Arch. de la guerre
CAPITAINES, COLONELS ET GÉNÉRAUX. lit
manière insolite, s'attira de vives rebuffades de la part de plusieurs mestres de camp. La correspondance qui s'échangea entre eux à cette occasion montre quelle était la susceptibilité de la noblesse et quel degré d'impertinence elle pouvait atteindre quand elle se croyait offensée. Le marquis de Gcsvres avait renvoyé au comte d'Évreux la lettre qu'il en avait reçue : « Est-ce naissance ou mérite personnel, lui répond le comte d'Évreux qui vous a fait prendre le parti de renvoyer une lettre que je vous avais écrite le 19 du courant sous prétexte, dites-vous, que la tin ne vous convient pas et que vous n'êtes point accoutumé qu'on vous assure qu'on vous honore. Je suis bien aise de vous assurer moi-même que j'ay eu tort et que j'ay plutôt voulu suivre ce style dont je me suis toujours servy (avec tous les mestres de camp, quoique fils de duc) avec raison. Passés le uioy pour cette fois, en attendant que vous vous donniez la peine de m'expliquer à moi-même, et non à mon secrétaire , ce qui vous a si fort choqué , et les termes dont il faut que j'use avec vous. Je finirai Bans cérémonie, le Comte d'Évreux. »
Gcsvres répond aussitôt : « Quand monseigneur le duc d'Orléans aura ordonné, Monsieur, la façon dont vous devez écrire comme colonel général de la cavalerie, je m'y soumettrai... Pour le mérite personnel, 1»' public est juste, votre estime ne peut honorer personne. Ainsi je vous quitte du ternie d'ho-
noré, dont vous croyés me faire grâce. » La Mothe Houdancourt, le marquis du Luc, écrivent de leur côté dans le même style que le marquis de Gesvres. Le comte d'Évreux répond au second : « Le mot d'honoré, dites-vous, ne vous convient pas. Vous avez raison, et moi j'ay eu tort. Je ne devais pas me servir de pareils termes. Tout le public est de mon avis. » Et le duc de répliquer : « Mon nom est Vintimillc; ce nom est connu, et nous n'avons jamais eu besoin pour le faire valoir, pour lui donner du lustre, de recourir à des chimères, ni à des idées fantastiques1. » Ces extraits d'une correspondance entre un supérieur, qui était en même temps un prince de la maison de Bouillon, et ses subordonnés, montrent quelle sorte d'égalité régnait dans la haute noblesse et comme elle faisait accepter des vivacités de langage que dans des temps plus démocratiques le sentiment de la discipline et de la hiérarchie ne tolérerait point.
1. Recueil Cangé, t. XL1I. — Saint-Simon parle de cette correspondance, qui fit « grand bruit », et à laquelle le régent mit fin par un mezzo termine. {Mémoires, éd. Chéruel, t. XV, p. 334.)
L'argent joue un grand rùle dans Tannée d'autrefois. Sauf dans les cas où ils sont conférés ou créés par le roi, l'officier achète les grades; l'État doit payer les officiers comme les soldats. Le tarif des -rades varie suivant les temps et suivant les corps; il est plus élevé dans les gardes françaises que dans les autres régiments d'infanterie; il est plus cher dans certains régiments de cavalerie. Au dix-huitième siècle, le prix courant d'une place de capitaine aux -..ides est de i-0,000 fr.1; de lieutenant, 20,000; de -lieutenant, 10,000'; mais il faut se souvenir que Les capitaines ont rang de colonel. Les régiments varient de prix, suivant leur ancienneté et selon les armes. En 1748, tandis que les vieux régiments d'infanterie se paient 75,000 fr., les autres sont cotés de 55 à -25.000. Dans la cavalerie et les dragons, la
l. Arch. de lu guerre, adm., 1728-1792.
Voici différents prix clans la maison du roi : (1743) Guidon des gendarmes, 100,000 L — Capitaine de mousquetaires, 350,0001.; revenu, i - à 18,000 I. — (17-18) Commissaire général de la cavalerie, 250.000 1.
plupart valent environ 100,000 fr., s'il en est quatre à 120,000 et quelques-uns à 50, 000 et même à 22,500 l. Les taux, que Ton essaie de réduire2, suivent une marche ascendante, et atteignent des sommes fabuleuses pour certains grades d'officiers généraux. En 1783, on estime à 937 millions la valeur totale des grades; et les 46,864,000 fr. d'appointements que touchaient les officiers représentaient l'intérêt de l'argent qu'ils avaient donné ou qu'ils étaient censés avoir donné pour les acquérir3.
Ces traitements étaient-ils toujours suffisants? Sous Louis XIII, on les avait augmentés de moitié, pour ôter aux officiers tout prétexte de spéculer et de piller. Ils étaient relativement assez élevés; un mestre de camp recevait 6,000 liv. par an; un capitaine, 3,600 ; un lieutenant, 1,200. C'était à peu près les mêmes chiffres que ceux que l'on touchait sous Louis XV, où un colonel recevait 6,000 liv. 4; un major, 5,000 ; un capitaine, 3,000 ; un lieutenant, 1,500 ; un sous-lieutenant, 1 ,000. A certaines époques, ces chiffres étaient même tombés plus bas. Ainsi de 1748 à 1772, les émoluments descapitainesn'étaientque de 1,800 fr. 5;
1. Recueil Cangé, t. XL. — Dussieux, l'Armée en France, t. Il, p. 313.
2. A 40,000 età 20,000, pour l'infanterie, à 60,000, au lieu de 100,000, pour les dragons. Ordre du 26 avril 1775. (Lucien Mouillard, p. 43.)