‹ La vie militaire sous l'ancien Régime (volume 2)Chapitre 168 sur 191 · Jules Simon, Journal des Débats, 24 juillet · texte numérisé non relu

Jules Simon, Journal des Débats, 24 juillet

2. H. Forneron, Hist. générale des émigrés, t. II, p. 15, 1G.

Les officiers prirent part aux préliminaires de la Révolution, auxquels les soldats restèrent étrangers. Les idées philosophiques, les principes lihéraux mis en honneur par la guerre d'Amérique trouvèrent chez les jeunes officiers, surtout chez ceux qui fréquentaient la cour, des adeptes enthousiastes. Est-il besoin de citer les La Fayette, les Lameth, les Dillon, les Ségur? Les uns raisonnaient, se plaignaient plus que jamais, discutaient sur les idées nouvelles, les adoptaient fréquemment; dans la plupart des garnisons, ils s'abonnaient à des nouvelles à la main, écrites de Paris , autorisées par le ministre, et qui coûtaient 12 louis par an. Rientôt ces feuilles périodiques dissertèrent, parlèrent des ministres, du gouvernement, des changements désirés, et n'en furent que plus répandues. D'autres officiers fondaient des loges de francs-maçons en relation avec celles de Paris, où l'on se réunissait d'une manière assez inoffensive , mais qui n'en constituaient pas moins une affiliation à une société indépendante de l'État. Vau-

blanc voyage en coche avec un colonel de hussards et un abbé. Le colonel, pendant tout le trajet, ne cesse pas de parler économie politique avec l'abbé *.

Lorsque La Fayette revint d'Amérique , le mot de liberté s'introduit dans les entretiens des officiers. Certains chefs eux-mêmes donnent l'exemple du dédain de l'autorité. Pour eux, le premier devoir de l'officier n'est plus, comme on le disait naguère, l'amour filial et respectueux du roi2. Dans un banquet qui lui est offert pour célébrer sa promotion , un colonel de dragons, en 1780, refuse de boire à la santé du ministre et du roi. — « A nos femmes, à nos maîtresses ! » s'écrie-t-il ; puis il casse le verre , en disant qu'après cette santé, il n'est plus possible d'en boire une autre.

Depuis longtemps , les vieux officiers déplorent le discrédit où est tombé l'uniforme à la cour et à la ville 3. Jamais, depuis la Fronde, l'armée n'avait joué de rôle politique ; Louis XIV l'avait réduite aux fonctions militaires pour lesquelles elle était recrutée ; elle n'était plus un instrument entre les mains des princes mécontents et des grands seigneurs ambitieux. Ni les succès guerriers ni les grades ne conduisaient au pouvoir. Si les officiers avaient une auto-

1 Comte de Vaublanc, Mém., p. ci.

2. Boussanelle, le Bon Militaire, p. 3. — Mourir pour sa foi, servir son roi, garder sa patrie, disait Billon. (Principes de l'ordre militaire, p. 6.)

'.\. Arch. de la guerre, Mém. du comte de L'hospital, sept. 1764.

rite personnelle, l'armée n'exerçait aucune influence sur la marche de l'État et sur la politique. Au moment de la Révolution, elle est pénétrée en bas comme en haut par les courants de l'opinion; mais elle joue un rôle passif; quelques-uns de ses chefs soutiennent les idées nouvelles, en disant qu'ils ne tireront point sur le peuple; d'autres ont des velléités de résistance ; mais, loin de s'opposer à la marche des événements, les troupes les favorisent en s'effacant.

Au commencement, elle se divisa comme la nation elle-même ; une partie des officiers embrassa les opinions nouvelles ; une autre partie resta fidèle aux anciennes [ . Ceux d'entre eux qui avaient de l'influence sur leurs soldats. les dirigèrent dans la voie qu'ils suivaient eux-mêmes2. 11 y eut des régiments patriotes et des régiments royalistes. Les uns et les autres étaient relégués quelque peu au second plan par la garde nationale , par la nation libre et armée , par cette masse de citoyens, qui paraissait formidable par le nombre, mais qui était aussi incapable de défendre ses frontières que de maintenir l'ordre à l'intérieur. La Révolution rétablissait partout les milices bourgeoi-

1. 11 en fui ainsi à l'Assemblée nationale. « > i ■ Ggurent quarante officiers généraux, huit colonels, une dizaine d'autres officiers, parmi les députés de la noblesse. Le tiers étal avait nommé un maréchal de camp, un ancien officier d'artillerie. Bergasse, et un ancien mousquetaire, Dubois-fiancé. Réimpression du Moniteur. Intr.)

:>. Les marquis de Valence et de Grouchy, par exemple, entraînèrent leurs soldats ver-. I;i Révolution. (Forneron. t. I, p. 18i.)

ses, qui avaient joué un rôle funeste dans les guerres de religion , qu'on avait vues encore à l'œuvre pendant la Fronde, et que Louis XIV avait à peu près annihilées en les réglementant. On vit de nouveau la nation armée ; mais la nation armée ne pouvait lutter contre les troupes régulières des nations ennemies , et l'armée permanente devint bientôt plus considérable que jamais.

On sait que la défection des gardes françaises assura le succès de la révolution du 14 juillet. Ce beau régiment de 3,600 hommes ne quittait jamais Paris que pour aller à la guerre, où il ne se comporta pas toujours très brillamment1. Mêlé à la population civile , il était accessible à toutes les séductions d'une grande ville2. Il ne fut pas difficile aux meneurs d'ébranler sa fidélité. La prise de la Bastille fut annoncée à l'hôtel de ville de Paris par un officier du régiment de la Reine. Il fut accueilli en triomphateur, et placé debout sur une petite table, « au milieu de trophées d'armes bizarrement arrangés » , et qui, d'après un récit officiel, « n'avaient d'éclat que celui des événements et de la circonstance ». Lorsque la garde nationale fut organisée, le 13 juillet, elle trouva pour chefs le duc d'Aumont et le marquis de

1. On appelait les gardes françaises, sous Louis XIV, les Pierrots, et lors de la guerre de Sept ans, les Canards du Mein, par allusion à une affaire où ils avaient lâché pied et s'étaient jetés à la nage dans le Mein.

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