CHAPITRE V
LES PARAMNÉSIES
Notre intelligence, si variable d’un individu à l’autre pour sa force et pour ses procédés d’action et de réaction, est en outre exposée à diverses aberrations, dont l’une a reçu le nom de paramnésie. La victime de cette illusion croit revoir et revivre, pendant un court instant, une tranche de sa vie; elle s’imagine éprouver à nouveau un état d’âme tout semblable à un état antérieur déjà ancien. Ce phénomène n’est pas rare chez les adultes, mais il me paraît plus fréquent encore chez les adolescents, chez ceux-là surtout qui ressortissent au tempérament nerveux ou émotionnel. Près de 30 des garçons de 13 à 15 ans y seraient sujets, d’après mes calculs.
Hâtons-nous d’ajouter qu’il faut se garder de confondre la paramnésie avec les pressentiments véridiques qui se réalisent en gros, quand on retrouve, par exemple, une scène de la nature ou une figure telle qu’on se l’était représentée. Non, la paramnésie est
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autrement saisissante et précise jusque dans ses moindres détails. Du reste, le sens de la vue n’y est en général pas seul intéressé, et c’est pourquoi l’on préfère aujourd’hui l’expression de déjà senti ou de déjà vécu à celle de déjà vu, dont on avait fait le synonyme de paramnésie. Ainsi l’un regoùtera un mets qu’il ne connaissait pas ; un autre réentendra dans les mêmes termes des paroles qu’il n’avait pas entendues ; un troisième relira un fragment qu’il n’avait pas lu. Mais il faut convenir que la sensation du déjà vu, jointe à une impression de surprise et de légère émotion, constitue presque toujours la dominante de la paramnésie ; c’est elle qui laisse les traces les plus durables dans la mémoire, tandis que les particularités, les circonstances, les petits faits qui se sont déroulés fort nombreux dans le très court espace d’une seconde parfois ou d’une fraction de seconde sont rapidement oubliés
D’autre part le phénomène n’est pas un et j’entrevois des sous-divisions à y introduire, suivant les modalités spéciales sous lesquelles il se présente régulièrement chez tel ou tel sujet. C’est ainsi qu’à côté du déjà vu et du déjà entendu qui sont les plus habituels, j’ai rencontré quelques cas de déjà articulé et d’autres cas isolés auxquels j’ai donné les noms de paramnésie à dates fixes, de paramnésie renversée et de paramnésie négative. Avant d’entrer dans ces curieuses
* Cf. Bernard Leroy, l’Illusion de fausse reconnaissance, Paris Alcan.
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particularités, je donnerai trois exemples des espèces les plus fréquentes de paramnésies ;
A. , 14 V2 « Je lisais, dit-il, un récit de voyage quand, arrivé à une longue phrase, je fus sûr que je la relisais pour la seconde fois. L’avais-je rêvée ou l’avait-on imprimée plus haut par erreur? J’eus beau feuilleter plusieurs pages en arrière, je ne retrouvai pas ma phrase. Un jour je rêvai que ma main était couverte d’excréments. Le lendemain matin, en jouant aux gendarmes et aux voleurs, je descendais en courant l’escalier qui se trouve derrière le collège, quand je faillis tomber; je m’accrochai à la barrière et me salis la main de la façon que f avais éprouvée dans le rêve, qui me revint à la mémoire au moment même où il se réalisait. »
B. , 15 ans. « En passant par la place des Philosophes, je vis une dame qui montait en voiture comme je l’avais rêvé, avec tous les détails de sa tenue, de sa toilette, etc. Une autre fois, c’était un accident de bicyclette, arrivé le matin et que j’avais rêvé la nuit. Dernièrement un cheval pris d’un coup de sang et enfonçant une barrière, je l’avais vu en rêve exactement de la même manière. »
G., 13 ^2 « En arrivant à L., où j’allais passer
mes vacances et que je ne connaissais pas, une sorte de trouble s’empara de moi et je me dis : « C’est drôle, j’ai déjà vu cet endroit! » C’était le même village, la même conformation. Une nuit, j’avais rêvé que maman me disait d’aller faire une commission chez ma tante.
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et le lendemain je fus bien étonné quand maman me chargea de cette commission, en prononçant les paroles et les mots mêmes que j’avais entendus en rêve. » Ces spécimens très ordinaires prouvent que la paramnésie consiste bien à revivre une tranche de son passé, fût-elle des plus insignifiantes, et à la revivre intégralement et sans modification, du moins au dire du sujet qui, très surpris de réitérer des impressions qu’il sait n’avoir pas pu ressentir en réalité, les attribue tout naturellement à un rêve. Le rêve est en effet le seul moyen commode de donner satisfaction à son besoin de causalité. Et après tout, ce n’est pas trop inexact, à la condition d’assimiler l’état de rêve à celui de rêverie ou de distraction, dans lequel les centres psychiques supérieurs sont plus ou moins dissociés des centres psychiques inférieurs qui ont fonctionné presque seuls pendant une très courte durée. Seulement le rêve est censé avoir eu lieu dans un passé vague et assez lointain, car le paramnétique s’exprimera à peu près de la façon suivante : « J’ai vu (ou lu) tout cela en rêve il y a deux ou trois nuits» ou «Il y a peutêtre huit jours » ou « Il y a longtemps que je l’avais rêvé. » Mais exactement où et quand ? il n’en sait rien, sauf cependant dans des cas qui doivent être très rares, et dont j’ai découvert un seul, que je signalerai tout à l’heure. Une sorte d’acheminement vers ce cas unique me semble être fourni par un jeune garçon qui a eu plusieurs paramnésies ordinaires, mais aussi une autre qui l’étonna plus que de coutume :
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H. B., 14 ans, passait à bicyclette sur la place de Chantepoulet, en rentrant du collège. Devant lui, en l’air et, sans qu’il y eût aucun fond, il lut une longue phrase imprimée. Et quel ne fut pas son « ébahissement », lorsque en montant la rue de la Servette, toujours à bicyclette, il relal la même longue phrase, mais cette fois sur une affiche. Comme je lui disais qu’il avait dû lire une première affiche à Chantepoulet et la même à la Servette (trois ou quatre cents mètres plus loin), H. B. est très sûr de n’avoir regardé aucune affiche avant celle de la Servette. Il estime à environ trois minutes le temps qui a séparé sa vision au milieu de la place, de sa lecture. Il sait donc avoir lu sa longue phrase (où ?) sur la place de Chantepoulet, (quand ?) trois minutes avant de la relire.
Pas plus que H. B. je ne crois à une amnésie d’une première affiche qu’il aurait lue sans y prendre garde et dont il aurait retrouvé plus haut la pareille. Mais il a rapporté, contrairement à ce qui lui arrive pour ses autres paramnésies, le protot^qoe de ce qu’il relisait, non à un rêve, mais à une vision localisée dans l’espace et dans le temps. En cela du reste il s’illusionnait, car il n’avait en réalité rien lu à Chantepoulet, et ce qu’il relisait à la Servette, il l’avait lu à la même place, non pas trois minutes, mais à peine autant de secondes auparavant. Cette interprétation s’éclaircira par ce qui va suivre.
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