CHAPITRE X
LES MAUVAISES HABITUDES
Dans les chapitres précédents nous avons passé en revue les variétés de la vie mentale des adolescents, les dissociations, illusions ou aberrations de cette vie mentale et les rapports qu’elle peut entretenir avec la maladie. Nous avons aussi indiqué les modifications qu’un type mental donné a subies à la suite d’un choc ou d’une vive émotion. Il nous faut maintenant examiner d’autres ravages exercés an début de l’adolescence par ce qu’il est convenu d’appeler les mauvaises habitudes scolaires. Ces habitudes-là, lorsqu elles ont été précoces et n’ont pas été réprimées, se transforment en un besoin naturel qui tend à la diminution de l’individu normal ou même dans des cas graves à son anéantissement. Par bonheur, le puissant instinct de la conservation intervient dans la majorité des cas et il entre en lutte avec les puissances destructives antagonistes, en suscitant des regrets, des remords ou de sages réflexions suivies d’heureux effets. Mais trop
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souvent aussi il arrive qu’un sentiment d’incurable faiblesse attriste outre mesure et bourrelle le jeune homme qui, conscient de son abaissement, voudrait se corriger et n’y parvient pas. Le désir intime qu’il éprouve alors d’être encouragé et dirigé n’ose pas se révéler ouvertement, mais quand l’occasion va au devant du désir, un soulagement immense se produit et de sérieuses améliorations se préparent. J’en pourrais fournir un nombre considérable d’exemples, mais je me bornerai à rappeler les trois suivants
A. , treize ans et demi, intelligence médiocre, n’ose pas s’adresser directement à moi ; il me fait demander par un condisciple s’il pourrait venir me voir un jour. — Pourquoi? — Il dit qu’il est très malade et désire vous parler, — Comprenant de quoi il s’agissait, je lui fixai un rendez-vous, et quoique je l’eusse mis à l’aise, il eut des troubles vaso-moteurs, un tremblement des jambes, de la dyspnée et une abondante transpiration. Il m’a fallu le calmer avant d’aborder le sujet de sa maladie et de lui donner les indications et les encouragements nécessaires.
B. , treize ans, un peu bègue, regard fuyant, dur d’oreille en apparence, mais en réalité distrait, m’attend à la sortie de la classe, sous le prétexte d’une information quelconque, pour me parler de ses insuccès dans sa lutte de chaque jour contre de mauvaises habitudes, qui lui ont été communiquées à neuf ans
* Signalés dans une étude (en italien) que j’ai publiée en 190G dans la Rivista di Psicologia de Cesare Ferrari, à Bologne.
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déjà, par un garçon qui en avait treize et qui depuis est devenu tuberculeux. Jusqu’au départ de ce mauvais sujet, B. le fréquentait constamment sans penser à mal. J’allai aux informations auprès de la famille de B. et j’appris d’elle qu’il avait songé plusieurs fois à se suicider. C’est alors que je lui vins en aide et qu’en peu de semaines il fut complètement débarrassé de ses habitudes. Pour lui je recourus à la méthode curative de la persuasion et aussi à la réhabilitation physique, en lui prescrivant une bonne tenue du corps et en l’obligeant entre autres à regarder bien en face toutes les personnes à qui il s’adressait, à commencer par ses parents.
C., à qui par un excès de scrupule je n’avais pas parlé de ses mauvaises habitudes, lorsqu’il était mon élève à treize et à quatorze ans, m’écrivit dans la suite : « J’ai constamment souffert de ma bassesse et de l’impuissance de ma volonté. De là provenait en , partie la timidité que j’avais au collège. Je tremblais sous vos regards que je sentais inquisiteurs et qui m’ont retenu quelquefois, mais pas toujours, dans le mal. Si à cette époque vous m’aviez parlé, je vous aurais tout raconté et j’aurais évité bien des chutes. Dans votre expression sévère je lisais la pitié que vous ressentiez cependant pour moi. Si vous m’aviez interrogé affectueusement, il est certain que je vous aurais dit toutes mes misères, mes chutes et les aspirations qui s’agitaient en moi. Je me souviens d’un jour où toute la classe était réunie dans la cour du collège
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pour se faire photographier. Vous étiez derrière moi. J’avais endossé mon habit noir de première communion, vous avez passé la main sur mon épaule. Etaitce un signe d’affection ou de compassion, ou vouliezvous sentir la finesse du drap de mon habit? Je ne sais, mais je le pris pour un signe de sympathie et j’en fus profondément ému ; je tournai la tête, je cherchai votre regard, mais ne le rencontrai pas; vos yeux étaient fixés sur l’appareil que le photographe préparait. A ce moment j’aurais aimé tout vous dire et je ne le fis pas. Je vous paraîtrai ridicule, mais je tenais à vous faire cette confession et ne croyez pas que ce soit par un effet de mon imagination exaltée, ce sont des choses qui restent imprégnées dans la mémoire d’un garçon de quatorze ans. Je me les rappelle comme si c’était hier et, en les' écrivant, je ressens les mêmes impressions. Du reste mes chutes ont été beaucoup moins fréquentes, depuis que je vous en ai parlé.... w Pour la catégorie des vicieux qui éprouvent, comme B. et G., le besoin ardent de se raconter, le contact s’établira assez vite entre un maître qui a du doigté et son élève. Mais il en va différemment de ceux qui, tout en ressentant le même besoin, sont trop timides pour jamais se hasarder à demander du secours. Le A. de tout à l’heure était à la limite de ces cas extrêmes. Pour ceux-là, lorsqu’on sera sûr de son fait, il conviendra de marcher à leur rencontre et, comme bien souvent ils sont ou menteurs ou simulateurs, il sera prudent d’engager le premier entretien par une
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série de questions qui se résumeraient dans la suivante : « Dites-vous toujours la vérité? » Cela les disposera merveilleusement, en piquant leur point d’honneur, à vous tenir au courant de leurs défaillances et à vous permettre d’agir avec adresse pour les amender ou pour les corriger.
Outre la dissimulation, on remarque chez les écoliers dont nous parlons une absence de fixation de leurs pensées, non pas que ces pensées soient nécessairement distraites, mais plutôt parce qu’elles restent assoupies ou dans un état passif qui les rend impropres à suivre un raisonnement pendant un temps suffisant et surtout à le pousser jusqu’au bout. De là provient un défaut d’assimilation qui explique de nombreux déficits dans le travail. A ce propos j’ai été curieux de faire quelques recherches, dans mes registres, sur les notes qui avaient été obtenues, pendant un semestre entier, pour cinq branches impor- . tantes par des garçons qui s’adonnaient au vice. Je transcris ici le tableau que j’en ai dressé, en y comprenant pour deux élèves étrangers à ma classe les notes qui m’ont été fournies par un de mes collègues. Rappelons aussi que la note maximum est de 6 pour chaque branche.
Pour bien saisir la portée de ce tableau, il faut observer d’abord que dans les moyennes générales les chiffres de latin et d’allemand sont inférieurs à ceux de géographie, et que le français et l’arithmétique occupent un rang intermédiaire. On ne serait pas
loin de la réalité en disant que l’élève du type moyen aurait 4 à 4 ^/2 pour le français et l’arithmétique, 3 à 3 V2 pour le latin et l’allemand, et 5 pour la géo-
Élèves
Signes caractéristiques
ans