‹ La vie mentale de l'adolescent et ses anomaliesChapitre 10 sur 33 · VOYELLES · texte numérisé non relu

VOYELLES

Total

blanc ....

rouge ....

noir

jaune ....

bleu

vert

gris

brun ....

rose

violet ....

indéfinissable .

Totaux

D’où il résulte que a est ordinairement rouge ou blanc, que é est jaune, que i est blanc, que o est noir, que II est bleu tirant sur le vert ou sur le jaune.

Les consonnes sont moins souvent colorées que les voyelles et, quand elles le sont, leurs couleurs sont en général plus pâles et plus ternes.

Parmi les mots les plus fréquemment colorés figurent, mais sans concordance bien frappante, les jours de la semaine, les nombres, les mois. Pour les mois, si janvier et février sont blancs, mars, avril, mai verts.

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juin, juillet, aozz/ jaunes, etc., ce photisme élémentaire est si facilement amené par le sens du mot, que dans le cas où le sujet n’en aurait pas d’autres, il serait difficile d’établir si c’est vraiment un photisme ou si ce n’est pas une simple association entre la neige et les mois d’hiver, la verdure et le printemps, les moissons dorées et l’été.

Mais le photisme significatif est loin d’être le seul, et il n’arrive même pas toujours à vaincre le photisme alphabétique, bien que l’esprit, semble-t-il, dût être infiniment plus affecté par le sens d’un mot que par des lettres isolées. Comment expliquer que rouge soit noir et que bleu soit jaune? Eh bien, cela existe chez C. T., un garçon de 14 ans, parce que la diphtongue ou est noire et eu jaune. De même blanc est bleu foncé parce que a est bleu, gris est rouge parce que z est rouge, et ainsi de suite. Aucun des noms de couleur n’a chez lui sa propre couleur.

Le même C. T. a pourtant quelques photismes significatifs, où se manifeste, comme je l’ai remarqué aussi chez d’autres adolescents, le rôle joué par l’z/zztiale, non pas seulement comme lettre, mais aussi en tant qu’idée. Il a lundi bleu, janvier bleu, Charles (son prénom) bleu, a bleu. S’il avait eu des photismes de chiffres, le 1 probablement aurait été bleu aussi. Mais pourquoi l’initiale ou l’ouverture d’une série a-t-elle plus de pouvoir que la couleur pour maîtriser la tyrannie du photisme alphabétique? On n’en sait rien ; c’est en vertu d’une de ces associations privilé-

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giées dont Flournoy a parlé le premier et qui sont particulières à telle ou telle individualité.

Les notes de la gamme et les noms propres prêtent à de nombreux photismes alphabétiques. Ainsi M. R., 14 ans, a do noir comme o, ré jaune comme é, mi et si blancs comme z, fa et la rouges comme a ; le sol est jaune à cause du son en substitué ici à l’o ; quant à l’zz, vert, il n’existe pas dans la gamme. On pourra remarquer que cette gamme de M. R. reste dans la norme de notre tableau pour les couleurs des voyelles. Quant aux noms propres, je signalerai que tous les Henri, au nombre de six, qui ont des photismes, ont été d’accord sur la couleur blanche de leur prénom.

Les saveurs donnent rarement lieu à des photismes. F. K. trouve brun le goût des légumes; M. G. trouve brunes les choses amères, blanches les douces et jaunes les aigres. Pour A. M. les choses sucrées, ont la forme d’un rectangle ou mieux d’un parallélipipède dans le gosier, les amères sont des losanges, et les salées des carrés ou mieux des cubes. C’est la forme qui domine ici dans la sensation secondaire et le photisme devient un symbole. On peut toutefois lui conserver le nom de photisme, pour simplifier et parce que la couleur existe souvent encore concurremment avec le symbole.

Au point de vue de leur stabilité et de leur durée, les photismes varient beaucoup. A 15 ans déjà ou à 16 ans, la moitié peut-être des adolescents n’ont rien gardé de leur audition colorée; pour d’autres, des

changements se sont produits dans certains détails plutôt que dans le ton général ; quelques-uns enfin ont des photismes qui se modifient constamment selon leur état d’âme, selon la température ou selon le timbre des voix ou des instruments qu’ils entendent. A quatre reprises et à une année d’intervalle environ, entre 12 V2 ^t 16 ^{2 ans, j’ai fait subir à un jeune homme un interrogatoire, qui a porté sur toutes les lettres de l’alphabet, sur les diphtongues et sur 45 mots ; il en est résulté que, durant ces quatre années, les voyelles avaient conservé leurs couleurs, les diphtongues avaient à peine varié et un quart des consonnes et des mots avaient subi de légers changements.

Pour ce qui tient à Vhérédité, je connais des familles dont plusieurs membres, des frères et des sœurs principalement, ont de l’audition colorée, et sûrement d’autres parents encore, parmi les personnes âgées, en auraient eu, si on avait pu les observer au début de leur adolescence. Mais d’un membre à l’autre les couleurs pour les mêmes lettres ne correspondent pas. Ce ne seraient donc pas les photismes qui seraient héréditaires, mais la disposition à en avoir. Une fois pourtant j’ai rencontré chez un garçon de treize ans un photisme héréditaire pour les cinq vo}œlies. Il avait et il a encore, plus de quatre ans après son premier interrogatoire :

a rouge, e blanc, i noir, 0 jaune, ii bleu.

L’enfant n’avait jamais entendu parler de ce genre

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de phénomène. Mais lorsque, revenu chez lui, il conta la chose à sa mère à titre de curiosité, celle-ci lui répondit qu’elle avait toujours eu, elle aussi, identiquement les mêmes couleurs pour chaque voyelle.

A cela s’arrête l’identité, car pour les diphtongues le fils a la couleur de l’initiale (au rouge, eu blanc, ou jaune), tandis que la mère fait un mélange optique dont elle a bien voulu me donner des exemples par écrit :

au = rouge et bleu = violet (foncé avec i comme mzaule, Mazzrzce; lilas clair avec e comme beau, taupe).

ou --= jaune et bleu = vert (même remarque : ozzzstiti, pozzle).

ao = rouge et jaune = orange (baobab, cacao).

Il y aurait encore à citer de cette dame d’autres s^mopsies (que son fils ne possède pas) comme les consonnes, qui sont incolores, mais qui ajoutent aux mots des idées de douceur (b), de dureté (p), de sécheresse (f), etc., les diagrammes de l’année (en fer à cheval), de la semaine et des chiffres ; je laisserai cela de côté pour arriver de suite au fait suivant où il me semble découvrir, pour l’audition colorée du fils, une véritable hérédité physiologique.

Parmi les petites préoccupations d’une personne qui attend son bébé, il faut compter celle du prénom qu’on va lui donner. Sera-ce le prénom du parrain ou de la marraine? La maman dont il est ici ques-

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tion l’aurait désiré, et pourtant elle n’a pu s’y résoudre, à cause.... l’aurait-on cru? de la couleur des dits prénoms, qui juraient étrangement avec le nom de famille du futur petit être. Il a fallu renoncer à toute convenance baptismale et se rabattre sur le prénom de Robert, dont l’o jaune, mitigé par le e blanc, cadrait assez bien avec le jaune très vif du nom de famille qui renferme plusieurs o. — Trois ans plus tard, même perplexité pour un autre garçon qui reçut un nom noir (où se trouvaient des z), parce que le noir s’harmonise avec tout et, par conséquent, aussi avec le jaune. Cette circonstance, que beaucoup trouveront insignifiante, ne l’était certes pas pour la jeune mère dont nous nous entretenons, car dès ses années d’école, c’était pour elle un supplice que de rencontrer dans des poésies douces et tendres des mots où il y avait des o et des a ; la discordance entre la couleur et le sens était par trop criarde.

Etant donnée cette sensibilité toute spéciale — que raviva l’état de grossesse — pour les couleurs des voyelles, je m’explique sans peine que la mère ait transmis à son fils, non seulement une vague disposition aux synopsies, mais aussi sa propre formule s^moptique. Ce fait m’a paru assez rare pour mériter d’être rappelé.

J’ajouterai que le second fils de la même dame a aussi des sjmesthésies, mais il n’a de photisme coloré que pour deux voyelles : z qui est noir et o qui est jaune, comme chez sa mère et son frère aîné, plus la

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consonne k qui est rouge, (peut-être à cause du son a du k prononcé et cela serait encore comme pour la mère et le frère). Les autres voyelles, au lieu d’une couleur, ont une saveur, a étant fade, e sucré et ii amer.

En opposition avec l’hérédité de l’audition colorée, je mentionnerai un cas, unique en son genre, que j’ai étudié en détail il y a quelques années et où cette audition avait été subitement acquise, puis avait persisté jusqu’à l’adolescence Il s’agit d’un garçon qui, à l’âge de 7 ans, pendant un séjour d’été à la montagne, s’était amusé avec d’autres enfants à regarder fixement le soleil, après quoi il s’était endormi sur l’herbe. Plus tard, éveillé brusquement par un jeune pâtre qui le secoua en lui criant : « Lève-toi ! )) il fut stupéfait de voir surgir, contre la poitrine du pâtre et à chacune de ses paroles, des couleurs flamboyantes et changeantes, apparaissant et disparaissant en même temps que la voix de son interlocuteur. La forme des mots entendus a été dès lors celle d’une tache ovale et gaufrée s’appliquant contre des plans divers : arbres, maisons, livres, cahiers, etc., mais la couleur de ces taches varie à l’infini, suivant les moments et les personnes qui parlent. Les conséquences de ce genre d’audition sont des plus curieuses ; c’est ainsi qu’il en résulte une gêne pour écrire dans un cahier ou au tableau noir si l’on parle auprès de lui, à cause des couleurs qui se projettent devant la plume ou devant ‘ Archives de psychologie, t. III, p. 164.

la craie. Se met-on à causer pendant qu’il se coiffe devant son miroir, il ne se voit plus et n’aperçoit que des plaques colorées qui passent successivement. Le fait-on pendant qu’il regarde le bouchon de sa ligne, les plaques colorées se forment à deux centimètres environ au-dessus de l’eau, qui lui paraît couler plus bas au delà des plaques.

Poussée à un pareil degré, l’audition colorée, tout admirable qu’elle soit, ne laisse pas de devenir désagréable. C’est ce qu’a judicieusement remarqué un garçon de 14 ans, très aimable et peu travailleur, qui m’écrivait il n’j^ a pas longtemps : « Cette étrange sensation me charme ou m’énerve. Elle me charme, lorsque je ne suis pas attentif, ou très peu, à ce que l’on dit. Elle m’énerve lorsque je veux écouter, car alors il se livre en moi un combat entre le désir de me laisser aller à voir les couleurs et le désir de les arrêter pour être attentif à ce que j’entends. Mais c’est peine perdue et plus je veux ne pas voir de couleurs, plus je les vois. Je suis presque certain que ma faiblesse dans plusieurs branches vient de là. Lorsque je joue du flageolet, chaque note a sa couleur, pas la même que pour les mots, mais alors c’est charmant, il y a double plaisir, pour la vue et pour l’ouïe. Si je vois une couleur criarde je ressens une douleur, pas une douleur morale, mais une vraie douleur comme si l’on me transperçait avec une lame et plus la couleur est criarde, plus le fer entre profondément. Un son discordant me produit la même sensation. ))

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On voit que l’audition colorée, dont la valeur semble minime à première vue, comporte de nombreuses variétés ; quelques-unes dénotent une si profonde affectivité que ce phénomène, à lui seul, peut caractériser certains adolescents beaucoup mieux que des faits extérieurs. On découvrirait aussi, dans l’audition colorée, la racine de certaines distractions et de certaines anomalies de la mémoire, des cas par exemple où cette mémoire retient mieux ce qu’elle a appris sans y prendre garde que ce pour quoi elle a fait effort.

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