Lettres françoises et germaniques , p
Les types militaires se sont modifiés avec le temps et ont toujours été variés. Il en est cependant trois qui dominent : l'officier solide, l'officier passable et l'officier brillant. Le premier fait de la guerre et du régiment l'occupation principale de sa vie; il y est dans son élément, et quelle que soit son origine, le métier militaire l'absorbe et le passionne. Il peut ne pas être dépaysé dans le monde; mais il préfère atout le sansgêne de la garnison, et c'est avec peine qu'il quittera sa pipe [ et ses moustaches. Même en retraite, il gardera le pli militaire et le culte du métier. Le second l'a embrassé sans vocation déterminée, pour se créer une situation, pour obéir à son père, à la tradition ou aux convenances. 11 se fait donner le plus de congés possible, se bat tout aussi bien qu'un autre, poursuit sa carrière, si la chance lui sourit, l'abandonne, s'il s'en lasse ou s'il trouve un mariage avantageux. Le troisième se rencontre à la cour et à la ville , aussi bien qu'en campagne et au régiment ; il est élégant, dispos et leste; sa vivacité ne nuit en rien à sa politesse; il charme les femmes et plaît aux hommes. C'est le type français dans ce qu'il a de plus léger, de plus hardi, déplus séduisant; il est à son aise dans un combat comme dans un salon. Tel
1. La (Jazelie de France duT?,7 février 1789 cite comme une curiosité la mort d'un ancien officier d'infanterie, Gaspard Paulet, décédé a 99 ans. « 11 est remarquable, dit-elle assez naïvement, que le ^oùt qu'il avait pour fumer se soit conservé jusqu'au dernier moment cl que, deux heures avant sa mort, il ait encore fumé. »
est le comte Roger de Damas que dépeint si bien le prince de Ligne : « chanteur impitoyable, fertile en citations les plus folles au milieu des coups de fusil, et jugeant de tout à merveille... ardent d'une jolie ardeur comme on l'est à la fin d'un souper, aimable, aimé de tout le monde, ce qui s'appelle un joli Français, un joli garçon, un brave garçon, un seigneur de bon goût de la cour de France '. » Ces officiers jolis et intrépides à la fois , qui allaient mettre pendant la paix, comme Roger de Damas, leur épée au service des princes étrangers, faisaient apprécier dans toutes les cours et toutes les armées la valeur et l'amabilité françaises.
1. Lucien Pérey, Une Grande Dame au dix-huitième siècle. p. 352.
Dans la tradition du moyen âge , le pouvoir appartient aux hommes d'épée; les manants n'ont point d'armes et leur sont subordonnés. Les officiers, de vieille ou de récente race, se croient volontiers les héritiers des nobles du moyen âge; ils considèrent que l'autorité est l'apanage de leur épée; ils s'imaginent que les lois générales ne sont pas faites pour eux et qu'ils sont supérieurs aux bourgeois ainsi qu'aux paysans. L'homme de cour se regarde comme étant d'une autre espèce que les autres hommes. Le petit gentilhomme de province affecte des prétentions d'autant plus insupportables qu'elles sont moins justifiées; fier de sa noblesse, « il se vante d'avoir répondu avec orgueil et dureté à un subdélégué, d'avoir méprisé les ordres de M. l'intendant; il ne se croit pas obligé à la même obéissance qu'un roturier. Il ne parle que de battre, que de coups de plat d'épée. On craint sa mauvaise tète. Les magistrats même des petits villes ne veulent pas s'exposer à des scènes ou à
des insultes publiques1. » Hautain , violent, ombrageux, il se livre à des emportements si menaçants <[iie les bourgeois timides n'osent lui résister.
On ne saurait s'imaginer l'audace et l'insolence de certains officiers, la platitude et la pusillanimité de certains magistrats. Elle donne lieu à des scènes inouïes, où l'odieux le dispute au burlesque. Les plaintes des victimes atteignent quelquefois le ton de la comédie. En 1747, un officier; conduisant quarante hommes de recrue, entre de force chez le maire de la petite ville de Méry, pénètre dans sa chambre, et lui administre sur la tête et sur le visage plusieurs coups de fouet. « Ce qui aurait eu des suites beaucoup plus fâcheuses, dit le procès-verbal , sans les secours et acclamations de l'épouse, enfants et domestiques du maire. » Ainsi protégé, le maire se lève, envoie chercher le syndic et le procureur du roi , « pour qu'ils soient témoins des mauvais traitetements qu'il reçoit » ; mais l'officier n'est pas calmé; il donne un coup de manche de fouet dans le poitrine du procureur du roi; il tire son sabre. « Ce qui amène, dit le procès -verbal, l'évasion forcée du maire, du syndic et du procureur du roi... » Pauvre maire ! il est battu , chassé de son domicile , et quand le subdélégué fait une enquête, on établit qu'il a quelque peu mérité son sort. Il a pu tenir des dis-
1. Mémoire de 1761. Arch. de la guerre, pol. cl dise. (1691-1781).
cours trop vifs, « étant pris de vin comme il y esl sujet », et l'on se contentera d'engager l'officier « à être plus circonspect avec des personnes publiques l »
Les subdélégués eux-mêmes n'étaient pas à l'abri des violences d'un officier. Le subdélégué de Longwy est mandé en 1725 chez le gouverneur de la ville, M. de Cadrieu. Celui-ci est seul; il l'interpelle d'un air menaçant, en baissant la voix : — « Te voilà donc, dit-il, b... de maraud; je voudrais bien savoir, mordieu, pourquoi tu ne viens pas me dire que tu as ordre d'entendre les habitants sur le compte que doit rendre le maire. Je renie Dieu ! je t'ai ordonné de m'avertir de tout, et tu y manques! Tu es un fripon, un voleur, un chien. Je te ferai périr, je l'ai résolu, et j'y p arviendrai , dût-il m'en coûter mon gouvernement ! » En même temps, il l'empoigne par les deux joues, lui secoue et lui fait tourner le tète « pendant un longtemps » , lui déchire un côté du visage avec ses ongles, lui décharge plusieurs coups de poing sur les joues, en jurant et blasphémant toujours à voix basse. Le subdélégué, loin dé s'indigner, de repousser la violence par la violence , s'étonne « doucement et respectueusement de ces excès » ; il ne les a (Mites pas mérités; malgré les persécutions qu'il a reçues, il n'a jamais cessé de faire sa cour à M. le gou-
l. Arch. de l'Aube, C. 1079.
verneur, ni rien entrepris qui pût lui faire de la peine; il termine en lui demandant la permission de se retirer. Mais M. le gouverneur n'est pas calmé ; transporté d'une colère nouvelle, il empoigne le malheureux subdélégué par la perruque, le ramène près de la cheminée , en lui disant : — Non , mordieu , non, tu ne sortiras pas, b... de chien, tu n'en as pas assez! » — et il le frappe de nouveau. Le subdélégué sort un peu de son calme et dit qu'il va crier. Le gouverneur le prend par la gorge. — « Si tu cries, lui ditil, tu peux compter que je t'étranglerai! Qui m'empêchera de te mettre en prison et d'écrire à la cour que tu m'as dit des insolences? Tu voudrais bien avoir des témoins de ce qui s'est passé ici... mais où en trouveras-tu? » — Et lui mettant le poing sous le nez, il le menace, à diverses reprises, s'il le dénonce, de le faire mourir sous le bâton ou de le faire jeter par dessus le bastion avec une pierre au cou. Le subdélégué se redresse quelque peu , et déclare qu'il ne pourra se dispenser de faire connaître cette scène à M. l'intendant. Nouvelle fureur du gouverneur, qui menace de le faire conduire immédiatement en prison , s'il ne lui promet pas de ne pas se plaindre et de ne rien dire. Le subclélégué cède à la force, promet et obtient à ce prix le permission de se retirer. 11 passe au milieu de plusieurs officiers de la garnison , qui ont pu soupçonner une partie de ce qui s'est passé par le trouble et le sang qui paraissent sur son visage.
<( De tout quoy, ajoute avec un surprenant sangfroid le subdélégué, nous avons dressé le présent procès-verbal pour servir que de raison 1 ».
Quelle scène curieuse! Cet officier, qui est a peine maître de lui, qui traite un agent de l'intendant, un fonctionnaire, comme le dernier des manants; jurant, insultant . frappant, menaçant; et ce subdélégué , si obséquieux , si humble , qui ne résiste pas , qui menace de crier, et qui ne crie pas , qui promet de ne rien dire , de ne pas se plaindre, et qui, aussitôt sorti, rédige, comme s'il s'agissait d'un tiers, le procès-verbal le plus détaillé et le plus froid de tout ce qui s'est passé, où il n'oublie aucune des injures qui lui ont été adressées ni des coups qu'il a reçus!
Le roi entendait pourtant qu'on respectât ses agents et qu'on eût pour les magistrats de Tordre administratif, judiciaire et municipal, le respect que la plupart d'entre eux méritaient. Fréquentes étaient les discussions, les querelles même entre eux et les officiers, surtout pour les questions de logement, d'étapes et de fournitures. Les excès que ces officiers se permettaient à leur égard furent souvent réprimés par les soins des intendants et l'autorité des ministres. En 1 695, un lieutenant-colonel avait maltraité et fait maltraiter par ses gens le maire de Nyons en Dauphiné ; il dut faire des excuses au maire en présence de douze
1. Procès-verbal du 19 novembre 1725. Arch. de la guerre, police el discipline. — Voir aussi Les Soldats, p. 241, 242.
personnes, lui payer 2,000 livres d'indemnité, et subir un emprisonnement à la Bastille1. Un capitaine est cassé , pour avoir pénétré étant ivre dans la maison d'un intendant et avoir insulté sa femme2. Quelquefois, c'est le peuple qui prend le parti de ses magistrats. A Tarascon , un officier, dans une discussion, ayant frappé un consul avec une baguette , les habitants se soulèvent, sonnent le tocsin, et montrent qu'il est certains degrés dans l'insolence qu'ils ne peuvent supporter :j.
La population paisible n'était pas à l'abri des incartades de certains officiers. Leur gaîté était parfois tapageuse et nuisible. A Grenoble, en 1694, quatre officiers subalternes d'artillerie « pleins de vin » vont s'installer sur le grand pont de pierre. Après avoir frappé d'un coup d'épée un conducteur de chariots, ils s'assoient , sans perruque , sur les parapets , insultant les passants. Un bourgeois est du nombre; ils lui prennent son chapeau et le jettent-par dessus le parapet, sur le bord de la rivière; le bourgeois descend pour le ramasser; ils laissent tomber sur lui une épée nue ; comme il n'en a pas été atteint, ils veulent le jeter à l'eau. Ils sont les maîtres du quai ; ils s'y promènent de long en large, Fépée à la main , frappant tous ceux qui surviennent. L'émoi se répand en ville;