Duc de Luynes, Mémoires, t. V, p
douzaine de petits cousins du même âge. Ces enfants, paraît-il, se jetaient gaiement dans le péril; le fils du capitaine fut même, à l'âge de douze ans, blessé d'un coup de sabre à travers la figure et fait prisonnier ! . D'ordinaire, le jeune noble ne quitte pas sitôt la maison paternelle; il attend cependant avec impatience l'âge où il pourra faire l'apprentissage sérieux de la vie militaire. Cette heure sonnera d'ordinaire pour lui avant qu'il ait atteint sa quatorzième ou sa quinzième année. Parfois son père voudra le faire préparer d'une manière spéciale à la carrière qu'il compte embrasser. S'il jouit de quelque fortune, si les circonstances lui ont permis de connaître un prince ou un grand seigneur, il enverra son fils à l'académie, ou le fera admettre comme page dans une grande maison et même chez le roi. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, il aura de plus la ressource des écoles militaires, où les mieux appuyés parmi les plus besogneux obtiendront des bourses. Quelquefois, surtout en temps de guerre, il obtiendra immédiatement pour lui un brevet de souslieutenant et même de capitaine ; mais sous Louis XIII et Louis XIV une pareille faveur est une exception , et c'est généralement comme volontaire ou dans certains cas comme cadet que le jeune noble débute dans la carrière. La vigueur physique, que son éducation
1. Alexandrine des Écherolles, Une famille noble sons la Terreur, p. 2, 3.
lui a procurée, Ta préparé à merveille au rude métier qu'il est appelé de prime abord à exercer.
Le jeune bourgeois lui-même , chez qui s'éveille la vocation des armes , a pu se disposer aux travaux de la guerre par les exercices du corps, qui jusqu'à la fin du dix- septième siècle sont en honneur dans les villes. Les jeux de paume, de mail, de ballon et d'autres encore favorisent la force musculaire et l'adresse !. La fréquentation de ses aînés, qui font partie des compagnies de milice bourgeoise , le passage et le séjour de brillants régiments excitent aussi chez lui l'ardeur militaire , que peuvent aviver d'ailleurs, avec l'instinct de la race , l'exemple d'officiers sortis des rangs des roturiers et le désir de s'élever au-dessus de sa condition, en embrassant une carrière qui est considérée comme plus noble que les autres.
Mais si les roturiers qui aspirent à devenir officiers ne sont pas rares , ils sont toujours moins nombreux que les gentilshommes. Combien de cadets de Béarn et d'autres provinces , sitôt qu'ils ont atteint l'Age de quinze ans, quittent la maison paternelle pour aller chercher fortune à l'armée! Tel est le jeune d'Artagnan, qui part pour Paris, n'ayant pour tous biens qu'un bidet de vingt-deux ans entre ses jambes et 10 écus dans sa poche. Mais si ses pa-
t. Voir la Ville sous l'ancien régime, t. Il, p. 157, 158.
rents lui donnent peu d'argent, ils lui donnent quantité de bons avis, lui recommandant surtout de ne jamais commettre de lâcheté et de ne jamais faillir à l'honneur ; « l'honneur d'un homme de guerre, lui disent-ils, étant aussi délicat que celui d'une femme l. » Fière parole, qui atteste le haut prix que la noblesse attache à l'honneur et montre au jeune homme qui entre dans la vie la règle inflexible à laquelle il doit s'attacher.
1. Mêm. de M. cVArtagnan (par Sandras de Courtils), 1700, t. I,p. 2.
Il aura en effet des ^oueils à éviter, lorsqu'il entrera au service. L'armée n'est pas comme aujourd'hui composée de jeunes gens que la loi y fait entrer, bon gré mal gré; c'est une réunion d'hommes que leur propre volonté ou des circonstances spéciales ont portés à s'enrôler. La plupart ont embrassé la carrière militaire par goût et la continuent par habitude; soumis aux rigueurs de la discipline, ils s'en dédommagent souvent par la licence de leurs mœurs et de leur langage ; quelques-uns d'entre eux ont été recrutés parmi les vagabonds, les désespérés, les coureurs de tripots, et leur moralité s'en ressent. La Noue dit à la fin du seizième siècle que c'est « une périlleuse institution » pour les jeunes gentilshommes que de les envoyer comme on le fait « en assez bon nombre aux régiments d'infanterie; car n'ayant souvent pour maîtres que des gens débauchés, les mauvais exemples avec le temps les entraînent à dissolutions, et au lieu de les façonner, ils les défaçonnent du tout... Et que sert-il d'apprendre à tirer une
harquebousade , sçavoir ce qu'est de gardes, sentinelles et escarmouches, et montrer une bonne contenance de soldat, si de l'autre côté en contrepoids on s'adonne à plusieurs vices? » C'était là le danger moral, qui effrayait un vieux capitaine expérimenté comme La Noue; mais au dix-septième siècle, surtout dans certaines compagnies de cavalerie, la tenue et la discipline étaient meilleures, et le jeune volontaire pouvait y faire ses débuts sans trop d'inconvénients.
Il y avait, du reste, volontaires et volontaires comme il y avait régiments et régiments. Par un reste de tradition du moyen âge, les cavaliers étaient regardés comme supérieurs aux fantassins ; ils étaient désignés sous le nom de maîtres, surtout dans les compagnies de la maison du roi, dont quelques-unes n'étaient composées que de gentilshommes. Aussi n'y était-on parfois admis comme cadet qu'après avoir fait ses premiers exercices dans un régiment d'infanterie.
Beaucoup d'officiers qui étaient arrivés, dans le cours du dix-septième siècle, aux grades les plus élevés avaient commencé par porter le mousquet. Pontis est soldat pendant un an dans le régiment de Bonne1, Feuquière dans celui du Roi2; Coligny fera sentinelle et couchera sur la paille pendant deux
1. Mémoires de Monsieur de Pontis ^rédigés par du Fossé), t. I, p. 213.