‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 7 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Libres penseurs spiritualistes. — Opinioa de M. Janet. — Doutes de Renan. — Revendications sociales, léguées par le XVIII* siècle. — Vauvenargues seconde Voltaire. — Sa place parmi les moralistes. — Hérésie de Pelage. — Philosophes au centre des choses. — Jugements sur Montaigne. — Bacon, ancêtre de Descartes. — Exposition de la Méthode. — Le bonheur, selon Spinoza. — Langue de Saint-Évremond. — Le Père Canaye. — Parenté de Saint-Évremond avec Montaigne et Vauvenargues. — Le parti de la tolérance.

Les philosophes, même spiritualistes, ceux qui admettent la Providence et l'immortalité, acceptent du moins la raison pour juge. Ils défendent avec nous la liberté de penser.

Avec les catholiques, on ne trouve aucun terrain commun, il n'existe avec eux aucun moyen de s'entendre. La raison n'est pour eux que la servante et l'humble esclave de la foi.

Cependant, comment accepter la foi, si la raison ne la juge pas raisonnable? Du moment que la raison juge, elle n'est plus esclave et doit décider en dernier ressort ; car qui la remplacerait pour juger à

sa place? Aussi les catholiques se défient-ils de la raison et ils procèdent par voie de commandement et d'çiutorité. Les philosophes spiritualistes, qui ont toutes les croyances chrétieiines, moins les dogmes absurdes et les mystères, osent déclarer qu'ils aiment mieux la libre recherche, dùt^elle aboutir à Terreur, que la servitude d'esprit, nécessaire à la foi, même quand cette servitude s'appliquerait à la vérité, Ceux-là, quoi qu'ils pensent, sont nos alliés dans la Jutte ouverte aujourd'hui contre les Jésuites. « Nous (le pouvons oublier, disait M. Janet (dans la Revue des Peux Mondes du 15 mai 1868), que, si nous avons avec les théologiens des croyances communes, nous avons aussi des principes absolument différents. Comme eux nous croyons à Dieu et à l'âme; ynais, pour euXy la liberté de penser est un crime; pour nous c'est le droit et la vie, et nous aimons mieux Vendeur Uh^ement cherchée que la vérité servilement adoptée, »

L'esprit humain a logé pendant tout le moyen âge dans l'infect et obscur cachot de l'orthodoxie,

11 n'en est sorti qu'à la Renaissance.

Toutes les libertés sont sœurs et toutes se prêtent un mutuel appui. Copernic est le contemporain de Luther.

Toujours la science a trouvé la croyance en travers de sa voie, mais la croyance, cette fois, a été vaincue sans retour. L'Exposition du Système du wion^etla Déclaration des droits de rhomme sont deux monuments du môme triomphe.

NOTES Et REFLEXIONS D*UN LECTEUR 7l

La clarté, dit Vauvenargues, est la bonne foi des philosophes.

Dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1860, M. Vacherot reconnaît que la métaphysique de Platon est intéressante sans doute, comme œuvre d'un bel esprit, mais il reconnaît en même temps qu'elle n'est à aucun degré scientifique.

Pour lui, comme pour nous, la métaphysique est une viande creuse, une science vaine, qui ne correspond à aucune réalité : « La métaphysique de Platon, Descartes, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Leibnitz, Clarke, peut faire illusion aux esprits novices et ignorants.... On la goûte, on Tadmire comme histoire; mais on ne la prend pas au sérieux comme science. »

M. Renan, si fin, si distingué, n'ose pas toujours conclure. 11 veut conserver les vieux mots en y glissant des idées, des intentions nouvelles.

Dieu, Providence, immoi-talité, dit-il (dans la préface de ses Études (^histoire religieuse)^ autant de bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans des sens plus ou moins raffinés, mais qu'elle ne remplacera jamais avec avantage.

Eh 1 qui vous parie de les remplacer ? Supprimezles ou dites que vous ne croyez plus à ce qu'ils renferment. Cependant il a le courage de nier le Dieu Providence. (Voir sa lettre à M. Guéroult, Opinion nationale du 4 septembre 1872.)

a II n'y a pas d'élre libre suporieur à l'honime auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale, pas plus que dans la conduite matérielle de l'univers. Toutes les facull^-s que le déisme vulgaire attribue à Dieu n'ont jamais existé sans un cerveau. 11 n'y a jamais eu de prévoyance, de perception des objets extérieurs, de conscience enfin, sans un système nerveux. *

Grâce aux pliilosophes du xviii" siècle, yràce à Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, Vauvenargues, nous avons aujourd'hui le droit d'être sincères dans l'expression de nos idées.

Grâce à eux, il existe entre les hommes à tous les degrés de l'échelle sociale un commerce plus conforme à la dignité humaine.

Au xvHi' siècle, nos philosophes intronisent le culte du vrai et du beau, le règne prochain de la raison et de la science. Voltaire détruit les superstitions et prêche la tolérance; Diderot célèbre la nature qu'il nlel à la place du cruel Dieu des Juifs et du Dieu mystique des chrétiens; Montesquieu montre que la justice est l'idéal des lois; fous ils préparent le triomphe de la Révolution qui proclamera la souveraineté du peuple et les droits de l'homme, les(]uels sont la liberté de penser, l'égalité civile, la solidarité fraternelle.

Remplacer les odieux privilèges de l'ancien régime )ar la justice et la générosité démocratique, écouter

les revendications ouvrières dans ce qu'elles ont de juste et de légitime; réconcilier par la diminution de la journée de travail, par l'augmentation progressive des salaires, par les caisses de retraite pour la vieillesse et de prévoyance pour les accidents, par la représentation des intérêts et par la participation des ouvi'iers aux bénéfices dont ils sont la principale cause, par la bonté, la confiance, l'estime, l'amitié réciproques, le travail et le capital : tel est le problème politique et social que le xvui® siècle nous a légué et qui doit être l'œuvre de notre temps.

Enseigner doctrinalement aux hommes ce qu'ils ont à croire au lieu de leur apprendre à penser, c'est les abrutir. La morale est la connaissance personnelle du bien et du vrai.

Chacun doit se conduire par ses yeux ; mais pour éclairer la route, il faut une lumière. Un être intelligent, tel que l'homme, ne doit pas être tenu en laisse comme un chien, il ne doit pas agir par instinct ; il aie devoir d'appliquer son intelligence à la recherche personnelle du vrai et du bon.

Obéir à sa conscience ne suffit pas, si l'on ne travaille pas en même temps à éclairer sa conscience, à la rendre de plus en plus délicate, de plus en plus noble.

C'est à notre perfectionnement que se rapportent tous nos devoirs. Le principe de la morale est d'élever en nous la personne humaine au plus haut degré d'excellence dont elle est capable.

Voltaire voulait supprimer la théologie, qui est intolérante par essence ; il plaçait dans la morale mieux comprise le sentiment religieux ; faisant la guerre aux dogmes et se moquant des rites, il voulait séculariser la morale et supprimer ces inutiles et coûteux intermédiaires qui, sans poètes, sans philosophes, sans historiens, prétendent qu'on ne peut arriver à l'idéal que par eux.

Dans sa lutte généreuse, il fut aidé par Montesquieu, Diderot, d'Alembert et surtout par un homme de cœur, son ami Vauvenargues, homme de goût, esprit distingué, par Vauvenargues qui mourut trop jeune, mais qui fut une intelligence supérieure, une âme haute, forte et simple.

Vauvenargues n'admet pas de péché originel, il estime l'homme, il relève sa dignité.

Mûri par une expérience précoce, il exprime en un style d'une simplicité parfaite, avec des images d'une douceur et d'une beauté antiques, des idées qui nous rendent meilleurs.

Comparé aux autres moralistes, Vauvenargues tient bien sa place parmi eux. La Bruyère peint pour peindre et pour amuser ; La Rochefoucauld se pique d'étonner, de scandaliser peut-être; Montaigne ne voit dans les hommes que les preuves multiples de l'incertitude qui sied au sage ; Pascal veut faire des chrétiens et Vauvenargues des hommes vertueux.

Pascal et Vauvenargues ont étudié la nature humaine, avec le désir d'agir sur elle. C'est là toute

leur ressemblance. Vauvenargues regarde Thomme comme un fait au delà duquel il n'y a rien à chercher ; il l'admet avec ses passions, ses vices môme ; il veut tirer le meilleur parti de ce que nous sommes.

Mort trop tôt, incomplet comme écrivain, Vauvenargues rouvre un ordre d'idées et de sentiments qui est plein de fécondité et d'avenir. Il ne décourage pas, il ne dénigre pas ; il n'applique aux passions ni le blâme, ni le ridicule.

Moraliste païen, il a su rompre avec la mysticité catholique et chrétienne; c'est un moraliste vrai, naturel, comme Montaigne, un moraliste qui n'est pas dupe des apparences et qui a le mérite, — que n'ont pas tous les autres, — de donner impulsion et direction.

Persuadé qu'un des premiers besoins de l'homme est d'ajouter sans cesse au sentiment de sa grandeur personnelle, Vauvenargues fonde sur ce noble besoin tous les principes de la morale privée et publique. Il élève les âmes pour les épurer et pour les unir. Avec quelques maximes et quelques expressions éloquentes, il donne à la morale naturelle l'accent religieux et remplace la superstition religieuse par la bonne culture de la nature humaine.

La morale a pour but de régler les rapports des hommes.

Le bien est ce qui tend à l'avantage de la société ; le mal, ce qui tend à sa ruine.

La moralede Vauvenargues, commecelle de Voltaire

et du xvm® siècle, est une morale sociale, en réaction contre cette morale particulière, étroite, mystique et se disant surnaturelle, ne s'attachant qu'au salut personnel, et négligeant le bien social et les vertus humaines.

La morale de TÉglise est celle du salut par la grâce et par la prédestination.

L'existence du péché originel dans tous les hommes est un des dogmes les plus obscurs et les plus absurdes de la foi qu'elle impose par le bras séculier. 11 a pour conséquence la prédestination qui est un mystère aussi stupide qu'impénétrable, et la grâce qui est un don surnaturel accordé gratuitemefiU,

On sait toutes les furieuses disputes qui ont divisé et divisent encore les théologiens catholiques sur cette doctrine de la grâce.

Parce que le « Seigneur » de la Bible, cité par saint Paul, aurait dit : « f aurai pitié de qui je voudrai^ et je ferai miséncorde à qui il me plaira » , saint Augustin affirme que les enfants, dans lesquels le péché originel n'est pas effacé par le baptême, sont damms, La grâce, indispensable parce que, seule, elle détermine la volonté, n'est pas accordée à tous, mais uniquement au petit nombre des élus. Tous les autres sont condamnés et damnés comme ces enfants morts en bas âge, à qui le baptême a été refusé, quoiqu'ils n'y aient pu mettre aucun obstacle.

Selon la doctrine catholique, la grâce est un don surnaturel que Dieu accorde ou refuse gratuitement.

A l'exemple de Pelage, Montaigne, Voltaire, Vauvenargues, tous les philosophes du xvni® siècle et tous les hommes de bon sens n'admettent pas cette injustice. Tous ceux qui, par les conjectures de la science préhistorique, se représentent les pénibles débuts de Tespèce humaine, cette longue vie sauvage de rage de pierre, savent qu'au lieu d'être en décadence, l'humanité progresse et qu'elle s'élève lentement à la justice. Ils n'admettent pas que l'entendement de l'homme ait été obscurci par le péché d'Adam. Ce qui obscurcit l'intelligence, c'est la faiblesse du cerveau, la paresse d'esprit, l'ignorance et l'erreur. Les longs efforts de l'espèce humaine ont fortifié ses organes et cette force acquise par l'habitude des actes utiles, transmise par l'hérédité, lui a permis de diminuer peu à peu son ignorance et sa misère.

La grâce surnaturelle inventée par l'Église est le contraire de la morale humaine. La notion naturelle de justice s'oppose au mystère de la prédestination. La raison n'admet pas que Dieu ait pu, sans injustice, et dès avant la création du monde, prédestiner les hommes futurs, les uns au paradis et les autres à l'enfer.

La conscience naturelle est révoltée de ce dogme inique et surnaturel de la prédestination, en vertu de laquelle le Dieu de la Bible détermine le sort éternel de chacun pour faire, — quelle que soit leur conduite, — brûler éternellement dans ses grandes chaudières ceux qu'il a gratuitement réprouvés.

Saint Augustin a consacré vingt ans de sa vie à combattre Pelage qui disait que l'homme, pour faire le bien, n*a pas besoin de la grâce. A la suite d'Augustin, rÉglise a condamné Pelage dont la doctrine détruisait son prestige, et rendait le clergé aussi inutile que la mort même de Jésus-Christ.

L'Église a donc adopté sur la grâce la doctrine de saint Augustin. Pelage, qui paraît avoir étt^ un homme raisonnable, après avoir longtemps lutté pour défendre son hérésie, a été finalement condamné.

Selon saint Augustin et selon l'Église, Dieu prodestine à la foi, à la grâce, à la justification, à la persévérance finale, non ceux dont il aurait prévu, en vertu de sa prescience infinie, les bonnes dispositions futures, mais ceux-là seulement auxquels il lui plaît d'accorder ces dons gratuitement.

Ainsi la prédestination, ce dogme contraire à toute justice et à toute moralité, cette révoltante doctrine, — à la fois royale et divine du bon plaisir, — est une idée que saint Augustin a puisée dans saint Paul qui l'avait trouvée dans le petit passage de la Bible cité plus haut. L'Église catholique a adopté cette idée dont elle a fait un dogme en vertu duquel les élus sont nécessairement conduits au bonheur éternel et les réprouvés entraînés nécessairement dans les abîmes de lenfer, non point selon leur conduite, leurs mérites et leurs œuvres, ce qui serait selon la justice, mais selon le bon plaisir de Jéhovah.

La morale de Vauvenargues est diamétralement

contraire à cette doctrine catholique de la grâce qui détruit le mérite et la vertu. On peut voir combien cette morale naturelle l'emporte sur la morale théologique.

La raison, dit un philosophe, est le centre des choses.

Ceux qui restent dans la mesure sont toujours plus près d'elle que Ceux qui s'en vont aux extrémités.

On est au centre avec Vauvenargues, comme avec Montaigne.

Les Pensées de Vauvenargues, comme celles de Pascal, n'ont été que l'esquisse de ce qu'il aurait pu faire.

Les Essais sont le livre favori des esprits libres et des sages qui aiment la vérité, la mesure, et savent s'en contenter; qui ne s'agitent pas, mais avec qui l'on compte, parce qu'ils ont avec eux la liberté de l'esprit et la force de la vérité « qui fait plus à la longue que le nombre et le bruit. ï>

Le cardinal du Perron appelait les Essais « le bréviaire des honnêtes gens. »

Balzac — l'ancien — dit que Montaigne a porté la raison humaine aussi loin qu'elle peut s'élever.

Etienne Pasquier respecte et honore sa mémoire. C'est un autre Sénèque, dit-il, je n'ai livre entre les mains que j'aie tant caressé que celui-là. J'y trouve toujours quelque chose à me contenter.

Montaigne est grand, dit Juste-Lipse son contemporain; il est propre à former le caractère et le juge-

ment et propre aussi à fortifier les âmes. « C'est le Thaïes de la France.

» Son livre est honnête, docte et tout à fait de mon goût.

»... Joignez à cela Tancre de la sagesse qu'il fixe à notre navire. »

Bayle et Voltaire aimaient beaucoup Montaigne. Voltaire re<îonnaissait en lui un ancêtre; il se reconnaissait dans sa manière de voir la mêlée humaine, la mol)ilité des hommes, leur inepte et aveugle crédulité.

Il se retrouvait aussi dans sa haine de la superstition, du fanatisme qu'elle fait naître et dans son amour de la tolérance.

Le 21 août 1764, Voltaire écrit au comte de Tressan :

« Quelle injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les Anciens ! il les cite à propos, et c'est ce que les commentateurs ne font pas. Il pense et ces messieurs ne pensent point. Il appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'Antiquité ; il les juge, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec lui-même; toujours original dans la manière dont il présente les objets, toujours plein d'imagination, toujours peintre; et, ce que j'aime, toujours sachant douter. Je voudrais bien savoir, d'ailleurs, s'il a pris chez les Anciens tout ce qu'il dit sur nos modes, sur nos usages, sur le nouveau monde, découvert presque de son temps, sur

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les guerres civiles dont il était le témoin, sur le fanatisme des deux sectes qui désolaient la France. »

Montaigne parle de tout dans ses Essais : littérature, morale, philosophie, religion, politique, questions sociales.

11 passe aisément, dans la même page, des plus hautes spéculations de la philosophie ancienne aux plus simples détails de la vie commune.

Précurseur de Descartes et du xvni® siècle, il a enseigné et pratiqué le doute ; il a protesté contre la barbarie des mœurs de son temps.

Il a flétri la torture, la question et toutes les cruautés que Tlnquisition sanguinaire avait inventées.

Il a montré, avant Pascal, que l'humanité e^ une suite d'hommes qui apprend toujours et tout en se montrant défiant à l'égard de la science, il a cru à ses progrès.

Il a prêché la tolérance religieuse au milieu même des guerres de religion ; il a formulé le premier un système d'éducation morale et rationnelle; enfin, il a pressenti, deviné, appelé de ses vœux toutes les conquêtes de la civilisation moderne. Jamais, dit Ch. Louandre, la raison humaine ne s'est élevée plus haut et jamais la pensée ne s'est produite sous une forme plus originale et plus pénétrante.

C'est mettre, disait-il, ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif.

Saint-Évremond préférait Montaigne à Sénèque et à Plutarque. « Vous cherchez, ditril, de la constance dans Sénèque, et vous n'y trouvez que de l'austérité. Plutarque vous rendra grave et sérieux plus que tranquille. Montaigne vous fera mieux connaître l'homme qu'aucun autre. »

Plus sincère que Rousseau, plus varié que saint Augustin, Montaigne a fait, lui aussi, ses confessions; il nous met dans sa confidence. On y trouve une telle candeur, une naïveté si vraie, qu'en parlant de lui-même, on sent bien qu'il veut peindre l'homme en général. « Il est vrai, dit Saint- Évrempnd, qu'il dit un peu trop naïvement ses pensées et ses inclinations, et que, lorsqu'il fait quelques digressions, il en revient toujours à luimême qui est le sujet de son ouvrage. Mais en ramenant son lecteur chez lui, il a toujours de quoi lui plaire et le réjouir. Ce n'est point un hôte importun. »

Gomme Saint-Évremond, madame de Se vigne aimait passionnément à lire Montaigne. Elle était de l'avis de madame de La Fayette, qui disait qu'il eût été le plus agréable voisin. A propos d'amusements dans ses loisirs de Livry : « En voici un, dit-elle, que j'ai trouvé ; c'est un volume de Montaigne que je ne croyais pas avoir apporté. Ah! l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie!

» C'est mon ancien amj ; mais à force d'être ancien il m'est nouveau... Mon Dieu! que ce livre est plein de bon sens. »

Dès leur publication, les Essais avaient vivement intéressé les contemporains et les successeurs immédiats de Montaigne. « A peine, dit Huet, trouverez vous un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée. »

« Deux écrivains, dit La Bruyère, ont blâmé Montaigne. L'un (Nicole) ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup; Tautre (Malebranche) pense trop subtilement pour s'accommoder des pensées qui sont naturelles. »

« Montaigne, dit en effet Nicole {Essais de morale, tome VI, p. 223), Montaigne est un homme qui, après avoir promené son esprit par toutes les choses du monde, pour juger ce qu'il y a en elles do bien et de mal, a eu assez de lumières pour en reconnaître la sottise et la vanité. Il a très bien découvert le néant de la grandeur et l'inutilité des sciences ; mais comme il ne connaissait guère d'autre vie que celleci, il a conclu qu'il n'y avait donc rien à faire qu'à tâcher de passer agréablement le petit espace qui nous est donné. »

Mais toi, mon pauvre Nicole, tu avais donc la prétention de connaître une autre vie que celle-ci ? Comment te la figurais-tu et qui donc t'en avait parlé?

Dans la troisième partie de la Recherche de la Vérité, Malebranche traite de la communication contagieuse des imaginations fortes et du livre de Montaigne.

Il lui reproche, d'abord, sa vanité. Montaigne n'a fait son livre que pour se peindre et pour représenter ses humeurs et ses inclinations. C'est luimême qu'il peint; il est lui-môme la matière de son livre. C'est donc, dit Malebranche, une vanité, soit qu'il parle avantageusement de lui, soit qu'il décrive ses défauts.

Malebranche prend ensuite les Essais de Montaigne comme preuve de la force que les imaginations ont les unes sur les autres. Montaigne, dit-il, a un certain air libre, il donne un tour si naturel et si vif à ses pensées, qu'il est malaisé de le lire sa7is se laisse?' préoccuper,

Malebranche constate la désinvolture cavalière de Montaigne, sa négligence qui lui sied et le rend aimable, sa ficric d'honnête homme, « qui le fait respecter sans le faire haïr ». Il lui trouve a l'air du monde et l'air cavalier soutenus d'érudition. »

On doit, dit-il enfin, regarder Montaigne comme un homme qui se divertit, qui tâche de plaire et ne pense point à enseigner.

« Mais il n'est que plus dangereux, précisément parce qu'il plaît et qu'il séduit les gens par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante. »

La Bruyère, dit Sainte-Beuve, tient de Montaigne non seulement pour le style et pour la méthode décousue avec art, mais aussi pour la manière de juger rhomme et la vie.

Pour Descaries, Montaigne et Bacon sont des ancêtres. Ils ont, tous les deux, pratiqué avant lui le doute méthodique.

Montaigne, dans le chapitre 30 de ses Essais^ dit qu' (( il faut tout passer par le filtre et ne rien recevoir dans notre télé par autorité et croyance j> .

Bacon voulait aussi abolir, oublier du moins toutes les notions reçues, afin d'appliquer l'esprit neuf, et semblable à une table rase^ à l'étude de toute chose prise dans ses commencements.

Descartes a placé dans l'évidence le principe de toute certitude. A partir de lui, la philosophie moderne a rejeté le principe de l'autorité, qui avait dominé durant tout le cours obscur et stérile du moyen âge.

Désormais, grâce à lui. tout homme qui pense ne reconnaît et n'accepte comme vrai que ce qui est évident.

La pensée, c'est la vue distincte de l'âme, qui constate dans le domaine intellectuel, comme la main dans le domaine physique, la réalité des choses.

Naturellement, les théologiens ne peuvent accepter, dans les matières métaphysiques sur lesquelles ils bavardent, ce principe rationnel de l'évidence, qui rejette leurs mystères obscurs et ruine la foi sur laquelle est établie leur puissance.

Descartes, et c'est là sa gloire, a fait triompher, d'une manière définitive, en philosophie, le critérium de l'évidence ou l'autorité souveraine d§ la raison ;

car c'est la raison qui juge de ce qui est évident ou de ce qui n*est pas évident, et par conséquent de ce qui est vrai ou faux.

La méthode de Descartes est bien simple. Il ne faut jamais croire sans examiner, ni réputer une chose vraie par cela seul qu'un autre la croit telle. Nous devons rejeter, au moins une fois en notre vie, toutes les opinions que nous avons précédemment reçues, afin d'en faire une revue complète. Dans ce doute méthodique, il faut comprendre non seulement les opinions fausses, mais les opinions incertaines.

Le moyen de ne pas se tromper est de ne donner son assentiment qu'aux idées claires et distinctes ; quand une idée n'est pas claire, il faut diviser la difficulté en autant de parties qu'il est nécessaire pour s'en rendre compte; enfin, il faut conduire ses pensées par ordre et aller du simple au composé.

Toutes les sciences n'étant que le miroir de la nature, toutes les sciences se touchent, comme les choses se touchent dans la nature. Une découverte nous aide à en faire une autre. Toutes les sciences s'entr'aident, bien loin de se faire obstacle.

Toutes ensemble, les sciences ne sont rien autre chose que l'intelligence humaine, reflétant distinctement les faits naturels. De même que la nature est une, l'intelligence, qui la reproduit, reste une et toujours la même, quelle que soit la variété des objets auxquels elle s'applique, « sans que cette variété

apporte à sa nature plus de changement que la diversité des objets n'en apporte à la nature du soleil qui les éclaire.

» Au lieu de cette philosophie spéculative, métaphysique, qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de Teau, de Tair, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres; et ainsi nous rendre maîtres et possesseurs de la nature. »

C'est précisément ce que voulait Bacon,

Bacon en Angleterre, Descartes en France, voilà les pères de la saine philosophie et de l'esprit philosophique.

Joseph de Maistre qui les combat, ne s'y est pas trompé.

C'est Descartes, écrit Diderot, qui a appris aux hommes à penser, à raisonner, à se dégager de l'ornière fangeuse où des maîtres aussi durs qu'imbéciles les traînaient, pour entrer dans la route du vrai, et y marcher à l'aide de leurs propres forces. Désormais, tout vrai philosophe ne porté plus le nom d'aucun maître, mais après avoir suffisamment examiné toutes les doctrines, il en adopte une, parce qu'il la trouve vraie, ou bien il s'en forme une luimême en réunissant tout ce qu'il a trouvé de solide

dans le cours de toutes ses études et par la voie de ses propres recherches.

Le nombre de ceux qui aiment à faire ainsi usage de leur esprit et de leur raison demeure toujours petit; mais il suffit qu'il y ait eu, depuis Descartes, ce qui n'avait pas existé avant lui, un certain nombre de penseurs libres et indépendants.

La sagesse, conclut Diderot, habite dans le cabinet de chaque philosophe, elle s'y plaît en proportion do l'application qu'on lui consacre et des progrès qu'on y Éait.

Pour établir l'existence d'êtres réels, le philosophe doit observer les phénomènes naturels; il n'y a que des rêveries métaphysiques en dehors des faits positifs.

Disciple de Descartes, Malebranche se perd dans les nuages. Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou.

Spinoza, au contraire, sait qu'il n'y a pas de surnaturel. Il constate les lois de la nature et laisse aux esprits faibles des miracles qui ne sont, pour un philosophe, qu'un aveu d'ignorance.

Très hardi comme penseur, Spinoza était dans sa vie privée le plus doux, le plus simple et le meilleur des hommes, aimant la pauvreté, refusant les honneurs et les richesses, vivant frugalement du travail de ses mains.

Dans YÉthique, il démontre qu'il n'y a qu'une seule substance étendue et pensante.

L'homme est une collection d'idées; celui qui en a le plus et de plus vraies est Thomme supérieur.

Le bonheur se trouve dans Tusage de la raison qui domine alors les passions.

Une passion ne peut être empêchée, diminuée ou détruite que par une autre, contraire et plus forte.

Pour être efficace et nous faire agir, l'idée du bien et l'idée du beau doivent devenir l'amour du beau, la passion du bien.

Les hommes pouvant s'élever à l'intelligence ne vivent pas conformément à leur nature, quand ils ne vivent pas conformément à la raison.

Toutes les passions sont bonnes qui produisent la joie. Ce qui messied à l'homme libre, c'est d'être triste. Pour bien vivre, il faut organiser en nous, par l'habitude, un courant d'idées justes et de passions salutaires; aimer les passions nobles, suivant le conseil de Vauvenargiies ; substituer peu à peu, par l'habitude, des goûts et des passions nobles et salutaires aux goûts vulgaires et aux passions basses.

Le bonheur, ce que Spinoza nomme la béatitude, consiste dans l'amour des hommes et de la vérité.

Le Disœurs de la Méthode est de 1636, les Provinciales de 1656.

En 16S7, au moment où Pascal achevait de lancer les Provinciales contre la morale des Jésuites, Saint- Évremond, La Rochefoucauld vivaient, ils causaient comme ils écrivirent.

« Jamais, dit Sainte-Beuve, langue plus belle,

plus riche, plus fine, plus libre, ne fut parlée par des hommes de plus d'esprit et de meilleure race. »

Saint-Évremond a surtout de la délicatesse. C'est un épicurien, non point, dit Sainte-Beuve, par les livres seulement, comme le serait un savant de la Renaissance, comme l'a pu être Gass^di, le dernier et le plus distingué de ceux-là, mais un épicurien pratique, dans la morale et dans la vie.

Né en 1613, il ne mourut qu'en 1703, à l'âge de plus de quatre-vingt-dix ans. M. Giraud le fait môme naître en 1610. Élevé au Collège de Clermont, à Paris, chez les Jésuites, il fit sa rhétorique sous le Père Canaye, qu'il rencontra depuis chez le maréchal d'Hocquincourt et qu'il a immortalisé. Saint-Évremond a une façon particulièrement rare et fine de dire les choses. La scène se passe en 1654.

« Comme je dinois un jour chez M. le maréchal d'Hocquincourt, le Père Canaye qui y dinoit aussi, fit tomber le discours insensiblement sur la soumission d'esprit que la religion exige de nous; et après nous avoir conté plusieurs miracles nouveaux et quelques révélations modernes, il conclut qu'il falloit éviter plus que la peste ces esprits forts, qui veulent examiner toutes choses par la raison.

» — A qui parlez-vous des esprits forts, dit le maréchal, et qui les a connus mieux que moi? Bardouville et Saint-Ibal ont été les meilleurs de mes amis. Ce furent eux qui m'engagèrent dans le parti

de Monsieur le Comte, contre le cardinal de Richelieu. Si j'ai connu des esprits forts 1 Je ferais un livre de tout ce qu'ils ont dit. Bardouville mort, et Saint-Ibal retiré en Hollande, je fis amitié avec La Frette et Sauvebœuf. Ce n'étaient pas des esprits, mais de braves gens. La Frette étoit un brave homme, et fort mon ami. Je pense avoir assez témoigné que j'étois le sien dans la maladie dont il mourut. Je le voyois mourir d'une petite fièvre, comme auroit pu faire ♦une femme, et j'enrageois de voir La» Frette, ce La Frette, qui s'était battu contre Bouteville, Véteindro ni plus ni moins qu'une chandelle. Nous étions en peine, Sauvebœuf et moi, de sauver l'honneur à notre ami, ce qui me fit prendre la résolution de le tuer d'un coup de pistolet, pour le faire périr en homme de cœur. Je lui

appuyois le pistolet à la tête quand un b de

Jésuite, qui étoit dans la chambre, me poussa le bras et détourna le coup. Cela me mit en si grande colère contre lui,vque je me fis Janséniste.

» — Remarquez-vous, monseigneur, dit le Père Canaye, remarquez-vous comme Satan est toujours aux aguets? Circuit quœrens quem devoret. Vous concevez un petit dépit contre nos Pères : il se sert de l'occasion pour surprendre, pour vous dévorer, pour vous faire Janséniste. Vigilate, vigilate : on ne saurait être trop sur ses gardes contre l'ennemi du genre humain.

:o — Le Père a raison, dit le maréchal, j'ai ouï

dire que le diable ne dort jamais. Il faut faire de même : bonne garde, bon pied, bon œil. Mais quittons le diable, et parlons de mes amitiés. J'ai aimé la guerre devant toutes choses ; madame de Montbazon après la guerre ; et, tel que vous me voyez, la philosophie après madame de Montbazon.

» — Vous avez raison, reprit le Père, d'aimer la guerre, monseigneur, la guerre vous aime bien aussi ; elle vous a comblé d'honneurs. Savez-vous que je suis homme de guerre aussi, moi? Le roi m'a donné la direction de l'hôpital de son armée de Flandre ; n'est-ce pas être homme de guerre ? Qui eût jamais cru que le Père Canaye eût dû devenir soldat ? Je le suis, monseigneur, et ne rends pas moins le service à Dieu dans le camp que je lui en rendrois au Collège de Clermont. Vous pouvez donc aimer la guerre innocemment. Aller à la guerre, est servir son Prince; servir son Prince, est servir Dieu. Mais pour ce qui regarde madame de Montbazon, si vous l'avez convoitée, vous me permettrez de vous dire que vos désirs étaient criminels. Vous ne la convoitiez pas, monseigneur, vous l'aimiez d'une amitié innocente?

» — Quoi, mon Père, vous voudriez que j'aimasse comme un sot ? Le maréchal d'Hocquincourt n'a pas appris dans les ruelles à ne faire que soupirer. Je voulois, mon Père, je voulois : vous m'entendez bien... Je voulois...

» — Quels je voulois ? En vérité, monseigneur, vous raillez de bonne grâce. Nos Pères de Saint-

Louis seroient bien étODnés de ces je voulais. Quand on a été longtemps dans les armées, on a appris à tout écouter. Passons, passons : vous dites cela, monseigneur, pour vous divertir.

» — Il n'y a point là de divertissement, mon Père. Savez-vous à quel point je Taimois?

» — Usqy£ ad aras, monseigneur.

» — Point d'aras, mon Père. Voyez-vous, dit le maréchal en prenant un couteau dont il serroit le manche; voyez-vous, si elle m'avoit commandé de vous tuer, je vous aurois enfoncé le couteau dans le cœur. »

» Le Père, surpris du discours, et plus effrayé du transport, eut recours à Toraison mentale et pria Dieu secrètement qu'il le délivrât du danger où il se trouvoit ; mais ne se fiant pas tout à fait à la prière, il s'éloignoit insensiblement du maréchal par un mouvement de fesse imperceptible. Le maréchal le suivoit par un tout semblable ; et à lui voir le couteau toujours levé, on eût dit qu'il alloit mettre son ordre en exécution.

» La malignité de la nature me fit prendre plaisir quelque temps aux frayeurs de la Révérence ; mais craignant à la fin que le maréchal, dans son transport, ne rendît funeste ce qui n'avoit été que plaisant, je le fis souvenir que madame de Montbazon étoit morte et lui dis qu'heureusement le Père Canaye n'avoit rien à craindre d'une personne qui n'étoit plus.

» — Dieu fait tout pour le mieux, reprit le mare-

chai. La plus belle du monde commençoit à rae lanterner, lorsqu'elle mourut. Il y avoil toujours auprès d'elle un certain abbé de Rancé, un petit Janséniste, qui lui parloit de la grâce devant le monde et Tentretenoit de tout autre chose en particulier. Cela me fit quitter le parti des Jansénistes.

» Auparavant, je ne perdois pas un sermon du Père Desmâres et je ne jurois que par Messieurs de Port-Royal. J*ai toujours été à confesse aux Jésuites depuis ce temps-là; et si mon fils a jamais des enfans, je veux qu'ils étudient au Collège de Clermont, sur peine d'être déshérités.

» — Oh ! que les voyes de Dieu sont admirables ! s*écria le Père Canaye ; que le secret de sa justice est profond t Un petit coquet de Janséniste poursuit une dame à qui monseigneur vouloit du bien. Le Seigneur, miséricordieux, se sert de la jalousie pour mettre la conscience de monseigneur entre vos mains. Mirabilia Judicia tua, Donmie ! »

f Après que le bon Père eut fini ses pieuses réflexions, je crus qu*il m'étoit permis d'entrer en discours, et je demandai à M. le maréchal, si l'amour de la philosophie n'avoit pas succédé à la passion qu'il avait eue pour madame de Montbazon.

» — Je ne l'ai que trop aimée la philosophie, dit le maréchal, je ne Tai que trop aimée ; mais j'en suis revenu, et je n*y retourne pas. Uu diable de philosophe m'avoit telletnent embrouillé la cervelle de premiers par&ns^ de pomme, de serpent^ de paradis

NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 9b

terrestre et de cMrubins, que j'étois sur le point de ne rien croire. Le diable m'emporte si je croyois rien. Depuis ce temps-là je me ferois crucifier pour la religion. Ce n'est pas que j'y voie plus de raison ; au contraire, moins que jamais : mais je ne saurois que vous dire, je me ferois crucifier, sans savoir pourquoi.

» — Tant mieux, monseigneur, reprit le Père d'un ton de nez fort dévot, tant mieux: ce ne sont point mouvemens humains ; cela vient de Dieu. Point de raison I c'est la vraye religion cela. Point de raison ! que Dieu vous a fait, monseigneur, une belle grâce I Estote sicut infantes ; soyez comme des enfans. Les enfans ont encore leur innocence; et pourquoi ? parce qu'ils n'ont point de raison. Beati pauperes spiritu; bienheureux les pauvres d'esprit; ils ne pèchent point. La raison? Cest qu*ils n'ont point de raison. Point de raison ; je ne saurois que %)om dire ; je ne sais pourquoi. Les. beaux mots ! Ils devraient être écrits en lettres d*or. Ce n'est pas que j'y voye plus de raison; au contraire^ moins que jamais. En vérité, cela est divin pour ceux qui ont le goût des choses du ciel. Point de raison! Que Dieu vous a fait, monseigneur, une belle grâce ! »

» Le Père eût poussé plus loin la sainte haine qu'il avoit contre la raison ; mais on apporta des lettres de la Cour à M. le maréchal ; ce qui rompit un si pieux entretien. Le maréchal les lut tout bas; et après les avoir lues, il voulut bien dire à la compagnie ce qu'elles contenoient.

96 LÀ VIE UTTÉRAIRE

» — Si je voulois faire le politique, comme les autres, je me retirerois dans mon cabinet, pour lire les dépêches de la Cour; mais j'agis, et je parle toujours à cœur ouvert. M. le Cardinal me mande que Stenay est pris, que la Cour sera ici dans huit jours et qu'on me donne le commandement de Tarmée qui a fait le siège, pour aller secourir Arras avec Turenne et La Ferté. Je me souviens" bien que Turenne me laissa battre par Monsieur le Prince, lorsque la Cour étoit à Gien : peut-être que je trouverai l'occasion de lui rendre la pareille.

d Si Arras étoit sauvé, et Turenne battu, je serois content : j'y ferai ce que je pourrai. Je n'en dis pas davantage. »

Les dévots n'aiment point cette conversation et l'apprécient mal ; mais l'âme librement cultivée par la lecture des poètes et des philosophes y goûte toutes les nuances délicates de la pensée.

Cette jolie pièce est un diamant; Sainte-Beuve l'appelle la dix-neuvième Provinciale^ écrite par un homme du monde, qui, en raillerie sur le fond des choses, va plus loin que Pascal.

Incrédule autant que Montaigne, Saint-Évremond ne craint pas de laisser voir son incrédulité.

La charité, dit-il, a été ordonnée par Jésus-Christ, et la doctrine des mystères n'a été établie que longtemps après sa mort.

Eloigné du superstitieux par la force et la rare

pénétration de son intelligence, il avait formé sa raison avec Monlaigne qu'il avait trouvé dans la bibliothèque de son père, à son retour du collège.

Sachant réfléchir, il ne goûte point le surnaturel et n'y donne pas ; il sait comment et par qui se fabriquent les miracles.

Il estime peu la dévotion et n'y voit, comme La Rochefoucauld, pour les femmes du monde au cœur tendre, que le dernier de leurs amours.

La meilleure précaution, dit-il, que l'on puisse avoir pour n'entrer pas dans un couvent, c'est de songer que presque tous les religieux y demeurent à regret, et en sortent, quand il leur est possible, avec joie.

Mais il serait à souhaiter que nous eussions des sociétés établies (maisons de retraite et sortes de couvents laïques), où les honnêtes gens se pussent retirer commodément, après avoir rendu au public tout le service qu'ils étaient capables de lui rendre.

Saint-Évremond fut le type le plus accompli de ce qu'on a appelé, au xvi® siècle, Thonnête homme, c'est-à-dire un accord du galant homme et de l'homme de goût. A ses mérites frivoles, il en joignait de sérieux, tels que la modération dans la prospérité, la constante . fermeté dans le malheur, l'oubli des injustices, l'attachement invincible à ses amis et à ses principes.

Écrivain amateur et non publiciste, il a, dans ses Considérations sur les Romains, devancé en bien des

pensées Montesquieu. Ses Réflexions su?* les divers génies du peuple romain sont, dit Sainte-Beuve, d'un esprit éclairé, sensé, philosophique et pratique à la fois, qui s'explique ce qui a dû se passer dans les âges anciens par ce qu'il a vu et observé de son temps, et par la connaissance de la nature humaine.

Le premier des modernes, il a porté un coup d'œil philosophique dans l'histoire ancienne. Il va droit à l'esprit des choses, cherchant moins à décrire les combats qu'à faire connaître les génies. Il tire la philosophie de l'histoire comme le voulait Montaigne.

Il aurait eu peu à faire pour être un critique éclairé et avancé. Il ne lui a manqué qu'un peu d'ambition. Il n'y a qu'un Saint-Évremond, dit Sainte-Beuve. Aujourd'hui un sceptique de cet ordre sortirait de son indifférence et de sa quiétude pour faire acte de citoyen et serait d'un parti.

En tout cas il était, comme Montaigne et Vauve> nargues, du parti de la tolérance. N'est-ce pas, disait-il, aller contre l'ordre de la Providence, que de se persécuter de la manière la plus barbare, parce qu'on n'a pas les mêmes sentiments sur la religion, comme si la persuasion pouvait s'étendre au delà des lumières ?

L'évidence est le seul moyen de connaître le vrai.

Il n'y a que l'homme qui puisse se convaincre lui-même.

Les convictions de docilité ne durent pas et ne font nul effet.

Personne, ajoute Saint-Évremond, n'est obligé de penser au delà de ses lumières, et on ne sort jamais du bon sens que parce que Ton veut aller plus loin.

Jamais personne n'a bien pénétré par les seules lumières de la raison humaine si Tâme est immortelle. Il est de notre intérêt de croire son immortalité mais il n'est pas aisé de la concevoir.

Il n'y a que deux choses qui méritent raisonnablement les soins du sage ; la première est l'étude de la vertu qui fait l'honnête homme; et la seconde, l'usage de la vie qui le rend content.

Les moindres pensées et jugements de Saint-Évremond ont l'attrait de la sincérité. En littérature, en politique, en religion, en morale, il parle toujours avec franchise, comme Montaigne.

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