LES PERSONNIFICATIONS
A, 14 ans, intelligent, trouve que les lettres r et s sont des personnes qui regardent à droite et que les lettres m et n regardent à gauche. « Le chiffre ^est, dit-il, comme un fil qui va céder sous le poids des trillions, sextillions, etc. ; le chiffre 2 est plus important parce qu’il est pair ; 3 me semble vert, et son double, 6, rouge ; 5 est important parce qu’il est moitié de 10 que je me représente comme ministre du Roi Mille. Les billions, sextillions, etc., sont des personnages beaucoup plus riches que le roi, mais dont on entend
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peu parler. Depuis que je sais compter, c’est-à-dire depuis l’àge de 5 à 6 ans, les nombres me semblent des personnalités: 9 le protégé de 70; 8 très aimable et son enfant 4 aussi. Cette qualité doit venir de ce que ce sont des nombres pairs et que je les aime beaucoup mieux que les impairs qui m’ont l’air faux. »
Voilà pour les nombres ; voici à présent pour le temps :
« Les siècles sont un grand vieillard, à barbe blanche très grande, qui se promène dans les deux ; les années sont leurs serviteurs ; les heures les soucis ; les minutes et les secondes comme des choses dont il ne faut pas s’occuper. Janvier est un seigneur qui impose sa volonté aux autres mois ; juillet et août sont quand même prospères. »
Toutes ces représentations, A les aurait eues dès l’âge de 5 à 6 ans. Le 8 aimable et le 4, enfant de 8, les siècles qui se promènent sous la forme d’un vieillard, avec à son service les années, cela appartient bien à une très jeune imagination ou à une mémoire précoce, si l’enfant a peut-être reçu de bonne heure des leçons imagées d’arithmétique. Toutefois les abstractions comme le fil ou l’unité qui supporte tous les nombres, comme le jour et les heures qui sont tissés de soucis et d’inquiétudes, comme les minutes et les secondes qui sont négligeables, sembleraient se rattacher à une date postérieure.
Circonstances intéressantes au point de vue de l’hérédité, le frère aîné de A possède des personni-
fications de lettres et de chiffres, dont les uns regardent à droite et d’autres à gauche, mais surtout l’oncle de A personnifie d’une façon très complète et très vivante toutes les lettres^, et il a avec son neveu une conformité frappante de goûts et d’aptitudes, à savoir une réserve qui frise la timidité, un sens critique très développé et de sérieuses qualités de dessinateur.
B, 16 ans, intelligent, s’exprime comme suit : « Le 5 est un jeune homme de 20 à 23 ans qui aime le 6, une demoiselle à qui il cherche à plaire. Le 7 est un homme de 40 ans qui aime autant le 6 que le 8, demoiselle d’environ 35 ans ; il tâche de les aider contre le 9. Ce dernier opprime tous les autres chiffres, en particulier le 6 et le 8 ; cette oppression se fait surtout sentir pour le 8. »
Interrogé sur l’origine de ces personnifications, B répond: «L’oppression que le 9 fait subir aux autres chiffres m’est peut-être venue de la difficulté que j’ai toujours éprouvée à calculer avec ce chiffre. Mais rien que sa vue m’a été et m’est antipathique, tandis que la vue du 7, du 8, du 6 et du 5 me font une impression favorable. »
C, 14 ans, intelligent, a aussi des personnifications de chiffres. Voici leurs caractères respectifs : « Le 5 est sympathique, simple, l’ami de 7 qui est un peu plus fier, mais qui a de bonnes qualités. Le 5 et le 7 se prêtent un appui mutuel dans un bon but. Au con-
‘ Voir le second de mes Deux Cas de Personnifications, dans les. Archives de Psychologie, tome I.
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traire, le 3 cherche à faire des alliances pour guerroyer; il est désagréable, acerbe, jouant au grand chef d’une détestable bande. Le 2 fait l’important, quand même il ne l’est pas. Le 6 ressemble au 3, mais il est moins méchant ; il ressemble aussi au 8 parce qu’il se croit important et il intimide le 5. Le 8 est heureux d’être recherché par les autres ; il est le protecteur, surtout du 4 et du 7. Le 4, diminutif du 8, tâche de l’imiter. Le 9 n’a pas beaucoup de caractère, il est bonasse, bonne pâte. Le 10 a de lui-même une très haute opinion, mais avec raison. Le 1, serviteur des autres, est peu intéressant. »
D, 14 ans, médiocrement doué, a quelques personnifications de lettres : le b est un personnage important, mais aimable et généreux, le cl est jeune, hautain, assez rude, le / est très rude, le g est un homme sans cœur, d’une cinquantaine d’années, le h est pauvre et gentil, le r a de l’amabilité et de la bonhomie.
E, 13 V2 médiocrement doué, a une sorte d’mclividiiatioii chiffrée pour les personnes ; ainsi un gros chiffre 46 formant une broderie noire en relief sur un canevas à jours espacés sert de substitut à telle personne; un chiffre 13 en rose, un chiffre 17 en vert, etc. tiennent lieu d’autres personnes.
F, 13 ans, très intelligent, avait de très nombreuses personnifications de mots, dont la plupart ont disparu depuis un an ou deux, même de ses souvenirs. Elles étaient pourtant assez vivantes, puisqu’elles lui reviennent encore à la mémoire au nombre d’une cinquan-
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laine. Chaque jour de la semaine avait sa personnification, le hindi un cornet gris, le mercredi un petit moule à gâteau, le vendredi un treillis en fil de fer, le dimanche la dernière phalange d’un pouce avec son ongle. Des autres jours, F ne sait plus rien. Quant à l’origine de la synesthésie pour le mercredi et le vendredi, elle provient de ce que, étant bébé, F avait dans ses jouets un petit moule à gâteau et un petit traîneau en fil de fer. Pour le dimanche, il s’exprime ainsi ; « C’était dans l’ancien bureau de papa, qui m’a dit que c’était dimanche, au moment même où je regardais son pouce. » L’origine du cornet gris du lundi est inconnue, mais il a pu lui apparaître au moment où il avait devant les yeux un cornet et où il entendait prononcer le mot lundi. J’ai étudié ailleurs et en détail les personnifications de F, avec de nombreuses figures à l’appui je n’y reviendrai pas, sinon ' pour retenir ce fait que chez lui les personnifications diffèrent des autres cas que je viens de signaler, en ce sens que la plupart d’entre elles servent à remplacer provisoirement un mot inconnu, en s’associant parfois de la façon la plus extravagante avec une circonstance fortuite qui frappait le regard, en même temps que l’oreille entendait le terme incompris. Puis l’imagination gardait pour longtemps l’empreinte reçue, comme le ferait la cire à cacheter.
En comparant entre eux les six adolescents dont je viens d’indiquer les personnifications, on observera ^ Archives de Psychologie, art. cité, tome I, p. 24.
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que dans les quatre premiers le coté affectif l’emporte sur le côté intellectuel et que dans les deux derniers c’est l’inverse. Pour E et F, les mots ou les chiffres sont des abstraits, tandis que pour A, B, G et D, des qualités vraiment émotives apparaissent, où les caractères de protecteur et de protégé, de père et de fils, d’oppresseur et d’opprimé jouent un rôle essentiel. En poussant jusqu’au bout l’analyse des personnifications de A, de B et de G, on constate que les premiers chiffres 1 et 2, se donnent de l’importance sans en avoir d’autre que celle de serviteurs, que 3 est insignifiant ou querelleur, que 4 est l’enfant ou l’imitateur de 8, que 5 est un excellent ami, que 6 est sous tutelle, que 7 ne manque pas de qualités, que 8 est bon père, ami fidèle, que 9 est tantôt brutal et tantôt dominé par 10, son protecteur naturel.
Ges rapprochements ont leur intérêt et montrent combien chez des tempéraments prédisposés les notions les plus intellectuelles peuvent prendre vie. Ils montrent aussi que certains chiffres, le 5 en particulier et le 8, sont plus sympathiques et ont plus d’autorité que d’autres.
Sans avoir des personnifications aussi riches, plusieurs adolescents se bornent à attribuer un sexe à un plus ou moins grand nombre de lettres ou de chiffres. Là également j’ai pu établir des concordances, dont voici les plus remarquables : Sur trois garçons de 14 à 15 ans qui attribuent un sexe aux lettres et qui, bien entendu, ont ignoré leurs réponses respectives.
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la concordance a été complète pour c, k, q, x, qui sont masculins et pour /, m, n, s, z, qui sont féminins. îl n’y a eu que deux attributions de genre pour c et / qui sont masculins et pour a, o, y qui sont féminins. Je laisse de côté les lettres où il n’y a eu qu’une seule attribution ou une divergence.
Pour les chiffres, sur cinq garçons qui leur attribuent un sexe, j’ai trouvé une concordance complète pour le 9 qui est mascalin et une concordance à une unité près (quatre fois sur cinq) pour le <5 et le 5 qui sont féminins et pour le 7, le 5 et le qui sont masculins. On résumerait donc le sexe des chiffres en disant que 1 et 2 sont neutres, 3 féminin, 4 masculin, 5 masculin, 6 indécis, 7 masculin, 8 féminin, 9 masculin, et cela ne cadre point mal avec les caractères attribués plus haut aux chiffres par A, B et C.