Prince de Ligne, Mém. sur le comte de Bonneval
l'armée du roi de Pologne. On le condamna en France à être pendu. Il y a dans toutes les armées de ces officiers , véritables aventuriers , qui ont quitté leur patrie par suite de coups de tête ou d'actes moins avouables , et à qui l'on s'empresse d'offrir des commandements importants, pour peu qu'ils aient de la naissance et du mérite.
La plupart du temps , les officiers qui font leur carrière à l'étranger ne sont ni des déserteurs ni des aventuriers. Quelques-uns même changent de nation comme on change de régiment; leur service dans une autre armée leur compte pour l'armée où ils entrent; ils avancent, en allant d'un pays à l'autre. Prenons, par exemple, le comte de Lowendhal; né à Hambourg, il s'engage à treize ans en Pologne ; à quatorze ans , il est capitaine, et il sert avec ce grade en Danemark, en Hongrie et en Autriche; à vingt ans, il est nommé colonel en Pologne, puis maréchal de camp; il passe avec ce grade , à trente ans , au service de la Prusse , et nous le retrouvons bientôt à la tête de l'infanterie saxonne des armées autrichiennes. Son mérite le signale à l'attention de la Russie , et le voici lieutenant général au service de cette puissance, puis général en chef d'une de ses armées. Sa carrière ne s'arrête pas là; le maréchal de Saxe l'engage à entrer au service de la France ; il y est admis avec le grade de lieutenant général en 1747; quatre après, il est maréchal de France. Depuis trente ans, il avait
pris part à toutes les guerres de l'Europe, il en connaissait à peu près toutes les armées, et il avait une expérience et un savoir qui pouvaient manquer à ceux qui n'avaient jamais quitté leur drapeau1.
Prenons un autre exemple : ce n'est pas le maréchal de Saxe , qui sert en Saxe , en Pologne , en Autriche, avant de venir apporter à la France son épée glorieuse ; c'est le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre sous Louis XVI. Né en France, un instant novice chez les jésuites, il est d'abord lieutenant dans un régiment de dragons; un duel, où il tue son adversaire, le force à passe en Allemagne ; il y sert successivement le prince palatin , l'empereur, l'électeur de Bavière; il est sur le point de s'engager en Prusse, lorsque le maréchal de Saxe lui offre un grade de maréchal de camp en France. Il sert pendant la guerre de Sept ans, devient lieutenant général ; mais, mécontent d'un passe-droit , il part sans en prévenir personne , en pleine guerre , et se rend en Danemark où on le nomme feld-maréchal, chevalier de l'Éléphant et chef du militaire. Il revient en France, où le roi lui accorde une pension de 10,000 fr., et c'est dans la retraite que Louis XVI va le chercher pour en faire un ministre de la guerre-.
1. En 1743, un chef de corps engage « un grand officier, homme de mérite, qui sait son mestier à fond. Il a servi trente-deux ans dans les gardes wallonnes du roi d'Espagne et a été colonel d'un régiment. » (Arch. de la guerre, adm., 3017).