‹ La vie [microforme]Chapitre 15 sur 37 · HISTOIRE DU TRANSFORMISME · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU TRANSFORMISME

L'histoire Ju transformisme n'est pas longue à faire, parce que cette doctrine, quoique très développée, est relativement jeune, Avant Lamarck, Darwin et deux ou trois précurseurs immédiats de ces génies, quelques rares intelligences chez les Hindous et les Grecs avaient bien soupçonné la communauté d'origine des êtres organiques, mais ces vues de l'esprit ne reposaient que sur l'intuition: l'état précaire des sciences géologiques, paléontoiogiques, embryol giques et biologiques, appuis et fondement du transformisme, empéchant cette branche des connaissances humaine: de prendre son essor, La loi du transformisme, comme les lois de l'attraction, de la gravitation, ne pouvait naître et se développer qu'en son temps: dans toute construction, l'on ne débrite pas par le toit et le transformisme est le corollaire des

sciences physiques et naturelles.

De plus, cette doctrine qui a pris pour seuls critères, l'observation, l'expérimentation et le raisonnement, s'est trouvée dès son origine en face des anciennes croyances qui reposent sur l’apriori, le sentiment ; et ces dernières, alliées à la métaphysique dogmatique, ont toujours entraîné et retenu les foules à leur suite. Il est bien plus simpliste de croire qu’un ouvrier a immédiatement créé de toutes pièces, des types primitifs, ancètres des êtres actuels: cela cadr nieux avec l’intelli-

gence des hommes primitifs et ignorants; puis une fois cette dernière

conception imposée comme quasi-dogme, il est non-seulement diffi-

cile, mais dangereux de combattre la vieille foi, qui a pour elle

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à ne

d'une part l'autorité prétendue de la révélation, l'esprit conservateur des hommes en général, et d'autre part, l'intérèt des promoteurs et des

soutiens des anciennes traditions.

Il est pourtant bien facile de concilier toutes ces opinions, toutes ces lectrines: il suffit de reconnaitre, comme du reste, les esprits ouverts des deux € “ps l'admettent, que seuls les animaux et le corps de l'homme sont des produits du transformisme, Il suffit à mon sens de soustraire l'âme à ce sujet de dispute, pour faire disparaître tout sujet

de discorde,

Le transformisme, qui est l'application aux êtres vivants, de la doctrine de l'évolution universelle, n'est donc qu'un épisode, qu'une page, qu'un chapitre, ans la succession morphologique de la matière Quoique la théorie précise du transformisme ne fût soutenue par aucun philosophe ancien, beaucoup d'esprits observateurs, ceux surtout qui ne se sont pas laissés entrainer par l'imagination, où qui n'ont pas cherché dans la raison subjective pure le pourquoi des choses, tel: Héraclite, Empédocle, Anaxagore, Démocrite, Aristote, Epicure et Lucrèce, ont

affirmé le principe de l'évolution matérielle,

Malgré leurs civilisations relativement avancées, les Perses, les C'haldéens, les Egyptiens, les Assyriens, les Chinois, les peuples d'origine sémitique, ne s'élevèrent jamais à la conception réaliste dt. monde ; mais ce n'est pas sans étonnement que huit siècles avant notre ère, c'est-à-dire bien avant l'épanouissement de la philosophie grecque, nous voyons un sage cle l'Inde: Kanada, imaginer et développer avec précision, dans son Vaiseshika, l'hypothèse atomique, pour expliquer la transmutation des formes et l’évolution dans la nature. Les doctrines

de ce Richis (sage), allaient toutefois à l'encontre des croyances ortho-

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doxes, fondées sur les Vélas, et il semble qu'elles acent servi de pont

entre le brahmanisme traditionnel et le boudhisme officiel

Peut étre pourrait-on sou çonner la philosophie ionienne d'avoir puisé ses premières conceptions aux sources de l'Inde, mais il n'est pas probable qu'aucun Grec n'ait posé le pied sur le sol de Kanada, avant Alexandre et lon ne conçoit pas comment l'esprit indien aurait pu pénétrer la pensée hellénique, ear il en était séparé par les races chaldé nnes et sémitiques et l'on sait combien ces dernières étaient fer mées aux ilées positives et matérialistes, Démocrite enseignait, 450 ans avant Jésus-Christ, “que la matière sensible était composée d'atomes indivisibles, inseccables, qu' par leurs mouvements continuels, font des rencontres puis des combinaisons diverses", Il affirme aussi “que toutes kes formes échangent leurs atomes: l'une se nourrissant de l’autre”. Il avait leviné l'évolution, mais il n'a pas saisi le transformisme, Epicure va plus loin: après avoir accepté l'atomisme de Démocrite, il décrit la succession des Cires vivants et reconnait que toutes les formes progressent insensiblement, sans interrugtion ; mais il néglige, ou plutôt ignore la variabilité des formes, c'est-à-lire des espèces; c'est ainsi qu'il passa tout près de nos doctrines modernes

sans y atteindre.

Le seul peut-être chez les anciens qui ait eu la vision du transformisme fut Lucrèce, contemporain des Virgile, des Cicéron, des Varron, le pius grand des poètes de l'antiquité. Lucrèce, en un poème didactique inimitable, par l'ammieur du sujet, la profondeur des idées, la beauté les images, la vigueur di style: “De la nature des enoses”,

affirme d’abord l'unité de la nature, ainsi que l'évolution générale;

puis il définit les atomes, décrit leurs propriétés, Jémontre les mouve-

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ments de la matière et serute l'infini du monde, Il étuis l'homme

au point de vue physique, physiologique et biologique ; il affirme que

tout dans la nature est formé d'éléments, cestructibles dans leur union,

mais éternels dans leur essence, Le Sième livre de ce pro ligieux mo-

nument de la philosophie et de l'art, est à lire en entier, il semble éerit

d'hier. Le poète nous fait assister aux premiers âges de la terre, aux mille essais de la nature encore bouillonnante, ponr creer des formes viables : l'apparition des animaux les plus simples, celle de l'homme enfin, mais tout proche encore de l'animal, puis son développement, ses progrès. Sully Pru lhomme qui parmi les poètes français est peutêtre celui qui a su le mieux poétiser la science, a donné tune magnifi-

que traduction du premier livre de ce chef-l'oeuvre,

Après la disparition des civilisations grecque et romaine, 1! semble qu'un voile épais ait obscurei toutes les sciences au cours du moyen-âge ; et l'idée de l'évolution, fondée sur la continuité, la liaison dans la nature, qui ne fut pas étrangère à l'antiquité, comme nous

venons de le constater, ne fut reprise qu'à la renaissance,

Linné qui n'a jamais admis la variabilité des espèces, leur concédait cependant une parenté idéale, et Descarte ainsi que Buffon ont entrevue leur parenté réelle, mais les véritables précurseurs de Lamarck et de Darwin, furent DeMaillet, Robinet et Bonnet, Le premier dans un curieux livre: “Entretiens uuu philosophe indien” (1748), décrit assez bien le transformisme dans ses grandes lignes, mais son philosophe ‘“’Telliamed”, qui, en fait de sciences naturelles,

n'en sait pas plus que ses contemporains, n’a pas fait grande impres-

sion en son temps,

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Le second pénètre un peti plu want dans les connaissances bio logiques, 11 professe hardiment que toute maticre est vivante, de sorte qu'il n'y à qu'un seul règne, qui est le ri ut, animal, dans lequel

n'y a que des individus et non des « “poces dis les êtres sortent

l'un prototype”, dit Robinet, "qui s'est prosressivement molifié et

des minéraux aux végetaux, de ceux-ci atnaux, à l'homme, il n'y a d'un sujet à l'autre, que des lificrences insensibles" l'our cet esprit perspicace, le monde ertier est done vivant, le minéral ausat bien que le végétal et le dével oement des germes, pris dans le fonds commun de la nature est l'origine de tous les étres attjourd'hui, avec l'appui de toutes les sciences molernes, l'on ne saurait guère dire

mieux,

I semble qu'à cette époque, la doctrine du transformisme était dans l'air, et ce n'est pas en France sulement que se fait son labeur “lenfantement : Charl:s Bonnet, philosophe et naturaliste sui <e, s'emploie avec ardeur et conviction, à dégager les formules de L: suvelle science. Dans son livre “Contemplations de la nature”, il decrit tous les êtres organisés, formant une chaîne dont les anneaux sont tellement unis, tiennent si bien les uns aux autres, qu'il est impossible de determiner les limites des espèces, De mème que DeMaillet et Kobinet, il a

Cru au transformisme, mais il lui a manqué les matériaux pour le dé-

montrer avec autorité,

L'histoire démontre qu'au cours du développement intellectuel de l'humanité, les grands mouvements d'idées, les grandes vérités, n'apparurent pas tout d'une piece : ici et là, des précurseurs jettent quelques ja-

lons, ensuite apparaissent un ou deux hommes qui syr hétisent les don-

nées éparses et encore vacillantes des pret

: semeurs et Îcuür impri-

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ment une force qui les imppsent aux intelligences ouvertes : tel fut le rôle des ‘eux véritables fondateurs de la nouvelle science, Lamarck et Darwin, dont nous étudierons l’oeuvre en un chapitre à part. Nous dirons alors les luttes qu'ils eurent à surmonter, les prejugés qu'ils eurent à combattre pour imposer la vérité nouvelle. Aujourd’hui encore, dans tous les pays catholiques, de même que dans notre province, l’on s'en tient aux interprétations surannées, l'on est traditionnaliste, l’on se refuse à accepter les conclusions pourtant nettes et formelles ‘les sciences naturelles et biologiques. Le transfonmisme froisse, humilie ceux qui se plaisent à placer notre origine dans un milieu merveilleux, enchanté, et s’en tont un titre de noblesse ; mais il est indiffément à ceux qui considèrent que l’homme

vaut par ses mérites et non par ses ancêtres.

Au reste, ce n'est pas la première fois que l’homme souffre ilans son amour-propre, de par les préjugés qu’il s'est forgés, et dont la science, au nom de la vérité, s'est chargée de faire l'exérèse, La grande erreur anthropocentrique, qui faisait de la terre le centre de l’univers et qui a régné sur l'humanité depuis les temps primitifs jusqu’au moyenâge s’est écroulée le jour où Copernic et Galilée démontrèrent que notre globe n’est qu'un humble satellite d’un soleil qui lui-même n’est qu’une étoile de seconde classe dans l’immensité des cieux. Semblable au coq de Rostand qui constata un beau matin que son chant ne commandait pas l’aurore, l’homme se rendit compte que ce n'était pas pour lui que

le soleil se levait chaque jour, et alors, comme ce paysan qui avait rêvé l'empire du monde, il s’éveilla dans une simple chaumière, Longtemps sans doute il a pleuré son illusion évanouïe, lutté contre la

science qui lui avait arraché sa fantasmagorie ;......... mais il peut

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se consoler en songeant qu’il est le roi de la terre; et cette royauté réelle, incontestée, il a le droit d’en être fier.

En quoi le transformisme ‘iminue-t-il l’homme? Sa royauté, en quoi est-elle amoindrie, si au lieu de la tenir d’un décret, il l’a conquise de haute lutte? Loin de déprécier l’homme et son origine, à mon sens, la doctrine de Lamarck l'ennoblit et le rehausse.

Mais qu'importe à la science, les désirs, les satisfactions, les regrets, les aspirations, les préjugés, elle passe au-dessus de toutes ces visées, la vérité est son seul objectif et elle ferme les yeux sur les illusions qu’elle <isperse.

Qu'on ne cherche jamais à rétrécir le cercle de la science, car à côté des chimères qu’elle a détruites, elle a édifié la civilisation, elle est le facteur de la prospérité, du bien-être et du bonheur ici-bas.

L'avenir est à la science: toutes les facultés, toutes les énergies convergent vers ce point lumineux ; comparativement à ses destinées, il n’est pas douteux qu’elle ne fait que balbutier : elle sera le grand levier de l’évolution morale. Au XVIIIe siècle, il a fallu une langue philosophique, au XIXe une langue poétique, au XXe il faudra une langue

scientifique.

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