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CHAPITRE XI

Il y a eu des suicides causés indirectement par les mauvaises habitudes, à cause de leur action déprimante sur le jeune homme qui avait à enregistrer de continuelles défaites d’une volonté impuissante. Alors contrarié dans ses aspirations vers un idéal inutilement entrevu, désorienté par l’ironie démoniaque dont il était le jouet, il a scruté sa nature et estimé qu’il valait mieux pour lui renoncer à une lutte stérile, que se heurter sans cesse aux mêmes obstacles. C’est le suicide par dégoût de soi-même et il ne manque pas d’austérité. Il n’est du reste pas très fréquent.

Un autre suicide, plus rare encore, et causé, lui aussi, par les mauvaises habitudes, c’est le suicide par suggestion. Je crois avoir été le premier, en 1906, à en signaler l’existence^. Un étudiant étranger, qui avait vingt ans, et qui était adonné au vice depuis de lon-

‘ Dans le Journal de Psychologie, de P. Janet et G. Dumas, Paris Alcan (3* année).

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gués années, s’était si bien emparé de la personne d’un de ses camarades d’études qu’il avait pu exercer sur lui de honteuses séductions et l’avait réduit à un état de maigreur et d’affaiblissement extrêmes. Mais, sur le point d’être trahi par sa victime, il l’avait poussée par suggestion au suicide (par asphyxie) et sa tentative criminelle avait presque abouti. La victime ne revint à la vie qu’aprés des insufflations d’oxygène et un merveilleux concours de circonstances, puis elle se remit d’elle-même entre mes mains, par suite d’une de ces inférences subconscientes que l’organisme tient en réserve pour se défendre.

Mais ce ne sont point là les causes ordinaires des suicides d’adolescents. On les connaît : ce sont des échecs à des examens, de fâcheuses affaires de famille, des réprimandes sévères et d’autres contrariétés, qui provoquent une sourde irritation contre un milieu en désaccord avec ses propres sentiments Cela est vrai, mais il y a encore antre chose, car le nombre est légion des adolescents qui se trouvent dans une ou dans plusieurs de ces circonstances malheureuses et qui ne se suicident pas, même lorsqu’ils sont téméraires. Cet « autre chose» tient à la structure mentale du sujet et je crois pouvoir le démontrer péremptoirement, en parlant de quatre adolescents que j’ai bien connus et qui se sont suicidés. Pour trois d’entre eux je les avais signalés comme ps3'^chologiquement intéressants une ou plusieurs années avant d’avoir prévu

‘ Voir Proal, Education et Suicide des Enfants, Paris, Alcan, 1907.

leur suicide. Et pour le quatrième, il en aurait été vraisemblablement de même, si je l’avais eu pour élève.

L’un d’eux, H. S., qui se tua à dix-sept ans, d’un coup de revolver, le 31 décembre 1904, m’avait frappé quatre ans auparavant, à treize ans, par son degré peu commun de sensibilité et d’émotivité. Il avait de nombreuses synopsies, des associations symboliques pour les chiffres, des diagrammes (dont j’ai reproduit l’un, celui de la semaine, plus haut, chap. II, fig. 4) et des paramnésies consistant à regoûter et à récrire ce qu’il n’avait jamais goûté ni écrit. Le moment venu de gagner son pain, ce lui fut un crève-cœur, à cause de ses ambitions esthétiques ; il aurait aimé être riche et, comme il ne l’était pas, il se voj^ait forcé de prendre sur le nécessaire pour se payer des leçons de chant. D’un tempérament naturellement gai, il s’était laissé aller de plus en plus à des accès de noire tristesse. De par son instabilité cérébrale, c’était donc un prédestiné au suicide (qu’il avait dû plus d’une fois envisager) pour le jour où l’idée-force, qu’il nourrissait en lui, aurait reçu une excitation suffisante. De malheureuses circonstances de famille, la désunion de ses parents et leur ruine financière, firent jaillir l’étincelle. Ce fut un suicide par mélancolie.

Tout autre fut le suicide, à vingt et un ans, d’un dissocié, dont j’ai publié les autoscopies, remontant à bien des années en arrière, dans le tome I des Archives de Psychologie (en 1902) et ici, en abrégé, dans le chap. VII (premier cas). Il était parti un dimanche ma-

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tin, le 10 juillet 1904, pour une promenade aux Sources du Coin (au mont Salève), avec deux amis de seize et dix-huit ans. Son intention était de revenir dîner à midi chez l’un de ses compagnons, où il avait été invité. Malheureusement ils se décidèrent à aller plus loin et à passer par l’endroit assez dangereux connu sous le nom de Roche-Pourrie. Mon jeune homme, disons X, y avait été conduit quelques années auparavant par un clubiste et y conduisait à son tour ses compagnons. Ceux-ci venaient de franchir le passage difficile ; X s’était assis un instant et leur avait crié : (( Allez toujours, je vous suis I » Que survint-il alors? Vertige, faux pas, éboulement?... Toujours est-il que les deux jeunes gens assistèrent de loin à la chute de 20 ou 30 mètres de leur camarade et que, tout bouleversés, ils s’attendaient à le trouver inanimé au bas des rochers. X respirait encore — c’était 10 h. V4 — et, relevé plus tard tout en sang et dans un piteux état, il fut ramené, avec mille précautions, jusqu’à l’hôpital, où il expira le samedi suivant.

Cet accident s’expliquerait aisément par les circonstances que je viens de retracer. Toutefois il y a de grandes probabilités, selon moi, pour une autre explication.

On voudra bien relire plus haut (chap. VII) les phases curieuses du dédoublement de X, et celle-ci en particulier qui date du 8 août 1901 :

Je me vis transporté au pied de la montagne et j’éprouvai la sensation que j’avais voulu me détruire et

que je m’étais précipité du haut d’un rocher. Mes membres étaient meurtris, brisés; je voyais et sentais mon sang couler et je m’affaiblissais. Je tenais à mourir et pourtant je le regrettais à cause de ma jeunesse, mais d’où vient cette continuelle tristesse ? J’aimerais mieux mourir une fois pour toutes que de me sentir comme cela mourir si souvent...., etc.

Se sentir mourir trois ans d’avance, au bas d’un rocher, les membres meurtris et sanglants ; éprouver cela, non une fois, mais fréquemment, dans des crises autoscopiques...., cela donne à réfléchir 1 Mais il y a plus :

Voilà bien des années que X avait dit à qui voulait l’entendre, et combien souvent à moi-même, qu’il mourrait à vingt et un ans. Pourquoi? je n’ai jamais pu le tirer au clair, mais la prophétie sur ce point encore devait, hélas, se réaliser. — Et par surcroît de coïncidence tragique, l’accident eut lieu le même jour et à la même heure (10 juillet, à 10 h. V4 du matin) que celui où son père avait trouvé la mort dixsept ans auparavant. X n’avait que quatre ans à ce moment-là ; mais il avait conservé pour ce père, qu’il avait si peu connu, une douce affection et il se rendait au cimetière de temps à autre auprès de sa tombe où il pouvait lire et relire la date exacte du décès.

La mort et toujours la mort I Cette idée poursuivait X depuis longtemps et très particulièrement le jour de son accident au Salève. Cependant, quoiqu’il se soit vu et senti mourir lui-même dans ses autosco-

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pies, il n’avait jamais été dans la réalité en présence de défunts.... jusqu’à l’avant-veille de sa chute mortelle 1 Son frère qu’il aimait beaucoup ayant subitement disparu — (il ne devait apprendre la mort de X que six mois plus tard, lorsqu’il revint à Genève, après une sage équipée, où il avait exercé le métier d’un pauvre journalier) — X avait été appelé le vendredi soir à Bellegarde pour une confrontation, et la vue de trois cadavres à la morgue l’avait considérablement ébranlé.

Enfin depuis un certain temps, X s’était enthousiasmé pour le spiritisme et le magnétisme ; il réussissait, d’après ce qu’il me racontait, à soulager les maux de plusieurs personnes et, malgré mes sérieux avertissements, il ne pouvait se persuader que c’était là une fatigue dangereuse, très suffisante pour donner une recrudescence à ses dissociations autoscopiques. Du reste une somnambule l’y poussait, comme je l’ai dit au chap. VII, et lui disait même, l’imprudente ! que s’il était fatigué, c’est qu’il était prêt à changer d’enveloppe.

J’aurais ajouté, si j’en avais eu la place, quelques détails sur la moralité de X, qui était excellente, malgré de certaines apparences contraires, aux j^eux du monde, car avec ses goûts précoces d’indépendance, on a soupçonné malicieusement chez lui une licence qui au fond n’a jamais existé. « Quand on n’a rien à se reprocher — c’est un témoignage qu’il se rendait à lui-même et il était sincère — on se moque du qu’en

dira-t-on 1 » Et il s’en moquait en effet plus que de raison. Mais il avait un tempérament spécial, pas mal exalté, et avec cela une nature généreuse et des dons d’artiste.

De ce qui précède il me paraît résulter que l’accident du 10 juillet, où X devait trouver cette mort trop bien prophétisée, est imputable, sans avoir à forcer les termes, à une crise d’aatoscopie hystérique. L’autoscopie s’emparait fréquemment de lui dans la position assise, or — détail à remarquer aussi — X était assis au moment de sa fatale glissade. En outre il avait eu les semaines précédentes diverses préoccupations et des émotions dont j’ai rappelé les principales.

Dans une conversation, la dernière que j’ai eue avec lui, une semaine environ avant l’accident, il me racontait que quelques jours auparavant il avait erré toute une nuit jusqu’à 3 heures du matin, avant de prendre une importante décision ; il me racontait aussi que plusieurs fois il s’était revu [en autoscopie], sans que son préservatif, consistant à vite jouer du violon, ait pu conjurer les crises.

Qu’on veuille bien rapprocher ces simples faits : anniversaire du 10 juillet (mort du père), conviction enracinée de devoir mourir lui-même à vingt et un ans, disparition d’un frère aimé, confrontation et vue de cadavres, dépense nerveuse considérable, consultation somnambulique, et l’on comprendra pourquoi ma première impression, lorsque j’appris la triste nou-

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velle, est demeurée profondément ancrée en moi. Sauf l’éventualité d’un accident toujours possible à un endroit qui n’est pas sans danger, il me paraît très plausible que X s’est laissé glisser inconsciemment dans un rêve amené par les circonstances que j’ai relatées ; il était pour lors en extase et peut-être, puisqu’il y était sujet, en pleine hallucination autoscopique. Evidemment il n’avait pas été volontairement chercher la mort au Salève, mais il y avait été poussé malgré lui par son état crépusculaire.

Ziehen a observé que dans les états crépusculaires hystériques (Hysterische Dâmmerzustânde) les hallucinations s’entremêlent souvent avec la réalité et

qu’elles s’enchaînent entre elles, à la façon d’un roman ^ On aura compris que pour X le roman était bien proche parent de la réalité, ou que du moins il pouvait se superposer à une série de circonstances néfastes, toutes préparées, semblait-il, pour aboutir à une sanglante tragédie.

Le suicide de X sera donc classé parmi les plus pathologiques de tous les suicides, c’est un suicide par autoscopie.

Un autre suicide, en 1904 encore (le 2 septembre), est celui de ce Léon, dont j’ai retracé plus haut (chap. V) quelques « paramnésies à dates fixes » et que j’avais étudié en détail un an avant qu’il s’ôtât la vie. Il faisait partie d’un petit cénacle d’adolescents raffinés

* Ziehen, Die Geisteskrankheiten des Kiiulesalters, t. II, p. 79.

* Dans les Archives de Psychologie, t. IV.

qui prenaient plaisir à verbiager sur des questions métaphysiques. On aurait pu occuper plus mal ses loisirs. Mais pourquoi faut-il que ce soient assez généralement des cerveaux fragiles, qui, dédaigneux des études scolaires, leur préfèrent les problèmes insolubles de la destinée, de la souffrance, de la liberté et du déterminisme, du retour éternel, etc., qu’ils résolvent volontiers par un pessimisme désespérant.

J’en ai connu plusieurs de cette espèce. Qu’on me permette ici une petite digression au sujet de l’un d’eux qui faillit se suicider, à seize ans, pour cause de pessimisme. Le soir il se rencontrait avec un ami qui partageait ses goûts, pour parler de Dieu, de la création, du fatalisme, de l’immortalité. Il m’écrivit, lorsqu’il me notifia son suicide avorté ; « Nous nous comprenions parfaitement sans avoir besoin de nous expliquer à fond et nous subissions le découragement de tous ceux qui cherchent et n’arrivent à aucun résultat concluant. Pourquoi sommes-nous ici? que faisonsnous? où allons-nous? Pourquoi tous ces êtres, pourquoi sont-ils à telle place et à tel moment plutôt qu’à tels autres? Ah! quelles tristes heures que ces heures où tout nous paraissait teinté de noir! Non seulement nous excusions le suicide, mais nous trouvions que c’était le salut ! La seule chose qui m’en ait écarté, c’est que j’avais mes parents et quelques affections »

Voilà bien l’affaire ! Lorsqu’un de ces sensitifs n’est pas entouré d’une très chaude affection qui se manifeste par des preuves éclatantes, vite il se croit

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mésestimé. Et comme les prédestinés au suicide semblent plus que d’autres rechercher les occasions d’accomplir leur forfait, ils sont également enclins plus que d’autres à se sentir incompris et injustement traités. Ce fut aussi le cas pour Léon, qui ne rencontra pas toujours auprès de ses parents et amis les satisfactions sentimentales propres à opérer un renversement dans son aspiration croissante vers le néant.

Cette aspiration au néant était en Léon un produit, je ne dirai pas de mauvaises lectures, mais de lectures faites dans de déplorables conditions. Les œuvres bouddhiques, Hartmann, Leconte de Lisle, et plus que tous les autres Schopenhauer et Nietzsche ont contribué à détraquer ce cerveau impressionnable de seize et de dix-sept ans et l’ont exaspéré, en faisant luire devant ses yeux égarés un idéal chimérique et en l’entretenant dans un dédain aristocratique et féroce à l’endroit des vulgarités et de la médiocrité d’une position modeste. Il y avait en particulier un passage de Schopenhauer qu’il savait par cœur, depuis sept ou huit mois, — il l’avait transcrit dans son cahier de notes personnelles — et qu’il aimait à répéter dans le petit cénacle de ses intimes : « Bien différent de l’anéantissement de la volonté est l’anéantissement de son phénomène, de l’individu, je veux dire le suicide. Le suicide veut la vie : il n’est mécontent que des conditions dans lesquelles elle s’olîre. En tuant le corps, ce n’est pas au vouloir-vivre qu’il renonce, c’est seulement au vivre. »

Léon n’en restait pas d’ailleurs à ce seul passage. Il connaissait à fond ses auteurs ; il pensait que si l’on vit, c’est par routine, instinct et habitude, que la vie était un contrat auquel on se serait engagé par surprise, mais sans y avoir réellement acquiescé et que par conséquent il pouvait être rompu aussitôt qu’on en souffrait. De plus en plus il s’enfoncait dans un solipsisme sentimental, hyperesthésiait son moi et devenait indiff'érent à toutes les autres créatures. Lorsque donc il apprit qu’il avait échoué à ses examens, c’était un résultat escompté d’avance, et froidement il alla acheter le revolver avec lequel il se tua quelques heures après, à dix-sept ansl N’ai-je pas raison d’appeler cela un suicide par intoxication philosophique.

Le dernier suicide que j’aie à retracer ici est celui d’un adolescent — appelons-le Victor — qui se tua d’un coup de revolver le 22 novembre 1906. Il avait à peine dix-huit ans et son existence n’avait pas été en butte à de très sérieuses difficultés. Ce n’était pas un raffiné qui se fût, comme Léon, épuisé par la méditation, ou, comme X, par l’étude et la pratique du magnétisme, ou qui eût, comme H. S., assisté à la déconfiture morale et matérielle de son père et de sa mère. Mais il avait ceci de commun avec eux tous qu’en premier lieu il avait le tempérament d’un artiste et qu’en second lieu, et conséquemment, il était doué d’une sensibilité à fleur de peau. Il s’était imaginé que ses parents, parce qu’ils avaient à le reprendre assez fréquemment pour sa nonchalance ou pour d’autres pec-

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cadilles, ne l’aimaient pas autant que ses sœurs. Se croyant frustré de sa part légitime, il cherchait consolation chez des amis, dont quelques-uns l’accueillaient avec un empressement pour le moins maladroit et exagéré ; là il pouvait conter ses prétendues petites misères ou donner satisfaction à ses goûts de musicien légèrement exalté. Comme ceux qui ont l’enthousiasme facile, il ne réagissait pas assez contre des impulsions venues du dedans ou entretenues du dehors par une source étrangère, et tandis qu’il savait être très aimable et complaisant, il se laissait, en d’autres occasions, emporter par l’un des côtés de son caractère où la susceptibilité coudoyait la violence.

Etant écolier, et jusque vers seize ou dix-sept ans où il sut davantage se contenir, Victor, avec son caractère vif, entremêlé de jalousie et d’espièglerie, avec ses yeux profonds et malicieux qui semblaient absorber la pensée de l’interlocuteur pour y répondre sous une forme plus ou moins déviée, pouvant aller jusqu’à la finesse lorsqu’il avait à se disculper, Victor, disionsnous, était considéré comme un élève, non pas méchant, mais facilement distrait et paresseux. Aussi comprend-on que ses maîtres et encore plus ses parents auraient cru manquer au plus élémentaire de leurs devoirs s’ils ne s’étaient appliqués à lutter contre les tendances d’une nature un peu fruste, pour 5^ substituer une solide éducation de la conscience. Cette conscience, combien souvent elle est désemparée à notre époque, lorsqu’après une enfance où tout sou-

riait, le jeune homme se voit presque sans transition aux prises avec les contingences de la réalité et incapable de faire face à une tâche dont il n’entrevoyait pas les difficultés. Une crise de désespoir alors s’empare de lui, qui peut le conduire jusqu’au suicide.

Ce que nous faisons là est conforme à une bonne

logique. Seulement il y a une autre logique, qui touche davantage aux sentiments et moins aux raisonnements. Ce n’est plus celle des philosophes précoces, c’est celle des jeunes cerveaux d’artistes et de poètes, qui demeurent pour la plupart d’entre nous de grands inconnus, pour lesquels il faudrait une culture spéciale et appropriée, faite de patience, de douceur persuasive et d’encouragements.

Victor, presque aveugle sur les déficits qu’on lui reprochait, en faisait rejaillir inconsciemment la responsabilité sur son entourage. Pour une fois ou deux que sa propre justification était fondée, son être intérieur, qui aurait eu bien des choses à se reprocher s’il ne s’était pas cristallisé de façon à repousser sur autrui ce qui en aurait altéré la transparence, entrait en révolte ouverte, et protestait au nom des principes élevés qui y sommeillaient dans la vie habituelle, mais qui n’en ressortaient que mieux, dans les moments plus ou moins éphémères de solitude et de dissociation mentale.

Cette dissociation, peu apparente et peu remarquée, n’était que trop réelle et je n’en donnerai pour

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preuve, sans parler de certains tics des yeux et des épaules auxquels Victor était sujet, que ce fait capital, qui avait fort attiré l’attention des camarades avec qui il faisait route, qu’à tout instant, en pleine conversation, il articulait une phrase qu’il n’achevait pas et qui n’avait rien de commun avec ce qu’on disait. Ajoutons qu’il appartenait à un milieu religieux et que luimême l’était à un haut degré. Son instruction dans ce domaine, confiée à un pasteur de son choix qu’il aimait et dont il parlait avec admiration, n’avait pu que fortifier en lui des sentiments innés, remontant par une lignée de plusieurs générations jusqu’au vieil huguenotisme hollandais, où le point d’honneur était fort développé et où l’on ne transigeait pas avec ses convictions.

Malheureusement ce qui pour presque tous les humains aurait constitué une valeur et une force de tout premier ordre, opéra dans le cas particulier en sens inverse et contribua pour sa part — c’est du moins mon opinion — à la dislocation des centres nerveux. Pour les sensitifs en effet, il n’est pas rare qu’une faute de quelque gravité, un mensonge par exemple qui n’a pas été avoué, leur pèse d’un poids terrible et par une curieuse réaction leur fasse prendre en grippe la personne à qui ils ont menti. J’en ai été témoin entre autres pour un garçon de quinze ans très nerveux et qui, après quatre mois de sourde et inexplicable rancune, vint de lui-même s’excuser auprès de moi et se décharger en quelque sorte d’un mensonge

que j’ignorais et à cause duquel il avait honte de me regarder en face.

Alors que sera-ce si la personne que l’on a offensée plus d’une fois vient à vous soupçonner ou à vous accuser, par inadvertance, d’un acte coupable dont vous êtes innocent? La conscience, pas nécessairement scrupuleuse dans les mille détails de la vie quoti- •dienne, est cette fois-ci outrée du prétendu viol qu’elle se représente lui avoir été fait ; elle cherche à épurer son cristal de toute la boue dont elle aurait pu être salie.

Or Victor était une conscience 1 A la suite d’une infraction, amenée par un entraînement dont il n’était pas responsable et que motivait une simple jouissance artistique, mais qui d’après les apparences se serait prêtée à une autre explication, il fut comme de juste blâmé d’importance. Le lendemain encore, sous l’empire du trouble causé par cette aventure, il se coucha sans souper et resta ainsi à jeun, sauf une tasse de chocolat vite avalée au sortir du lit, pendant les vingt et quelques heures qui précédèrent son suicide, vers 10 heures du matin. Toutes les fatalités s’étaient liguées contre ce pauvre enfant ; on sait en effet que pour les psychasthéniques le malaise est plus aigu le matin que le soir et que le jeûne tend â l’exalter.

Avant de s’ôter la vie, il avait écrit au crayon et d’une écriture qui dénote le calme le plus complet, sur un chiffon de papier, avec la suscription « A mes parents », ce billet déchirant, où il est fait allusion à

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un frère aîné, mort huit ans auparavant et au même âge que lui, d’une maladie de cœur :

(( Chers parents,

« Pardonnez-moi mon acte. Mais je n’ai plus rien à <( faire dans ce monde. Vous savez pourquoi. Vivant « j’ai dit non. Mort je dis non. Je vais rejoindre mon (( frère. Mes deux sœurs sont là, auprès de vous, pour « calmer vos chagrins et resteront, je l’espère, pour (( soigner votre vieillesse.

« A Dieu ! ».

N’y a-t-il pas dans ces paroles suprêmes, si fortement condensées, et où la signature est remplacée par ce touchant A Dieu I en deux mots, toute une sublime révélation d’un état d’âme, et n’y reconnaîtra -t- on pas l’être intime dont je m’efforce, malgré qu’il m’en coûte, de dégager le portrait aussi fidèle que possible, heureux que je suis d’ailleurs de lui rendre ce faible et sincère témoignage d’affection posthume.

De loin en loin, et pour des motifs moins graves, quoique analogues à ceux que j’ai retracés, Victor avait laissé entendre à quelques familiers ses intentions, mais on n’y avait pas cru, puisque même un de ses camarades lui avait confié, sans aucune arrière-pensée, un pistolet flobert pour les soirs où il rentrait tard de ses répétitions de chant. Ce n’est pas avec une arme pareille qu’il se serait porté un coup mortel, mais évidemment on ne la lui aurait pas remise si l’on

avait eu à redouter une autosuggestion. Ce qui avait risqué d’arriver dans le passé se serait probablement réalisé dans l’avenir, tellement chez Victor l’idée-force de suicide faisait corps avec la non-satisfaction des poussées les plus profondes d’un idéal où se mélangeaient dans une puissante S3mthése des aspirations morales, esthétiques et religieuses.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’on assiste impuissant à la consommation de drames aussi poignants, une question se pose qui réclame sa solution : Comment élever notre jeunesse subnormale ou submorale, dont les représentants ne peuvent qu’augmenter, du haut en bas de l’échelle sociale, à notre époque de surmenage mondain? De quels soins entendus et assidus ne devons-nous pas entourer cette jeunesse? Certes on ne se serait pas douté que de nos jours, comme aux temps glorieux des martyrs, un tout jeune homme se donnerait la mort par protestation de conscience !

Et ce cas-là de suicide ne doit pas être considéré comme unique en son genre. Il n’y a pas longtemps, j’ai eu à intervenir activement auprès d’un garçon de quartorze ans, un dissocié encore, comme je le dirai tout à l’heure, et chez qui la conscience protestait aussi, mais pour d’autres raisons que chez Victor. Ce garçon était l’esclave insoumis et récalcitrant de ses mauvaises habitudes et il avait dit à ses camarades, sans leur en expliquer le pourquoi, qu’zï avait l’intention de se tuer en se plaçant devant un train en marche. Mis au courant de ce sinistre projet, je

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m’entretins à diverses reprises avec ce malheureux. La chaîne de ses raisonnements prouve qu’il s’agissait bien pour lui d’un « suicide par protestation de conscience )) plus encore que d’un « suicide par dégoût de soi-même » ; je conserve autant que possible, quoique en les résumant, ses propres expressions : « Le mal s’est trompé en s’établissant en moi et, puisque je n’arrive pas à le chasser, je dois me supprimer. Vous m’affirmez qu’à côté des défaites il peut y avoir aussi des victoires. Alors je veux admettre que mon intelligence, née à notre course de jeudi dernier (sic), se séparera nettement de l’instinct mélangé avec ma personne, mais il faut qu’elle triomphe. Ce triomphe nécessaire, ce n’est pas pour moi une vision, car je ne suis pas visuel, mais un sentiment général intense quoique inexprimable. Je le répète, il faut que cela aille à droite ou à gauche. »

Je disais que ce garçon est un dissocié, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’être intelligent. Sa dissociation se reconnaît à divers symptômes : Il a de la dépersonnalisation lorsque, pendant qu’il pense, son corps lui produit l’impression d’être extrêmement léger, en quelque sorte gazeux et comme enveloppé d’un voile ; il a des hallucinations visuelles et kinétiques lorsque, par exemple, sa tasse à déjeuner, remplie de son contenu, se met à danser devant ses yeux et que, voulant la retenir, il n’3^ parvient pas ; il a des tics, un tremblement de la jambe droite et un contact presque constant des doigts avec les lèvres pour mouiller un

objet avant de le toucher; la sensation du velours ou de la peau de mouton lui est désagréable et lui donne un tel frisson que pour l’éviter il se laisse pousser les ongles très longs ; il a des hyperesthésies, au genou droit en particulier où un léger attouchement lui occasionne une vive douleur accompagnée d’une petite jouissance; certaines odeurs, qui ne sont pas sans rapport avec ses mauvaises habitudes, celle de l’ail ou celle des « œufs un peu faits », exercent sur lui une attraction irrésistible.

On comprend qu’il eût été périlleux d’abandonner à lui-même un pareil tempérament et que j’aie continué à le suivre discrètement dans ses ruminations maladives. Au fond, c’est une question de conscience qu’il se pose encore à présent, mais sous une autre forme, dans ses moments de réflexion. Pour détruire le mal, il ne se détruira plus lui-même (le lecteur avisé devinera sans doute là un elfet de nos entretiens) ; mais il ressent désormais un impérieux désir, quand bien même il n’arriverait pas à triompher complètement de ses mauvaises habitudes, de venir en aide à d’autres jeunes gens, dès qu’il en aura l’occasion. Il éprouve néanmoins encore un malaise indéfinissable jusqu’à ce qu’il soit mieux assuré de son triomphe sur ses instincts.

De ce que nous venons de dire sur l’état mental des adolescents qui se suicident ou qui sont portés à se suicider nous pouvons tirer d’importantes conséquences d’ordre théorique et pratique. Je les résumerai en quelques paragraphes ;

1° Ces adolescents sont dans leur immense majorité des sujets dignes de sympathie et psychologiquement intéressants. Apprenons à les connaître, afin de dépister en eux et de terrasser l’ennemi subtil et perfide qu’ils y entretiennent.

2° Presque tous sont des sensoriels, littérairement ou artistiquement doués ; par nature ils sont des amateurs de musique ou de poésie. Plusieurs, pour satisfaire leurs ambitions esthétiques, se sont épuisés, soit par inanition comme H. S., soit par des veillées philosophiques comme Léon, ou spirito-magnétiques, comme X.

3° Leurs goûts raffinés et dispendieux, leurs plans grandioses, leurs scrupules exagérés, et d’une façon générale la hauteur vertigineuse où ils placent leur idéal, les inclinent au pessimisme et à la révolte contre les contingences d’une situation modeste ou contre la tyrannie de leurs instincts.

4° Pour combler le vide de leur cœur, ils ont besoin de respirer constamment dans la sereine atmosphère de la concorde et de V amitié. Un mot acerbe, un regard •moqueur, un air maussade, un ton rogue les blessent usqu’à la moelle.

5° A elles seules ces constatations révèlent une hérédité plus ou moins lourde. Il faut y ajouter les responsabilités de I environnement familial — connexes en une certaine mesure de l’hérédité transmise — et sur lesquelles il y aurait beaucoup à dire ; je n’en signalerai qu’une seule : La chasse aux premières places

à laquelle des parents inconsidérés poussent leurs fils, dès leurs années de collège (et fût-ce au prix des comparaisons ou des humiliations les plus dures), exerce une influence particulièrement néfaste et irritante sur des adolescents nerveusement fatigués. Est-ce à dire qu’il faille revendiquer pour eux une éducation édulcorée? Aucunement. Il y aura même avantage à les diriger avec fermeté ; seulement à la fermeté on joindra l’amour, en se rappelant que les prédisposés au suicide doivent souffrir plus que personne de la crise mégalomaniaque de la puberté N’allons pas exacerber cette crise par de sottes exigences ou par des propos maladroits.

‘ Sur cette crise, voir Rodolfo Senet, Periodo de Megalomania dans les Archivas de Criminologia, ano I, Buenos-Aires, 1902.

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