot de théologie, ils ont tous acquis cette même notion dans l'âge où la raison se déploie, comme ils ont tous acquis naturellement l'art de soulever des fardeaux avec des bâtons, et de passer un ruisseau sur un morceau de bois, sans avoir appris les mathématiques. »

Voltaire jugeait parfaitement inutiles tous les enseignements des religions et bornait nos obligations morales à la pratique de la justice et à l'amour de la patrie.

La seule portion utile des religions est leur partie raisonnable. Tous les dogmes absurdes imposés par la foi sont ridicules et dangereux.

Indépendante de tous les cultes, la morale naturelle, progressive comme l'intelligence qui la conçoit, est créée par l'homme et fondée uniquement sur l'expérience et la raison. La foi nous aveugle pour

nous asservir; elle nous oblige à fermer les yeux pour y croire, tandis que la raison nous éclaire sur notre intérêt. Qui méprise la raison et la nature ne peut fonder une foi raisonnable. Sur quoi appuyer la foi quand on a renversé le sens commun? Où allumer son flambeau quand elle a éteint cette lumière que tout homme apporte en naissant et qui lui vient de l'exercice de ses sens? Les préceptes des religions, les commandements des églises ne sont bons et utiles que quand ils se trouvent d'accord avec les devoirs naturels et les préceptes de la raison.

Toute théologie, toute religion, toute science réputée divine n'est rien qu'humaine. Elles n'ont paru surnaturelles et révélées miraculeusement qu'aux temps où l'on ne s'expliquait pas leur naissance et leur formation. Elles ne sont bonnes qu'autant qu'elles sont raisomiables et leur erreur, comme leurs dangers, commencent au point où elles dépassent et blessent la raison.

« Homme ou chrétien. »

Faire violence à notre nature : tel est le but du christianisme. Le but de la philosophie est tout contraire : elle veut améliorer et perfectionner notre nature telle qu'elle est. La morale chrétienne se dit sw^natureUe, elle est surtout anti-natwelle, contraire à la nature et à la raison, c'est-à-dire absurde.

La vraie morale est conforme à la nature, puisqu'elle résulte de l'organisation même de l'homme et

qu'elle cherche les moyens d'assurer son bonheur.

Pour vivre heureux et sage, il faut vivre conformément à notre nature d'homme et ne vouloir pas plus qu'elle ne comporte...

Je suis seulement homme et ne yeux pas moins être Ni tenter davantage ,

a dit Alfred de Musset. Et Pascal, avant l'aberration finale : « L'homme n'est ni ange ni bête. Et celui qui veut faire l'ange fait la bête. »

« Regardez-vous ici-bas comme un étranger que les affaires du monde ne touchent point. » Voilà le précepte chrétien.

Homo sum et nihil humani a me alienun puto: voilà le sentiment antique et vraiment humain.

L'idée de l'humanité est évidente chez les Anciens. Non seulement chez Epictète, Térence, Marc-Aurèle ou Sénèque , mais dans Pindare et dans Homère. Avant lui, les Anciens n'avaient-ils pas déjà le mythe humanitaire de Prométhée ?

Molière faisait l'aumône par amour de l'humanité. Rabelais, au miUeu de son rire, a des paroles éloquentes en faveur des malheureux. Il veut améliorer leur sort en ce monde. Les chrétiens catholiques n'y songent même pas. Sous Louis XIV, au milieu du grand règne, on se nourrissait dans les campagnes de racines de fougères broyées; les

paysans réduits à un tel régime exhalaient, paraît-il, une telle infection que les honnestes gens de Tépoque ne pouvaient plus aller à la messe! C'est le seul regret contenu dans le document officiel qui nous fait connaître ces détails.

Aux États-Généraux de 1614, un député put dire au roi de France : « Sire, vos sujets mangent de rherbe à la manière des bêtes. »

Pour madame de Sévigné, les paysans bretons n'étaient pas des hommes. La Bruyère, seul, avec Fénelon et Vauban, avait pitié de ces sortes d'animaux à voix rauque qui nous font vivre.

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