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CHAPITRE Vni

LES PERSONNALITÉS MULTIPLES

Il est très rare de rencontrer un élève à personnalités multiples; en un quart de siècle cela m’est arrivé une seule fois. C’était un jeune garçon de 15 ans, qui, par alternance, était sa personnalité habituelle simple et sans façon ou une autre personnalité aux allures mégalomaniaques. J’ai désigné la première de ces personnalités sous le pseudonyme de Fritz

Fritz n’était pas sous le poids d’une hérédité chargée : la plupart de ses ascendants ont atteint un âge avancé ; mais lui-même, malgré de belles apparences de santé, avait de mauvaises habitudes datant de sa première enfance, il présentait de légers symptômes d’hystérie et avait été opéré pour des végétations naso-pharyngiennes trois mois avant les troubles de sa personnalité.

‘Dans une étude que j’ai publiée en 1905 (Fritz- Algar) dans les Archives de Psychologie (tome V).

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Ces troubles, qu’il me raconta spontanément à la suite de reproches que je lui avais adressés pour son impardonnable distraction, consistaient en d’affreux cauchemars, en de continuelles hallucinations de sa propre personne où l’autoscopie était alliée à des idées de grandeur, et en soliloques ou discours parlés qu’il appelait improprement « ses pensées » et dont il ne retenait que les derniers mots, au moment où il revenait à lui et se retrouvait debout au milieu d’une chambre, souvent avec une règle ou un couteau à la main.

« Je me lève, dit-il, sans le vouloir, pour aller faire la leçon à des gens que je ne connais pas d’ailleurs, mais que pourtant je reconnais, sans que je puisse me l’expliquer, pour in avoir offensé ou fait du mal. Alors, en même temps que je cause à haute voix, je vois moi qui s’adresse à un personnage et qui le cloue [sic]. Ce sera, je suppose à la grande salle du Casino ; elle est absolument bondée; je me vois et me sens arriver, et, de la scène où sont entassés des auditeurs, on me crie : « Ah ! te voilà, Fritz, on n attendait que toi ! » Tout le monde se retourne vers mon moi qui s’avance et qui s’entretient avec celui-ci ou celle-là, jusqu’à ce qu’enfin il parvienne à la scène. Là, je me vois déclamer un poème en vers rimes que mon moi compose à mesure et dont je n’ai jamais pu me rappeler une seule ligne, quoique ce soit très beau. On me couvre d’ applaudissements, mon moi se retire et je rentre dans la réalité. »

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« Plus fréquemment encore, c’est quelqu’un que je vais tancer. Alors je me vois tenir mon sérieux et clouer [sic] celui qui est devant moi et qui jamais n oserait me répondre ou me répliquer. Alentour il y a du monde qui prend plaisir à écouter comme je me défends bien ; ces gens sont assis sur des bancs ou sur des chaises, dans des locaux très vastes. La chaleur est suffocante; tous sont, comme moi, en ébullition. »

(( D’autres fois, j’aperçois moi qui bat la mesure — et, en revenant à la réalité, je constate que je me suis transporté à l’autre bout de ma chambre, avec ma règle dans la main. C’était à l’ouïe d’une musique que j’entendais, pendant que je me voyais diriger mes musiciens soufflant dans leurs instruments. De toute part on suivait avec avidité mon habile direction. »

Ces échantillons nous autorisent à considérer les soliloques de Fritz comme des renforcements de ses autoscopies et comme une aggravation de sa dissociation, qui a coïncidé avec la crise de la puberté. Il se souvient d’avoir eu ses premiers soliloques à 14 ans et 5 mois, alors qu’il était en pleines vacances et qu’il se promenait solitaire dans une prairie voisine d’un village. A ce moment, l’épuisement nerveux, auquel j’ai fait allusion plus haut, était à son comble. Et désormais la multiplication des soliloques devient inquiétante.

Fritz est le premier à s’étonner de la singularité de sa seconde personnalité qui, sous sa propre peau et avec ses propres traits, revêt un caractère de vani-

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teiix, de potentat et de tyranneau qui jure avec les sentiments intellectuels et moraux de son autre personnalité. La différence de cénesthèse et l’autoscopie dans la personnalité II se répercutent à l’état de souvenirs sur la personnalité I. Celle-ci, heureusement, est plus raisonnable que l’autre qui, avec sa cristallisation mégalomaniaque, n’est au fond qu’une sous-personnalité. Mais, quoique sous-personnalité d’une infériorité psychique notoire, elle possède la capacité de se substituer à la personnalité I. En plein travail scolaire, j’ai constaté journellement — et ses camarades s’j’^ sont peu à peu habitués — que Fritz n’était plus à son affaire, mais qu’il suivait des yeux une scène hallucinatoire, tantôt fronçant les sourcils, tantôt remuant les lèvres. Pendant ce temps, il n’écrit pas, cela dure quelques minutes ; puis revenu à lui brusquement, il se frotte le visage, prend le cahier du voisin, copie ce qui lui manque, et quand on lui en fait la remarque à la fin de la leçon, il se souvient rarement d’avoir eu une « pensée », et même il ignore avoir usé du cahier d’autrui. Ou bien machinalement il a écrit, sans se tromper de ligne, un passage dicté que par conséquent il entend, mais dont il n’a pas eu la moindre conscience. Car dans ces moments-là, tout entier à son hallucination, il a écrit (s’imagine-t-il) sans avoir exécuté un mouvement des doigts et de sa plume, sans avoir vu son papier et sans avoir rien entendu. Après quoi il trouve écrites, et il ne comprend pas comment cela s’est fait, des phrases dont il

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Il avait pas la moindre idée; lorsqu’on lui passe un cahier pour le confronter avec le sien, il découvre que c’est absolument la même chose, ce dont il est étrangement affecté, malgré la répétition de phénomènes identiques.

Ce cas de Fritz me rappelle à plusieurs égards celui de John (ch. VII). Chez l’un comme chez l’autre, l’état de distraction provoqué par l’hallucination est de chaque jour et de chaque heure. L’idée de grandeur, moins exclusive que chez Fritz, n’est cependant pas étrangère aux autoscopies de John, car il compose des drames dans lesquels il sent derrière les coulisses son double qui dirige la mise en scène, ou bien il le voit comme l’acteur protagoniste du drame. Par contre, la richesse d’imagination de John, à 13 ans, est très supérieure à celle de Fritz, de deux ans plus âgé. En outre. Fritz est beaucoup plus amnésique que John, qui se souvient de toutes les longues tirades versifiées que récitait son second moi, au lieu que Fritz n’a pas jusqu’à présent conservé un seul des vers qu’il s’est vu réciter. Enfin l’origine de la dissociation semble chez John avoir été héréditaire, tandis qu’il faut la chercher pour Fritz dans ses antécédents personnels.

La ligne de démarcation entre les deux personnages de Fritz doit être placée non pas entre l’état de veille et l’état de rêve, car, lors même qu’il a la nuit des cauchemars, il n’y a rien là qui le diflcrencie des nombreuses personnes qui, en rêve, se sentent « clouées »

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et incapables d’exécuter un mouvement. Il en va tout autrement des autoscopies et des soliloques; là, la mégalomanie forme une trame serrée, en contradiction avec l’état normal et l’état de rêve. Etat normal et rêve relèvent de la personnalité I ; à la personnalité II appartiennent les autoscopies et les soliloques. Cette personnalité II présente la remarquable particularité de toujours subir un dédoublement secondaire^ sous la forme d’un prototype qui se projette en autoscopie. La personnalité I est amnésique pour la plupart des faits et gestes de la personnalité II, dont elle n’ignore pourtant pas le rôle prodigieusement présomptueux ; aussi se montre-t-elle vivement offusquée de mener une vie commune avec un autre moi si ridicule et si monstrueux.

Il y avait à craindre pour Fritz une véritable psychose. Déjà la répercussion possible de la personnalité II en une série d’actes délictueux vis-à-vis d’un monsieur, dont il avait fait récemment la connaissance et qui lui déplaisait, m’inspirait les plus vives inquiétudes. Aussi n’hésitai-je pas, après m’être entretenu de mon projet avec le professeur Flournoy, à essayer de faire surgir des profondeurs de la conscience de Fritz une troisième personnalité capable de fondre les deux premières (qui étaient antagonistes) en un tout harmonieux. Semaine après semaine, je raisonnai avec Fritz et m’appliquai à lui démontrer que sa volonté grandissait. Un simple attouchement de la zone hypnogène (épigastrique) déterminait chez lui un état

d’obnubilation pendant lequel je lui suggérai la disparition de ses cauchemars et de ses mauvaises habitudes.

Le succès dépassa mes espérances. Alors je m’attaquai aux autoscopies et aux soliloques en déclarant à Fritz qu’à l’avenir, au lieu de voir dans l’espace sa propre personne prononcer des discours, il n’aurait qu’à se placer devant une glace. Cette suggestion se réalisa aussi, non tout de suite, mais cinq jours plus tard, soit le 8 mars. Le lendemain, 9 mars, il vint m’informer, comme d’un phénomène fort étrange, qu’au moment de parler [soliloques], il était poussé, depuis la veille, à se mettre devant la glace, dans laquelle il se voyait gesticuler. C’est à partir de cette date que commença la fusion des deux premières personnalités, par substitution provisoire et alternante d’une troisième.

A vrai dire, cette troisième personnalité n’était pas absolument nouvelle, car elle assurait déjà l’intégrité de Fritz, dans des moments critiques. C’était elle qui, en classe, au moment où Fritz avait « ses idées », c’est-à-dire vivait sa seconde personnalité, prenait soin de diriger la main de la première, de la faire entendre et écrire à son insu, afin qu’il n’y eût pas de lacune dans ses devoirs. Mais, de latente qu’elle était jusqu’alors, cette personnalité va maintenant prendre corps, en se manifestant par la parole et par l’écriture.

Il convient de donner ici quelques extraits des

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notes que j’ai prises au fur et à mesure des événements :

11 mars 1905. — Fritz vient me trouver, entre en somnambulisme et s’adresse, dans un rêve parlé, à deux personnages qu’il voit sur la montagne. Je profite de cette occasion pour demander le nom de la personnalité qui a mis Fritz en somnambulisme et l’invite à répondre par le petit doigt de la main gauche, puisqu’aussi bien la voix de Fritz est occupée à un entretien avec deux alpinistes. Deux minutes s’écoulent, la main gauche se contracture et le petit doigt épelle Algar. Par épellation encore, Algar dit qu’il se trouve en Fritz, depuis que celui-ci a eu douze ans. (Il y a donc trois ans de cela, puisque Fritz en a quinze.) Enfin il dicte : Lorsque la nuit s’approche, je vois s endormir la nature.

Comme on le comprend à cette dernière phrase, cet Algar a des instincts de poète. Mais d’où sort-il et d’où lui vient ce nom? Nous le saurons plus tard. En attendant, pas plus aujourd’hui que dans les séances subséquentes, je ne raconte rien à Fritz de ce qui s’est passé « pendant qu’il était absent », pour employer l’expression dont il se sert lui-même. Son absence ce jour-là a été de 47 minutes et Fritz estimait être resté chez moi tout au plus 5 minutes. En revenant à lui, il éprouve une légère secousse de tout le corps, se met à sourire d’un air interrogateur et se demande ce qu’il faisait.

15 mars. — Après déjeuner, chez lui, entre midi et

une heure, tout à coup il s’est trouvé, avec une plume à la main, devant quelque chose d’écrit qu’il m’apporte. Il ne sait plus le contenu du billet et quand je le lui montre — ce sont six vers — il reconnaît que c’est de son écriture, mais dit que c’est « épatant », que jamais il n’a ni lu, ni appris de semblables vers et qu’il serait bien incapable (ce qui est vrai) d’en composer un seul.

Voici ces vers, écrits en somnambulisme, mais dans l’écriture normale de Fritz (fig. 28; réd. aux V5) :

Dans l’après-midi du même jour Fritz vient chez moi et entre en somnambulisme. Le petit doigt droit confirme qu’Algar est là, puis il épelle : Arménien. La main droite contracturée écrit ; Arménien à cause qu’il a connu une famitle qui a fait un voyage et qui a raconté que ce pays est superbe.

Je prie Algar, pour raison de rapidité, de me parler

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si possible par le gosier de Fritz, et il y consent. Alors Fritz se lève et parle d’une voix basse et gutturale, avec un fort accent exotique, qui m’oblige à lui faire répéter plusieurs mots qui sortent mal. On trouvera entre crochets [ ] mes propres questions :

[Fritz a-t-il vu ou lu de l’arménien?] — Des cartes illustrées. — [Quand et comment Algar a-t-il apparu?]

— Fritz avait douze ans. C’était un jour qu’il était très fatigué d’avoir étudié sa géographie. On lui avait infligé pour punition de travailler au jardin. Fritz, s’y étant refusé, avait reçu une gifle. — [Algar restera-t-il longtemps avec Fritz?]. — Cela est nécessaire encore deux mois ou peut-être moins, jusqu’à guérison, mais il faut que M. Lemaitre y aide, en faisant venir Fritz plus souvent que tous les mercredis. — [Quel rapport y a-t-il entre la famille d’ Algar et Fritz?] — Cette famille a beaucoup consolé Fritz, lorsqu’il était grondé, surtout la demoiselle. Algar était le prénom du fils, âgé d’une vingtaine d’années. — [Fritz sera donc guéri dans deux mois?] — Oui, et même avant, mais il y aura recrudescence légère ces jours prochains, puis accalmie.— [Comme je dois m’absenter pendant les vacances de Pâques, il serait désirable que Fritz fût guéri avant le 20 avril ?] — Oui, si possible. — [Qui a composé le vers latin que Fritz m’a dit pendant une leçon?]

— Je sais le latin et Fritz peut l’écrire quand je suis là. Du reste il vaut mieux qu’il ne se fatigue pas à étudier cette langue, trop difficile pour lui. — [Algar écrira-t-il en caractères arméniens?] — Oui, mais pas

beaucoup, parce que cela fatiguerait Fritz qui les ignore. — [Algar a-t-il quelque chose à ajouter?] — Oui, il faudra dire à Fritz de revenir après-demain, j’ai diverses choses à expliquer. Aujourd’hui même, une fois rentré chez lui. Fritz écrira sans le savoir une poésie qu’il apportera demain, et peut-être aussi une phrase latine A 6 heures, Fritz s’éveille brusque-

ment. Il était resté 1 heure et 5 minutes en somnambulisme.

Le lendemain matin il m’apporte la poésie annoncée, écrite, il ne sait comment, la veille avant souper, et, sur un autre chiffon de papier, un vers latin, dont il ignore le sens et qu’il a dû écrire après souper. Voici la poésie et le vers latin :

La solitude est une amie.

Au cœur las et désenchanté Versant l’ineffable accalmie De silence et d’obscurité.

Sur les pas des pensifs poètes,

C’est elle qui, dans le gazon.

Sème les frêles pâquerettes Et les boutons d’or à foison.

Agnoscit, balboqiie patrem puer ore salntat.

J’ai retracé en détail cette journée du 75 mars, parce qu’elle marque un brusque tournant dans la vie psychique et physique de Fritz; il n’aiira plus désormais ni de soliloques ni d’aiitoscopies, et d’autre part, il

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renoncera dès ce jour, sans autre remède que mes suggestions, aux habitudes invétérées dont j’ai parlé plus haut.

Quant à Algar, ce n’est pas un Arménien, comme je l’avais faussement interprété d’après la dictée du petit doigt droit; c’est seulement le prénom d’un jeune monsieur qui avait fait avec sa famille un voyage en Arménie et qui, à son retour, fut amené, par suite de diverses circonstances, à entrer en relations d’amitié pendant quelques semaines avec Fritz, alors âgé de douze ans. Ce renseignement m’a été fourni par Fritz lui-même, au cours d’un entretien, mais sans qu’il se doutât que l’une de ses personnalités eût jamais adopté le nom d’Algar. C’était, on s’en souvient, pendant un état de crise, à une époque où il était fatigué et se figurait être traité avec trop de rigueur, que Fritz venait se consoler de ses malheurs auprès de la famille d’Algar, en écoutant avec complaisance des récits relatifs à l’Arménie et en admirant, sur des cartes postales, des vues de ce pays, qui plurent à son imagination par un effet de contraste bien compréhensible.

Le surlendemain 17 mars, Fritz arrive chez moi très satisfait: il est transformé, il ne lui est plus venu d’ « idées », il a pu lire et travailler. De 4 h. ^/4 à 6 heures il reste en somnambulisme et c’est par conséquent en présence d’Algar que je me trouve. De sa voix gutturale Algar m’informe que les poésies dites ou écrites par Fritz, ainsi que les deux vers latins,

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dont il a prononcé l’un et écrit l’autre, sont ignorés de Fritz, mais non de lui Algar, qui les fabrique ou les rappelle (sur ce point spécial il ne saurait se prononcer) ; que lui Algar n’habite, il est vrai, que depuis trois ans en Fritz, mais qu’il peut repêcher sans le vouloir des poésies occasionnellement entendues par Fritz bien des années auparavant; que pour ce qui concerne l’arménien. Fritz a dû en voir un certain nombre de caractères sur des cartes postales. Algar me dit aussi que pour parler à haute voix, comme je le lui ai demandé, il est forcé de se mettre dans le côté droit de Fritz. Enfin au désir que je lui exprime d’avoir de son écriture, Algar me répond qu’il pourra y arriver en faisant lever et recoucher Fritz qui écrira dans la nuit, en pleine obscurité, et qui trouvera le lendemain ces « grignotons » auxquels il ne comprendra rien ; ce sera signé Badjig. Encore dans cette séance et aussi dans les suivantes Algar ou bien mime des vers qu’il ne prononce pas, ou bien en récite qui sont fort beaux.

Je m’entretins de nouveau avec Algar le 21 mars pendant 1 heure 20 minutes et le 25 pendant 1 heure 10 minutes. Il me confirma, au cours de ces deux longues séances les origines du dédoublement de Fritz, à sa pension, où on prenait plaisir à le rabaisser, en lui donnant des sobriquets et en se moquant de lui, lorsqu’il mettait une cravate ou des souliers neufs. Mais à présent ces deux personnalités antagonistes ne reviendront plus, si on ne le contrarie pas. Et quant à lui.

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Algar, il disparaîtra à son tour, le moment venu, et Fritz sera rétabli.

Il me reste à retracer les dernières manifestations de la personnalité d’Algar jusqu’au complet rétablissement de Fritz. Et je ne pense pas qu’il convienne d’en abréger le récit qui a son charme et sa valeur à divers égards et en particulier pour la connaissance de la mentalité somnambulique.

Vendredi 1 avril. — L’état somnambulique dure de 4 h. 45 à 5 h. 55 minutes. Tout de suite Algar se met devant la fenêtre et s’écrie en regardant le jardin : « Il faut que j’aille me promener dans ces beaux chemins bordés de frais gazons I » Je lui propose de sortir avec moi et il accepte avec empressement. Nous passons par les Promenades de Carouge, le Bachet de Pesay et revenons par le ruisseau de Drize. Quand il voit venir du monde, il manifeste des craintes qu’on ne le prenne ; il se demande s’il est permis d’entrer dans les Promenades, qu’il appelle une belle vallée, et pourquoi on les a fermées d’une barrière en fer. Une fois rassuré, il s’extasie naïvement devant les objets de la nature. Ainsi, lorsque nous passons près du canal, à l’entrée de la route de Saint-Julien : « C’est superbe, répète-t-il cinq ou six fois.... Si j’avais un pinceau et des couleurs, je le peindrais 1 » — [Tu pourras le peindre de souvenir à la maison.] — « C’est que je dessine mal. Dans le temps j’aurais fait de beaux vers là-dessus 1 » Et plus loin, à la vue d’un arbre en fleurs dans une propriété à droite de la route, Algar est au

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comble de l’admiration : « Oh 1 ce pêcher, il faut que je le loue, il est vraiment trop beau, je lui ferai une poésie 1 » — Un char passe et Algar se serre contre moi en disant : « Il ne faut pas que je me fasse écraser. » — Regardant à droite, au delà d’un pré : « Quel est ce petit village dans la prairie? » — [C’est la Praille]. — « C’est superbe! S’il faisait plus chaud, je me serais couché sur cette herbe ! » — Nous traversons le ruisseau de Drize qu’Algar considère longtemps avec bonheur, puis apercevant dans l’herbe un bébé dans son char : « Eh ! ce petit enfant ! Personne pour le garder! » — [Il ne risque rien; tu es bien craintif, Algar!] — « Oui, je suis très craintif, mais Fritz ne l’est pas assez. » — Voici la tuilerie et un tas de déchets de briques : (( Est-ce qu’on en fait des bateaux de ces aft'aires? » — [Je ne pense pas.] — (( Est-ce que ça se mange? » — [Prends-en un morceau à terre.] — « Ah! c’est dur, c’est pour faire des maisons ou des cheminées. » Puis, revenant à l’objet de notre conversation, Algar ajoute : « Oui, je suis craintif, mais je n’ai jamais peur de Fritz! » — [Est-il quelquefois en lutte avec toi?] — « Non, il ne le peut pas, mais moi je peux être en lutte avec lui. Quand je ne suis pas content de lui, je le lui dis et il m’entend. » — Sans me laisser le temps de la réplique, Algar continue : « C’est splendidissime ces fleurs ! » [Ce sont des corydalis]. — Vers le haut de la tuilerie, nouveaux étonnements, à la vue des wagonnets remplis de terre glaise et des ouvriers qui extraient cette

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terre. « Pourquoi cet homme pousse-t-il un petit char? Eh! ce char-là qui monte seul, comment cela peut-il se faire? J’aimerais le savoir. Pourquoi est-ce que ces hommes tapent cette terre? etc. » Algar écoute avec un vif intérêt mes réponses, telles que je les aurais données à un garçon de cinq ans et non de quinze. Tout en marchant, il dit encore ; « J’aimerais vivre là, seul dans une petite maison. Mais que ce pêcher que nous avons vu était beau ! Je ferai un Eloge à tous les Pêchers.... Ecoutez! vous ne direz pas à Fritz que nous nous sommes promenés, et il n’en saura rien ! » Ensuite Algar m’annonce qu’il fera écrire Fritz la nuit suivante, à minuit juste. Ce sera au verso de sa feuille de devoir qu’il sortira de sa serviette et qu’il y remettra ; seulement il me faudra la lui prendre demain sans en avoir l’air, avant que les autres élèves et Fritz luimême ne s’aperçoivent de rien. — [Entendu! Mais peux-tu écrire sans y voir?] — « J’écris très vite, en deux ou trois secondes, beaucoup plus vite et mieux en pleine obscurité que je ne pourrais le faire à la lumière. » Quand nous descendons la rampe de Grange-Colomb, nous rencontrons de jeunes messieurs à cheval ; il croit que ce sont des soldats et frôle le mur en se cachant derrière moi. Plus bas, devant des affiches auxquelles je ne prenais pas garde : « A quoi servent ces tableaux? Ils ne sont pas beaux. » — [Regarde bien ce qui est écrit.] — « Est-ce que ce sont des lettres ? Je ne les connais pas. » — [Mais oui, tu les connais.] — Il reste au moins trois minutes à se

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remémorer l’alphabet français et finit par lire le mot Juge qui était imprimé en gros caractères et qu’il prononce Gage. Quant au mot affiche lui-même, il l’ignorait jusqu’à ce que je le lui explique. Sur la place du Rondeau nous croisons un char sur lequel est un veau garrotté, la tête pendante : « Qu’est-ce que c’est? Ce doit être une bête féroce qu’on a attachée, mais on aurait dû la tuer. » — [Et Fritz, où est-il?] — « Il est loin, mais ce sont bien ses jambes qui marchent. » — [Et toi, Algar, où es-tu?] — « Dans la tête et dans la main droite. » — Cette main droite contracturée, Algar l’a tenue dans sa poche durant la promenade entière, sans avoir jamais voulu l’en sortir, comme je le lui avais proposé. — [As-tu passé déjà par ces Promenades?] — « Seulement avec vous, tout à l’heure. »

Rentré à mon cabinet. Fritz s’éveille presque aussitôt ; il est surpris de l’heure avancée et n’a pas la moindre impression d’avoir quitté le siège où il se retrouve, après plus d’une heure de marche. Il n’éprouve aucune sensation spéciale, sauf que sa main droite est très chaude.

Samedi 8 avril. — A la première heure de classe et pour me conformer à la recommandation qu’Algar m’avait faite pendant notre promenade de la veille, je recueille un certain nombre de devoirs et entre autres ■celui de Fritz, derrière lequel se trouve écrit, sans qu’il en sache rien, le graphique de la fig. 29 qui occupe, dans l’original, les du verso de la page de

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papier écolier, et qu’il ne m’est pas dijBlicile de déchiffrer, d’après les documents que j’ai en mains et que je n’ai pas tous reproduits : •

Tous les pêchers vont fleurir.

Tous les pêchers vont fleurir,

Pâles roses, pâles roses.

L’heure est douce pour mourir.

Tous les pêchers, fleurs écloses.

Te diront les mêmes choses.

Chaque avril les verts pêchers,

Pâles roses, pâles roses.

Sur le bord des flots penchés.

Chaque avril, de feuilles roses Couvriront nos lèvres closes.

A Monsieur Lemaienr Lemaitre en remeraiant sa promenade.

Dans la dédicace qui suit la poésie, on remarquera quelques répétitions ou erreurs de lettres, attribuables sans doute à la fatigue. Et quant à la poésie ellemême, j’imagine, sans pouvoir en fournir actuellement'la preuve, que la vue du pêcher près de la route de Saint-Julien a ravivé un souvenir inconscient d’une poésie que Fritz avait lue ou entendue jadis et qu’Algar a retrouvé, vaguement d’abord, puis assez nettement pour l’écrire quelques heures plus tard dans sa cryptographie.

Trois jours après, soit le mardi 11 avril. Fritz me

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remet un « gribouillon » et il me demande en même temps s’il pourrait venir l’après-midi. Sur ma^réponse

négative, nous prenons rendez-vous pour le lendemain, et, sans le savoir à ce moment-là, je me trouvais absolument d’accord avec Algar. Car le gri-

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bouillon, dont je pris connaissance une fois rentré chez moi signifiait : (( Il faudra que [Fritz] aille mercredi chez vous et après plus quune fois et il sera guéri. Au revoir ! Badjig. »

Mercredi 12 avril. — Le somnambulisme dure de 4 h. 40 à 5 h. 20. Algar me donne divers renseignements médicaux très rassurants sur l’état de Fritz. Le billet qui m’a été remis date de la nuit de lundi à mardi. Algar ajoute qu’il avait écrit plus de quatre pages sur papier écolier, en plusieurs fois, les nuits précédentes. — [Où sont-elles?] — «Sans doute la bonne les aura jetées. — [C’est dommage? M’écrirastu encore ou est-ce fini?] — Peut-être que j’écrirai cette nuit et alors je mettrai le papier dans la poche de Fritz. — [Ne pourrais-tu pas m’envoyer une lettre par la poste?] — Oui, mais pour l’adresse? — [Je vais te remettre une enveloppe toute prête.] — Pendant que je la prépare, Algar ne sait pas lire les caractères français et en apercevant le timbre que j’y colle, il dit : « Qu’est-ce que ce gribouillon? » Selon ses indications, je place l’enveloppe renfermant un papier blanc dans le carnet de Fritz, que je prends et remets dans la poche de son veston. Je pose à Algar d’autres questions : [Gomment as-tu appris ton écriture?] — Je ne l’ai pas apprise. — [Pourquoi t’appelles-tu Badjig?] — Quand j’écris, j’aime me donner ce nom. Du reste, j’apprends beaucoup de choses, car en classe, quand Fritz est fatigué, c’est moi qui apprends à sa place. Quand j’apprends, lui n’apprend pas. Il y a

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des jours où je reste cinq minutes en classe, ou plusieurs fois pendant une minute seulement.... J’entends une voix qui semble se moquer de moi et me dit qu’il faut que je m’en aille très vite. Eh bien I je préfère m’en aller tout doucement.

En effet, il revient à lui sans aucune secousse. La séance n’avait duré que 40 minutes.

Le samedi 15 avril, par le premier courrier, m’arrive l’enveloppe que j’avais remise à Algar et qui renfermait la lettre promise (fig. 30 ; réd. aux En voici la traduction :

« Cher Monsieur,

Sur votre demande je vous réponds.

Je crois qu’il sera nécessaire que [Fritz] vienne demain samedi chez vous.

La promenade d’hier lui a fait beaucoup de bien.

Au revoir.

Badjig. »

Cette lettre a donc été écrite le vendredi 74 et il y est fait allusion à une promenade scolaire que j’avais entreprise le 13, aux Pitons de Salève, avec 33 élèves, dont Fritz était l’un.

Samedi 15 avril. — Ceci est une courte séance de clôture qui dure de 3 h. à 3 h. 40 minutes. On se rappelle qu’Algar avait annoncé que ce serait la dernière. Il m’explique qu’il a écrit sa lettre en une ou deux

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minutes la veille à 1 heure du matin et qu’il l’a tout de suite introduite sous l’enveloppe que je lui avais remise. Dans ce but Algar avait fait lever Fritz quel-

^ 'J- oZ C K tr

Fig. 30.

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ques instants. Fritz a eu dans sa poche, toute la journée du vendredi, sans qu’il le sache, cette enveloppe renfermant la lettre, puis, le soir, profitant d’une commission que Fritz avait à faire chez un cordonnier, Algar s’est emparé de sa personne et a jeté la lettre à la boîte. — Algar me répète à deux reprises qu’il a soifl Je lui apporte de l’eau qu’il boit lentement et à petites gorgées, après avoir sérieusement examiné le verre comme un objet de curiosité. Puis, reprenant la parole : « Je crois, ajoute-t-il, que je m’en vais mourir». — [C’est bien.] — « Si je reviens jamais, ce ne sera que beaucoup plus tard, car à présent Fritz sera bien. » — [Que feras-tu, lorsque tu l’auras quitté? Iras-tu chez quelqu’un d’autre?] — «Non.» — [Qu’estu? Qu’est-ce que ta personne?] — «Je suis.... je suis de l’air ! Rien ! Un petit volume 1 » — [Dans Fritz, qu’estce qu’il y a de meilleur et de plus mauvais ?] — « Ce que je trouve de meilleur c’est que maintenant il ne se laisse plus dérouter et qu’il a perdu ses vilaines habitudes ; ce que je trouve de plus mauvais, c’est son caractère. » — [Et quoi dans son caractère?] — « Il est trop vif, trop emporté. » — [Et d’où vient cela? Est-ce à cause du départ de son ancienne personnalité II ?] — « Oui, c’est cela, mais heureusement qu’elle est partie. » — [Pourquoi?] — «Elle était mauvaise et lui aurait certainement donné des idées de fuite et de gloire, si cela avait continué. »

Jusqu’à la fin de la séance, comme aussi dans les séances précédentes, et tant qu’Algar habite en Fritz,

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toute la gartie gauche de la tête de celui-ci reste insensible, sauf l’œil, qui réagit. Chaque fois c’est le même phénomène : il est sourd de l’oreille gauche, on peut lui tirer les cheveux à gauche, lui pincer fortement la joue gauche sans qu’il éprouve la moindre sensation, au lieu qu’à droite il est particulièrement sensible et se plaint dès qu’on le touche. A cause de cette anesthésie à gauche. Fritz a toujours tourné brusquement la tête, à la première apparition d’Algar, de façon à présenter de trois quarts la portion droite de son visage.

Voilà donc Algar disparu. Sa façon de prendre congé n’a pas été très solennelle ; il s’est contenté d’une sorte de communiqué conçu dans ces termes ; « Je crois que je m’en vais mourir, car à présent Fritz sera bien. » — Le « je crois » laissant place à quelque doute, j’estimai utile de vérifier au bout d’un certain temps si tout était bien en règle. J’engageai donc Fritz à venir me trouver le 9 mai et encore le 18 juin 1905. Fort heureusement il ne s’endormit pas. Alors je lui expliquai en gros ce qui s’était passé ; je lui fis faire connaissance avec Algar, son autre moi, avec la prose et les vers de ce dernier, sa cryptographie, etc.

Fritz n’en revenait pas, n’y comprenait rien, ne voulait pas y croire. « Il faut bien que ce soit vous qui me l’affirmiez, me disait-il ; même si une personne de confiance m’avait raconté ces choses-là, j’aurais pensé qu’elle se moquait de moi. » Ce qu’il y a peut-être de plus fort encore, c’est que Fritz ne se souvenait plus de ses autoscopies et soliloques, de ses déplacements

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avec une règle et un couteau à la main, pour lesquels il était venu lui-même me faire ses confidences et m’exposer ses inquiétudes, et qui avaient immédiatement précédé l’apparition d’Algar,

Ce dernier trait, je veux dire l’amnésie pour des faits capitaux et récents, qui remontaient à trois et quatre mois en arrière, prouve que Fritz était en proie à des hémisomnambulismes dont il ne se rendait pas compte et qui très probablement dataient, comme cela ressort de notre étude, de l’âge de douze ans environ, avec augmentation graduelle d’intensité jusqu’à quinze ans. Ce somnambulisme se répercutait sur la vie de Fritz et entretenait en lui un état croissant de distraction, qui le frappait dans ses activités journalières d’écolier et lui rendait le travail de plus en plus impossible. Sa personnalité II avait attiré à elle la fierté outrée et l’autoritarisme niais dont est susceptible la nature humaine quand elle se détraque ; sa personnalité I était au contraire humble, modeste et presque refoulée jusqu’à la passivité.

Lorsque dans la suite je vis surgir la personnalité plus profonde d’Algar et que je me fus aperçu que cette personnalité était bien telle que je la voulais, c’est-à-dire une protectrice et non plus une antagoniste de Fritz n° 1, je lui lâchai la bride et me contentai de l’approuver dans ce qu’elle me proposait de sage et de sensé pour la guérison de son autre moi. Car c’est bien Algar qui a dirigé, en apparence, la cure de Fritz. Il m’a seulement demandé mon appui

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pour son œuvre, et je n’ai eu garde de le lui refuser, puisque mon rôle, relativement facile, consistait à lui communiquer une force qu’à lui seul il ne possédait pas. Du reste Algar s’est toujours conformé, avec une délicatesse exquise, à mes convenances ; par exemple à cause de mon départ pour Rome vers le 20 avril, il a hâté la guérison définitive de Fritz, en y mettant il est vrai pour condition qu’il fallait avoir deux séances environ au lieu d’une seule par semaine. Voilà pourquoi Algar n’a vraiment vécu par alternance avec Fritz que pendant un peu plus d’un mois, soit depuis le 11 mars, où il a épelé son nom par le petit doigt gauche de Fritz, jusqu’au 15 avril, où il a pris son congé définitif, sauf à revenir plus tard si c’est nécessaire. Pendant ce mois, Algar est apparu dans huit séances chez moi et d’autres fois au domicile de Fritz ou ailleurs, le jour ou la nuit, lorsque par exemple il écrivait sa cryptographie. Tout ce que Fritz savait de cet état, c’est, lorsqu’il regardait sa montre, qu’ « il avait été absent » fort longtemps ; il savait aussi qu’il venait me voir dans un but thérapeutique et que cela lui réussissait à merveille. Mais jusqu’au moment où je lui fournis des explications, une fois la guérison accomplie. Fritz a toujours ignoré qu’il eût été en somnambulisme, que quelqu’un ou quelque chose s’appelât en lui Algar, qu’il se fût levé la nuit et eût écrit en pleine obscurité dans une cryptographie pseudoarménienne, qu’il eût fait ou récité des poésies, qu’il se fût promené à Drize avec moi, etc.

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Au rebours de Fritz qui n’a jamais connu son autre moi, Algar se connaissait lui-même et connaissait Fritz, auquel il imprimait une bonne direction morale, en écartant de lui les influences dissolvantes de ses anciennes personnalités antagonistes. A ce point de vue Algar était une sur-personnalité, mais sous d’autres rapports il était resté fort en arrière, car il ne savait pas lire le français couramment et il raisonnait comme un enfant qui n’a pas appris grand’ chose, quand même il avait gardé dans sa mémoire une assez jolie collection de poésies

Seulement, d’où viennent-elles ces poésies? A-t-il suffi que Fritz les ait lues ou entendues dans un état de distraction? Et alors où? A quel moment de son existence ? Le problème est compliqué, mais se résoudrait de la meilleure manière, à ce qu’il me semble, en supposant qu’à douze ans, pendant qu’il était en relations d’amitié avec le monsieur dont le prénom était Algar, Fritz a pu entendre réciter ces vers par ce monsieur lui-même ou bien jeter des regards furtifs dans des volumes ou des journaux qu’il lui aurait montrés. On se rappelle qu’Algar a positivement dit que tout ce qui échappait à Fritz, c'était lui qui l’attrapait. Dans cette hypothèse la cryptomnésie coïnciderait avec les origines du dédoublement de Fritz et se serait conservée dans une couche plus profonde encore que celle où

* Cf. avec Jenny- Azaéla, dont j’ai publié le cas dans les Archives de psychologie, t. II, p. 105 et avec le Léopold d’Hélène Smith dans Flournoy, Des Indes à la planète Mars.

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s’était produit le dédoublement, à l’instar de ces graines qui enfouies dans le sol depuis plusieurs années ont pris vie lorsqu’on a ouvert une tranchée suffisante pour leur fournir de l’air et de la lumière. Que Fritz ne se souvienne de rien de pareil, qu’il ne sache nullement avoir lu chez son ami ou lui avoir entendu réciter des vers, ce n’est pas pour m’étonner, ni pour infirmer en rien mon hypothèse. Il a bien oublié d’autres faits plus récents et d’une importance capitale, qui l’avaient pourtant vivement impressionné, à l’époque où il me les avait racontés.

Quant à la cryptographie d’Algar ou de Badjig, comme il signe, j’en ai fait part à un étudiant arménien qui n’y a rien trouvé de commun avec sa langue. Toutefois il m’a dit, lorsque je lui ai demandé si le nom de Badjig existait en Arménie, qu’il ne connaissait pas ce nom, mais que la traduction du mot Turc en arménien est Dadjig. Voilà qui ressemble fort à Badjig et qui doit être aussi un souvenir inconscient. En outre, si nous ouvrons le grand Larousse au mot Arménien, nous yvoyons un alphabet en écriture imprimée dont certains traits ont avec la cryptographie d’Algar une parenté lointaine que le hasard seul expliquerait difficilement, par exemple pour des caractères affectant la forme d’un 2, d’un sigma grec, d’une clé de sol, etc. Avec ces bribes restées dans sa mémoire, parce qu’il avait eu sous les yeux des cartes illustrées, Algar aurait construit un pseudo-arménien, teinté dans une large mesure de caractères français; ce seraient donc

de vieux souvenirs plus ou moins déformés ou élaborés.

La personnalité d’Algar, provoquée dans un but nettement thérapeutique, ainsi que je l’ai exposé, a suivi, si j’ose m’exprimer ainsi, un développement naturel et normal, sans rien de forcé. Je n’y suis intervenu, sauf pour les prescriptions hygiéniques, que par suggestion indirecte et juste ce qu’il fallait pour engager cette nouvelle personnalité à me dire son nom, à m’écrire, à me raconter ce qu’elle pensait d’elle-même et des soins à donner à Fritz. Mais jamais je n’aurais consenti à lui infuser aucune notion dogmatique quelconque.

Ce qui nous intéresse plus spécialement dans cette étude, ce sont les phases de somnambulisme par lesquelles a passé un tout jeune garçon dans l’espace d’environ trois ans. Pendant une période préparatoire, relativement longue, qui va de l’âge de douze ans à l’âge de quatorze ans et cinq mois, le somnambulisme ne s’est guère révélé à Fritz que par des états de distraction de plus en plus fréquents, où il suivait les fantaisies de son imagination, jusqu’à être en proie à des hallucinations accompagnées d’autoscopies. — A partir de quatorze ans et cinq mois, la dislocation va sans cesse grandissant ; les deux états, normal et somnambulique, se séparent et s’opposent catégoriquement. Dans le premier état Fritz est un garçon doux et soumis, dans le second il devient fier et orgueilleux, parle seul, gesticule et pourfend des adversaires qui

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n’ont pas plus d’existence que les moulins à vent de Don Quichotte. — Enfin à ce somnambulisme spontané va succéder peu à peu un somnambulisme en partie provoqué ou hypnose, avec l’apparition d’une nouvelle personnalité qui prend le nom d’Algar et qui, dans son existence éphémére, rend à Fritz les services les plus signalés en fondant en une seule les deux personnalités antagonistes qui s’étaient emparées de lui et qui dérangeaient son cerveau.

Il faut croire que l’individu normal, à supposer qu’il existe, repose sur un équilibre si parfait des qualités contraires qu’il n’est plus possible de découvrir en lui la prédominance de l’une sur l’autre. Est-il fier ou modeste? énergique ou faible? actif ou passif? Il est tout cela à la fois, mais admirablement fondu. Au contraire vient-il à dévier et l’on observe que les qualités de préservation personnelle, égoïsme, vanité, autoritarisme, prennent le pas sur les autres. En Fritz où la dissociation commença brusquement à douze ans, ces qualités-là, au lieu d’occuper le devant de la scène, furent refoulées dans les coulisses d’où elles ressortirent, à intervalles rapprochés, sous la forme d’une personnalité encombrante et inquiétante. Heureusement cette seconde personnalité reposait à son tour sur une personnalité beaucoup plus profonde qui, parfois, réussissait à lui mettre un frein et à lui inspirer des poésies rassérénantes. On se rappelle que le Fritz n° 2 déclamait quelquefois dans ses soliloques des vers dont Fritz n° 1 ne conservait aucun

souvenir. Ces vers, si je ne m’abuse, devaient provenir de cette personnalité plus profonde, celle d’Algar qui n’était pas encore suffisamment développée, mais qui dès sa première apparition parla en vrai poète. Algar n’attendait que le moment propice pour rétablir l’harmonie entre les deux moi de Fritz qu’on pourrait comparer à des frères ennemis obligés de partager le même logis et qui, pour ne pas s’y rencontrer, s’y succédaient à tour de rôle par une sorte de convention tacite.

En d’autres termes c’est par une hypnose méthodiquement conduite pendant quelques semaines qu’a été étouffé en Fritz un somnambulisme assez particulier dont les allures violentes constituaient, à ce qu’il me semble, un danger menaçant pour un jeune garçon en pleine crise de croissance.

Quatre ans et demi se sont écoulés depuis que je suis intervenu activement pour essayer de remettre en ordre le cerveau de Fritz. Il a maintenant dix-neuf ans accomplis et il exerce à l’étranger une honorable carrière d’employé de commerce. J’ai eu l’occasion de le revoir il n’y a pas longtemps : plus rien ne transperce de son dédoublement de jadis, dont il n’a même pas conservé un souvenir net. Il est clair qu’en le revoyant en si parfaite santé, je me suis bien gardé d’insister sur un passé, en somme attristant, que je veux croire et espérer mort à tout jamais.

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