FORTIN DE LA HOGUETTE ET L'ÉDUCATION MILITAIRE
L'éducation militaire, comme nous Pavons vu, laissait à désirer au dix-septième siècle. C'était l'opinion d'un moraliste, Fortin de la Hoguette, qui avait élé capitaine; les circonstances et le défaut de fortune ne lui avaient pas permis d'atteindre un grade plus élevé. Dans le Testament ou Conseils fidèles d'un bon père à ses enfants, qu'il rédigea à l'âge de soixante-dix ans, et qui eut au moins huit éditions l, il manifeste l'intention que deux de ses fils servent le roi dans ses armées, et que le troisième soit ecclésiastique, s'il en a la vocation. Ni les périls ni les déceptions du métier de la guerre ne doivent, selon lui, en détourner ses fils, quoique six de ses neveux aient péri dans des sièges ou dans des batailles rangées.
S'il savait que l'homme de guerre était une « victime dévouée pour le service du prince et du public, qu'il en était le martyr » , il en concluait que le prince aurait dû faire établir dans quelques places du royaume, en faveur des enfants de pauvres gentilshommes morts ou vieillis dans le service, des académies qui auraient « servi de parcs d'exercices à la noblesse à sa sortie de pages ou du collège. » Ces académies auraient eu des maîtres « gagés aux dépens du roi », afin d'enseigner la voltige, la danse, l'escrime, les mathémathiques, « la charte, la navigation et les langues». «La chose n'est point sans exemple, » disait Fortin de la Hoguette, qui aurait pu citer quelques-unes des académies de Paris dont nous avons parlé : « deux
1. La huitième édition est de 1658. Le chapitre que nous analysons est le XXIIe delà 2e partie. Il est intitulé : Qu'il faut eslire une profession. De la profession des armes et quelle en devrait estre la première institution.
personnes de condition l'ont faite autrefois à leurs dépens, à savoirrM.de Saint-Luc, en Brouage, et M. de Vie, à Calais, avec tant d'honneur et de réputation qu'il n'est jamais sorty de cadets de leur garnison qui ne les aient respectés toute leur vie autant que le roy et plus honorés que leurs pères...
« Cette dépense, ajoute-t-il, est de très petite considération dans un grand État comme le nôtre, au respect du bien qui en peut réussir. Premièrement ce qu'un page aura contracté de vicieux en la confrairie des laquais où il est nourry, et dont il ne diffère que des culottes, se changera en discrétion quand il se verra éclairé de ses officiers, de ses maîtres et de tous les autres gentilshommes qui courent une même carrière avec lui. L'escolier qui sort du collège, mal propre, ombrageux et hagard, se formera la grâce et s'assurera, en se voyant dans une compagnie plus résolue et plus civilisée que celle qu'il vient de quitter. Là où si d'abord un page se jette dans les gardes, après le commerce des laquais, la contagion du filou dans Paris est dangereuse ; et aussi il est à craindre que l'escolier, estant un clerc d'armes, faute d'entregent ne se rebute du service, se voyant en son noviciat le jouet de ses camarades en ce même lieu où il y a plus de licence que dans une garnison bien réglée.»
Il est donc important de ne pas « laisser sous leur propre conduite» des jeunes gens qui sortent de la maison d'une personne de condition, « de laquelle peut-être ils n'auront été connus que par ses livrées, ou d'un collège où ils n'auront rien appris qu'il ne leur faille oublier, vu la négligence des seigneurs et Je peu de capacité qu'ont les régents, en l'éducation de la jeunesse. »
Si, au lieu d'entrer aux gardes, ils entrent dans une garnison où ils n'aient rien à faire que leur garde de trois jours l'un, « ce sera mal sur mal... En la fainéantise des deux autres, l'àme se voit en danger de devenir encore plus nonchalante que le corps. » On avait coutume d'envoyer les jeunes gens perfectionner leur éducation militaire en Hollande. « Présentement, dit la Hoguette, ce serait une chose assez superflue; le succès de nos armes et la diligence de nos sièges font voir que d'escoliers en ce métier nous sommes devenus maîtres; joint aussi qu'en deux voyages que j'y ;ii fait volontaire... j'ai reconnu par expérience que le tabac, le brandeviiï et le casuart faisaient
en ce lieu-là la meilleure partie des exercices de nos cadets. » En émettant un vœu qui ne devait être réalisé que plus tard, La Hoguette reconnaît qu'il ne « fait qu'en herbe, dont il n'espère ni fleur ni fruit ». Aussi, comme il faut s'accommoder aux circonstances et prendre le parti le moins mauvais, il engage ses enfants à « servir un an le roi dans ses gardes : vous lui devez, dit-il, les prémices de vos services; là se voit le grand monde en sa masse; ailleurs il ne se voit qu'en détail; en apprenant en ce lieu-là le devoir du soldat, vous ne manquerez ni de maîtres ni de temps pour vos autres exercices, pourvu que vous ayez le jugement de le bien ménager. En ce même lieu, le commerce du soldat, de l'officier, du bourgeois, de l'artisan, du filou, du dévot et la présence de la cour vous peuventdonnerd'unseul aspect une idée générale del'ordre etdu désordre du monde, dont la considération ne vous sera pas du tout inutile dans votre conduite. Votre an de noviciat expiré dans les gardes, vous pouvez aller faire votre profession dans l'armée. » On voit que pour La Hoguette, comme pour les hommes de son temps, l'éducation prime l'instruction. Il faut que l'officier connaisse son métier, mais il faut qu'il l'exerce en gentilhomme, qu'il n'ait l'air ni gauche ni emprunté, qu'il ait une certaine grâce dans ses mouvements, de l'assurance dans son maintien. Une fois au service, il faut surtout qu'il se comporte en homme d'honneur, et c'est la principale préoccupation de La Hoguette dans les conseils qu'il donne à ses fils, lorsqu'ils iront servir dans l'armée.
Ces conseils sont au nombre de sept. Avant tout, il faut être vaillant et fidèle au serment que l'on prête à la tête du bataillon, la main levée, de servir le roi fidèlement. « Si tu ne te sens pas le cœur bon pour les armes, ne t'en mêle point. On ne t'y contraint pas... Meurs plutôt que de ne rien faire dans l'armée qui te puisse déshonorer. « Le second conseil est d'épargner un ennemi qui fuit ou qui se rend. Le troisième, de laisser son prisonnier de guerre ordonner de lui-même de sa rançon et même de le renvoyer sans bourse délier, s'il ne veut rien promettre. Quatrièmement, de ne saccager jamais le lieu de son logement. Cinquièmement, de se montrer débonnaire à l'égard des habitants d'une place frontière, dont on se-
rait le gouverneur. « Propose-toi simplement le service du roi, la sûreté de la place, la protection et non pas le pillage de ceux qui sont sous ta coulevrine. » Le sixièuie conseil est aussi relatif aux devoirs d'un gouverneur, et, s'appliquant aux troubles de la Fronde, eût été sans utilité plus tard. Mais le septième et dernier est un trait curieux au point de vue des mœurs militaires de l'époque. « Quelque emploi que tu aies, ne sois point intéressé du côté de la bourse; ne t'amuse point à ce qu'on appelle le tour du bâton; cette mesquinerie est sordide et d'un petit revenu. Abstiens-toi de ce petit trafic, même quand il te serait permis... J'ai fait ce que je te conseille, m'étant vu officier dans une place où les fermiers du roi voulaient me continuer leur gratification qu'ils avaient accoutumé de faire à ceux qui m'avaient devancé, et même avec quelque augmentation; je la refusai, pour n'avoir pas la honte, étant officier du roi, d'eng;iger son officier sous une autre paye que la sienne. »
La Hoguette avait raison de citer son exemple. L'exemple d'un père est le meilleur précepte pour les enfants. Mais il prouve que, sous ce rapport, il devançait son époque, comme pour le vœu qu'il formulait en faveur de l'éducation militaire des jeunes gens qui se destinaient à la carrière des armes.
Parmi les établissements qui furent créés dans ce but sous le règne de Louis XV, nous avons omis de mentionner la grande école d'équitation de Saumur, qui fut fondée par le duc de Choiseul. En 1766, les cinq écoles d'équitation pour la cavalerie furent réunies en une seule, celle de Saumur, où l'on établit un grand manège couvert de 240 pieds sur 46 et demi. Chaque régiment reçut l'ordre d'y envoyer un détachement pour y être exercé.
Mentionnons aussi sur les établissements d'instruction militaires un livre intitulé Les Compagnies de cadets gentilshommes et les écoles militaires, par M. Léon Hennet, sous-chef aux archives de la guerre '. L'impression des premières feuilles du présent volume était terminée lorsque le livre de M. Hennet a paru. Il contient d'intéressants détails et complète sous beaucoup de rapports le travail de M. de Montzey sur le même sujet.
i. Un vol. in-s° de 185 pages* 1889.
On peut juger de l'étendue et de la variété des programmes de l'École militaire par la liste des volumes qui composaient « le Cours d'études à l'usage des élèves de l'École royale militaire ». Ces volumes, dont le prix oscillait entre 12 et 40 sous, étaient nombreux. C'était d'abord une Petite Grammaire française, latine et grecque; puis venaient six volumes de Principes de littérature et toutautaut d'auteurs latins. Cinq Abrégés d'histoire (sainte, ancienne, romaine, de France, universelle) précédaient les poètes latins: Phèdre, Plaute et Térence, par extraits, Horace et Virgile. On est surpris d'y voir six feuilles grecques, petits livrets cartonnés contenant des fables d'Ésope, des extraits de l'Évangile de saint Mathieu, des Dialogues de Lucien, des discours d'Isocrate, des œuvres d'Hérodote, d'Homère et de Démosthènes. La « philosophie » contenait une Logique et grammaire générale, une Arithmétique et algèbre, une Géométrie de section conique avec figures, un Spécimen methodischolasticœ, une Histoire naturelle en deux parties, des Principes de métaphysique et de morale, ainsi que des Principes de physique. Huit volumes de traductions de classiques latins et un vocabulaire universel latin et français complétaient les publications de ce « Cours d'études », qui était « rédigé et imprimé par ordre du roi. »
Il n'est pas question des langues vivantes dans ce Cours d'études. Nous avons vu pourtant que plusieurs d'entre elles étaient enseignées. L'abbé Fleury, dans son Traité du choix et de la méthode des études, publié en 1687, recommandait spécialement aux gens d'épée le latin, « plus encore, disait-il, pour la commodité des voyages que pour la lecture... Cette seule langue peut conduire dans tout le nord et tint lieu de plusieurs autres. 11 est toutefois très bon qu'ils sachent l'allemand, et le plus tôt qu'ils l'apprendront sera le meilleur. Quand ils sauront bien le latin, ils apprendront aisément l'italien et l'espagnol. »