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CHAPITRE IV

LE LANGAGE INTÉRIEUR

Lorsque je fis paraître mes recherches sur le langage intérieur de mes élèves plusieurs personnes, très étonnées de cette immense variété dans les procédés de la pensée spontanée chez des garçons dè 12 à 16 ans, se demandèrent si l’on pouvait y ajouter foi. Il ne m’a pas été difficile de les rassurer à cet égard et de leur déclarer que, si cette variété était immense en effet chez les adolescents, elle existait au même degré chez les adultes (preuve en soit un très remarquable ouvrage du docteur Saint-Paul ^), avec cette différence toutefois que l’âge simplifie plus souvent qu’il ne développe les ressources de la subconscience.

Ce que nous pensons, dira-t-on peut-être, nous

‘ Elles ont été publiées en 1902 dans V Educateur et complétées deux ans plus tard par dix-huit nouvelles observations dans les Archives de Psychologie, t. IV, 1904.

* G. Saint-Paul, Le langage intérieur et les paraphasies, Paris, Alcan, 1904.

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(levons nécessairement l’articuler en dedans, le prononcer mentalement. Il n’en est rien, et il n’est pas plus vrai de prétendre, comme Egger, qui le premier en 1881 a attiré l’attention sur le langage intérieur, que tout le monde entend les mots de ses pensées, ou de s’imaginer, parce que cela arrive à plusieurs, que chacun lit, devant soi, ce qu’il pense comme dans un livre ouvert. La vérité c’est que notre cogito, d’où Descartes fait découler la preuve de notre existence personnelle, peut différer du tout au tout dans sa nature ou dans sa modalité, selon que nous serons du type moteur (celui qui articule ses pensées), du type auditif (celui qui les entend) ou du tj^pe visuel (celui qui les voit). Encore y a-t-il, de l’un à l’autre de ces trois types fondamentaux et dans ces types mêmes, une foule de variétés, soit qu’on articule, qu’on entende ou qu’on voie tous les mots de ses pensées, soit qu’on les schématise, soit que l’on combine diversement les types élémentaires.

Articuler les mots de sa pensée, c’est être verhomoteiir, les entendre c’est être verbo-aiiditif et les voir c’est être verho-visuel .

J’ai proposé en 1902 l’appellation de sgmbolo-visiiel pour désigner un type à forte schématisation visuelle, assez fréquent, et bien distinct du type verho-visuel, quoiqu’il puisse se confondre quelquefois avec lui ; il en est distinct par le fait qu’à la pensée exclusivement exprimée en mots il oppose en général une pensée globale ou abrégée. C’est en particulier le type

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de beaucoup de futurs mathématiciens, professionnels ou non. Dans un bel ouvrage sur Vaptiliide mathématique^, Victor Mercante, directeur de l’école normale de La Plata et rédacteur d’une grande revue pédagogique, corrobore cette manière de voir et adopte ma dénomination de symbolo-visiiel pour ce type, qu’il qualifie d’admirable. Du reste je puis ajouter que, cette année même, les deux plus forts élèves en mathématiques qui soient sortis du collège de Genève, au dire du maître chargé de l’enseignement de cette branche, étaient précisément deux symbolo-visuels que j’avais signalés il y a cinq ans. Je disais de l’un d’eux : « Sa tendance à schématiser est très forte, il calcule facilement, obtient des maximums pour les mathématiques et la géographie, mais reste faible en orthographe. » Et j’ajoutais qu’il visualisait sa pensée sous forme de paysages, d’objets ou de lettres hautes de deux centimètres sur fond blanc, avec cette particularité que le fond grandissait à proportion que sa mémoire était plus fraîche. Quant au second, un fort calculateur aussi, j’indiquais, entre plusieurs exemples de sa tendance à la schématisation, son diagramme complexe embrassant l’année, la semaine et les heures (fig. 19). Ce diagramme est une ellipse tracée en noir et sur laquelle se meut une roue qui tourne sur elle-même en même temps qu’elle avance de gauche à droite sur l’ellipse. Le grand axe de l’ellipse est de 30 centimè-

] V. Mercante, Psicologia de la aptitud matematica del nino, Buenos Aires, 1904.

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très, le petit de 25 et la distance visuelle de 40. La roue, beaucoup plus petite dans la réalité que sur le dessin, n’a guère que trois centimètres de diamètre, les jours y sont figurés en blanc et les nuits en noir. Minuit y est inscrit en dehors et midi en dedans.

Parmi les symholo-visiiels il en est qui abrègent leur pensée jusqu’à la réduire à un minimum. Ainsi pour

H. D., 16 ans, bien doué, les mots de ses pensées ne passent pas tels quels devant ses yeux (ce qui en ferait un verbo-visuel), mais sous l’aspect de simples traits inscrits sur un fond très lumineux et en rapport de longueur avec l’espace que ces mots auraient occupé sur le papier.

Pour M. L., 12 ans, encore un fort en mathématiques, il condense parfois, en entremêlant d’objets concrets, de paysages, etc., les initiales des mots de

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Fig. 20.

la pensée (comme clans « Les montagnes de la Suisse sont belles » cjui se visualise sous l’aspect de la fig. 20), ou bien à l’aide de symboles colorés et ramassés, pour les chiffres, les années, les mois, les couleurs.

E. G., 14 ans, un bon technicien, voit défiler sa pensée sous la forme d’un mot de valeur, en écriture fine et plus petite que la sienne, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par le mot essentiel de la pensée suivante.

Dans certains cas nous pouvons surprendre la transition du S3unbolo-visuélisme dont il vient d’être question au verbo-visiiélisme. Il est clair qu’avant d’avoir appris à lire et à écrire, aucun enfant, fût-il du type visuel le plus accentué, ne pourrait être verbo-visuel. Comment verrait-il passer les mots de ses pensées avant d’avoir eu connaissance de l’alphabet? Mais

une fois qu’il sait lire et écrire, un combat intérieur s’engage pour les visuels entre le symbole qui persiste et le mot qui le recouvre, et la victoire se décidera, selon la tournure d’esprit du sujet, ou pour le symbole ou pour le mot. C’est ainsi qu’à 11 ou 12 ans on rencontre des garçons qui, en train de devenir de purs verbo-visuels, entremêlent encore aux mots qu’ils voient passer divers objets concrets, tels que : une maison, une table, une chaise, une route, un

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toit, une montre, un char, un bateau, etc. (fig. 21).

Les types verbo-visuels, ceux qui voient défiler devant leurs yeux tous les mots de leurs pensées, présentent entre eux de singulières ressemblances et de non moins singulières divergences. Ils ont une

Fig. 21.

tendance générale à la macropsie plutôt qu’à la micropsie, c’est-à-dire qu’ils lisent leurs pensées dans une grosse écriture et rarement dans une petite, en lettres cursives ou imprimées, noires comme l’encre ou blanches comme la craie, ou lumineuses, ou empruntant leur nuance au fond occasionnel qui frappe le regard. Prenons quelques exemples :

A., 12 V2 ^ns, visualise ses pensées en lettres de sa propre écriture très grossie, car elles ont de un à deux

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décimètres de hauteur ; elles sont d’un blanc très vif et translucide et apparaissent sur le fond qui limite le champ visuel.

B., 13 ans, voit ses pensées à une distance de plus d’un mètre, dans son écriture grossie et en lettres blanches. La pensée est écrite sur une seule ligne de un à deux mètres de longueur, laquelle s’efface pour permettre à une autre ligne de recommencer à gauche comme la première et ainsi de suite. En marchant, il voit, à environ un mètre et demi devant lui, un fond de la dimension d’un tableau noir ordinaire, sur lequel s’inscrivent les mots de ses pensées ; ce fond est souvent collé au sol, à cause de son habitude de marcher la tête basse. C’est une spécialité du langage intérieur (ou endophasie) de B. que la grandeur des lettres va en diminuant jusqu’à la fin, quand la pensée est courte, ou, quand elle est plus longue, jusqu’à un certain endroit, à partir duquel elles conservent une dimension uniforme. En moyenne, la première lettre atteint de 12 à 13 centimètres et les suivantes diminuent jusqu’à 8. Il y a là comme un soulignement du mot initial ou des premiers mots de la pensée.

c., 141/2 ans, voit ses pensées dans son écriture très grossie, les lettres en sont noires, elles ont dix centimètres de hauteur et se voient à des distances très variables, suivant la nature de l’idéation. Quand il pense à des objets qui se trouvent derrière lui, cette distance de visualisation est à son minimum : 70 à 80 centimètres, et cela le fatigue beaucoup.

D. , 14 1/2 ans, visualise ses pensées dans son écriture, en lettres de huit à dix centimètres, à une distance de un mètre, sur un fond qui se profile jusqu’à un plan d’arrêt, paroi, mur, portion de ciel, etc. Dans le cas où le plan d’arrêt se rapproche à moins d’un mètre, cela devient, comme pour G., une fatigue pour la vue. Une particularité de D., c’est que les mots ordinaires des pensées sont vus en noir sur un fond d’un rouge très vif, et inversément les mots nouveaux sont vus en rouge sur fond noir. En outre, dans l’obscurité, la nuit par exemple, avant de s’endormir, D. visualise les mots de ses pensées dans la même grosse écriture que le jour, « mais alors, dit-il, les mots rouges sont sur fond vert (et non plus noir) et les mots habituels (au lieu d’être en lettres noires) sont en lettres vertes, couleur de l’herbe, sur fond rouge». Faut-il attribuer peut-être cette couleur de la visualisation nocturne à une image consécutive verte de la représentation mentale du rouge, laquelle serait plus sensible dans l’ombre qu’à la lumière ?

E. , 13 ans, voit les mots de ses pensées à un ou deux mètres de distance, en caractères de 7 à 8 centimètres de hauteur reproduisant un mélange de son écriture et d’écriture imprimée. Les mots apparaissent, soit en noir sans fond, soit en jaune de cuivre ou d’or mat sur fond gris opaque. Ce fond décrit une courbe convexe, plus ouverte qu’un arc de cercle et plus foncée au milieu qu’aux extrémités ; la largeur de la courbe peut être évaluée à environ 22 centimè-

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très, mais on ne peut la fixer qu’approximativement à cause de la dégradation régulière de la teinte qui ne permet pas de marquer la ligne de disparition.

Il n’est pas nécessaire d’allonger cette liste de types verbo-visuels pour démontrer que les centres intellectuels n’ont pas été étrangers à la méthode que chacun d’eux semble avoir adoptée d’instinct, et cela probablement dès l’époque où ont été prises les premières leçons d’écriture. L’enfant enregistre alors, très particulièrement dans sa mémoire visuelle, son écriture à lui qui en est le principal artisan, mais d’autres fois aussi (j’en ai rencontré plusieurs exemples) l’écriture imprimée ou l’écriture de ses maîtres ou maîtresses qui revêt à ses yeux le caractère à' écriture idéale. Car l’élément affectif esthétique entre en jeu aussi, et l’écriture de la pensée est «la meilleure» de l’enfant, quand ce n’est pas celle-là même du modèle.

Passons maintenant au type auditif. On pourrait établir pour ce type, comme pour le visuel, une division entre le symholo-auditif, celui qui entend ses pensées sous une forme abrégée ou symbolique et le verbo-auditif, celui qui en entend tous les mots. Mais le premier de ces types, à l’état pur, ou bien n’existe pas ou bien doit être extrêmement rare; je ne l’ai rencontré que fortement mélangé avec le type visuel. Par contre le verbo-auditif est assez fréquent, sa pensée s’impose à lui sans qu’il ait conscience de la fabriquer et elle lui est souvent comme chuchotée dans la tête

OU dans la poitrine. Un court exemple suffira à le caractériser.

P. F., 15 ans, entend ses pensées exprimées audedans de son corps par une voix qui n’a pas un timbre très distinct et qui ressemble à un chuchotement. Du reste la voix entendue ne se manifeste pas constamment avec la même intensité et, dit-il, « pour me rappeler une mauvaise action ce s^^stème (sic) se fait sentir beaucoup plus fort, cela me serre alors et me brûle dans le ventre. Si j’ai désobéi, lorsque j’ai été en colère, lorsqu’on m’a fait un reproche mérité, j’entends mes pensées qui me serrent et me brûlent. » Ajoutons que P. F. est un garçon modeste, mais bilieux et vibrant intérieurement aux moindres émotions.

Reste le type verbo-moteiir , celui qui articule mentalement ses pensées. Ce doit être le plus répandu. Je n’en donnerai aussi qu’un seul exemple :

M. R., 14 ans, écolier très studieux ; « Si je suis seul, dit-il, je chuchote, ou à peu près, ce que je pense, tandis qu’en compagnie ou en classe je prononce intérieurement et mentalement. Ainsi quand je vois dans la rue un animal ou un objet qui m’intéresse, j’en prononce pour moi la description jusqu’à ce que mon attention soit attirée ailleurs et que je pense à autre chose, en usant du même procédé. Dans les leçons, je répète du bout de la langue ou des lèvres les paroles du professeur. L’articulation de mes pensées se produit avec une intonation plus on moins forte et qui

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SC modifie avec les sentiments d’indignation, de joie, de colère ou de tristesse. » Il n’y a rien à ajouter à cet exposé parfaitement clair où se reconnaîtront tous les verbo-moteurs.

Mais en dehors des trois types visuel, auditif et moteur, il y a les types mixtes (endophasie duéidique de Saint-Paul) qui en réunissent deux autres, ou peutêtre même, quoique cela soit encore douteux, les comprennent tous les trois. Seulement il faut se tenir en garde, dans l’étude de ces types mixtes, contre une erreur facile à commettre et qui consiste à s’imaginer qu’on appartient à un type double parce que, si l’on est par exemple moteur, on entend ses pensées après les avoir articulées ou parce que, si l’on est visuel, on les prononce après les avoir lues. On n’en reste pas moins, dans ces cas-là, un simple moteur (à audition secondaire) et un simple visuel (à motricité secondaire).

Cette réserve faite, il existe bien de véritables types mixtes. Saint-Paul, chez les adultes, et moi-même, chez les adolescents, en avons réuni une assez jolie collection. Mais par rapport aux autres types, ils se rencontrent peu communément ; j’en ai découvert dix ou onze, sur cent et quelques de mes élèves observés sous ce rapport, et c’étaient en majorité des auditivovisiiels, tantôt simultanés, tantôt alternatifs.

Ainsi A., 11 V2 très intelligent, entend ce qu’il pense, dans ses oreilles et de sa propre voix, en même temps qu’il le lit, écrit à 25 centimètres de ses yeux.

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dans une belle et assez grosse écriture violette qui n’est pas la sienne et qui n’est celle d’aucune personne de sa connaissance. Les pensées sont écrites sur une seule ligne dont on ne voit qu’un bout, comme qui dirait une bande de papier se déroulant de façon à ce qu’on lise dans le sens de l’écriture en saisissant distinctement trois ou quatre mots à la fois.

B., 13 ans, intelligent, est un auditivo-visuel alternatif; sa pensée est tantôt vue écrite, tantôt entendue, chacun de ces deux modes s’excluant tour à tour ; ou bien, en effet, il voit à un mètre ou un peu plus, sur une seule ligne, sa pensée écrite en lettres brillantes lumineuses sur fond noir, dans une bonne écriture d’une grosse moyenne, qui passe très vite et qu’il lui semble lire avec des yeux placés un peu en arrière des autres ; ou bien il entend sa pensée, et les voix entendues sont, sans atténuation de timbre, celles de personnes qu’il a connues ou qu’il connaît.

G., 16 ans, très doué, fort mathématicien. Sa pensée lui paraît dictée par une voix, d’une couleur brun pâle, placée entre le palais et le cerveau et qui proviendrait de l’arrière-bouche par un orifice en forme de V renversé. Cette voix formule les pensées sur un ton monotone et sans beaucoup d’expression, soit par phrases complètes, soit par lambeaux de phrases, en même temps que sont vues ces mêmes phrases, ou d’autres, dans lesquelles les conjonctions, prépositions disparaissent pour la plupart. La caractéristique de cette aiiditivo-visiialisation, c’est sa forme symbolique.

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D. ,14 ans, inteiligent, ou bien entend une voix intérieure qui lui dit ses pensées et qui parfois lui « resserre le ventre », ou bien les voit passer devant ses yeux, à une distance variable, en son écriture « bien ferme et bien scandée ». Parfois aussi l’idée et le signe sont réunis dans sa visualisation ; en pensant à un escalier, il voit à sa droite un escalier montant, avec chaque lettre, dans son écriture très grossie, occupant une marche. D. est un aiiditivo-visiiel alternatif.

E. , 15 ^/o ans, maladif et sujet à des troubles du langage articulé, est pour son endophasie, qui reste intacte, un aiiditivo-visuel alternatif. Sa pensée jaillit en lettres de son écriture et phosphorescentes, provenant d’un objet ou d’un plan plus ou moins éloigné (mur, montagne, etc.), et passe comme au cinématographe. En même temps, il entend la voix de sa pensée comme si elle lui était soufflée du dehors. Dans la parole exprimée, dans la récitation, les mêmes phénomènes se reproduisent, et lorsqu’il a un « blanc » pour un mot, qui lui est en même temps soufflé et qu’il entend mal, il visualise un « noir », c’est-à-dire le mot biffé et complètement illisible.

F. , 14 ans, est un aiiditivo-visiiel alternatif. A l’inverse des précédents, dont les images visuelles étaient extériorisées, il lit intérieurement les mots de sa pensée, écrits de sa petite écriture, et suivant des lignes d’environ 6 centimètres, légèrement obliques de gauche à droite en montant. En lisant ses pensées (sensation

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que c’est clans le pariétal droit), il perçoit les mots qui les expriment comme « grossis à mesure par une loupe. » Aussitôt la pensée écrite, le développement en est soufflé par une voix faible semblable à celle qu’aurait un petit nain. Ce qui est écrit va d’avant en arrière, la fin étant plus élevée que le commencement, et le développement est entendu plus en avant, un peu plus près du front. Ce sont alors, selon la propre expression de F., « des voix intérieures qui interviennent, et moi je répète ; c’est quelqu’un qui cause en moi et je répète aussitôt, malgré tout le tintamarre qu’il peut y avoir autour de moi. » Il répète donc, après avoir entendu le développement de ce qu’il avait vu. Les trois types visuel, auditif et moteur se trouveraient donc réunis en lui (endophasie triéidique de Saint-Paul), mais je crois que le fait de répéter ce qu’il a entendu n’intervient qu’occasionnellement chez F., quand il y a du « tintamarre », comme il le dit, et que par conséquent il est un auditivo-visuel alternatif à motricité secondaire.

G., 13 ans, intelligent, réunit aussi les trois t3^pes avec prédominance habituelle de deux d’entre eux, mais autrement que F. Je le considère comme un visuélo-moteur à audition secondaire, ce qui me paraît ressortir clairement des quelques extraits que voici de son auto-observation : « J’ai trois manières de penser. Dans ma première, je vois passer ma pensée en même temps que je la pense dans une espèce de ruban rouge d’une largeur de 3 centimètres environ et d’une

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longueur de 10 à 12, à une distance de 8 centimètres de mes yeux. Sur ce ruban les mots sont placés à des intervalles de 1 centimètre. Si la pensée est trop longue pour une seule ligne, la suite vient au-dessous sur une autre ligne. Cette pensée est écrite de mon écriture naturelle; ou bien l’écriture est plus grosse, quand je pense par exemple : Cet homme ment, et le ruban s’allonge jusqu’à 25 à 30 centimètres sur 5 à 6 de largeur. — Ma deuxième manière consiste à articuler ma pensée, et cela arrive toutes les fois qu’il s’agit de désirs ou que je suis exaspéré. — Très souvent j’entends ma pensée dans les bruits du dehors, par une voix qui me semble venir de près, aiguë et faible lorsque le bruit est doux comme dans : Mon ami est malade, exprimé par un vent léger; grave et forte lorsque c’est un bruit de char qui passe, une cloche en branle qui dira : Le temps est mauvais. Egalement quand je fais mes compositions, j’entends une petite voix qui me dicte pour ainsi dire mes idées. » En apparence, G. pense alternativement par images visuelles, motrices et auditives. Ces dernières, toutefois, me semblent provenir d’une transformation ou d’un écho soit des voix de la nature (vent, son des cloches, etc.), soit d’un travail où la réflexion joue un certain rôle.

H., 12 ^2 ans, myope, intelligent, que j’ai réservé pour la fin, est celui des types mixtes qui m’embarrasse le plus, car il semble bien qu’il voit, entend et articule les mots de sa pensée. Il réaliserait donc le

type équilibré. Si, comme il le croit, les trois modes peuvent être simultanés, il y en a pourtant plus ordinairement deux seulement qui paraissent fonctionner ensemble. Quand H. pense que le printemps viendra

bientôt, en même temps qu’il voit défiler, à un demimètre de distance, sur un ruban rouge large de 12 centimètres, les mots de sa pensée, en sa propre écriture, grossie, il entend une voix claire (( comme quand on crie et comme si on lui parlait très vite depuis en bas dans la rue, en regardant la fenêtre ». Pense-t-il à la chute des feuilles (ou qu’il mériterait d’être marqué), la visualisation a lieu de la même façon, mais la voix entendue est plus grave et plus lente, elle scande les syllabes (les-feuil-ies-tom-bent) ; c’est une voix plus forte que la voix naturelle, « comme si on avait pris un porte-voix », et elle vient de plus loin. D’autres fois H. articule et voit les paroles de sa pensée. Le travail de la composition qui fait appel à la réflexion renforce chez lui l’articulation, la visualisation et l’audition de la pensée, à condition que cette pensée acquière une précision suffisante. « Car, ajoute-t-il, quand je veux écrire une phrase qui n’a pas beaucoup de sens, cela commence fort et finit faible, mais quand la phrase veut dire quelque chose, cela commence fort et finit fort. Quand j’ai à écrire ou qu’on me lit, les phrases de ma pensée ou de ce qui est entendu sont vues très distinctement lorsque j’ai mes lunettes, mais quand je ne les ai pas, je vois tout trouble. » H. a cependant remarqué que dans l’obscurité ou la

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nuit, en même temps qu’il les articule, il visualise très nettement ses pensées, quoiqu’il se soit débarrassé de ses lunettes. Ce sont, comme toujours, quatre ou cinq mots à la fois, mais lus sur un ruban d’un rouge-jaune éclatant (autre que le rouge visualisé de jour). Ce ruban est opaque, il cache les portions d’objets ou de personnes qu’il recouvre. Pour les paroles entendues, elles défilent de la même façon que les pensées sur le même ruban et par quatre ou cinq mots à la fois. H. est à peu près sûr que les mots visualisés sont préalablement (plutôt que simultanément) articulés « dans sa respiration. » En ce cas il serait un visuélo-moteur à audition secondaire. Mais, comme il est aussi auditivo-visuel, surtout lorsqu’il s’agit de pensées graves, je me demande si, ici encore, l’articulation n’aurait pas précédé d’un instant, inappréciable parce que trop fugitif, l’audition et la visualisation de la pensée. Et alors H. appartiendrait bien en fin de compte au type équilibré : il articulerait, entendrait et enfin visualiserait.

Des observations qui précèdent il semble résulter que chez l’enfant, et surtout au seuil de l’adolescence, les modalités du langage intérieur sont nombreuses et variées, plus complexes probablement qu’à l’âge adulte où s’est établie graduellement la prédominance d’un centre sur un autre. Si beaucoup articulent mentalement leur pensée, sans y ajouter d’emprunts faits à la vue ou à l’ouïe, sauf sous la forme représentative de souvenirs ou de tableaux, nous avons vu qu’il

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en est d’autres, et en grand nombre, qui lisent écrits dans l’espace les mots de leurs pensées, d’autres qui entendent ces mots, d’autres qui les lisent et les entendent, et que chacun, pour ainsi dire, a sa manière à lui de voir ou d’entendre sa pensée ; celui-ci la lisant dans son écriture, celui-là dans une écriture étrangère ou imprimée ou abrégée, à des distances rapprochées ou lointaines, quelques-uns l’entendant exprimée par leur propre voix et d’autres encore par une voix étrangère connue ou inconnue.

D’après mes statistiques, qui sont malheureusement encore trop incomplètes pour avoir toute la stabilité désirable, on compterait sur 100 adolescents de 12 à 15 ans :

45 moteurs

16 symbolo-visuels 16 verbo-visuels

14 auditifs

14 auditivo-visuels 3 visuélo-moteurs 1 auditivo-moteur 1 équilibré

Quelques expériences comparatives sur la mémoire auditive de ces différents types et sur leur mémoire visuelle des textes ou des nombres m’ont confirmé dans mon opinion que ces mémoires sont en somme.

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pour la rapidité aussi bien que pour la fidélité des souvenirs, bien inférieures chez les moteurs à ce qu’elles sont chez les visuels, les auditifs et surtout les mixtes. Mais, pris individuellement, un moteur peut fort bien jouir d’une meilleure mémoire que tel auditif ou tel visuel, ou, si elle est plus faible, y remédier par des points de repère qui finiront par lui donner une ténacité que n’aura pas toujours la mémoire d’un type plus privilégié à d’autres égards.

Entre les centres de la mémoire proprement dite et ceux du langage intérieur il existe de nombreuses relations et l’on comprend que celui qui entend sa pensée ait naturellement une forte mémoire auditive, celui qui la voit une forte mémoire visuelle, et celui qui l’articule une forte mémoire motrice. C’est bien ainsi qu’en général les choses se passent, mais des exceptions se présentent qui prouvent l’indépendance relative des centres de mémoire et des centres endophasiques.

Néanmoins, et en dépit de cette indépendance, il est permis de conjecturer qu’à un procédé endophasiqiie inexistant (ou existant à peine) correspond une mémoire de même ordre plus rebelle que celle d’un ordre différent, ou vice-versa. Rappelons à ce propos l’un de nos adolescents désigné plus haut par la lettre E. ; nous disions qu’il avait des troubles du langage articulé, il ne les aurait probablement pas éprouvés si, au lieu d’être auditivo-visuel, il avait été moteur, mais en revanche il aurait pu en éprouver d’autres. Quoi qu’il en soit, tandis que l’idéation, chez ce gar-

çon malingre de 15 ans, demeurait intacte, il n’arrivait pas à prononcer un ou plusieurs mots que pourtant il voyait et entendait. Il essayait, mais sans plus de succès, d’écrire ce qu’il pensait (procédé graphomoteur), et, en désespoir de cause, recourait à un système, qui lui réussissait quelquefois, consistant à remplacer ce qu’il ne pouvait dire par de petits personnages, dont les gestes suppléaient tant bien que mal au verbalisme qui avait disparu de sa mémoire.

On trouvera (fig. 22) des types de ces personnages auxquels il recourait pour se faire comprendre de ses parents et amis, qui ne se gênaient pas de lui dire : « Mais que tu es bête de ne plus te souvenir de ça 1 »

Si l’on voulait répartir tous les types endophasiques d’adolescents en deux seuls genres très tranchés, et de force numérique sensiblement égale, on obtiendrait le groupe des verho-moteurs avec leurs quelques variétés et le groupe des sensoriels où rentreraient les visuels, les auditifs et les mixtes. C’est dans le groupe des sensoriels que se recrutent en une forte majorité les sujets à synopsies abondantes (les trois garçons étu-

Fig. 22.

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diés dans le chapitre précédent étaient l’un, Jules Pradel, un auditivo-visuel, et les deux autres des symbolo-visuels). C’est aussi dans ce groupe qu’on rencontre surtout, pour ceux qui y étaient prédisposés par ailleurs, les cas de division de conscience et d’hallucinations, ce qui s’explique assez facilement, puisque voir ou entendre ses pensées, autrement dit les subir, met plus vite sur le chemin des fausses sensations que de les articuler, c’est-à-dire de les fabriquer. D’autre part ce groupe des sensoriels, pris dans son ensemble, possède une supériorité évidente, comme nous l’avons dit, pour les facultés de mémoire; il a plus d’imagination poétique ou mathématique. L’autre groupe, celui des moteurs, renferme des intelligences très diverses, depuis les plus frustes et les plus paresseuses jusqu’à celles qui brillent par leurs qualités d’ordre et de bon sens ou qui sont portées vers les raisonnements abstraits.

La transition entre les deux groupes, s’il en existe une, serait indiquée par le type mixte de l’auditivomoteur, qui entend avant d’articuler ou en même temps qu’il articule, un type que Saint-Paul a rencontré souvent chez les adultes. Mais pourquoi le rencontre-t-on moins chez les adolescents ? C’est que dans un certain nombre de cas l’endophasie est susceptible de se modifier, soit en s’amplifiant soit en se simplifiant. Nous avons constaté plus haut le passage du symbolo-visuélisme au verbo-visuélisme chez des enfants qui entrent en possession du vocabulaire ; il

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peut arriver aussi que l’auditivo-visuel devienne un pur auditif, dans des circonstances exceptionnelles favorisées par la crise psycho-physique de la puberté, et peut-être l’auditif un auditivo-moteur dans d’autres circonstances que nous ignorons. Mais ici encore il faut se prémunir contre la tentation de considérer comme auditivo-moteur un moteur pur, qui dirait que forcément il entend sa pensée puisqu’il l’articule et qu’on ne peut faire autrement que d’entendre ce qu’on prononce, même mentalement. Cette illusion-là repose sur une réflexion post rem et n’a rien de commun avec le langage intérieur.

Le langage intérieur présente chez les moteurs une homogénéité plus grande que chez les visuels et les auditifs. Toutefois leur pensée, à en croire quelquesuns d’entre eux, est articulée avec plus ou moins d’énergie suivant qu’elle répond à des sentiments de haine, de douceur ou de colère. Il peut donc y avoir renforcement de l’endophasie motrice aussi bien que des autres ; on parlera plus fort (mentalement), de même qu’on entendra pour les pensées graves des voix venant de plus loin, si l’on est auditif, ou que, si l’on est visuel, on les verra en lettres plus grosses, ou en mots rouges pour des termes inconnus.

Il peut y avoir quelque intérêt pédagogique à discerner les types sensoriels des tjq^es moteurs, soit qu’on veuille les exercer dans les branches où ils se montreraient inférieurs, soit qu’on veuille les développer du côté où ils réussissent le mieux. Pour

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l’élocution par exemple il semble qu’à égalité de dons on aurait de meilleurs récitateiirs chez les sensoriels, dont la mémoire est plus heureuse, plus réceptive, et de meilleurs improvisateurs chez les moteurs, qui ont déjà en quelque sorte leurs pensées au bout de la langue. Dans un autre ordre d’idées, la même réprimande produira-t-elle des effets semblables sur un auditif qui se ronge à écouter les voix du reproche et du remords ou sur un moteur dont les réactions sont plus extérieures? Ce sont là des indications sommaires pour toute une série de questions où des expériences restent à faire.

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