‹ La vie [microforme]Chapitre 23 sur 37 · OBJECTIONS · texte numérisé non relu

OBJECTIONS

(d'ordre physique).

Maintenant que nous avons établi la descendance de ‘homme sur des données positives, que nous avons démontré clairement par l'histoire, par la science et par la philosophie, que l’homme, l’homo sapiens,

a une origine commune avec les anthropoïdes, nous allons passer en revue les objections que l'on a tenté d’accumuler contre cette récente

acquisition du savoir humair.

À la rigueur, nous Pourrions peut-être terminer dès maintenant

cette partie de notre travail: car toutes les objections que l'on a faites et que l’on suscite encore contre le transformisme, n’infirment en rien les domnées que nous avons développées. Tous les arguments que l’on a invoqués contre cette doctrine, depuis quelque cinquante années, ont été ou transitoires, ou d'ordre négatif. Un argument négatif ne prouve rien et en somme, l’on pourrait répondre à nos adversaires : attendez, cette science de l’anthropogénie n'est née que d'hier, l’on a pas eu le temps d’en explorer tous les domaines : — mais ce que nous en savons,

suffit pour affirmer positivement la descendance naturelle de l'homme.

Déjà, presque tous les obstacles que l’on avait dressés à l'origine, contre cette doctrine, sont tombés un à un, et chaque jour augmente la

défaite des adversaires de Lamarck, Darwin, Haeckel, etc.

Mais, par ailleurs, il est étonnant de constater que des hommes d'une science avancée, tels que Mgr Guibert, qui après avoir accepté l'évolutionnisme avec enthousiasine, après en avoir même démontré les vraisemblances, les beautés, se refusent à faire entrer l'homme dans la série des êtres organisés. J'ai scruté toutes les opinions, j'ai fouillé dans tous les camps, — car il ne faut pas croire que seuls, les théistes, les Jualistes se soient rangés parmi les adversaires du transformisme, — et je dois avouer que hors le côté psychologique de la question, qui peut prêter à des interprétations difficiles, je n'ai toujours rencontré chez nos adversaires que des affirmations gratuites, Dire avec Mgr Guibert: “La théorie de l'évolution ne peut s'appliquer à l'homme”, ou avec Bouchut: “Refaire l'origine du monde en l’attribuant à la génération spontanée, et

celle de l’homme, en le faisant sortir d'un couple de singes catarrhi-

niens de l’ancien continent, c'est à mon sens, ériger en faits scientifi-

ques l’abaissement moral de l’humanité”, cela n'éclaire pas beaucoup la question qui nous occupe. De même, je ne comprends pas bien que l'on puisse s'appuyer sur Russel Wallace, comme le fait le supérieur du Grand Séminaire de Paris, pour nier la descendance simienne de l’homme : car affirmer que celui-ci a été créé par l'intervention directe et immédiate de Dieu, comme l’a écrit l’auteur des “origines”, après avoir admis que le corps de l’homme a été tiré de l'animal, comme l'enseigne le savant anglais, c’est jouer sur les mots.

Disons de suite, que. la seule objection, qui pendant un temps à paru sérieuse, et que tous les contradicteurs de la nouvelle croyance, ont colportée à satiété, c’est que la distance qui sépare l’homme des autres animaux vivants, est trop considérable pour pouvoir ‘elier ce

dernier anneau à la chaine commune. Mais cet argument négatif ne

sert de rien actuellement, car le cadre est rempli, L'on avait d'abord répondu avec raison : nous connaissons bon nombre de races humaines entièrement disparues ; d'autres, surtout parmi les arriérées, ne conservent plus que de rares représentants, et il ne faudrait pas aller bien loin pour en trouver les preuves. Combien existe-t-il encore de purs représentants des Hurons, des Iroquois, des Abénaquis, etc.? Nous avons là, la ‘émonstration éclatante du principe de Darwin, qui veut que ‘ans tout le domaine biologique, les races les moins outillées, au moral et au physique, ne puissent supporter la concurrence vitale en face d’autres mieux armées. Mais non, l’on préférait répéter avec Bouchut : “On ne connaît tas d'intermédiaire entre l'homme et le singe, donc il n’y en a pas.”

Ce chaïînon, ce missing link des Anglais, que Lamarck et ses successeurs immédiats, ou plutôt ses émules contemporains, n'avaient pu saisir pour bonne et valable raison, la paléontologie s’est chargée de nous le fournir ; et ce chaînon est représenté par toute une gradation presqu’insensible et ininterrompue de fossiles simiens, anthropiens et intermédiaires. Si le retard apporté à la soh ion définitive de ce pro-

blème est imputable au fait de la rareté des restes fossiles du singe,

cela s'explique par l’exiguité géographique de l'habitat des vertébrés

supérieurs et surtout des primates, durant la préhistoire, le quaternaire et la fin du tertiaire, Cette rareté des représentants simiens, dans les diverses couches géologiques, est si caractéristique, que le grand Cuvier a affirmé jusqu’à sa mort, qu'il n'existait pas de singes fossiles.

Plus l'organisation d'un animal est élevée, plus son aire d’habi-

tation est restreinte. Seul, l’homme fait exception à cette règle : mais

Ce nn LE

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c'est que par son génie, il a su triompher de tous les obstacles, de tous les ennemis, de la nature même, par la perfection de ses armes, de ses habitations, de ses vêtements, de ses aliments et mème de ses mélicaments. Si l’on étudie l'habitat des singes anthropoïdes, on se ren compte, que plus ils se rapprochent de l'homme, plus ils sont cantonné: dans des bornes étroites : l'orang est confiné à Bornéo et à Sumatra, le chimganzé habite le Congo et le Sénégal, et les limites dans les-

quelles le gorille est enfermé, sont encore plus restreintes : c'est ce qui

explique ue les restes des anthropoïdes soient rares. L'on pourrait

aussi tenir compte d'autres facteurs dans l'interprétation de ce fait : les singes étant à peu près tous arboricoles, ils ont eu moins d'occasion de fossiliser leurs squelettes que les autres mammifères qui ont vécu sur la croute terrestre. Et enfin, ce qui est plus important, lorsque les primates sont apparus, le refroidissement de notre planète était avancé et son enveloppe avait atteint une telle solidité, que les catastrophes, les bouleversements géologiques étaient devenus rares. Telles sont

les raisons pour lesquelles les restes anthropoides sont clairsemés.

Ce n'est qu'en 1836 qu'on découvrit les premiers singes fossiles dans l'Inde; puis en 1838, l’on trouva près d'Athènes, le mésopithécus pentelici ; et durant ces dernières années, en Amérique surtout, l’on en trouva :le telles quantités, que Haeckel écrivait tout récemment : “Nous possédons maintenant une vue générale satisfaisante du grand développement pris par le groupe le plus élevé des mammifères, durant l’époque tertiaire. C'est avec un grand étonnement, que j'ai contemplé à Londres, l'instructive série de primates fossiles, exposés dans les salles du musée de South-Kensington.”

Enfin, la bruyante découverte du pithécanthrope, à Java, cet in-

ee

termédiaire entre l'homme primitif et l'ancètre que nous ne pouvons plus qualifier de ce nom, par le Dr Dubois, est arrivée à point, pour clore une discussion stérile, ainsi que pour Jémontrer d'une façon éclatante, la justesse de l'hypothèse de Mortillet et la perspicacité de la science de Haeckel. Mortillet avait déclaré qu'il existait un vide, un être problématique entre les races fossiles de Néandertal et les races supérieures simiennes ; puis, plus tard Haeckel avait décrit hypothétiquement ce missing link: — l’homme-singe de Java a rempli ce vide, avec tous les caractères qu'on lui avait prétés, donnant ainsi raison aux <leux grands naturalistes français et alleman]. “Pour bien juger le pithécanthrope de Java”, dit Haeckel, “et pour bien comprendre sa position intermédiaire entre les anthropoïdes et l’homme, il faut tenir Compte de deux faits bien significatifs : la forme toute humaine du foemur, et la grandeur relative du crâne, dont la capacité est d'environ

900 centimètres cubes.”

Ce pithécanthrope de Java a été l'occasion de controverses vives

et acrimonieuses. Mais en étudiant soigneusement la :Meussion intéressante dont il a été l’objet, au congrès de zoologie, tenu \ Leydes, il y a quelques années, de la part de naturalistes et d’anatomm:tes éminents, il nous reste l’impression nette que cet être est bien l'intermédiaire du professeur d’Iena. Sur douze savants de premier ordre, qui alors en firent l’examen minutieux, trois conclurent qu'ils étaient en face de débris humains, trois autres que ces restes appartenaient à un singe et les six derniers, considérant les Caractères mixtes le ces os . fossiles, proclamèrent que c'était bien là, l'anneau qui manquait à la

chaîne des primates, le missing link. Et comme dit W. Dames : “Si d'ordinaire, des divergences d'opinion produisent le doute, l’incerti-

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tude, dans le cas qui nous occupe, elles sont une preuve convaincante de la nature interméliaire du pithécanthrope”. Seul, Virchow, qui fut pourtant l'honneur de la science allemande, vieilli, préjugé, déclara péremptoirement, que ces restes étaient sans signification, Et c'est cette affirmation, d'un homme dont le savoir s’est jadis imposé à l'Europe entière, qui souleva toute une meute d'adversaires igno’ants, de naïfs à courte vue, contre les conclusions ‘de l'école transformiste, Virchow déclara que les pièces soumises au Congrès, n'étaient pas du même individu ; puis, qu’un cal osseux du foemur prouvait son origine humaine ; puis que les proéminences susorbitaires et l'abaissement de la voûte du crâne démontraient que cette tête était celle d'un singe ; puis, finalement que tous les crânes intéressants ‘le Néandertal, de Spy, de Moulin-Quignon, de la Naulette, etc., étaient des malformations pathologiques. J'ai dit plus haut qu'il appartenait aux hommes supé-

rieurs, de commettre des erreurs grandioses.

Il est une foule d’autres objections qui ne valent pas la peine qu'on s'y arrête. Ainsi, Bouchut, l’auteur d’une “Histoire de la médecine et des doctrines médicales”, ce remarquable médecin français, dont j'ai déjà cité le nom, croyait avoir trouvé un argument décisif, dans le fait que le singe est quadrumane, tandis que l'homme est bi-

mane. Et pour ne pas jouer sur les mots, il ajoutait : ‘J'entends que

le singe a quatre mains, parcs que ch: ces quatre organes, le pouce est opposable aux doigts, ce qui chez l’homme n’est le fait qu'aux membres supérieurs”. Il aurait été bien étonué d'apprendre qu'il

existe en Australie une race primitive — que personne cependant n'ose rejeter du sein de l’humanité, — dont les pouces sont opposables aux

doigts des pieds comme des mains.

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a. ne

Au reste, je ne m'attarderai pas davantage, à réfuter des obje ctions de même nature, de même valeur,

Objections d'ordre psychique,

Kefoulés dans toutes leurs positions, les adversaires du transfor-

mismes se sont définitivement réfugiés dans la psychologie comparée. L'homme, à cause de la supériorité Je son intelligence, est au-dessus et

en dehors de l'évolution, — c'est là, affirment-ils, une vérité que nul

ne peut contester. J'admets que l'examen de la question qui nous

occupe, sous cet angle, est l'interprétation plus diffictle, Nos sens n'étant pas alors en jeu, notre intellect n'ayant pas à juger sur des taits matériels, — ces faits que la métaphysique déteste tant, — l'appréciation personnelle à beaucoup plus de latitude et de vague, pour préciser les divers termes de comparaison, dans la série intellectuelle, Toutefois, en serrant la question de près, je crois que l’on peut encore arriver à trouver une solution raisonnable de ce problème,

Si l’on cherche sincèrement la vérité, sans idées préconçues, et que l'on veuille procéder méthodiquement, il ne faut pas mettre en regard le plus haut type de l'humanité et la plus basse brute de la race simienne. Il faut procéler autrement. I] faut d'abord suivre toute l'échelle graduelle de Ja canacité psychique, à partir du blanc jusqu’au noir, de l'européen jusqu'au négrito ; et si ensuie nous jetons un coup d'oeil général sur toute la race humaine, si nous prenons, par exemple,

des cerveaux comme ceux de Cartier, McDonald ou Laurier et que

nous les mettions en regard d'un wedda. « akka, d'un australien

où d'un boschiman, dites-moi si la ‘list |: vhique qui sépare ces

leux extrémes, n'est pas infiniment fl que celle qui sépare ces derniers des singes anthropoides, e parle pas, dira-t-on, Sans doute, mais chez lui, comme cher ‘ amirraux, du reste, il existe un langage, restreint, si l'on ve: Ce langage réside plus dans l'intonation et Ai lans l'articulation, ce qui n'empêche pas la plupart des inima AmMmuniquer ainsi, im nombre assez considérable d'idé Cluz toutes les races des

oiseaux, des mammifères surtout, la mére a des ris, je dirais volontiers des mots, pour exprimer le danger, la satisfaction, la colère, ete. d'autres pour appeler «+. petits, leur offrir des aliments, ete., ete, “On connait l'intelligence des singes”, dit Buchner, “les animaux qui se rapprochent le plus de l'homme, bien qu'il ne s'agisse que d'une parenté collatérale et non d'une descen-lance proprement dite ; on pou

rait remplir des volumes, avec les récits merveilleux et parfaitement

authentiques qui s'y rapportent.”

J'emprunte ce qui suit à Haeckel: “Les différents sons par lesquels les singes expriment leurs sensations et leurs désirs, leur sympathie et leur antipathie, doivent être considérés tout aussi bien comme un langage, que les sons également imparfaits, émis par les jeunes enfants qui apprennent à parler, et que les cris variés au moyen desquels les mammifères et les oiseaux se communiquent leurs impres-

sions. Le chant modulé de ces derniers, appartient aussi bien au domaine du langage, que le chant humain. Il y a d’abord aussi un anthropoïle musicien: le gibbon chanteur, où siamang (hylobate syndac-

tylus), commence par le son fondamental mi, et remonte toute l'échelle

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chromatique, l'espace d'une octave eniere, en émettant des sons trés

purs, esparés de clemnitons très réguliers.’

A l'ancien dogme, qui voulait que l'homme seul fût doué de lan Sage et dé raison, dogme encore défendu aujourd'hui par des théologiens et des linguistes, Haeckel répond: “Il serait grand tetnps d'abandonner cette croyance, qui he repose que sur des données 200logiques insuffisantes : un examen critique impartial, confirme la loi de Huxley : les différences psychologiques entre l'homme et les anthr:, poiles, sont plus faibles, que celles qui existent entre ceux-ci et les singes inférieurs.”

Dans toute cette controverse, :} est à mon setis une autre maniore de resoudre cette question, et nous avons sous la main les éléments de cette solution, L'enfant naissant est-il un ètre humain? Personne osera le nier, Mais il ne parle pas ; 1 est plus muet que le dernier des vertébrés. La scolastique répliquera sans doute, qu'il à la parole en puissance. Alors, si je rétorquais que les anthropoides, comme race, ont aussi la parole en puissance, Du reste, sauf la faculté d'émettre des s ns articulés, ceux-ci sont aussi avancés, aussi industrieux, aussi intelligents, disons le mot, que certaines tribus des bas-fonds de l’humanite, bien connus des anthropologues. Ainsi, les wedidas de l'intérieur de l’île Ceylan sont des négritos qui vivent au grand air, sans habitations. sans vêtements. Leur langage ne consiste qu'en des monosyllabes et ils communiquent entre eux, surtout par des signes. Ils n'ont que

l'arc comme arme, et nul autre que le chien, comme animal domes-

tique. Ils sont très peu susceptibles d'éducation où d'instruction.

Et les australiens, ces arriérés de l'humanité, au front fuyant, aux

arcades sourtilières proéminentes, au nez plat, sans racine, plus large

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que long, aux pommettes saillantes, à la bouche largement fendue, aux corps velu et au gros orteil opposable aux autres doigts du pied, ne corps velu et au gros orteil opposable aux autres ‘doigts du pied, ne sont-ils pas de véritables intermédiaires psychiques entre le singe et l'homme. L'on n’en doutera pas, si l’on considère que les hommes et les femmes de cette triste race, l’une des plus infimes de l’échelle sociale, vont complètement nus, qu’ils n’ont aucune idée de religion ni de morale, à tel point qu’ils ne se cachent pas dans leurs rapports sexuels et que l’anthropophagie est très en honneur chez eux. Celui qui étudie ces faits sans parti-pris, '‘admettra avec Luc Janville, “que la descendance animale de l’homme n’est pas contestable, et que si le sujet et l’objet ‘de cette discussion n’était l’homme, l'accord serait bientôt. fait.”

Nous pouvons répéter de l'intelligence, ce que nous avons dit du corps de chaque individu: la psychologie, de la naissance à la mort, n’est qu'un raccourci, qu’une récapitulation de la psychologie de itous les états ancestraux ; ou d’une façon plus concise: l’ontogénie n’est qu’une récapitulation de la phylogénie, morale et physique, psychologique et matérielle.

Il est une autre preuve, très déraonstrative, très convaincante, pour qui croit que l'intelligence est un produit du cerveau, en rapport avec la qualité et le développement de cet organe: je veux parler de la dégradation insensible de la capacité crânienne depuis l’homme iusqu'au bas de l’échelle des vertébrés. Les adversaires de la descendance de l’homme ont surtout insisté sur la distance infranchissable qui existe entre le cerveau du singe et celui de l’homme.

J'ai démontré en quoi et comment consistent les différences psy-

chiques; j'ai aussi rappelé que l’analogie physiologique et psychologique ‘du cerveau des primates repose sur l'identité de la morphologie, de l’histologie, de l'anatomie, et de la composition de cet organe. Tout se résume donc en dernière analyse, à une question de quantité et d’entraînement, non de différences élémentaires, —la science en possède les Preuves irrécusables aujourd’hui, Le crâne de l’homme actuel, j’entends l’européen, le blanc, possède une capacité d'environ 1500 centimètres cubes et certains singes anthropoïdes ont une boîte crânienne de 600 centimètres cubes. Entre ces ‘deux termes que l’on peut vérifier chaque jour, est venu se placer l’homme de Chelles, de Saint- Acheul, de La Chapelle-aux-Saints, de Néanderthal, puis ce fameux Pithécanthrope de Java qui n’est ni homme ni singe. “Le crâne néanderthal”, dit Mgr Guibert, “n’a qu'une capacité de 1220 centimètres cubes, ses parois sont épaisses, le front est bas et fuyant, les arcades sourcilières très prononcées, les mâchoires puissantes et prognates, le menton effacé, etc.” Nous avons vu plus haut que le crâne de l’homme-singe de Java cubait environ 900 centimètres. Il est donc un faisceau de faits qui découlent des récentes ‘découvertes de la paléontologie et qui détruisent la thèse des fixistes, sur la distance infranchis-

sable qui existe entre le cerveau de l’homme et celui du singe. Résu-

mons :

1° La capacité de la boîte crânienne de l’homme supérieur actuel est de 1500 centimètres cubes :

2° Celle de l’homme néanderthal, de 1220 centimètres cubes ; 3° Celle du pithécanthrope de Java, de 900 centimètres cubes : 4° Celle Y’un anthnopoïde actuel, de 500 à 600 centimètres cubes. L'on comprend maintenant l’ire de ceux qui avaient une opinion bien arrêtée, avant la découverte du Dr Dubois.

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Je ne m'arréterai pas à discuter l'opinion que le wedda, l'australien, le boschiman, etc., sont des dégénérés, des descendants abrutis de races supérieures, car cette conception est antirationnelle, antiphilosophique, antiscientifique : les faits démontrent que cette hypothèse est fausse. Admettons donc plutôt, que l’ensemble des faits que j'ai exposés, forment une suite logique de preuves tellement vraisemblables, que l'évidence s'en dégage nettement. Considérez attentivement l'européen, puis le nègre, puis le négrito, et dites-moi s’il est possible que

ces êtres disparates soient originaires di, seul couple, générateur de

l'humanité ; — même s’il en était ainsi, personne ne pourrait nier le

transformisme, à rebours, mais encore du transformisme réel et le principe de notre doctrine demeurerait intact. Je crois qu'il y a du vrai dans la boutade de l’ancien paléontologiste Queenstedt: “Si Je nègre et le caucaucasien étaient des escargots, les zoologistes s’accorderaient à les considérer comme deux espèces, tout-à-fait bien établies, qui n'auraient jamais pu naître l’un même couple, par divergences

progressives.”

Que si maintenant, après avoir étudié consciencieusement cette importante question, — la plus importante de toutes, j’oserais dire, puisqu'il s'agit de da connaissance de soi-même, de l’homme, du fondement de la biologie et de la philosophie, — nos élevons nos intelligences si haut, que le parti-pris,, le faux-c “gueil, le préjugé ne puissent les atteindre, — nous inclinerons notre raison, notre coeur en face des conclusions de la science, et nous admettrons avec les plus grands naturalistes de la fin du siècle dernier, que tous les êtres vivants qui

existent, sont. des produits du transformisme.

Evolution future de l'homme.

L'honme évolue-t-il encore ?

De tout ce que nous avons exposé, il découle un enseignement auquel nous ne pouvons nous soustraire : l’homme, faisant partie de la nature et étant un produit ultime du transformisme, est nécessairement évoluable, Nul ne saurait dire, mème en se basant sur l’histoire philosophique de notre passé biologique et anthropologique, ce que seront nos descendants dans mille ans, cent mille ans, où un million ‘’années, — supposant le fait, qu'aucune catastrophe cosmologique ne démolisse notre planète. Le physique de l’homme füt-il le même dans ce lointain futur, que cela ne changerait en rien, la certitude des doctrines que nous venons d’exposer, — l’évolution subissant souvent de longs ralents, quand les causes modificatrices cessent d'agir ou en d’autres termes, quand les conditions de milieu demeurent à peu près uniformes : il existe encore actuellement beaucoup de types des êtres les plus primitifs de notre globe.

Il nous semblerait toutefois, que sous les rapports morphologique, esthétique et utilitaire, l'organisme de l’homme est bien près de la perfection : ce que démontrent les oeuvres qu’il a accomplies. Nous ne voyons pas bien en quoi la sélection pourtrait intervenir pour l’armer davantage, dans la lutte pour l'existence; et sous le rapport de l'adaptation, son intelligence, son industrie savent le prémunir contre les influences du milieu, quelque soient le climat, l'altitude, la pauvreté du sol, l’animosité de la nature, des pays qu'il habite. Cepen-

LA VIE

dant, cette nature qui n'est pas toujours marâtre, semble parfois s’essayer encore à faire mieux : ainsi je ne crois pas me tromper en affirmant que tous les médecins qui me lisent et qui ont cuelqu’expérience, ont rencontré des'cas de polydactylie, et si ce caractère accidentel répondait à une véritable nécessité, peut-être deviendrait-il définitif,

l’hérédité s’en emparant.

À tout événement, il est probablement douteux que dans l'avenir, l’homme subisse de grands changements au physique; — mais il n'en Va pas ainsi sous les rapports intellectuel et moral. Je n'ai aucun

doute, qu'à ce dernier point de vue surtout, il sera beaucoup supérieur à ce que nous sommes. Je n'irai pas jusqu’à ‘dire avec Alfred Wallace que “comparés à nos étonnants progrès dans les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre système de gouvernement, notre justice administrative, notre éducation nationale et toute notre organisation sociale et morale sont restés à l’état de barbarie” ; il y a quelque chose d'outrée ‘ans ce jugement ; mais en jetant un regard impartial sur l’état actuel de nos sociétés, en scrutant la mentalité des membres qui les composent, nous devons reconnaitre franchement que l’évolution morale de l’espèce humaine n’a pas marché de pair avec l’évolution matérielle,

intellectuelle et scientifique. Si je ne craignais pas de sortir du cadre

de cet ouvrage, je démontrerais comme notre prétendue justice crimi.

nelle est injuste: je pourrais citer des douzaines de condamnés à

mort qui n'étaient que de pauvres fous impulsifs, obsédés. I] me souvient qu’un jour, à Joliette, à la suite d’un procès retentissant, un pauvre obsédé, qui avait tué tous ses frères et soeurs, avec qui il vivait en excellents termes, au nombre de cinq ou

six je crois, sans motifs, sans but, ‘ans signes précurseurs, a été

LA VIE, 157 RE

condamné à l'échafaud, malgré la preuve qui etablissait formellement que ce jeune garçon était atteint d'épilepsie larvée, Nous avons, une demie douzaine de médecins, membres du jury légal chargé de l’enquête post mortem, demandé à faire l'autopsie de ce sujet intéressant au point de vue psychologique ; — et à la suite de nombreux pourparlers entre le coroner, le shérif, les avocats de la couronne et de la défense, l’on s'adressa au Procureur-général qui en fin de compte ne

permit pas l'autopsie, — nous n'avons jamais su pour quelle raison.

Je n'ai aucun doute, que sous le rapport moral, lorsque la mentalité aura évolué su ffisamment, les criminels seront considérés comme des malades que la société aura le devoir de guérir, Et c'est là, dès aujourd’hui, l'opinion d'hommes éminents qui ont approfondi cette question, tels: S. Benedikt de Vienne, Bordier de Paris, Flesh d'Allemagne, R. Garofalo et C. Lombroso d'Italie. “C’est pourquoi”, dit Buchner, “dans quelques siècles, alors que l’humanité sera devenue meilleure, plus sage et plus heureuse, on considérera les procès criminels de notre époque, avec le même sentiment que celui qui nous est inspiré aujourd’hui, par les condamnations des sorciers et par les jugements de l’inquisition du moyen-âge.”

Si j'étais plus jeune, si j'avais plus de loisiers, j'essaierais à développer en un volume, où je n'aurais d'autres restrictions que les limites de mon sujet, ces grandes questions de morale, de responsabilité, que je ne puis qu'effleurer ici. J'étalerais alors Je vol qui se commet à l'abri des codes, je ferais une incursion à la

bourse, cet enfer terrestre, digne de la plume d’un Dante, et je démontrerais que dans notre société, le bonheur et la richesse des uns pren-

nent leur origine dans le malheur et Ja ruine des autres. Si la société,

Hit La Menus

me,

res

LA VIE

au lieu d’être fondée, presqu'uniquement sur l’égoïisme, avait pour double base, l'altruisme et l'égoïme en parts égales, l’on ne verrait plus d’affamés, de crèves-misères, de gueux en haillons, de tannières sor-

dides, à côté d'accapareurs, de repus, de viveurs et de châteaux dorés.

Mais la société souffre encore d’un reste de barbarie plus lamentable: je veux parler de la guerre, ce cancer des nations, qui s’est imposée sur la terre, avec une telle autorité, que les morales religieuses ont dû l’accepter et l’ont même glorifiée, sous la forme du Dieu des armées. Pour ne parler que des plus récentes, considérez l'Allemagne qui a fait la guerre à la France, pour lui voler l'Alsace et la Lorraine, —l'Angleterre, à qui nous avons prêté notre malheureux concours, qui a chassé les boers du Veli, pour lui dérober ses mines d’or, — et ce qui dépasse les limites de la raison: le Japon et la Russie aux prises,

pour escamoter la Corée à la Chine,

Oh! l’on a cru faire beaucoup, au point de vue de la morale internationale, en garantissant la neutralité des puissances spectatrice, en face de deux peuples qui s’entre-dévorent ; — mais, lorsque l'humanité comprendra ses devoirs, elle édictera un code et un tribunal international, où la justice se substituera à la force brutale actuelle,

Saluons ici respectueusement le tribunal de La Haie: un grani

esprit humanitaire a présidé à la fondation de cet organe précurseur de la civilisation future. De semblables efforts, pour atteindre la solu-

tion des problèmes qui visent la paix la sécurité, le bonheur du genre humain, méritent toute notre admiration, tous nos enthousiasmes. L'utopie d'aujourd’hui deviendra la réalité de demain. “Lentement,

mais toujours, l’humanité réalise le rêve des sages.” (1)

(1) Anatole France.

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