‹ La vie militaire sous l'ancien Régime (volume 2)Chapitre 135 sur 191 · Factum imprimé de 1 742. Recueil Cangé, t. V · texte numérisé non relu

Factum imprimé de 1 742. Recueil Cangé, t. V

ficier envoya au ministre de la guerre « un exposé de moyens simples et naturels pour faire cesser les duels ». Ces moyens consistaient à supprimer tous les maîtres d'armes et à dégrader ceux qui se battraient '. Le remède eût été peut-être efficace , s'il avait été applicable.

Il ne faudrait pas conclure des faits que je viens de relater que tous les officiers sont libertins, joueurs, impies, grossiers et duellistes. Sans doute leur vie est moins régulière que celle des nobles et des bourgeois; mais est-elle bien pire que celle des jeunes gens de leur âge? Comme ils sont plus émancipés de l'autorité paternelle, qu'ils éprouvent moins de contrainte et que l'opinion est indulgente à leurs écarts, ils s'y livrent plus ouvertement. Leurs croyances religieuses participent de celles de leur temps ; ils s'assujettissent moins que les civils à l'autorité ecclésiastique , et s'ils affectent à son égard une sorte d'indépendance, c'est que l'usage les oblige à des pratiques qui sont parfois contraires à leur conscience. Le pbilosophisme a fait pourtant parmi eux plus de prosélytes que parmi les membres des autres classes. Ils jurent aussi davantage, quoiqu'ils ne jurent pas tous et toujours, et quant aux duels, ils s'y livrent plus facilement que les civils, sans qu'on puisse en déduire qu'ils soient systématiquement

l. Archives de la guerre.

querelleurs et provocateurs. Tous ces vices sont plus accentués clans leur profession que clans d'autres, mais ils n'y sont pas inhérents; ils ne sont pas universels, ils ne la caractérisent pas spécialement; il est impossible de ne pas en parler, parce qu'ils existent et qu'ils en forment quelques-uus des traits les plus saillants ; mais ils ne peuvent obscurcir ni atténuer les qualités brillantes, aimables et solides, qui font du corps d'officiers français le premier de l'Europe. Qu'on se rappelle qu'ils se recrutent pour la plupart dans la noblesse, que cette noblesse, si elle n'est pas la plus instruite et la plus laborieuse des classes, en esl la plus raffinée, la plus polie, la plus généreuse, qu'elle a le culte passionné de l'honneur! L'honneur sans cloute n'est pas la probité ; il s'accommode de certains bénéfices illicites, comme de produits de pillages et de contributions arbitraires; il admet qu'on fasse des dettes et qu'on ne les paie pas, qu'on déshonore une nlle innocente et qu'on ne répare pas le préjudice qu'on lui a causé. Mais l'honneur a ses règles, qui sont la sauvegarde de la réputation du corps ; quiconque y forfait est mis à l'index, ou forcé de s'en retirer. On n'y tolérera ni un lâche, ni un escroc, ni un malotru. Un capitaine, nommé dans le régiment Écossais, y arrive avec la réputation d'avoir triché au jeu. Les officiers viennent lui déclarer que s'il veut rester, il aura affaire à tout le corps. Trente-six d'entre eux avaient tiré au sort à qui

l'attaquerait le premier. Le capitaine sort à son avantage de plusieurs duels; mais les officiers persistant dans leur exclusion, il est forcé de se retirer, en implorant la protection de ses chefs l. Au dix-huitième siècle, il s'établit parmi les jeunes lieutenants une association connue sous le nom de la calotte, qui a pour but de réprimer par des châtiments burlesques tous ceux qu'elle déclare coupables d'un délit contre la politesse et les convenances 2.

Les étrangers savent bien du reste reconnaître leurs mérites; les Anglais eux-mêmes, si peu prodigues d'une admiration qu'ils se réservent d'ordinaire pour eux-mêmes, leur rendent justice. « C'est l'honneur, dit l'un d'eux, qui les fait agir, qui supplée aux qualités qui leur manquent; et l'espèce de liberté dont leur rang les fait jouir contribue à leur élargir l'esprit 3. » Un militaire anglais, qui a publié un Guide en France , surtout pour indiquer à ses compatriotes le moyen de ne pas dépenser trop d'argent dans le pays de leurs ennemis naturels, conseille particulièrement aux officiers de son pays de voyager en uniforme, de fréquenter les officiers français et de se

1. 1758, Arch. de la guerre, police et dise. — Un colonel de cour, lit-on dans un roman, est surpris trichant. 11 prend la fuite et quitte la Fiance, tandis que son complice est enfermé à Bicêtre. (Le Liberlin devenu vertueux ou Mémoires du comte de***, 1777, t. I, p. 60.)

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