Esprit militaire, p. 2i
i. Note ilr 1700 (011111111111(11100 par M. Paul Le Blanc.
178 CHAPITRE XIT.
« Le prix des denrées ayant haussé, un capitaine ne saurait trouver une auberge à moins de 50 liv. par mois. . G00
Une paire de souliers à 5 liv. par mois Go
Blanchissage, G fr 72
Perruquier, poudre et pommade 72
Chauffage et chandelle 80
Pour faire son lit, nettoyer sa chambre et décrotter ses
souliers , à 6 fr. par mois 72
Le tout au rabais 95G
« Si Ton ajoute ce qui est nécesaire pour son habillement, perruques, etc. , tabac, frais de route et de comédies, repas donnés aux inspecteurs et aux officiers généraux qui passent et s'arrêtent dans les garnisons, il ne peut économiser un écu pour se faire soigner en cas de maladie , ni payer un domestique , ni se procurer un équipage pour entrer en campagne 1 . »
Donnons un autre exemple tiré de la vie d'un grand homme. Bonaparte, lieutenant en second au régiment de la Fère, touche 800 fr. d'appointements, auxquels il faut joindre 120 fr. d'indemnité de logement et 200 fr. comme ancien élève boursier de l'école. Sa chambre lui coûte 8 liv. 8 s. par mois; sa pension de lieutenant à l'hôtel des Trois-Pigeons est de 35 livres. Ajoutons 15 liv., pour retenues mensuelles et réceptions, et 30 liv. pour l'habillement , l'entretien, le café militaire et l'abonnement au cabinet littéraire de M. Aurel, et nous aurons un total de
1. Observations par de Saint-Aulat, 17G8. Arch. de la guerre.
88 liv. 8 s., qui fait 1,078 liv. par an, somme inférieure de V2 liv. à ses appointements de 1,120 liv. *.
Cii lieutenant, modeste dans ses goûts, sinon dans son ambition, pouvait donc vivre avec son traitement.
Cependant, comment faisait un lieutenant sans patrimoine, lorsque, comme le chevalier de Poterat, en 1767, il ne touchait que 50 livres par mois, et qu'une paire de gants de peau de daim lui coûtait 13 liv. V s? Il est vrai que les plaisirs sont peu coûteux, car, pour 1 fr. par mois, on s'abonne à la comédie à Bourges. Mais les repas qu'on donne aux régiments de passage sont chers. Poterat paie 54 liv. 2 s. pour ceux qui ont été offerts à trois régiments. Il y a aussi des dépenses de bal en commun, mais qui ne dépassent pas 3 1. à 5 1. 10 s., tout en se renouvelant plus souvent que les repas de corps. Ajoutons des dépenses de 1 1. 10 s. pour prix de messes, des frais d'acquisition d'équipement, la retenue de 2 fr. par mois pour le chirurgien 2, et l'on pourra se faire une idée des menues dépenses obligatoires dont était grevé le budget d'un jeune sous-lieutenant à G00 fr. d'appointements.
Heureusement pour lui le logement était gratuit, comme pour les officiers de tous grades : il était à la charge des villes et des habitants; mais souvent ceux-
t. Iung, Bonaparte et son temps, t. I, p. 15G. 2. Comptes du chevalier de Poterat, do 1 707 à 1779. Arch. de l'Aube, E. 915.
ci leur fournissaient à contre-cœur des logements peu convenables. On avait beau exiger, comme à Amiens, qu'on leur réservât la plus belle chambre à cheminée de la maison, qu'on leur fournit sous le même toit un logement pour les domestiques attachés à leur personne. En 1788, les officiers ont à Cambrai de si mauvais gîtes qu'ils sont obligés d'en louer pour être décemment selon leur grade l. D'ailleurs, c'était une grande gêne pour le bourgeois paisible que d'avoir chez lui un officier, qui rentrait à toutes les heures de la nuit, recevait ses amis jusqu'à une heure avancée, se montrait tantôt exigeant et tapageur, tantôt familier et trop aimable pour les femmes de la maison. Tantôt les bourgeois se disputaient avec eux et tentaient de leur fermer leur porte; tantôt ils se plaignaient de leurs procédés, de la longueur de leur séjour, du dommage qu'il leur causait, du vin qu'il fallait leur fournir, de l'obligation qui leur était imposée d'attendre une partie de la nuit leurs hôtes
1. Janvier, MM. les Gardes du corps... Épisodes de l'histoire d'Amiens , p. 35. — Les Compagnies de la maison du roi en garnison à Troyes. — Une ordonnance de 1668 pour régler ce qui devra être fourni aux mousquetaires dans le faubourg Saint-Antoine, à Paris, stipule une chambre pour deux mousquetaires, garnie « de deux lits, l'un pour lesdits deux mousquetaires, l'autre pour leurs valets, chaque lit garni d'une paillasse, un matelas, un traversin, deux paires de draps et une couverture, une table, deux chaises, un chandelier pour les maîtres, un chandelier pour les valets. Il est défendu aux bourgeois de racheter leur logis en argent. — Règlement pour les gardes du corps logés à Pontoise. Novembre 1666. (Recueil Cangé, t. XXX.)
avec une chandelle allumée. Aussi, quelques-uns leur louaient des logements en ville; aussi, la plupart du temps les municipalités meublaient des hôtels pour l'état major, et donnaient aux autres officiers des indemnités, au moyen desquelles ils se procuraient-des appartements selon leur convenance.
Les logements et les indemnités étaient en rapport avec le grade. Ils étaient considérables pour les gouverneurs, moindres pour les lieutenants du roi et les majors. La ville d'Amiens meublait une partie d'un hôtel pour le major des gardes du corps; c'était un appartement complet, dont les pièces de réception étaient tendues de damas d'Abbeville et meublées d'une manière convenable, plutôt bourgeoise que luxueuse *. Les indemnités variaient de 50 à 75 fr. par mois pour les officiers généraux ; elles étaient de 40 fr. pour les colonels 2, de 10 fr. pour les lieutenants. Dans certaines provinces, les fournisseurs des lits militaires étaient tenus de pourvoir au mobilier des chambres d'officiers; ils devaient mettre à leur disposition, outre le lit réglementaire, une table à quatre colon -
1. Janvier, p. 38. — Voir la Ville sous l'ancien régime, 2e éd., I. I, |». 28:5, 28i.
2. 175G. Archives de la guerre. — Guislain Leinale, Le Havre, p. 209, 2i'J. —En Flandre, l'indemnité de logement d'un commandant de chevau-légers est de 36 florins par mois, d'un lieutenant, de 30, d'un colonel d'infanterie, de 18e, 20; d'un capitaine, de 10 et de 12; d'un lieutenant, de 7 liv. 10 s. et de 9. (Ord. de 1717. Recueil Cangé, i. \l.l.
nés, une armoire à deux vantaux, quatre chaises couvertes de jonc, la vaisselle indispensable à la toilette et un porte-manteau. Le mobilier de la chambre des domestiques était fourni de même *, Néanmoins, malgré les efforts de l'administration, beaucoup d'officiers se plaignaient encore. Dans certaines villes, comme à Nantes, leurs logements comme leurs auberges étaient hors de prix; leurs appointements étaient loin de suffire à leurs dépenses obligatoires 2. Aussi s'efforçait-on, lorsque cela était possible, de leur aménager des appartements dans les citadelles ou dans des pavillons construits spécialement à proximité des casernes3. Mais il arrivait parfois que les officiers, se trouvant mieux installés et plus libres chez des habitants, refusaient d'aller loger dans les pavillons qui leur étaient affectés, et qu'il fallait des ordres supérieurs pour les y contraindre4.
11 est évident que la manière de vivre et le train des officiers est en rapport avec leur fortune ; mais la fortune pour eux dépend de la personne, et non de la profession; leur installation se ressent de leur rang
1. Traité pour la fourniture des lils militaires, 1770. Arch. de la guerre. — Encycl. mélli., Art militaire, t. 111, p. 207.