‹ La vie militaire sous l'ancien Régime (volume 2)Chapitre 185 sur 191 · LE MARÉCHAL DE VILLARS KT SES PAGES · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE VILLARS KT SES PAGES

Après avoir signe la paix de Rastadt, le maréchal de Villars procura des emplois d'officiers à ses pages; pour les remplacer, il écrivit la lettre suivante, qui montre quelles qualités il recherchait surtout chez les jeunes gens qu'il voulait attacher à sa maison. Cette lettre, qui est, croyons-nous, inédite, est adressée à Cardin Le Bret, intendant de Provence et premier président du Parlement d'Aix.

« Paris, (J avril 171 i.

« Vous voulez bien, Monsieur, que je vous donne une petite commission. Comme je viens de placer dans les troupes les pages qui m'ont servi pendant la guerre, j'aimerais mieux les remplacer par des gentilshommes de Provence que d'autres pays. Je leur fais bien montrer tous les exercices, et après avoir été à moi trois ou quatre ans, on leur fait donner quelque emploi dans les troupes et on les équipe en leur donnant un cheval. Enfin la condition n'est pas mauvaise. Mais je vous supplie, si vous en présentez quelques-uns, qu'ils soient bien faits, car de petits ramoneurs de cheminée ne font point d'honneur, et qu'ils aient quinze ans au moins et assez grands pour me suivre. Cette commission n'est pas digne de vous; mais j'avoue que j'aime mieux faire élever de jeunes gentilshommes de Provence que d'autres pays. Je suis, etc.»

Villars était alors gouverneur de Provence. « Pour bien des raisons, dit-il de nouveau dans une autre lettre, en parlant des pages, je préférerais les avoir de la Provence, parce que l'on est bien aise, les faisant bien élever, de faire plutôt ces

plaisirs dans des pays où l'on veut se faire des amis que partout ailleurs... » L'intendant Le Bret entra dans ses vues avec empressement. « Je crois que nous n'en manquerons pas, lui répondit-il le 22 avril; il y en a un d'assez bonne maison, au Muy, auquel j'ai fait dire d'aller voir M. l'évêque deFréjus pour savoir sûrement si sa figure sera convenable. J'ai aussi fait écrire à Arles pour un autre, qui est encore de meilleure maison. J'attends réponse. »

Cet évêque de Fréjus, chargé de juger si le futur page était de figure convenable, « de figure revenante », dit-on ailleurs, n'était autre que le futur cardinal de Fleury. Villars explique, dans une lettre du 4 mai, pourquoi il tient tant à ce que ses pages soient « bien faits ». « Quand ils sont, dit-il, d'une figure qui représente, cela porte les colonels dans les régiments où on les place à les avancer. »

La mode des pages commençait pourtant à passer. « Ils sont moins nécessaires à la cour, écrivait Villars le 9 décembre 1714, où il n'y en a presque plus, qu'en province. » 11 en avait deux à la cour; Le Bret lui en avait trouvé trois en Provence; sur les trois deux suffiraient au maréchal pour ce moment. « Je crois, dit-il, malgré le peu d'usage actuel, que l'on ne peut faire un meilleur usage de son bien que d'en employer quelque chose à faire élever pendant trois ou quatre ans de jeunes gentilshommes, que je placerai ensuite dans les troupes. Je compte que ces deux qui pourraient venir avec ceux que j'ai, ce sera quatre... Vous savez que dans les bonnes actions il faut même éviter le faste, et comme nos plus grands seigneurs n'en ont pas un seul, je dirai sur ce qui excédera le nombre de quatre que je n'ai pu refuser des gens de qualité qui m'ont prié de prendre leurs enfants1. »

1. Corresp. de Le Bret. Bibliothèque nationale, man. fr., 890-2.

vin.

DE Ql ELQUES PUBLICATIONS MILITAIRES AI XVIIIe >IKCLE.

Les réformes de Choiseul et les progrès de la presse périodique suscitèrent, en 1770, la création d'une sorte de revue militaire, qui prit le nom d'Encyclopédie militaire par une société d'officiers militaires et de gens de lettres. Ouvrage périodique. Elle paraissait une fois par mois en un petit volume in-12 de 180 à 200 pages, sous la direction d'un ancien officier de cavalerie, Du Vernois, qui la dédia au duc de Choiseul.

Le programme annonçait que Y Encyclopédie s'occuperait de sciences, ferait connaître les ordonnances et les promotions, traiterait des institutions militaires, donnerait des nouvelles militaires et des éloges funèbres; ce programme fut assez bien ob serve. Une des parties les plus intéressantes fut une bibliographie des livres militaires parus depuis 1760 dans les différents pays de l'Europe. La première année, chaque livraison contenait une planche gravée, qui fut supprimée l'année suivante. Le nombre des souscripteurs dépassait 300. Le roi figurait en tète; mais neuf lieutenants généraux et douze maréchaux de camp seulement suivirent son exemple. Quelques colonels, un assez grand nombre de majors et de capitaines venaient ensuite, pas beaucoup plus nombreux que les civils, commis de la guerre, intendants, avocats, libraires, qui terminaient la liste avec un chanoine et un horloger. L'éditeur aurait bien voulu qu'on lui souscrivît quatre exemplaires par régiment; la Revue sans doute ne faisait pas ses frais, car elle cessa de paraître vers la fin de 1771 (1).

(1) Quérard dit que celte Encyclopédie contienl \-2 vol. in-l-2. de 1770 à i""-2. La Bibliothèque nationale eu a une série de -2-2, depuis janvier 1770 à octobre 1771.

Les articles étaient pourtant sérieux et bien appropriés à leur destination. On y trouve des précis d'histoires de régiments et des « extraits d'ouvrages nouveaux relatifs au militaire », comme le discours du chevalier de Thomassin , brigadier des gardes du corps, lors de sa réception à l'Académie d'Angers. Ce discours était intitulé : Combien les lettres, loin d'affaiblir les ve?*tus guerrières, fortifient la valeur et perfectionnent le courage; il était très propre, selon le rédacteur de Y Encyclopédie, à enflammer le jeune militaire « de l'amour de l'étude et du désir de la gloire ».

La publication d'une revue de ce genre paraissait utile, puisqu'une nouvelle tentative, qui eut lieu en 1778, eut un succès plus prolongé. Un prospectus, lancé en février 1778, annonça l'apparition d'un Journal militaire dédié à Monsieur, frère du roi, rédigé par une société de gens de lettres et d'anciens militaires. Comme pour Y Encyclopédie, l'abonnement était de 24 fr. par an pour Paris, de 30 pour la province. Le journal, qui était bi-mensuel, parut sous le titre définitif de Journal militaire et politique. Il était moins spécial que l'Encyclopédie, et sa rédaction présente moins d'intérêt. Son existence fut quelque peu intermittente, mais paraît avoir duré jusqu'en 1786. Cette revue fut reprise en 1790 sous le nom de Journal militaire; ce journal militaire dura jusqu'en 1842, où il prit le nom de Journal officiel militaire.

Ces publications s'adressaient particulièrement aux officiers; celle qui suit était aussi destinée aux soldats. L'oratorien Bérenger, qui venait de faire paraître un livre intitulé le Peuple instruit par ses propres vertus et qui devait plus tard rédiger la Morale en actions, donna, en 1788, trois volumes sous le titre suivant : École historique et morale du soldat et de V officier, à r usage des troupes de France et des écoles militaires. Ce n'était pas la première fois qu'on se préoccupait de la morale des soldats; elle avait été l'objet de plusieurs ouvrages, depuis 1769, tels que les Principes d'une morcelé militaire par M. de Zimrnermann, l'Essai d'une morale relative au militaire français, par M. de***, le Bon militaire par M. de Boussanelle; mais aucun

n'avait un but pratique comme Y École historique et morale. Elle était divisée en lectures édifiantes et anecdotiques pour chaque jour de l'année. Le but que se proposait l'auteur était indiqué dans l'épigraphe et dans quelques passages de l'introduction. « Il ne suffit pas, disait l'épigraphe, que les soldats soient braves; il faut qu'ils soient honnêtes gens. » L'introduction définit ainsi le livre : « C'est une espèce de bréviaire martial composé d'hymnes et de légendes très propres à rallumer le courage, à ranimer le patriotisme et à donner une juste idée de la guerre. » Était-ce toujours très exact? Les hymnes étaient rares; les traits anecdotiques nombreux; les actes de bravoure présentés en grande quantité; mais donnaient-ils une juste idée de la guerre, puisqu'ils n'en présentaient que les côtés héroïques?

Les trois volumes sont ornés de quelques portraits de guerriers illustres, au milieu desquels se trouve celui d'un vétéran, Jean Thorel, qui s'était engagé en 1710, à dix-sept ans, dans le régiment de Touraine et qui en faisait encore partie en 1786, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. ïhorel, qui était représenté avec trois décorations de vétérance sur le cœur, suivait encore à pied son régiment dans les changements de garnison. Il jouissait d'une pension de 200 livres que le roi venait d'élever à 300.

Le bon père Bérenger cherche à inspirer aux soldats des sentiments en rapport avec leur profession; il veut qu'ils en soient fiers. « Il est des régiments, leur dit-il, où l'on pense vous donner de la considération en vous appelant Messieurs; à mon avis, les plus grands héros se sont enorgueillis du beau nom de soldats... » Ailleurs, il s'élève sur l'abus des arts d'agrément qu'on enseigne aux jeunes officiers. « Le eor et la clarinette, selon lui, sont les seuls instruments qui ne paraissent pas déplacés dans leurs robustes mains... Avec ces belles éducations de ruelle et de boudoir, ajoute-t-il, voyez quels militaires on forme! Ce sont de jolies poupées, bien frisées, poudrées, musquées et dansant à rivaliser Yestris; mais ils ne sont au soleil qu'avec un parasol; ils ne se mouillent pas une fois les pieds qu'ils n'aient un rhume... » Cependant Hérenger n'est pas toujours aussi sévère; il n'est pas l'ennemi des plai-

santeries, et à ce titre il conte le bon mot d'un lieutenant gascon, qui, oublié dans une promotion, dit au cardinal de Fleury : « Je ne sais pas, Monseigneur, par quelle fatalité je me trouve sous le parapluie tandis que Votre Éminence fait pleuvoir des grâces sur tout le régiment. » Il publie des poésies, telles que Y Art de la guerre, en six chants, le Duel aboli, la Tactique, le poème de Fontenoy. Quoique en prose il professe d'ordinaire une morale stricte, il s'en relâche quelque peu en vers. Dans les vers qui furent récités dans un festin donné à l'occasion de la réception des vétérans du régiment du Roi, festin auquel des dames assistaient, il fait dire aux officiers :

Appréciez, amis, l'inestimable hommage

De ce sexe doux et charmant Dont laspect en tous lieux fait naître le courage Et l'amour et le sentiment...

La beauté fut toujours le prix de la valeur.

Et il cite Briséis, Talestris, Gabrielle d'Estrées, Agnès Sorel et Diane de Poitiers; après quoi, il ajoute :

A la guerre, en amour, sur les traces d'Hercule, Je vous conseille de marcher !

J'ignore si Y École historique et morale eut un grand succès. L'auteur émettait le vœu « que le ministre achetât l'édition pour la faire distribuer aux régiments ». C'eût été le commencement d'une bibliothèque régimentaire, et l'on aurait pu plus mal débuter.

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