SYNOPSIES DE JULES PRADEL
Tout enfant, Jules Pradel possédait déjà, sans que personne s’en doutât, une puissance inouïe de symbolisation subconsciente, jointe à une instabilité mentale d’un genre très particulier. Photismes, diagrammes dont le nombre et l’étrangeté étaient prodigieux, entretiens avec des portions détachées de sa propre conscience qui rappelaient des hallucinations autoscopiques, tout cela existait chez un garçon de 13 ans, intelligent, mais que rien ne signalait spécialement à son entourage.
Apprenait-il par exemple de la géographie, les noms appris correspondaient pour lui à des symboles, non pas restrictifs, mais extensifs, qui persistaient ensuite et embrassaient dans leur forme et dans leur couleur des attributs variés. C’est ainsi que je cherche du moins à m’expliquer une longue série de symboles de fleuves, de villes, de cantons, pour lesquels J. P. ne trouva pas lui-même d’explication ou n’en trouva qu’au prix d’un grand effort. En fait de symboles dont il a cherché péniblement la signification afin de m’être agréable, je donnerai ceux des villes
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Fig. 13.
suivantes (fig. 13), où l’image semble jouer le rôle de condensateur :
« Le Caire, coupole de mosquée couleur de soleil (car il y est très violent), repose sur du bleu pour exprimer le Nil. — Londres, la ville rouge, palpitante par ses aft'aires et très grande, surmontée d’un
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petit triangle également rouge pour exprimer ses faubourgs. — New-York, la ville tortueuse, rouge et palpitante, a aussi du bleu à cause du flegme de ses habitants. — Rome, rouge à cause de son importance comme capitale, avec un à-côté brun pour ses palais et ses beautés. — Paris, comme New-York, sauf que pour ses habitants, c’est le patriotisme qui domine et non le flegme. — Madrid, vert à cause de ses habitants au teint olivâtre. — Constantinople, ville tortueuse, bleue pour la lâcheté de ses habitants, et rouge pour leurs procédés sanguinaires. — Saint-Pétersbourg, jaune pour ses coupoles, avec intérieur brun à cause de son importance secondaire comme capitale. Stockholm et Christiania vont ensemble et sont bleues à cause des glaces, et rouges à cause de la bonté des habitants. — Vienne et Budapest vont aussi ensemble ; elles sont violettes à cause de la grandeur du pays qu’elles représentent et de la magnanimité des habitants. »
Ces explications de Pradel — je ne relèverai pas ce qu’elles peuvent avoir d’erroné au point de vue ethnique — nous introduisent dans sa gamme des couleurs qu’il m’a remise d’autre part ; chez lui le blanc induit la joie, le ronge l’agitation, le travail, la bonté ou la cruauté, le noir le perfectionnement et l’avenir, le jaune le soleil, les coupoles et les eaux boueuses, le vert le passé et les eaux lentes, le bien l’infini, les belles eaux, les glaces, la lâcheté, le gris la tristesse, le brun les beaux monuments, le rose l’amitié, le violet
la grandeur, le transparent enfin (par un bel euphémisme) l’incompréhensible.
Il faudrait rapprocher de cette gamme des couleurs les photismes de Jules, le chiffre 1, par exemple, qui a le gris de la tristesse, et les gros nombres où figurent le 9 et le 0, qui ont le noir de l’avenir.
Ce qui complique l’étude des synopsies de J. P., ce sont les états spéciaux et temporaires dans lesquels il peut se trouver et qui nous mettent en présence d’une division de conscience très curieuse, dont il se rend parfaitement compte. Non seulement il possède un grand Moi spirituel qu’il oppose à sa propre personne, mais plusieurs autres moi qui sont hiérarchiquement inférieurs au premier : « Il y en a un qui voyage et se transporte jusqu’aux étoiles dont il rapporte des renseignements, un qui fait marcher ses inventions, un qui l’aide à les faire, un qui le conduit chez X***, un pour la lecture, un pour l’écriture, enfin un pour chaque idée. J. P. s’entretient très souvent avec le grand Moi et lui parle de ses inventions, de ses chagrins, etc. Moi est plus optimiste que J. P. et il a toujours existé depuis que J. P. se connaît ; il exerce sur J. P. une très bonne influence. Il a un seul défaut, celui de vouloir être supérieur aux hommes, sans pourtant désirer les dominer. Moi est à une distance variable de J. P. et lui obéit toujours, quelquefois à regret. Il est près de J. P. quand celui-ci le veut. Il se transporte chez X*** et en rapporte des nouvelles. J. P. croit, et Moi est sûr, que X*** a aussi un moi. Car il
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arrive souvent que J. P. cause avec ce moi de X***. Mais ce moi-là n’est pas au service de J. P. Le Moi de J. P. est un Jules Pradel parfait, son vrai sosie, sauf qu’il est peut-être un peu plus grand. »
Tous ces moi ont si bien une existence extra-personnelle à Jules, qu’il les voit adossés à des arbres ou à des murs ou dans sa chambre, à droite, à gauche, au loin ou près de lui. Il entend leur voix à chacun et en reconnaît le timbre, distingue tous les traits de leur phj^sionomie. J. P. étant seul à voir tous ces êtres, a l’impression que ce sont des portions de luimême. En les interpellant par les mots « viens 1 » ou « venez ! », il en voit aussitôt surgir un ou plusieurs autour de lui. Ce sont des hommes, ordinairement jeunes et habillés de noir. Même en société, ces moi obéissent à son appel mental et l’entourent. Mais pour les entendre et pour converser avec eux, il faut qu’il soit seul, et alors s’engagent des entretiens qu’il sait avoir eus à tel et tel moment, mais dont il ne garde aucun souvenir. Quel que soit leur éloignement, même à des kilomètres, il les entend distinctement et leur répond pendant plusieurs minutes.
Voilà certes des moi assez énigmatiques. Ce sont, au . dire de J. P. — un garçon de 13 ans qui n’était pas au courant des problèmes psychologiques, — des portions de lui-même, et c’est fort bien raisonner. Cette portion reste vis-à-vis de lui, et tout en s’en séparant, dans un rapport de dépendance. Tandis qu’en général les types objectivés passent aux yeux de l’agent pour
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des êtres absolument distincts de lui, chez J. P. ces mêmes types sont reconnus pour être des portions de lui-même, mieux que cela, ils sont soumis à ses volontés. C’est donc que Jules peut se diviser librement. La division de conscience présente chez lui les caractères, non pas d’une maladie, mais ceux d’un instrument de travail adapté à un état d’esprit spécial.
Quant aux causes de la division de conscience, j’y reviendrai plus loin, à propos d’autres adolescents. Elle ne doit pas être rare dans l’enfance, mais se résout ensuite d’elle-même, à l’âge de formation, sans laisser de trace appréciable, à moins qu’elle ne rencontre un terrain propice à son accroissement et qu’elle n’enfante, suivant les dispositions du sujet et de son environnement, soit des hallucinations positives, soit des manies, soit des démons, soit des guides spirituels.
Les particularités que je viens d’exposer étaient indispensables pour justifier mon interprétation des diagrammes de J. P. Plusieurs ont dû se préparer en collaboration avec l’un des moi, et ensuite, à force de reparaître, ils se sont imposés à la mémoire. Ce sont des diagrammes intermittents, éveillés un jour plutôt qu’un autre, probablement lorsque reparaissent des sensations et un ton affectif analogues à ceux d’un état antérieur. Pour ces synopsies-là, J. P. n’a aucune explication valable et je les considère comme étant issues des tête-à-tête qu’il a eus avec les moi sous-
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jacents. Que de choses qui dans ces tête-à-tête ont dû être comprises et dont la clé est perdue !
D’autres synopsies de J. P. ont un caractère constant et leur forme moins extraordinaire, plus géométrique, permet de les rattacher aux synopsies proprement dites, telles que nous les connaissons chez d’autres.
J’ai reproduit dans mon livre sur V Audition colorée
Fig. U.
une trentaine des diagrammes de J. P., en les accompagnant d’une interprétation détaillée. De tous ces diagrammes, dont plusieurs se présentent sous deux ou trois formes, j’en choisirai deux qui se trifurquent, celui de la semaine et celui des unités. Cela suffira pour achever le tableau de l’imagination luxuriante de J’. P.
Pour la semaine, un premier diagramme (fig. 14), surprenant, cabalistique, inexplicable, semble avoir été forgé par un moi, professeur de quintessence, tandis qu’un second (fig. 15), infiniment
Fig. 15.
plus clair et plus naturel, consiste en une série de triangles équilatéraux en gobelets emboîtés les uns dans les autres. Ce diagramme triangulaire est ancien d’au moins six ans. La profondeur du gobelet est d’environ 58 cm. Le plus grand triangle, celui du lundi est vu jaune et il a 25 cm. de côté. La décroissance est régulière pour le mardi qui est vert, le mercredi rose, le jeudi brun, le vendredi vert, le samedi bleu, le dimanche noir avec, à l’intérieur, un petit triangle rose, de 8 à 9 cm. de côté. La distance visuelle pour le lundi est d’un peu moins d’un mètre.
Dans l’autre diagramme, le lundi a une forme triangulaire noire avec le milieu bleu et il est surmonté d’un point d’interrogation bleu dans un carré jaune; le mardi est une forme circulaire et stellaire noire avec des centres brun-rouge, le tout surmonté d’un V violet sur fond vert -clair ; le mercredi est un rectangle brun-clair à cadre noir surmonté d’un delta rose foncé sur fond brun-rouge ; le jeudi est comme un demi-cœur jaune à cadre noir surmonté d’un O bleu sur fond rose ; le vendredi est une forme à extérieur brun et intérieur rose, surmontée d’un losange noir sur un carré violet ; le samedi est un carré rose surmonté d’un 6 rose sur fond bleu ; le dimanche enfin est une forme ovoïde à cadre brun et milieu violet surmontée d’une étoile sur fond gris.
Si je prononce lundi ou mardi ou mercredi, etc., ce que Jules voit en premier, c’est la couleur pour les jours à photismes, et presque simultanément le triangle
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à sa place normale dans le premier diagramme, ensuite quelquefois le symbole dans l’autre diagramme. Les mêmes processus se retrouvent dans les autres diagrammes, lorsqu’il y en a plusieurs pour la même série.
Jules a un troisième diagramme de la semaine (fig. 16), dont l’emploi est différent, car il ne s’applique qu’à la semaine abstraite prise dans son ensemble. C’est une combinaison de cercles et d’ellipses avec les noms des jours incolores sur fond gris. Le grand axe de la figure a l‘"45; le petit 78 cm.; elle se voit à 3™50 de distance. La forme de la figure ne varie pas, mais bien la disposition des jours qui se présente sous quatre aspects différents : le plus souvent c’est le jeudi qui est au centre, ensuite le dimanche.
Quant aux diagrammes ou symboles numériques, J. P. en a pour les fractions ordinaires, pour le système décimal, pour les dizaines et au delà.
Pour les unités, son diagramme se présente, comme pour la semaine et comme pour d’autres encore, sous trois formes. C’est en premier lieu un diagramme constant pour les chiffres de 1 à 10, y compris le 0 placé après le 9, diagramme qui porte aussi 100 en
rose comme encadrement. Ce diagramme se compose d’une série de 12 triangles rectangles arrondis à leur sommet et grandissant régulièrement du 1 qui est le plus petit aux 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 0, 10 et 100. Ce dernier a une base de 26 cm., une hypoténuse de 53 et un côté d’environ 40. Tous ces triangles sont superposés, mais non en gobelets. On y remarquera l’importance donnée au 0 placé pour la grandeur entre le 9 et le 10.
Un autre diagramme numérique de Jules a les neuf unités plus le zéro disposés en croissant (fig. 17) et
présente la curieuse particularité que voici : Il apparaît sur son cahier ou sur la planche noire au moment où les dix signes des chiffres (le zéro compris) ont été amenés par les opérations. Qu’il manque un seul chiffre, un 4, un 7, n’importe lequel, et le croissant ne paraît pas. J’ai vérifié la chose en écrivant entre autres devant Jules les combinaisons suivantes ;
Fig. 17.
Dans les combinaisons a et c le croissant a paru sans que j’eusse à aller plus loin; dans la combinaison b il n’a pas paru, il y manquait le 6 et le 0.
Le croissant est noir et les chiffres blancs. En