DURRIEU
P. S. — Lieutenant-colonel au 1" régiment des chasseurs d'Afrique, directeur des affaires arabes de la division d'Alger, commandant la subdivision d'Aumale par intérim.
Voilà de quoi écraser de plus larges épaules que les miennes.
J'oubliais : membre de l'Institut d'Afrique, membre de l'Académie d'Alger (mort-né), membre du comice agricole, etc., etc.
Lettre du colonel Doumas au commandant Ducrot.
Bou-Saada, le 4 décembre 1849.
Mon cher Ducrot,
Je vous écris souvent, vous ne me répondez jamais, cela n'est pas bien. M'auriez-vous entièrement oublié, quand je pense, moi, à chaque instant à vous?
Vous savez déjà que j'ai eu le bonheur de pouvoir donner une bonne leçon aux fractions insoumises des Ouled-Aàmer-hen-F errendj .
Je suis certain que cela vous aura fait plaisir. Les Ouled-Mereddiij ei les Ouled-Djaher comptaient sur leurs âpres montagnes pour nous échapper ; leur illusion est
détruite aujourd'hui. Ils ont amené le cheval de soumission et payent l'amende qui leur a été imposée par M. le général de Ladmirault. Joignez à cela ce que nos goums leur ont enlevé, et vous penserez, comme moi, que c'est assez pour le moment. La punition est tombée sur ceux qui ont tué le capitaine Gaboriaud et qui ont fourni des contingents aux révoltés de Bou-Saada.
Maintenant, qu'allons-nous devenir?
Bou-Saada est tellement soumis que cette ville a dû me fournir quatre cents hommes armés pour marcher contre les Ouled-Aâmer-ben-Ferrendj ; ces derniers ont été châtiés; il ne reste plus que les Ouled-Aâmei^ ils s'annoncent.
L'insurrection de V Aurès et du Belegma ne paraît pas avoir la gravité qu'on lui avait prêtée; nous entrons dans une ère nouvelle. Vienne la colonne Barrai, et nous lui remettrons les affaires magna cum voluptate. Il est possible cependant que mon concours soit demandé pour fermer quelque issue à des populations traquées. Nous sommes prêts.
Je ne sais quel éloge vous faire de votre goiun, des chefs qui le commandent, de Ben-Yaya, de Garus. J'ai soin, bien entendu, de tout ce monde-là. Les insurgés de Bou-Saada sont chargés de les approvisionner en orge et en blé. Que n'avez-vous pu venir avec nous!
Adieu, mon cher ami. Mes homnuiges les plus respectueux à Mme Ducrot, et pour vous amitié et dévouement.
Le colonel, E. Daumas.
Lettre du colonel Daiimas au commandant Ducrot.
Bou-Saatla, le 8 ilécemhre 1849.
Mon cher Ducrot,
J ai reçu voire lettre du 1" décembre et urcm presse de vous dire que je suis très satisfait d'avoir votre opinion sur l'organisation à donner au nouveau cercle de Bou-Saada.
Je naviguerai dans vos eaux ; selon moi, vous êtes dans le vrai. En effet, si l'on ne sait pas mettre de côté les interminables prétentions personnelles de Mokrani, on ne fera rien qui vaille et l'on sera souvent forcé de revenir par ici. Je proposerai donc de faire relever du commandement supérieur de Bou-Saada toutes les tribus dont les intérêts réels se rattachent à ce point, et puis on décidera ce que l'on voudra. J'aurai agi consciencieusement.
Il va sans dire que je tiendrai grand compte et des intérêts et des prétentions de Ben-Yaya. Vous concevez que ce chef et son goum se sont trop bien conduits avec nous pour que nous ne rompions pas une lance en leur faveur, toutes les fois que l'occasion s'en présentera. Et cela, à plus forte raison, quand mes sentiments particuliers se trouvent d'accord avec l'intérêt général.
Je ne sais plus trop ce que nous faisons ici; nous y
218 C0RRESP03NDANCE DU GÉNÉRAL DUCROT.
avons, et vous le savez à présent, à peu près heureusement terminé toutes nos affaires ; le kalifat El-Mokrani ne veut pas de notre concours pour tomber sur des tribus indociles qu'il déclare soumises, mais nous attendons la colonne Barrai. Pourquoi? Pour régler le sort de deux ou trois tribus, sort que l'on peut aussi bien décider d'Alger ou de Blidah. Vous avouerez que c'est un peu cher. N'importe, attendons.
Je pense que vous m'approuverez de m'être attaché à reconstituer chaque tribu sur son territoire. Il nous sera facile ensuite de régler notre arriéré avec elle.
Les Arbàa ont tué quelques hommes aux Ouled- Aàmer , fraction vagabonde et insoumise des Ouled- Ayssa. C'est une bonne chose.
Tout à vous.
Le colonel,
E. Daumas.
Lettre du colonel Damnas au commandant Ducrot.
Aïn-Clieralj ou IleuroL, le 17 décembre 1849. M0\ CHKIl DUCHOT,
Enfin nous avons terminé nos affaires à Bou-Saada et nous sommes en marche pour rentrer à Médéah. Le colonel de Barrai a été charmant; c'est un homme d'esprit, d'intelligence ; nous n'avons pas tardé à tomber d'accord sur tous les points. Je vous envoie confi-
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denticllement notre rapport sur l'organisation du cercle de Bou-Saada. Il est bon que vous l'ayez sans retard et avant qu'il vous parvienne d'une manière officielle. Ben-Yaya est enchanté ; son amour-propre a été non seulement ména^jé, mais encore satisfit. On ne lui a enlevé que ce qu'il ne voulait pas.
Je suis véritablement heureux d'avoir pu faire réussir vos idées, tout en faisant plaisir à Ben-Yava, qui nous a rendu des services si éminents pendant notre longue expédition.
Vos goums se sont conduits avec nous d'une manière admirable, et je me plais et me plairai toujours à en rendre le témoignage. Valeur, dévouement, abnégation dans les circonstances difficiles que nous venons de traverser, j'ai trouvé tout en eux. Je compléterai le chapitre en vous disant qu'ils ont été, sous tous les rapports, très bien conduits par M. Carus.
Vous savez que les Ouled-Aàmer ont fait leur soumission. Je leur ai imposé, pour première condition, de rentrer dans leur pays et de me rendre les chevaux pris au goum de M. Beauprétre. La tribu va reprendre ses campements habituels, et tous les chevaux qui existent encore me seront remis à mon arrivée à El-Gosfa, qui aura lieu le 20 ou le 21 courant. De là, je les enverrai à Aumale .
Jusque-là tout va bien, mais il reste la question de l'amende à infliger aux Ouled-Aâmer, question épineuse et sur laquelle je désire vivement votre avis. Sont-ils coupables, oui ou non? Faut-il frapper fort ou être cou-
lant? Soyez assez bon pour me guider, vous me rendrez service. Comme renseignement, de mon côté, je vous dirai que cette tribu est, par suite de ses émigrations, dans un profond état de misère, et que les troupeaux qu'elle a conservés ne valent absolument rien. Quoi qu'il en soit, je ferai ce que vous voudrez, et Ben-Yaya se rend garant des payements. Il fera au besoin des avances. J'attends votre réponse.
Recevez la nouvelle expression d'un dévouement aussi sincère que durable. Plus tard, et de vive voix, je saurai, je l'espère, vous remercier du bon et utile concours que vous avez bien voulu me prêter.
Tout à vous.
E. Daumas.
P. S. — Ouled-Aâmer . Il me vient une idée, voyez ce qu'elle vaut :
1° Rendre tous les chevaux qui ont été pris au goum de M. Beauprêtre ;
2° Frapper une amende qui n'entrerait pas dans les caisses de l'État, mais avec laquelle on donnerait une indemnité aux familles des hommes tués dans cette affaire. Il me semble qu'ainsi on éteindrait bien des haines.
E. Daumas.
Lettre du colonel Daumas au commandant Ducrot.
Ei-Gosfa, le 20 décembre 18V9.
Mon cher Ducrot,
Votre lettre m'arrive au moment où je lève mon camp: je n ai que le temps de vous dire ceci :
Votre manière de voir sur les Ouled-Aàmer est extrêmement sage ; je leur impose toutes les conditions dont vous me parlez, et le bacli agha Ben-Yava se rend (ijarant de leur accomplissement.
Gomme par le passé et pour toujours, amitié sincère et dévouement inaltérable.
Le colonel, E. Daumas.
Des projets de conquête de la Kabylie, discutés à la Chamhre, avaient jeté l'inquiétude dans les populations, et un agitateur, nommé Bou-Baghla, en avait profité pour soulever les Grands Kabyles et attaquer notre allié, Si-ben-Àli-Scbériff. Le colonel d'Aurelle, commandant une petite colonne d'observation, avait cru bien faire en prenant sur lui de cbàtier les Beni-Melli-Keucbs. Mais son opération, exécutée sans ordres, avant été assez sanglante, le général d'Hautpoul, gouverneur intérimaire de l'Algérie, le blâma dans un ordre du jour en date du 15 avril, conçu en termes très violents. Le général Daumas, alors attaché au ministère de la guerre, désireux d'être éclairé sur la situation réelle, s'adressa au commandant Ducrot, le jugeant plus apte et mieux placé que qui que ce fut pour lui procurer des renseignements exacts et sûrs.
Le commandant Diicrot au général Daumas.
Fin avril 1851 (1).
Vous me laites riionneur de me demander confidentiellement ce qne je pense des événements qui se passent depuis quelque temps dans ce pays. Je suis bien sensible à cette marque de confiance, et je vais faire tous mes efforts pour m en montrer réellement digne.
Depuis quelques mois, j'ai été si souvent (je pourrais dire constamment) en contradiction avec mon entourage, supérieurs, inférieurs et égaux, que je craindrais de vous induire en erreur en vous exposant mon opinion personnelle sur les événements qui se sont récemment produits. Je vais donc tâcher de retracer simplement et le plus succinctement possible , avec une entière sincérité, les événements tels que je les ai vus se dérouler devant moi.
D'abord, je dois avouer que je n'ai jamais entrevu la nécessité ni la j)0ssibilité de faire la conquête de la Kabylie avec les moyens militaires et financiers dont nous disposons. J'ai pensé que l'on riscjuait de faire contre le Djurdjura une démonstration très meurtrière, d'obtenir un succès contestable , sans résultats plus sérieux que ceux obtenus précédemment chez les Plissas. Beni-Ouagena, Beni-Djenad... et tant d'autres, chez
(i) Le fomiiiaiiilrtnt Diicrot avait été noininé le 18 juin 1850 directeur divisionnaire des affaires arabes à ISlidali.
lesquels nous étions guidés cependant par un illustre général, qui n'a pas encore trouvé son remplarant dans ce pays-ci. Le refus du gouvernement d obtempérer aux propositions de ^I. le général d'Hautpoul m'a prouvé que, si j étais ici à peu près seul de mon avis, il n'en était pas de même en France.
r Nos projets de conquête de la Kabylie s'étaient
ébruités et avaient produit dans les montagnes, et surtout en Kabvlie, une certaine agitation. Quelques intrigants avaient cherché à en profiter pour faire oublier aux Kabyles leurs inimitiés intestines, et pour se créer quelques partisans, réunis dans le principe au seul point de vue de la défense. Mais voilà que l'un de ces prétendus schériffs, phis audacieux que les autres, Bou-Baghia (l'homme à la mule), passe de la défensive à 1 offensive et ne craint pas d attaquer 1 oncle de notre allié Si-l)en- Ali-Schériff ; il lui enlève trois cents bœufs et trois mille moutons. C'était plus qu il n'en fallait pour tenter la cupidité de ces pauvres et avides montagnards. La défense était sans doute chose facile; mais le jeune marabout, notre allié, plus habitué à manier son chapelet et ses livres que le fusil et le vatagan, fuit sans même chercher à résister, et, sur les instances de yi. Beauprétre , vient se réfugier au milieu de ses goums.
Ce succès de Bou-Baghla, dû à l'incroyable. . . prudence de Ben-Ali-Schériff, change un peu la face des affaires ; il grandit l'influence morale de cet intrigant et met à sa
» disposition quelques ressources matérielles dont il use
assez adroitement pour augmenter le nombre de ses partisans. Nos ennemis deviennent plus audacieux, nos alliés sont ébranlés, et, dans ces conditions, la position de M. Beauprétre, seul avec ses goums dans FOued- Sahel, n'est plus tenable. S'il se retirait, il donnait toute liberté d'action au schériff, et nous semblions abandonner non seulement Ben-Ali-Schériff, mais encore toutes les populations de la vallée qui jusqu'alors avaient tenu bon pour nous. Pour gagner du temps et donner aux esprits le temps de se calmer, le général Blangini propose au gouverneur d'envoyer chez les Beni-Mançours une petite colonne composée de huit cents zouaves, deux pièces de montagne et un escadron de spahis. D'un côté, c'est un minimum de forces suffisant pour n avoir rien à redouter des Kabyles au milieu d une plaine parfaitement découverte, et dans un camp protégé par quelques ouvrages de campagne ; d'autre part, cette troupe est trop faible pour permettre au chef de céder à un mouvement d'impatience et d'audace, et de compromettre nos affaires en s'engageant dans la montagne.
Pour détruire le mauvais effet moral produit sur les indigènes par cette attitude défensive, il est convenu que l'on mettra à exécution une maison de commandement projetée depuis longtemps, et qui doit assurer la route des Bibans, le haut de la vallée de l'Oued-Sahel, et empêcher les maraudeurs des Beni-Melli-Keuchs d'inquiéter nos communications entre Aumale et Sétif. On espère que la réaction se fera bientôt sentir en faveur
de Ben-Ali-Schériff, et que, fortifié par l'influence de nos baïonnettes, il parviendra à réchauffer le zèle de ses partisans et à prendre le dessus.
Au début, toutes ces prévisions semblent se réaliser. Peu de jours après son installation aux Beni-Mançour, M. d Aurelle écrivait au général Blangini : « La réaction commence à se faire sentir en faveur de Ben-Ali-Schériff. Bou-Baghia est venu attaquer Chellala pour enlever sa famille, mais il a été repoussé après avoir perdu dix hoùimes. Ceci prouve combien la défense eût été facile dans le principe, si Ben-Ali-Schériff avait fait preuve de quelque énergie. Mais passons. — Le général Bosquet s est ému des événements de 1 Oued-Sahel, et, quelques agitations étant survenues chez les Beni-Al^bès, il apparaît aux Bibans avec une colonne de quatorze cents baïonnettes, cent cinquante sabres, etc. »
En présence de ces deux colonnes françaises qui semblent menacer les Beni-Melli-Keuchs , il est facile au schériff de réunir quelques centaines de Kabyles pour combattre les chrétiens, et le colonel d'Aurelle écrit au général Blangini que le schériff a réuni trois mille Zouaouas, qui campent entre Seloum et Ghebissa. Le général Blangini ne s'inquiète pas, pensant bien que ce rassemblement se dispersera, quand il aura consommé ses vivres et épuisé les ressources du pays.
Mais on écrit que les rassemblements augmentent,
que les Kabvles sont descendus jusqu à la rivière et ont
brûlé quelques gourbis appartenant à Ben-Ali-Schériff.
On demande des renforts en infanterie et cavalerie; le
général, par prudence, se détermine à accéder à cette demande : un bataillon de zouaves et un escadron de chasseurs viennent renforcer le camp de Beni-Mançour.
On pouvait craindre que ce mouvement de troupes ne maintînt le rassemblement plus longtemps sur pied, mais il n'en est rien, et on écrit de Beni-^Iançour « que les rassemblements diminuent, que les populations se rassurent. Ben-Ali-Schériff s'est enfin mis en mouvement; il est à la tête d'un corps assez nombreux de partisans, et veut faire une razzia sur les Beni-Melli- Keuchs ; ses gens le supplient de rentrer dans sa zaouïa... »
Tout va bien, en un mot, mais voilà que tout à coup nous recevons une dépêche télégraphique dans laquelle on nous apprend que le colonel d'Aurelle s'est porté par une marche de nuit sur Selloum , l'a attaqué le 10 avril, l'a brûlé, etc. Le lendemain, une lettre de M. d'Aurelle vient confirmer ces nouvelles et donner quelques détails, mais sans donner aucun motif satisfaisant pour expliquer l'infraction commise aux ordres formels du général et du gouverneur qui lui prescrivaient de ne pas passer sur la rive gauche de FOued- Sahel. « Il était indispensable, dit la dépêche, de tirer vengeance de l'injure faite à notre allié Ben-Ali-Schériff, et de frapper l'imagination des Kabyles en attaquant dans leurs repaires ces hordes qui, depuis longtemps, inquiètent le pays, etc. »
Les renseignements les plus positifs parvenus depuis nous font connaître que l'on n'a rencontré dans Selloum
que très peu de monde, que la prise du villajje n'a coûte que peu de blessés à la 3* compajjnie du 2^ bataillon; mais que la retraite a été de plus en plus inquiétée; que dans cette retraite, qui a duré jusqu'à buit beures du soir, nous avons eu treize tués, dont un officier, un adjudant et trois sous-officiers de zouaves, et soixante blessés.
Depuis lors, les choses sont toujours à peu près dans le même état, c'est-à-dire que les Beni-Melli-Keucbs , retranchés dans leurs villages, se tiennent sur la défensive. Le schériff cliercbe à faire de la propagande cbez les Beni-Abbès et tribus voisines; il compte parmi eux un certain nombre de partisans, qui n'ont cependant pas agi ouvertement. La présence de M. d Aurelle aux Beni-Mançour et celle de M. Camou, qui a remplacé le général Bosquet aux Beni-Abbès, ont 1 avantage de rassurer les populations alliées, et l'inconvénient de maintenir les insurgés et les Zouaouas dans un état perpétuel de rassemblement. Il est donc difficile de savoir comment tout cela se terminera.
Je vous ai rendu compte exactement des faits qui se sont produits successivement. Je ne me permettrai pas d en tirer des conclusions. Je laisse ce soin à votre vieille expérience.
Je vous remercie de ce que vous avez bien voulu faire pour mes indigènes, Si-Paly, Ould-Bey-Bon-Mezraque et Si-Ali-Embareck. Malheureusement vos bonnes intentions, vos actes même restent sans effet en présence du mauvais vouloir et de l'incurie de l'administration. Il n'a pas encore été possible défaire toucher à... un rotin
des quarante-six mille francs qui lui sont alloués par décret présidentiel. Les fonds ne sont pas faits au
budget Bref, malgré le bon droit et la justice,
en dépit des décisions du gouvernement, ces malheureux continuent à mourir de faim, et il n'est pas possible de prévoir combien de temps cela durera encore.
Vous m'avez fait l'honneur de me demander si j'étais disposé à accepter la succession du colonel Durrieu dans le poste de chef du bureau politique. A cette question je réponds en toute franchise.
Depuis quelque temps, ma santé souffre considérablement des atteintes du climat; je viens encore récemment d'être rudement secoué par la fièvre, à tel point que j'ai dû garder le lit quinze jours. Je vais mieux depuis quelques jours, mais je souffre toujours du foie. L'air de France, disent les médecins, peut seul me débarrasser complètement de cette terrible affection, et je vous avoue franchement que j'hésite encore à abandonner la position spéciale que j'occupe ici, et qui me donne une foule d'avantages que je ne retrouverais pas dans la vie de garnison. Je me dis que peut-être l'air d'Alger me serait plus favorable que celui de Blidah. Si donc j'étais appelé prochainement à remplacer Durrieu, j'en essayerai pendant quelque temps. Puis, si ma santé ne se remettait pas promptement, j'abandonnerais tous les avantages que j'ai ici, pour retrouver la santé, qui, en définitive, est le bien le plus précieux de ce monde.
Voilà Périgot enfin lieutenant-colonel; des trois portés l'an dernier sur le tableau de la province d'Alger,
il ne reste que moi ; cela me donne quelque espoir. Si mes calculs ne me trompent pas, et si, dans les dernières promotions, on n'a pas pris derrière moi, je dois me trouver maintenant presque à la droite du tableau du comité. Je ne sais au juste où j'en suis, et je vous serais reconnaissant de m'en dire quelques mots.
Ma femme et ma fille continuent à se bien porter, et je serais heureux d'apprendre qu'il en est de même dans votre petite smala. Je vous prie de présenter mes humbles hommages à Mme Daumas et de vouloir bien agréer l'expression de mon respectueux dévouement.
La maladie dont parle le commandant Ducrot dan.s la lettre précédente s'aggrava subitement, au point de nécessiter son départ précipité d'Alger au courant du mois de mai 1851. Une saison à Vichy et une seconde à Fougues le remirent complètement, mais les médecins lui interdirent de retourner en Afrique.
A Monsieur Ferdinand de Champs.
La Ferté, 3 octobre 1851 (1).
Nous prenons décidément le casernement des Tuileries et de ses dépendances; mon colonel est logé dans le pavillon de Marsan, et moi, j'occuperai, suivant toute probabilité, un apppartement dans le pavillon de
(1) Le commandant Ducrot avait été promu lieutenant-colonel au 49" de ligne le 8 août 1851.
Flore. Je l'ai vu et trouvé très commode et très convenable sous tous les rapports. Mlle Agathe (1) aura donc la cour ou le jardin des Tuileries pour promenade habituelle, ce qui est fort agréable ; nos écuries sont également dans un bâtiment militaire, sur la place du Carrousel. J'oubliais de vous dire que nous faisons partie de la brigade Canrobert, ce qui me plaît infiniment. Avec un pareil chef, en qui j'ai pleine confiance, je n'ai pas à me préoccuper de la conduite politique à tenir; ses ordres seront ma loi, et ce n'est pas un mince avantage dans les circonstances difficiles où nous pouvons nous trouver placés.
(1) Sa fille aînée, morte le 1" juillet d864.