Essai sur les mœurs des Français, 1776, p
:?. Nouveau Voyage sentimental (par Gorjy), 1791, t. II, p. 41, 42.
ment nationale ; elle répondait à l'instinct le plus caractéristique et le plus élevé de la nation , et devait renaître , après le naufrage de l'ancien régime , sous le nom de Légion d'honneur.
A mesure que l'armée se constitue d'une manière plus régulière et plus stable , l'autorité des capitaines s'atténue, tandis que celle des colonels grandit. Au seizème siècle, les capitaines commandent des compagnies de mille hommes, qu'ils lèvent eux-mêmes et dont ils sont les maîtres. Les premiers colonels, institués en 1544, ne furent d'abord que les capitaines de la première compagnie de chaque légion; et même plus tard, lorsque les régiments furent complet «Minuit organisés, le colonel resta capitaine delà première compagnie, tandis que le lieutenant-colenel l'était de la seconde.
Le capitaine conserva toujours un droit de propriété sur sa compagnie. Avant la permanence des régiments, quand un prince voulait faire la guerre, il s'adressait à des hommes d'épée , pour la plupart g e ii tilsho mines, qui s'engageaient, moyennant un prix débattu, à lui fournir tant d'hommes pour un temps déterminé; à peu près comme un architecte ou un ingénieur fait marché avec des entrepreneurs
qui doivent lui procurer le nombre d'ouvriers dont il a besoin. La guerre terminée , le but pour lequel les hommes avaient été levés était atteint , et l'on n'avait plus qu'à les renvoyer chez eux. Il en était de même des capitaines ; ils déposaient leur épée ; mais comme ils étaient souvent prêts à la reprendre, ils étaient chargés , en cas de nouvelle guerre , de reconstituer une compagnie ; ils la recrutaient d'autant plus facilement qu'ils avaient pu se faire une clientèle et s'acquérir une réputation dans les campagnes précédentes. Cette compagnie avait été créée par eux; elle avait été levée par leur industrie et leur influence, entretenue à leurs frais et par leurs soins ; s'ils étaient obligés de la céder avant qu'elle fût licenciée, il était naturel qu'ils fussent remboursés de leurs avances; elle avait une valeur vénale , et ils la vendaient. La vénalité des charges de capitaine devint l'usage et la règle , jusqu'aux derniers temps de l ancien régime,, toutes les fois qu'il s'agissait d'une compagnie existante , et non d'une compagnie à créer.
La vénalité des grades militaires est en rapport avec la constitution de l'ancien régime, qui admet également la vénalité des charges de magistrature et de finances. Ce système , qui prévalut du seizième au dix-huitième siècle , est un symptôme des progrès de la richesse sur la force et les droits de la naissance; il a été vivement attaqué, parce qu'il fait prédominer l'influence du patrimoine sur celle du mérite
personnel ; mais comme il ne suffisait pas d'avoir de l'argent pour être officier ou magistrat, qu'il fallait dans le premier cas être brave, dans le second être intègre, que pour tous deux un certain degré d'instruction, de pratique et d'honorabilité était exigé, les officiers et les magistrats de l'ancien temps, à beaucoup d'égards, valaient bien ceux du nôtre.
L'argent et la faveur introduisaient, il est vrai, dans l'armée, des sujets trop jeunes et quelquefois incapables. On s'en plaignait au milieu du dix-septième siècle comme plus tard. La vénalité , disait-on en 161p9, envahit l'infanterie; elle y fait pénétrer des gens sans expérience et dépourvus des qualités requises, au grand détriment des gentilshommes ou d'autres d'un mérite réel. Aussi le roi déclarait-il qu'il n'admettrait plus à l'avenir de démission. . . pour prix d'argent1. Vaine décision. Jamais la vénalité ne fut plus en honneur que sous Louis XIV et Louvois. Vauban présenta inutilement un mémoire pour parvenir à la supprimer petit à petit2. Les compagnies se vendaient moins cher que sous Louis XI II, où elles valaient de 1*2 à 15,000 livres dans l'infanterie ;. parce qu'elles étaient plus nombreuses; niais
1. Ordonnance pour empêcher la \ente des charges d*offieicrs d'infanterie (1649). Man. de la Bibliothèque nationale, anc. f. fr.,
», fol. 35.
2. 11 rédigea à ce sujet un projet qu'il communiqua à Saint-llilaiie. Traité de la guerre, 1712. Arch. de la guerre.)
\ -I A vend, t. I, p. 410.
elles ne cessèrent pas de se vendre. Quand un capitaine voulait se défaire de la sienne , il devait faire agréer sa démission au roi, à peu près comme le fait de nos jours un officier ministériel qui veut céder sa charge. Il signait une déclaration dans le genre de celle-ci :
« Sous le bon plaisir du roy et de monseigneur d'Angeviliers :
« Je soubsigné capitaine au régiment mestre de camp général des dragons remest ma compagnie audit régiment entre les mains de Sa Majesté pour y estre pourveu en faveur de qui elle jugera à propos1. »
Il fallait d'ordinaire faire valoir des raisons plausibles pour obtenir l'agrément du roi, telles que l'état de la santé, la durée du service; il fallait aussi que le successeur fût accepté par le chef de corps et qu'il fût recommandable. En 1729, le comte de Belle-Isle propose, pour remplacer un capitaine qui sert depuis trente ans et veut se retirer pour raison de santé , un cornette de son régiment, qui est « homme de condition , fort appliqué et très propre à entretenir une bonne troupe2. »
Entretenir sa troupe, ce n'est pas pour le capitaine une tâche minime. Il ne doit pas seulement la recru-
1. Signé Chalain. Jussey, 25 janvier 1731. Arch. de la guerre, adm.,