Mémoire manuscrit (vers 1766). Arch. delà guerre
Li;S COLLKGKS MILITAIRES DE PROVINCE. 75
(Finie lieutenance générale, qui avait été aubergiste et avait étudié pour être prêtre. Sous l'égide de ce mentor, le jeune Cheverny fit son apprentissage de soldat et passa par tous les gracies jusqu'à celui de sous-lieutenant, qu'il atteignit au bout de dix- huit mois [ .
Académies , compagnies de cadets , écoles , sauf dans les derniers temps , ne furent à proprement parler que des exceptions pour le recrutement des officiers. De là les incertitudes , les tentatives bientôt abandonnées, l'avortemcnt de tant de desseins généreux, qui échouaient contre la force des choses. A quoi bon des écoles, lorsque le titre de noble suffisait pour obtenir un brevet d'officier? à quoi bon des cadets, lorsque l'engagement volontaire permettait à tous de parvenir? Et pourtant les écoles militaires étaient nécessaires, et chaque échec amenait au bout de quelques années une tentative nouvelle. Il était impossible de rester en arrière des progrès qui s'accomplissaient chez les nations voisines. Quand on citait à Berlin la maison des cadets de l'école militaire , la maison des cadets de Dresde, l'académie de Neustadt près de Vienne, lVxcellente université Caroline de Stuttgard2 et l'école militaire de Munich, fondée par le cardinal de Furstemberg , d'après les principes professés à Sorèze ,
1. Coinle Duf'ort de Cheverny, Mémoires, t. I, p. 378. '>. Encyclopédie méthodique, t. IV, p. 271, Art militaire.
on ne pouvait admettre que la France n'eût pas une institution semblable à celles dont l'étranger s'enorgueillissait et que ses enfants qui se destinaient à la carrière des armes fussent obligés d'aller chercher des leçons à l'étranger, comme Kléber et Macdonald, qui firent leurs études aux écoles militaires de Munich et de Naples1. La concurrence qui depuis le moyen âge existe entre les grandes nations de l'Europe ne permettait pas à l'une d'elles de se laisser dépasser par les autres.
La guerre d'ailleurs s'était modifiée ; une tactique nouvelle avait été inaugurée par Frédéric II; la science l'emportait de plus en plus sur la force personnelle; l'art de faire mouvoir les masses, de diriger le tir avec précision, prédominait sur l'initiative individuelle ; et quoique certaines qualités militaires ne puissent être acquises dans les écoles, il en était d'autres, qui tenaient à la science et à l'art, que les écoles devaient enseigner. Le génie et l'artillerie, longtemps relégués au second rang avec leurs ouvriers et leurs charretiers, allaient aussi passer, sinon au premier rang, du moins à un rang supérieur, et leurs officiers,
1. R. de Saint-Albin, Documents relatifs à la révolution française, p. 105. — Sous Louis XIV, on allait compléter son éducation militaire à Malte, comme l'attestent ces vers de Montlleury :
Elic a l'air dans cet équipage
De ces petits fripons qu'on fait sortir de page Pour envoyer à Malte apprendre leur métier.
[La Fille capitaine, 1072, act. II, se. m.)
surtout recrutés clans la bourgeoisie, ne pouvaient être formés que par des études approfondies et spéciales, qui leur étaient données dans les écoles d'application de la Fère et de Mézières, ainsi que dans les écoles de bataillon1.
Mais si la force des choses, les progrès généraux des sciences, faisaient créer les écoles, le volontariat, le service pratique étaient trop dans les vieilles traditions françaises pour ne pas être conservées, pour ne pas continuer à porter des fruits excellents. L'esprit militaire, que la tradition et l'éducation donnaient au jeune noble dans sa famille, suppléait en partie à la science acquise ; le roturier lui-même, lorsqu'une vocation spéciale l'appelait à s'enrôler, acquérait par la pratique de solides qualités militaires. Les lieutenants-colonels, comme nous le verrons plus tard, étaient pour la plupart des officiers de fortune, et passaient pour les officiers les plus solides de l'armée. Les événements de la Révolution, en détruisant tous les avancements (pie la faveur seule aurait fait oaltre, permit d'apprécier à leur juste valeur les résultats des deux systèmes. Prenons les maréchaux de l'Empire, qui tous avaient été sous les drapeaux avant 17u:î. Quelques-uns sont sortis des écoles : Berthicr,
1. Général Susane, Histoire de l'artillerie française, p. 189. — Sur l'école de Mézières, établie on I7i8, voir Encyclopédie méthodique. Art militaire, t. II, p. 594, 595, art. de Flachon de la Jomarière.
Davout, Marmont1 , sans parler de Napoléon, dont le nom seul suffit à immortaliser l'école de Brienne. D'autres , comme Scrurier, Marmont, ont eu presque en bas âge des brevets de lieutenant de milice, avant d'obtenir de bonne heure des brevets d'officier dans l'armée. Mais les plus illustres, les plus populaires, sont des volontaires; Moncey s'est engagé à 15 ans, Jourdan et Soult à 16, Bernadotte, Augereau, Masséna, Oudinot, Victor à 17, Ney à 21. Nous ne parlons pas de Bessières, de Lannes, de Brune, qui ont débuté comme volontaires dans la période révolutionnaire. Et ce ne sont pas pour la plupart des enfants du peuple, comme Ney et Augereau ; ce sont des fils de bons bourgeois, négociants, notaires, avocats, môme de conseiller au parlement, comme Moncey. Lorsqu'il s'agit d'éprouver au feu les mérites de chacun , et quelles plus fréquentes épreuves se sont offertes sinon à cette époque? l'origine comme l'éducation devaient compter pour peu, et tous les systèmes d'instruction devaient s'effacer devant les qualités innées qui se révèlent en campagne et sur les champs de bataille.
1. Desaix avait été boursier à l'école d'Efhat; il en sortit à 15 ans, sous le nom de chevalier de Veygoux dans le régiment de Bretagne; Hoche fut sergent aux gardes françaises; Dugommier s'était engagé à 15 ans dans les cadets de Rochefort.
Dans l'organisation sociale issue des conquêtes du moyen âge, le pouvoir appartient à l'aristocratie guerrière. Le possesseur d'un fief est le chef militaire des vassaux qui dépendent de son fief. Il les fait veiller à la garde de son château, il les exerce, il les commande, il les mène à la guerre. Plus tard, lorsque les armées permanentes se forment , les officiers se recrutent naturellement dans la noblesse, qui est essentiellement militaire; au dix-septième et au dix-huitième siècle , elle forme toujours la majorité dis officiers ; la petite noblesse occupe la plupart des grades inférieurs ; la haute noblesse détient les grades supérieurs.
Point d'alternative pour les gentilshommes entre la vie oisive et la carrière des armes; et comme l'oisiveté, au bout de plusieurs générations, mène à la pauvreté, il s'ensuit que beaucoup d'entre eux sont forcés d'embrasser cette carrière. À leurs yeux, le service militaire n'est point un devoir, c'est un droit. Ils réclament une épaulette d'officier en vertu de leur
naissance ; pour la même raison, ils demandent qu'on les élève et les instruise dans une école militaire, et non « parmi les fils de roturiers accoutumés à la mollesse , qui n'ont jamais entendu parler à leurs pères que d'intérêt et d'autres choses relatives à leur profession1 . » Il semble même qu'on doive faire la guerre pour donner un aliment à leur activité. « Cette monarchie, écrit en 1727 le maréchal de Berwick, ne s'est soutenue brillante que par la valeur de la noblesse; ainsy on croirait que, pour l'exercer, il faudrait de temps en temps quelque guerre2. » A l'annonce des hostilités, c'est une fièvre belliqueuse qui s'empare des fils des hobereaux, qui les fait sortir de leur gentilhommière ou de leur manoir délabré, et qui les fait accourir du fond de toutes les provinces, « en bottes, en guêtres et surtout en guenilles, » pour obtenir du ministre « un bon brevet, comme dit Voltaire, qui les mène à la mort3 ». C'est parmi cette
1. Nouvelles constitutions militaires (par le Ctc de la Noue du Vair), 1760, t. I, p. 7.
2. Lettre du 11 juin 1727, écrite par le maréchal de Berwick. Arcli. de la guerre, adm. milit., 2630.