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CHAPITRE IX

LE PARAPSYCHISME

J’ai désigné sous ce nom un état mental temporaire, de nature tout intime (rêverie, manie, obsession, etc.), qui serait, d’une part, la conséquence d’une crise physiologique obscure et qui, d’autre part, permettrait d’établir le diagnostic d’une maladie possible en voie d’évolution (tuberculose, psychose, etc.), qu’il s’agirait de surveiller et d’enrayer avant qu’elle ait atteint son entier développement. Chacun a pu constater en soi, en une faible mesure, des oscillations de son niveau mental, selon les conditions atmosphériques ou les heures de la journée, mais ces oscillations s’accentuent fortement chez les psychasthéniques, comme l’a démontré Pierre Janet.

Le parapsychisme de l’adolescence serait, selon ma définition, une forme et un moment spéciaux de la psychasthénie. Il a passé à peu près inaperçu jusqu’à présent, parce qu’il relève de préoccupations personnelles qui s’agitent dans la partie tacitement réservée

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du domaine des sensations ou des sentiments. Celui qui y est en proie sait qu’à en parler il ne serait pas compris (idées de grandeur), ou bien il ne l’ose pas par pudeur ou par timidité (érotisme, phobies, rêves frappants, etc.). Si l’on s’était donné la peine de faire des 'recherches minutieuses, on aurait découvert bien des cas, où des symptômes précurseurs auraient révélé une situation critique en train de se préparer. J’en ai signalé quelques exemples^ parmi des garçons dont les allures (constantes ou passagères) étaient suspectes longtemps avant qu’eût éclaté la débâcle et j’en redirai deux ou trois en abrégé.

A., 14 ans, intelligent, avait des terreurs nocturnes (nyctophobie). Au moment de se coucher il visitait son lit, ses armoires et tous les meubles de sa chambre, puis il quittait ses vêtements sans bruit, l’oreille au guet. Mais il avait pris soin auparavant de retourner ses tableaux et ses portraits, de crainte que les personnages qui y étaient représentés ne le surprissent dans sa nudité (phobie du regard).

Après quoi il se couchait, éteignait sa bougie et le plus grave commençait. Plus d’une fois la frayeur le fit sortir du lit et se cacher, son édredon sur les genoux, dans une cellule improvisée qu’il se fabriquait à l’angle de sa chambre avec des châles et de vieux rideaux. On comprend que, pour un écolier de quatorze ans, des réactions aussi violentes se renouvelant jour après jour constituaient un parapsychisine dont la greffe pre- ^ Archives de Psychologie, t. VIII, 1909.

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nait aisément sur son corps affaibli par une crise de croissance encore latente. Au bout de deux ans, ce parapsychisme disparut, mais une crise physique aiguë lui succéda subitement. A. fut obligé de quitter brusquement le collège à seize ans et trois mois. Un an plus tard il avait maigri de plusieurs kilos et l’on n’était pas sans crainte du côté de la tuberculose. Heureusement des séjours prolongés au bord de la mer ou à la montagne semblent avoir triomphé du mal.

B., quatorze ans, bon élève, un peu guindé quoiqu’il appartienne à un milieu ouvrier, a grandi trop rapidement. Son parapsychisme consistait en des automatismes de discoureur et de rimeur, auxquels il s’abandonnait sans chercher à les combattre. Il prononçait alors ou entendait des phrases rythmées, avec un accent très fort sur certaines syllabes et il éprouvait une véritable nostalgie de la solitude, pour pouvoir mieux se livrer sans contrôle à des gestes désordonnés, à des emportements, à des génuflexions. Ses poésies et ses discours, dont il m’a remis des fragments, n’étaient pas autre chose que des truismes ou de creuses déclamations, ressemblant fort à ce qui sort de la bouche ou de la plume de certains médiums. Cependant B. se croyait un futur grand poète ou grand orateur et il allait jusqu’à s’écrier naïvement : « Obi Victor Hugo 1 quelle que soit ta grandeur, je te surpasserai !» A ce moment-là nous approchions de la débâcle. Car une année à peine s’était écoulée que B. eut une mauvaise bronchite qui le força à quitter le

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collège. Il s’y fit inscrire encore deux fois, avec l’espoir d’y rentrer régulièrement après avoir subi des examens ; mais il maigrissait à vue d’œil. Il est toujours en traitement, on continue à lui faire des injections au gayacol et à l’iodoforme et à lui administrer du créosote, de l’arsenic, du tannin et toute la médication anti-tuberculeuse. Son état reste critique.

C., quatorze ans, excellent élève, aimable et intelligent, a grandi rapidement comme son ami B., dont nous venons de parler. En classe ils étaient assis au même banc ou l’un devant l’autre ; tous deux paraissaient en bonne santé, mais, à moins de quinze jours d’intervalle, la maladie fondit inopinément sur eux et les força à suspendre des études qu’ils ne devaient plus jamais reprendre. Le parapsychisme de G., qui devait être l’avant-coureur d’une tuberculose comme pour son ami B., consistait cette fois non en élans poétiques ou oratoires touchant à la folie des grandeurs, mais en impulsions irrésistibles vers des jeunes hommes de vingt-cinq ans environ, impulsions qu’il faudrait peut-être rattacher à un impérieux besoin de se dévouer. Ces attractions, inconsciemment amoureuses, ne tardaient pas à se transformer en haine, à cause de la réserve que C. était obligé de s’imposer pour éviter un scandale. Ces jeunes hommes, il les suivait jusque dans une église, dans une assemblée ou dans un magasin. Et quand forcément il les vo}"ait lui échapper, il en était au désespoir, y pensait la nuit, s’asseyait sur son lit et se prenait la tête en sanglotant.

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Est-ce que G. désirait vraiment être enjôlé et mordu par le démon? Alors pourquoi avoir choisi pour unique confident un condisciple tel que B., l’un des plus purs et des plus capables de le détourner du mal? Je ne puis m’empêcher de voir dans ce choix une inférence subconsciente, qui le poussa d’abord vers un camarade qui était comme lui nerveusement affaibli, mais moral et dégoûté de ce qui est bas ou grossier, puis vers des gens probablement non dangereux. Quoi qu’il en soit, G. succomba à dix-neuf ans, à la maladie qui avait débuté chez lui par du parapsychisme à l’âge de quatorze ans.

Ges trois exemples suffiront à notre démonstration

S’il n’est pas très commun, le parapsychisme se rencontre cependant dans nos écoles plus souvent qu’on ne se l’imagine, au début de l’adolescence. Seulement il échappe aux parents et aux maîtres parce qu’ils n’ont jamais dirigé de ce côté leurs investigations et parce que, l’eussent-ils connu, ils ne l’auraient pas pris au sérieux. On vient de voir que tout au contraire c’est quelque chose de très sérieux. La difficulté de le découvrir n’est pas une raison de s’en désintéresser, puisqu’il y va de l’existence même de nos

' Le lecteur, désireux d’en savoir davantage, trouvera encore cinq autres exemples dans l’article cité des Archives de Psychologie, l’un en particulier où le parapsychisme avait éclaté chez un garçon de treize ans, par un rêve autoscopique, que nous avons raconté au chapitre VI (le deuxième sujet), et qui devait mourir dix-huit mois après, à quinze ans et demi, d’une pleuro-pneumonie pi'obablement greffée sur une diathèse tuberculeuse.

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adolescents. On en aurait probablement sauvé quelques-uns si le mal obscur qui les minait avait été diagnostiqué assez tôt et si on lui avait appliqué à temps une hygiène générale et notamment une hygiène morale appropriée.

Quant au nom lui-même de parapsychisme, on pourrait évidemment l’étendre à d’autres territoires voisins, mais il nous a paru commode de nous en servir pour désigner et pour délimiter cette phase psychique dont nous avons essayé de prouver la réalité et qui serait dans plusieurs circonstances prémonitoire d’une grave maladie encore à l’état latent.

Cette maladie à craindre voisinerait, nous l’avons dit, avec la psychose ou la tuberculose. Elle serait peut-être incompatible avec l’hj^stérie. Du moins, dans les cas de parapsychisme que nous avons observés, nous n’avons jamais rencontré aucun des symptômes physiques de cette névrose (globe, rétrécissement, anesthésies, etc.). Nous n’y avons pas rencontré non plus la simulation ou le mensonge, qui sont si communs chez les hystériques.

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