‹ La vie mentale de l'adolescent et ses anomaliesChapitre 15 sur 33 · L- f'C A à JltjCUjJj Çr · texte numérisé non relu

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tous ses diagrammes sont perçus par des yeux fictifs qui seraient placés sous l’os frontal (fig. 9). Ici le N repose sur l’arcade sourcilière gauche, le tout étant tracé sur une feuille très blanche dont l’angle d’inclinaison aurait 75*^.

Quand on n’a pas soi-même de sjmopsies, on a parfois peine à croire à leur réalité. N’arrive-t-il pas, à n’importe qui, objecte-t-on, de se fabriquer des aide-

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mémoire sous forme de diagrammes? Oui, mais cela n’a pas grand’chose de commun avec les diagrammes mentionnés ici, qui apparaissent spontanément et qui accompagnent des paroles prononcées ou écrites.

Fig. 9.

Le diagramme de l’Oraison dominicale se montre chaque fois que Pierre dit cette prière parce que cela ne sauses origines il différait de ce qu’il est devenu depuis, ce qui tendrait à démontrer que tout diagramme serait en relation, au moins dans ses origines et en une certaine mesure, si minime soit-elle, avec la réflexion consciente, et se distinguerait par là des photismes alphabétiques simples, qui ne relèveraient que de l’instinct. On aura remarqué dans la figure 8 l’influence énorme de la réflexion sur les accidents de la ligne qui s’infléchit ou recule pour la terre, le pain quotidien et la tentation, tandis qu’elle se relève partout ailleurs comme dans une aspiration vers le divin.

rait être autrement, mais à

Les mêmes observations s’appliqueraient à un diagramme des prières d’un adolescent de 14 ans, qui m’a été remis il n’y a pas longtemps, et qui décrit, à une distance moyenne de 40 centimètres, une courbe irrégulière avec des retours vers la terre, lorsqu’il y est question des pauvres, de la santé de la famille, de la guerre ou des épidémies.

Revenons à P. L. Il a pour les heures un magnifique diagramme coloré, le plus beau, dans sa complexité, de tous les diagrammes parvenus à ma connaissance (fig. 10).

Il n’en a vu d’abord que deux tronçons, celui de dix heures du soir à minuit et celui de midi à une heure, avec pour minuit une pendule sur une cheminée devant une glace, et pour midi et demi une table servie. De cela il peut y avoir deux ans ou un peu plus, et il se rappelle que c’était dans la nuit. Il ne dormait pas, se sentait indisposé et s’était dit en lui-même : (( Minuit vient de sonner et je n’ai pas dormi ces deux dernières heures. » Alors il a vu exactement ce qui, depuis cette nuit d’insomnie, est resté dans son diagramme, savoir le tronçon de 10 heures à minuit (à droite dans la figure), auquel s’est bientôt ajouté — il ne sait si ce fut cette nuit même ou un ou deux jours plus tard — le tronçon de midi. La pendule et la glace sur la cheminée reproduisent une partie de la chambre de sa mère ; la table servie à midi, c’est la table de famille à la salle à manger, avec la lampe à suspension au-dessus.

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Quelques mois après, la première ligne s’est prolongée jusqu’après 9 heures dans la direction de 8 heures et la seconde jusqu’à trois heures de l’aprèsmidi. Et presque en même temps — mais un peu pos-

Fig. 10.

térieurement — il a vu la ligne de 6 à 7 heures du matin, avec la fenêtre de sa chambre ; l’angle qui se trouve à cet endroit après 7 heures était déjà formé.

Devant la ligne entre 2 et 3, se voit dans le diagramme le côté de la maison d’habitation, devant lequel la famille prend le frais en été. Pour le matin entre 6 et 7, le diagramme est accompagné d’un beau ciel bleu aperçu derrière les rideaux et la fenêtre. C’est l’heure plutôt tardive où il s’éveille, quand il n’y a pas de collège.

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Le reste du diagramme s’est formé graduellement et la dernière partie, celle de 9 heures du matin à midi, ne s’est dessinée que depuis moins d’une année. Dès avant 9 heures « ça monte parce qu’on se rapproche de l’heure du dîner ».

Telle est la genèse de ce diagramme. Examinons-le de plus près pour les détails. Il embrasse donc la période d’un minuit à l’autre; mais minuit passé n’est pas surmonté de la pendule comme minuit vers lequel on marche. De minuit à 5 heures, les heures se succèdent rapidement, c’est le temps du sommeil. Vers 6 et 7 heures, la journée prend de l’importance, c’est l’éveil, le ciel bleu (même quand il est grisi).

A droite de la ligne, de 7 à 8 heures du matin, se voit une grosse tache jaune, la seule partie de son diagramme que Pierre ne puisse s’expliquer. On a vu plus haut que le jaune ne semble pas avoir ses sympathies, et j’en donnerai la raison probable lorsque nous passerons au diagramme de la semaine ; je me demande en conséquence si la tache jaune ne signifierait pas les préparatifs du déjeuner, la chaleur du feu, etc. Passons.

A 8 heures, au bas du diagramme, on remarque la table de cuisine, avec deux bols de cacao, dont l’un est destiné à Pierre. En général, le déjeuner a lieu beaucoup plus tôt, mais le diagramme est ainsi fait et Pierre n’y peut rien.

A 7 h. 40, existe un petit point, non visible dans la figure. C’est l’heure du départ d’un train, je pense en

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hiver. Et Pierre de s’exprimer ainsi : (( C’est drôle que ce point se trouve plus près de 7 heures que de 8 heures. ))

A partir de là, la ligne qui remonte jusqu’à midi est moins accentuée. Midi et les minuits sont à la même hauteur dans le diagramme. Après le dîner de midi et demi et le repos entre 2 et 3, nous arrivons sans fatigue (il semble que ce soit un diagramme couvé pendant les vacances) à 4 heures. Un trait transversal remémore la table du goûter. A 6 heures du soir nous avons le bas de la dépression, correspondant à 8 heures, et non à 6 heures du matin, comme l’aurait exigé la svmétrie. Dans le creux de 6 heures du soir et s’étendant jusqu’au delà de 7 heures et demie, une tache jaune rappellerait peut-être (d’après Pierre) la tapisserie assez claire de la salle à manger ou un abat-jour qu’ils avaient autrefois.

A 7 heures et demie, nouveau trait transversal. C’est la table du souper représentée par ce simple trait et surmontée de la lampe. « La lampe, la table, tout est plus petit au souper parce qu’on y mange moins qu’à raidi. »

Après souper et dans la nuit, la ligne du diagramme, moins saillante à cause de l’obscurité, est accompagnée d’une portion de jardin vue en hiver et faisant face à la porte du vestibule ; c’est la neige, un peu visible sous les arbustes et les buissons. Et en continuant nous retrouverions minuit et la pendule, et le diagramme se poursuivrait comme précédemment,

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mais sans jamais revenir en arrière, au point de départ. Passé minuit, la pendule s’éclipse, placée qu’elle est derrière la tête de Pierre. Néanmoins la ligne diagrammatique qui y correspond persiste.

A plusieurs égards ce diagramme est intéressant et avant tout parce qu’on y discerne admirablement les causes qui en ont déterminé la direction. C’est en premier lieu la pendule marquant minuit, avec ses deux aiguilles superposées : de là les sommets de la courbe, pour les 12 heures. On s’attendait à trouver le bas de la courbe dans la position opposée des aiguilles de la pendule, ce qui a lieu en effet pour 6 heures du soir; mais pourquoi n’en est-il pas de même pour 6 heures du matin ? C’est que la division normale de la journée a été vaincue par un élément affectif d’ordre gastronomique. Il est fort probable que cette partie du diagramme qui a 8 heures, avec la table de cuisine, là où plus raisonnablement devrait se trouver 6 heures, a été conçue en hiver et pendant les vacances du Nouvel-An, alors que l’esprit, plus libre des soucis quotidiens, a pu se livrer à la rêverie, que favorise sans aucun doute un lever un peu tardif. Car ce doit être assez fréquemment dans ces matins de repos au lit qu’éclosent, chez des sujets prédisposés, certains germes obscurs.

Il a donc commencé à minuit, pendant une insomnie et il a acquis ensuite par association un second tronçon, celui de midi à 2 h. Un peu plus tard, probablement à l’époque des vacances du Nouvel-An,

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s’est formé le tronçon de 8 h. du matin, qui, en temps ordinaire, aurait été le tronçon de 6 h. plutôt que celui de 8.

Si j’ ai parlé de gastronomie à propos de ce diagramme, cela ne signifie nullement que Pierre soit gourmand, je ne lui connais pas ce défaut, mais quoi déplus naturel que cette division de la journée marquée pour un écolier par les heures des repas, heures qui évidemment entrecoupent agréablement les autres occupations ?

Au-dessus des 24 heures de la journée, viennent se placer naturellement les sept jours de la semaine. Pierre a un diagramme de la semaine composé en majeure partie de traits verticaux et qui va d’un dimanche à l’autre (fig. 11). Ces traits passent du noir foncé au gris et se détachent sur un fond sombre qui graduellement s’éclaircit jusqu’au blanc sale.

Le dimanche initial semble une grosse parenthèse ouverte pour embrasser la semaine entière. Le lundi et le mardi sont figurés chacun par un trait vertical noir sur un fond gris foncé. Le mercredi a deux traits également verticaux séparés par une lacune sur fond gris ; cette lacune remonte à deux ans en arrière : elle

sépare les leçons du matin de celles de l’après-midi consacrées à l’enseignement du dessin. Ensuite la leçon de dessin a été transférée au vendredi. Malgré cela, les deux traits du mercredi sont restés dans le diagramme sans jamais se ressouder. Le jeudi, jour exceptionnel pour cause de vacances ou de demi-vacances, n’est plus représenté par une verticale, mais par un cercle lileu. Le vendredi, autrefois un trait vertical, s’est scindé en deux il y a un an pour le motif déjà annoncé, à savoir le transfert de la leçon de dessin à l’après-midi de ce jour. Les traits en sont gris et fixés sur du jaune qui fait tache. Pourquoi ce jaune ? On a remarqué plus haut à propos de ses photismes, que Pierre n’aime pas le jaune ; d’autre part, la chaleur lourde lui paraît jaune et il pense que le vendredi a sa tache jaune parce que le maître de dessin maintient la classe dans une température plus élevée qu’aux autres leçons. Le samedi est un trait gris avec, sur la gauche, une légère tache jaune, qui est comme un souvenir du vendredi ; il est court parce que cette journée s’écoule vite. Le dimanche enfin, possède deux longs traits gris et verticaux séparés par un large et clair espace ; c’est le jour dont on se réjouit, celui de l’exubérance.

La grandeur de ce diagramme est variable, mais atteint toujours dans son ensemble plusieurs mètres. D’après le temps écoulé ou à venir, Pierre s’y localise comme un petit homme qui descend les traits verticaux ; quant au jeudi, il le traverse sur son diamètre horizontal. Pour le dimanche, c’est un peu plus coin-

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pliqué ; il descend d’abord jusqu’à environ de la première verticale, puis la quitte et décrit une courbe qui atteint la deuxième verticale vers le bas. Ce n’est qu’à partir du lundi matin, et en souvenir, que le dimanche revêt sa première forme de parenthèse initiale.

Dans la description de ce diagramme, on aura remarqué que la chaleur lourde donne à Pierre la sensation du jaune ; c’est un photisme thermique. Je lui en connais un autre du même genre : le froid, qui suscite en lui la sensation du blanc ou du gris serré. Ce sont apparemment des souvenirs de la flamme pour le jaune, et de la boule de neige pour le blanc serré. A observer aussi que le vrai dimanche est le dimanche final ; celui du commencement n’est jamais vu que dans le passé, et reproduit, selon Pierre, en la modifiant en parenthèse, la courbe du chemin parcouru entre les deux traits du dimanche final.

Passons au diagramme de l’année (fig. 12). Il est du type elliptique, mais non continu, les mois étant séparés par des lacunes plus ou moins grandes. Gomme les autres diagrammes de Pierre, il est vu à des distances très variables qui peuvent aller jusqu’à des centaines de mètres. La grandeur des axes grandit en raison directe de la distance, mais non la branche d’aubépine fleurie qui illustre le mois de mai et qui reste toujours identique à elle-même : elle a tout près d’un mètre et porte une seule ramure. Chaque mois est marqué par une ligne noire plus ou moins longue et recourbée, entourée d’une zone colorée.

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Grâce aux souvenirs assez précis de P. L., j’ai pu établir approximativement la genèse de ce diagramme. Il est né — du moins pour les couleurs qui l’accompagnent— dans l’été de 1895 ou de 1896, un jour que Pierre, âgé de 9 ou 10 ans, était mollement étendu sur

Fig. 12.

l’herbe. Ici encore, nous retrouvons l’attitude couchée de la rêverie ou du demi-sommeil, dont il a été question ci-dessus. La première couleur parue (pour le tracé, Pierre lui attribue une origine antérieure) a été le jaune doré du mois d’août, jaune si vif « qu’il lui fait rétrécir les yeux ». Ce jaune peut rappeler la chaleur, comme celui du vendredi, ou plutôt les épis d’or. Au jaune d’août, a succédé le vert brun de mai. Tout de suite après, a été construit le tronçon coloré de mai à août (avec pour juin un peu de bleu, pour juillet du brun et un peu de jaune). Plus tard et presque

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simultanément ont paru janvier, décembre et septembre, les deux mois d’hiver étant au bas de l’ellipse et entourés de bleu clair, couleur de la glace et des frimas ; septembre, qui complète le tronçon primitif, est gris, jaune et brun. Enfin, l’année s’est parfaite par l’adjonction des autres mois, venus tous en même temps, février bleu, mars et avril gris-brun, octobre jaune et gris-, novembre gris et brun.

Pour le tracé, les mois du premier semestre occupent moins d’espace que ceux du second ; la lacune entre décembre et janvier est relativement considérable ; janvier est le mois le plus long, mais décembre ne lui cède guère ; mars et avril sont courts ; juin et septembre aussi, qui marquent la fin et le début de l’année scolaire. Il semble qu’il y ait dans cette répartition inégale comme un sens de la durée, répondant assez bien à ce que doit éprouver un jeune écolier, les mois d’hiver se traînant avec leurs nuits sans fin et les levers à la bougie, septembre étant raccourci par la reprise du travail sous la direction d’un nouveau maître et peut-être par quelques après-midi de congé pour cause de chaleur ; juin par la vue anticipée des prochaines vacances, etc.

Dans la croissance d’un diagramme constitué par trois ou quatre tronçons successifs, le plus ancien de ces tronçons joue en quelque sorte le rôle de tête, et a vraisemblablement pour point de départ un objet concret. Ceux de Pierre Lefort vérifieraient cette loi : on l’a vu pour la pendule de minuit dans son

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diagramme des heures, on le voit pour le jaune d’or d’août et pour la branche d’aubépine de mai qui limitent la première phase de son diagramme de la semaine.

Encore une observation sur ce dernier diagramme. Pierre s’y localise et marche avec lui à mesure que se déroule l’année, la tête tournée vers l’avenir, mais ne pouvant en même temps, à l’instar de Janus au double visage, regarder le passé. C’est ainsi que le 8 juin, jour où il m’a peint son diagramme, il me montre le point où il se trouve, avançant vers la fin de ce mois et vers juillet et août ; il a devant lui, avec leur courbe, la série des mois jusqu’à décembre, tandis que pour voir mai, avril, mars qui se trouvent derrière lui, il est obligé de se retourner entièrement. Quant aux noms des mois marqués autour de la figure, ils n’y ont été mis que pour la clarté de la description, mais n’appartiennent pas au diagramme.

Les quatre diagrammes de P. L. que je viens de rappeler (sur onze que je lui connaissais) suffiront à caractériser sa vie mentale subconsciente qui, comparée à celle d’autres adolescents de son âge, semble plus dégagée de l’instinct, plus personnelle, plus réfléchie. Le même P. L. éprouve souvent aussi ces curieuses sensations de fausse reconnaissance ou de paramnésie qui feront l’objet d’un de mes chapitres subséquents. Très doué pour les mathématiques comme Rodolphe Moine, il aura, comme lui, bientôt terminé ses études d’ingénieur. Il connaît encore, de

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mémoire, les diagrammes de son enfance et de son adolescence, mais ne s’y localise plus et ne les voit plus apparaître spontanément, à l’exception peut-être d’un diagramme numérique.

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