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LA DÉVOTION PARMI LES OFFICIERS

Mauvillon prétend que les officiers qui ne crèvent pas de débauche à la fleur de l'âge quittent la saie sur leurs vieux jours et se font moines. I/appréciation est aussi malveillante qu'inexacte. La majorité des officiers se marie ou vit dans le célibat sans causer de scandale; retirés dans leurs terres ou dans une ville, ils mènent la vie des gentilshommes ou des bourgeois aisés, leurs voisins. Il n'en est pas moins vrai qu'un certain nombre d'entre eux ont donné sous les drapeaux l'exemple des pratiques chrétiennes ou se sont convertis, sinon dans la force de l'âge, du moins à la fin de leur carrière. On peut en citer plusieurs, qui, après les écarts d'une jeunesse accidentée, ont fini leur vie dans les exercices d'une piété sincère.

Tel fut le comte de Bussy-Rabutin, l'auteur de Y Histoire amoureuse des Gaules, qui, après avoir quitté la cour, « devint véritablement homme de bien, régulier dans les exercices du christianisme, amateur de la prière et de la parole de Dieu. » Non content d'édifier sa famille par de bons exemples, il l'excitait encore à la vertu par de bons discours; il lui laissa même, comme testament, une sorte d'autobiographie ou de confession, dans laquelle il lui donnait des conseils salutaires et pratiques. Cette autobiographie fut publiée sous le titre suivant : Discours du comte de Bussy-Rabutin à ses enfants sur le bon usage des adversités et les divers événements de sa vie (t). Bussy ne se contentait pas d'y raconter ses campagnes, les diverses étapes de sa

(l)In-12. nouvelle édition, 1730.

carrière militaire, où il remplit la charge de mestre de camp général de la cavalerie, ses exploits et ses disgrâces; il s'y accuse de quelques-unes de ses fautes, il tire occasion de plusieurs des incidents de sa vie pour recommander l'observation de la vertu, pour pousser les préceptes de la morale jusqu'au rigorisme. C'est ainsi qu'il regarde les bals comme dangereux pour les mœurs, non seulement, d'après le témoignage des Pères de l'Église, mais d'après son expérience propre, et qu'il « tient qu'on ne doit pas aller au bal quand on est chrétien ».

Plus austère encore fut la vieillesse d'Henri-François de la Rivière, qui épousa clandestinementlafille de Bussy-Rabutin, et soutint à cette occasion un procès qui figure parmi les causes célèbres. La Rivière était de naissance assez obscure. Dans sa querelle avec Bussy Rabutin, le lieutenant des maréchaux de France écrivit à ce dernier pour l'engager à s'abstenir de toute voie de fait, directement ou indirectement, à l'égard de son adversaire. Bussy lui répondit avec une rare insolence : « Quand un paysan m'offense, je lui donne des coups de bâton, et cela regarde la justice des parlements. » 11 ne considérait pas comme gentilhomme celui que les tribunaux devaient déclarer bel et bien son gendre. La Rivière, pourtant, avait été élevé comme les gens de qualité; après avoir étudié chez les jésuites, il entra à l'académie, d'où il sortit à l'âge de seize ans pour se rendre à la guerre. Aide de camp du duc de Beaufort, qu'il accompagna en 1664 au siège de Gigeri, en Barbarie, il devint capitaine de chevau-légers. Ce fut après s'être retiré du service, après la paix de 1078, qu'il vint se fixer en Bourgogne, où il épousa, en 168*2, la comtesse de Coligny, fille de Bussy, dans la chapelle du château de Lanty.

Beaucoup plus tard, en 1713, la Rivière se retira dans la maison de l'institution de l'Oratoire, à Paris. Il y vécut jusqu'en 1738, où il mourut à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, partageant son temps entre des exercices de piété, « le commerce de l'amitié » et la rédaction d'écrits édifiants. Il eut bien, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, la velléité de reprendre du service, et l'ambition d'obtenir la croix de

Saint-Louis, qui du reste lui fut refusée. Mais ce caprice de vieillard ne diminue en rien la constance de sa conversion et le mérite relatif de ses lettres et de ses ouvrages, qui ont été publiés (1). Parmi ces écrits, il est deux biographies (2) qui nous ont paru d'un intérêt particulier, parce qu'elles font connaître la vie de deux de ses amis, officiers très chrétiens, qu'il présente à ses lecteurs comme des sujets d'édification; le premier, le chevalier de Reynel, homme de qualité, qui se retira dans un couvent dans toute la force de sa carrière; le second, officier de fortune, qui, tout en pratiquant les vertus chrétiennes, périt à la guerre, dans l'exercice de ses devoirs militaires.

Juste de Clermont d'Amboise, chevalier de Reynel, né en 1636, était de très noble race. A quatorze ans, il eut une compagnie dans le régiment de son frère, et ne tarda pas à se distinguer aux sièges de Bar-le-Duc, de Chàteau-Porcien et de Rethel. « Au milieu de la corruption si ordinaire dans les personnes de sa profession, » il fit respecter les lois de la morale et de la religion; « tout joueur, tout exacteur était banni de son service et de la troupe qu'il commandait. »

Au siège de Valenciennes, il chargea des ennemis avec tant d'impétuosité qu'il fût fait prisonnier. Peu d'heures après, son frère, le marquis de Reynel, chargé de blessures et de gloire, était prisonnier comme lui; il l'assista dans ses derniers moments et plus tard obtint le régiment de son second frère, que le roi avait élevé au grade de lieutenant général. Il serait trop long d'énumérer les services militaires du chevalier de Reynel, ses exploits dans les guerres de Hollande et d'Allemagne, sa belle conduite après la mort de ïurenne, où il commandait l'arrière -garde, avec le grade de brigadier général. Il allait rarement à la cour, se fiant à ses services, à sa probité, à son

(1) Lettres choisies de M. de la Rivière, Paris, 1751, t. 1.

(2) Abrégé de la vie et do la retraite de Juste de Clermont d'Amboise, chevalier de Reynel, brigadier de cavalerie, Paris, 170(5, Ln-12. —Abrégé de la vie de M. de Courville, colonel du régiment d'infanterie de marine, et brigadier des armées du roi, 1710, in-12.

application à remplir ses fonctions, pour l'avancement qu'il méritait.

Les réflexions que lui lit faire la perte de quatre de ses frères tués à la guerre le portèrent à s'occuper exclusivement de son salut. En 1078, étant en quartier à Stainville en Lorraine, il eut de fréquents entretiens avec un ermite du voisinage qui le confirmèrent dans son dessein de renoncer au monde. Il l'exécuta en se retirant, en 1679, dans le couvent des Minimes de Bracquencourt, après avoir distribué de l'argent dans les quartiers où avait été son régiment, au cas que contre son intention ils eussent reçu quelque dommage. Il mena dans son couvent une vie des plus édifiantes, plutôt comme pensionnaire que comme religieux. Sa retraite ne l'empêcha pas d'être convoqué pour l'arrière-ban. Il répondit au gentilhomme qui le convoquait : « Après avoir, Monsieur, employé la plus grande partie de ma vie au service du roy, Sa Majesté a trouve bon que j'en sacrifiasse le reste à Dieu. Et comme je l'ay fait par un engagement inviolable, dispensez-moi, s'il vous plaît, de me rendre à Troyes pour marchera l'arrière-ban. La vie que je mène depuis plus de dix ans a si peu de rapport avec celle de soldat que le roy serait très mal servi d'un tel champion. » Ayant également refusé d'aller commander un corps d'armée en Irlande, au secours du roi Jacques, il persévéra dans la retraite, où il était entré à l'âge de 44 ans, jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1702.

Arnaud de Courville était d'une moins bonne famille que le chevalier de Reynel : il entra dans les mousquetaires. « Cette école, dit son biographe, que la vivacité du sang et de la jeunesse rend si périlleuse pour les mœurs, ne corrompit point les siennes; il s'attacha à ses devoirs et à ses officiers, il s'associa au plus réglé de ses camarades; il vécut honnêtement avec les autres, et sans commettre sa conduite, il contenta tout le monde. » Aide de camp du lieutenant général de la Hoguette, blessé à la bataille de la Matsalle, en 1093, « riche seulement de ses vertus, » il obtint le gouvernement du fort de l'Écluse, afin d'avoir des appointements plus élevés. Bientôt un régiment

d'infanterie lui fut donné. A sa tête, il se distingua au siège de Barcelone. Son régiment ayant été réformé, n'ayant plus d'occupation, « il s'ennuya bientôt de son état, et cet ennui fut Je premier pas de sa conversion ». Jl s'adonna aux œuvres de charité, visitant les prisonniers du Châtelet et de la Conciergerie, les malades de l'Hôtel-Dieu. Lorsque la guerre reprit, en 1702, il servit comme colonel en second dans le régiment de Provence, où sa fermeté et sa douceur lui permirent longtemps de vivre en bons termes avec un lieutenant-colonel jaloux de son autorité.

« Il y avait dans ce régiment quarante soldats, qui sous le nom de frères, avaient établi entre eux une société de dévotion; dès qu'ils avaient le temps, ils s'assemblaient pour la prière; dans les haltes qui donnaient quelque loisir, ils se détachaient du corps, et dans quelque endroit à l'écart, un d'entre eux faisait une lecture spirituelle. Ils faisaient bourse commune; ils épargnaient sur leur paye de quoi se soulager dans leurs maladies et leurs besoins; dès que quelqu'un d'eux était mort, ils ne manquaient pas, le lendemain de leur arrivée à la garnison, de lui faire faire un service, où ils assistaient tous... ils entendaient tous les jours la messe dès qu'ils n'en étaient pas empêchés par les devoirs de leur profession.

« Quand un sergent venait en appeler quelqu'un pour le service, ils quittaient Dieu sans peine dans son sacrifice pour le retrouver par l'obéissance. Soumis à leurs officiers, doux à leurs hôtes, terribles aux ennemis, ils servaient Dieu et le Roy avec une exacte et touchante fidélité. M. de Courville, qui n'avait rien tant à cœur que la gloire de Dieu, fut charmé par des exemples, qui, dans la profession où on les trouvait, augmentaient de mérite par leur rareté. Les frère's l'édifièrent, il édifia les frères et il devint leur protecteur. »

Quelque temps après, Courville se rendit en Provence, visitant les malades et les prisonniers dans les villes où il passait. Après avoir réglé ses affaires, il fit une retraite à Notre- Dame des Anges. C'était une communauté de Pères de l'Oratoire, située dans un « désert affreux », à trois lieues de

Marseille et logée dans des btàtiments « pris et taillés dans le rocher ». De retour à Paris, il fréquentait assidûment l'église Saint-Roch, dont le curé prêchait presque tous les jours et souvent deux fois, et fit une retraite au mont Valérien. Les pratiques religieuses ne l'empêchaient pas de poursuivre sa carrière; n'ayant que « des contestations et des dégoûts au régiment de Provence », il se fit attacher comme colonel en second au régiment d'infanterie du Maine, dont son ami, le marquis de Seguiran, était colonel. Il se distingua dans les Pays-Bas. Son colonel ayant été tué dans un combat, il le remplaça aussitôt, et s'exposa tellement qu'il fut criblé de blessures et fait prisonnier.

Le général de la cavalerie ennemie, le comte de Tilly, « le traita avec tous les soins et l'honnêteté possible; dès qu'il fut capable de voiture, il luy donna son carrosse et le renvoya à Anvers sur sa parole. On n'avait point eu de ses nouvelles, on l'avait cru mort; on fut ravi de s'être trompé. Dès que les soldats, à la tête desquels il avait combattu, furent avertis de son retour, ils s'assemblèrent; ils vinrent supplier leur général de le demander à la cour pour leur colonel. » Le maréchal de Boufflers s'entremit en sa faveur, et, sur l'agrément du roi, le duc du Maine écrivit à Courville que la place de colonel de son régiment lui était accordée; il lui en fit part « avec de ces honnêtetés dont les personnes de son rang doublent leurs bienfaits». Courville vint à la cour, où il fut vivement félicité; mais il ne reprit du service qu'après un échange général qui eut lieu entre les prisonniers. Il écrivait à ce sujet, avec une humilité à coup sur excessive : a J'ai grand regret qu'un misérable homme comme moi, qui n'en vaut pas la moitié d'un , en ait coûté quarante-huit au roi pour mon échange. »

Gratifié en même temps d'une pension et de la croix de Saint-Louis, il partit en 1704 pour l'Espagne à la tête du régiment du Maine, qui avait sa communauté de frères comme celui de Provence. Il fut à la fois leur supérieur spirituel et temporel. Son premier soin fut la marmite des pauvres et le

soulagement des malades. En garnison à Camora, il s'y comporta avec tant d'honnêteté et de sagesse, que le peuple de cette ville « était ravi de le craindre à force de l'aimer » ; exact et ferme dans l'observation de la discipline, il ne donnait point ses ordres, il les insinuait; il n'en était que mieux obéi. Bientôt nommé brigadier, il fut blessé en 1700 dans l'attaque d'un village, où les miquelets s'étaient barricadés. Ses blessures l'obligèrent à revenir en France, à Paris, puis aux eaux de Barèges et de Bagnères; avant de rejoindre son régiment en Espagne, il fit une une retraite à dix lieues de Pau , à Notre- Dame de Guaraison. Peut-être le sentiment de sa fin prochaine l'engagea-t-il à rédiger son testament, où il attestait une fois de plus la profondeur et la vivacité de sa foi religieuse. A la veille d'une bataille, un coup de feu le blessa grièvement; transporté au donjon d'Almanza, Courville put apprendre avant de mourir, le succès de nos troupes et la part honorable qu'y avait prise sa brigade. Après avoir subi l'amputation du bras, il mourut courageusement et pieusement, laissant d'unanimes regrets à ses amis. « Son commerce était léger et agréable, dit son biographe La Rivière; on ne s'en lassait jamais. Ses mœurs étaient douces, mais courageuses et dignes d'un homme... toujours au-dessus des dangers par sa valeur, et des applaudissements par sa modestie; simple de cette noble simplicité que le monde méprise,... c'était un excellent officier de guerre. »

La Rivière dédia l'abrégé de la vie de ce « brave homme, très bon chrétien », au marquis de Ségur, lieutenant général pour le Roi en Champagne. « Je vous l'offre, lui disait-il, comme un miroir pour vous reconnaître, et non pas comme un exemple dont vous avez besoin.» Au dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, les officiers très bons chrétiens n'étaient pas très rares dans l'armée, s'ils ne s'y trouvaient pas en majorité. Des officiers comme Reynel et Courville infirmaient pour leur part ces paroles de Massillon, lorsqu'il disait à des officiers, à l'occasion de la bénédiction des drapeaux de Catinat : « Que votre sort est à plaindre, Messieurs!

La voie des armes, où les engagements de Ja naissance el le service du roi vous appellent, est à la vérité brillante aux yeuk des sens; c'est le seul chemin de la gloire; c'est le seul poste digne d'un gentilhomme qui porte un nom; mais en matière de salut, de toutes les voies c'est la plus terrible! »

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