L'AKT DRAMATIQUE EN FRANCE
Il est toujours un peu pénible, et surtout fort ennuyeux, de jouer le rôle du prophète Jérémie ; mais pourtant il faut bien avouer que le théâtre^ l'art si cbarmanl, si consolant, si français, de la scène, subit, depuis quelques années, des atteintes profondes. Les faillites se succèdent, les chutes sont nombreuses, les succès rares. Bien peu de directeurs rencontrent la fortune, quelques-uns se soutiennent avec peine et luttent; beaucoup succombent. A cette crise qu'on ne saurait nier, il faut, je crois, chercher plusieurs causes.
Le droit écrasant, l'impôt injustement dit des pauvres, la dispersion des théâtres, la transformation complète des quartiers parisiens, l'augmentation du prix des places, la nécessité pour les directeurs de livrer des batailles qui toutes soient décisives, c'est-à-dire mettentla destinée môme de leur théâtre en question, tout cela fait que le métier de directeur de théâtre est devenu bien difficile et bien aventureux.
Quant à Vart môme du théâtre, sa décadence tient à d'autres causes toutes morales.
1 . Nous ne changeons rien à ces lignes , écrites peu de temps avant la fin de TEmpire.
% PRÉÏi'AGE.
Voulez-vous vous. rendre un compfe exact de la situation du théâtre à cette heure? Voyez ce qu'en pensent, au point de vue matériel, les directeurs de théâtres.
Ail point de vue matériel^ l'été venu, à la fin de mai, la plupart des directeurs ferment leurs portes, congédient temporairement leurs artistes^ éteignent leur gaz, réduisent leurs frais généraux et font des économies. Les uns envoient leur troupe exploiter la province, courir les grandes villes^ comme Ragotin, Destin et la Bouvillon couraient Jadis les grandes routes^ et, satisfaits d'éviter ainsi les mois d'été, les soirs caniculaires — terreur des directions dramatiques — ils vont à la campagne et s'in^ quiètent peu de la rampe, de ses feux, de ses pompes et de ses œuvres. Les autres vont à l'étranger, louent leur salle à qui veut tenter de la remplir, mettent leur théâtre en location et n'essayent de lutter ni contre juin , ni contre juillet, ni contre les insolations d'août.
Paris devient de cette sorte quelque chose, en été, comme un désert. Les chemins de fer devaient, tôt ou tard, nous jouer ce vilain tour. Je ne sais comment fai^ salent nos pères, gens casaniers et amis du coin du feu, pour demeurer si longtemps en leurs logis. Les bons bourgeois d'autrefois supportaient fort bien Paris, toute leur vie durant, sans songer à le quitter. Toujours est-il qu'aujourd'hui le Parisien ressent, au premier rayon de soleil, comme des décharges électriques dans les jambes. Il est pris de la frénésie du déplacement et de la fièvre du voyage ou de la villégiature. Les fiacres sont couronnés d'un édifice de colis, de mallettes et de sacs de nuit, et, tous les soirs, les gares de chemins de fer sont prises d'assaut. Ems, Bade, Bourbonne, Vichy, Biarritz, prennent à Paris la fleur et même les fruits (gâtés ou non) de son panier. De telle sorte que le public, ce cher et indispensable public sans lequel il n*y a point d'art dramatique pos-
PftÉFACB. ^ d
sible, car il est le collaborateur même de l'auteur, et le plus essentiel -- il collabore par sa présence — le public n'existant plus, le théfttre n'a plus de raison d*ôtre. 11 s'interrompt, il fait relftche. Il ouvre une parenthèse, met la clef sous la porte et court le guilledou.
Ceci ne s'applique, au surplus, qu'à la saison d'ét^, à ce qui est pour les Anglais, au rebours de noas, la véritable saison intellectuelle et aimable, the geason. Mais, en laissant de côté la question du temps chaud, comme dit la fourmi de La Fontaine, en tout temps une entreprise théâtrale est aujourd'hui difficile à faire prospérer. L'art dramatique, en effet, en est arrivé à son paroxysme. 11 a épuisé, pour plaire, tous les moyens physiques, les moyens ruineux, et il ressemble vaguement à une machine essoufQée et parvenue au bout du rouleau. Le théâtre, au lieu de chercher le succès dans les voies depuis^ longtemps tracées de l'émotion ou de la gaieté^ de la simple comédie ou du drame, a tout sacrifié aux décorations, à la mise en scène, aux excentricités de toutes sortes. 11 a habitué le public à ces surprises. Le public maintenant trouvera fade tout ce qui sera purement intellectuel. Il faut avouer aussi que les directeurs de théâtres ont été, par la nécessité même des choses, forcés de suivre ce pas accéléré de la dépense qui les devait tous, l'un après l'autre, conduire à la débâcle. Le jour où les théâtres municipaux furent construits, la prospérité de certains théâtres reçut une atteinte profonde.
Ces grands bâtiments énormes étaient des goufih-es bons à engloutir des millions. Bien de plus.
Le succès aime les maisons modestes où les frais ne sont pas écrasants. Mais que voulez-vous qu'on fasse, par exemple, au Châtelet, dans cet immense théâtre P On est contraint, sous peine de défaite éternelle, de réussir dès le début. Une pièce y coûte deux cent mille francs à
monter. Si la première œuvre que risque une direction tombe à plat, la direction est perdue. Elle traînera pendant quelques mois le boulet de cette première représentation ; puis, entraînée au fond, elle se noiera fatalement. Les plus intelligents y ont succombé.
Pour réussir^ au théâtre, il faut pouvoir échouer tout d'abord. Ceci n'est point un paradoxe. Le vaincre ou mourir n'est bon que pour les peuples : il leur donne comme un aiguillon qui les emporte au succès. Pour une entreprise commerciale, au contraire, il est terriblement dangereux. Le triomphe, en ces sortes de choses, est quelquefois dans la. revanche. L'échec de la veille assure la victoire du lendemain. Mais encore faut-il avoir la possibilité de livrer une seconde bataille. Avec les charges qui pèsent sur de tels théâtres, la seconde bataille est impossible si la première a été une déroute. Et qui peut, au théAtre, répondre sûrement d'un succès?
Un homme de résolution et d'esprit me disait dernièrement : « Qu'on me donne une subvention, et je fais du théâtre du Châtelel un grand théâtre populaire, où la foule pourra applaud>r et voir évoquées les grandes journées de notre histoire, les figures rayonnantes du passée Jeanne d'Arc, Etienne Marcel, Molière, Voltaire, Marceau. » Sans doute, il y a là une idée excellente et fort belle, et pratique peut-être. Mais quelle subvention il faudrait pour ce malheureux théâtre I Et encore réussirait-elle à lui donner le succès? Le Théâtre-Lyrique^ qui lui fait face, est arrivé à cet état piteux où nous le voyons, en dépit de sa subvention.
La dispersion des théâtres, et par conséquent la dispersion. du public, le manque de public plutôt^ de clientèle et d'habitués, les frais incroyables de mise en scène ont amené le Théâtre à sa ruine. J'en veux donner un exemple bien simple. La confection des décors se paye, je
crois, au mètre carré. Dans les théâtres d'autrefois, plus petits que ceux . d'aujourd'hui, un décor revenait ainsi à mille ou douze cénis francs, je suppose ; je prends une moyenne. Aujourd'hui le théâtre étant plus grand, ce môme décor coûte cinq ou six mille francs et ne produit pas plus d'effet. Souvent il en produit moins, la scène étant trop vaste. Ce n'est là qu'un petit exemple. On peut affirmer que tout, depuis les costumes jusqu'aux accessoires^ tout a augmenté dans cette proportion.
Il en est de la mise en scène d'une pièce comme de la toilette d'une actrice. Mademoiselle Mars jouait tout son répertoire avec quatre ou cinq robes, tout juste ce que madame Doche ou mademoiselle Desclée est forcée de revêtir dans une seule soirée.
Ce n'est pas sans dessein que je dis madame Doche. Elle mit à la mode le costume dans le drame moderne. Les toilettes de la Dame aiix Camélias constituèrent une ];iartie du succès de l'actrice. On faisait auparavant des . pièces en cinq actes; on écrivit dès lors des pièces en cinq robes. Le chef-d'œuvre du genre s'appelle la Famille Benoiton,
Le luxe effréné du théâtre, comme eût dit M. Dupîn, est assurément iine des causes de sa décrépitude. Risquer un quart de million pour monter une féerie, c'est un peu trop. C'est faire, non de l'art, mais une opération de Bourse. C'est transformer une bataille dramatique en partie de baccarat.
Voilà pour les raisons matérielles; les raisons morales ont hien leur prix.
L'esprit des foules se transforme, et tout changement dans la politique amène forcément un changement dans les mœurs. Or, il faut bien avouer que le théâtre a de redoutables concurrents en temps de liberté. Plus un peuple deviendra libre, plus il aura de points dans la cité où se
réunir, où discuter, où écouter; plus on multipliera les cours, les conférences, les lectures, moins, j'en ai peur, les théâtres auront de clientèle ; ou du moins ils seront tenus de se transformer pour conserver leur clientèle. Ils devront se tenir à la hauteur du mouvement de l'esprit puhlic s'ils ne veulent être bientôt considérés comme inutiles.
M. Dumas fils, qu'on a beaucoup critiqué à ce sujet, demande que le théâtre se fasse militant, aborde et tâche de résoudre les questions primordiales qui sont de sa compétence, comme le sort des femmes, la recherche de la paternité; le divorce; il vent enfin que le théâtre ne s'en tienne pas au seul éternel mariage de Léon avec Ernestine lorsque bien d'autres questions sociales et morales sont posées, lorsque John Stuart Mill fait du drame, et du plus poignant, dans un discours ; lorsque l'esprit public marche, avance, progresse dans une certaine voie nouvelle. ' M. Dumas fils a raison. [1 a raison aussi M. Emile Augier, qui donne au théâtre . des œuvres de combat. Mais rien ne prouve mieux le déclin du théâtre que les théories mômes de M. Dumas fils et l'espèce de découragement actuel de M. Emile Âugier.
M. Dumas fils s'en tiendra peut-être dorénavant à ses préfaces. Il a fait son œuvre. C'est à d'autres de mettre en pratique les très-justes axiomes qu'il formule. Au fond, il y a de la lassitude dans l'auteur du Demi-Monde. Il voit le théâtre petit, et il le voudrait grand. Il le voit livré aux turlupins et il le souhaiterait occupé par les penseurs. Oui, le théâtre est en décadence. Ici, comme en toutes choses, comme en peinture, comme en littérature, il y a en grand nombre des talents remarquables, ingénieux, spirituels, charmants; il n'y a plus de créateur ou d'inventeur. Toute cette innombrable et précieuse monnaie ne vaut pas un lingot d'or.
Je voie pourtant des nouveaux venus s'affirmer, des gens qui pensent, des gens qui cherchent, des gens qui osent. Que ceux-là nous consolent des auteurs dramatiques amis du succès quand môme, du succès immédiat et de la gloire argent monnayé I Car rien n'est prodigieux comme le détachement des auteurs dramatiques de profession pour tout ce qui est palpitant, œuvre de combat, pensée de lutte. Parlez-leur^ interrogez-les quelquefois. Quelétonnement I Vous ne vous entendez guère. lisent dis idées toutes spéciales, une façon de voir les choses toute particulière et comme une langue à part. Sur un seul point, par exemple, ils vous stupéfient. Ne leur soufflez mot de politique; ils n'y veulent rien entendre. Ils la regardent comme Tennemie. Leur idéal est un état politique bien et durement vissé, où le coursier populaire sente la bride et le frein^^ et qui laisse la nation seulement libre d'aller au théâtre à Theure de la digestion.
Il y a des exceptions, sans doute^ et de très-généreuses et de très-sympathiques; mais, sans forcer la note et sans calomnier personne, je crois pouvoir dire que la majorité des dramatistes est ainsi. Le beau mot de Victor Hugo renouvelé d'une pensée de Schiller : « Le poète a charge d'ftmes », les ferait bien rire.
Ajoutez que le public hybride, charrié chaque jour, mélangé, public d'étrangers qui préfère la gaudriole à la pensée et la pantomime amusante à l'action passionnée, ce public entretient les auteurs dans ce que j'appellerai, pour être poU^ leur erreur. Il paye, les autres sourient: le succès leur donne raison. Et il en résulte que l'art devient métier, et, qui pis est, métier de pacotille.
Il est facile de se rendre compte du terrain perdu. Il y a cent ans, l'esprit français tenait le monde, Téblouîssait, le charmait, le domptait. Ceux qui régnaient par le droit de naissance, comme ceux qui allaient régner par le droit du
génie, se tournaient vers la France pour en attendre le mot d'ordre. Le français était la langue partout étudiée^ parlée, aimée. Voltaire traitait avec le grand Frédéric d'égal à égal. La Russie attendait el fêlait Diderot ; Goethe, jeune homme, lisait Rousseau; Schiller traduisait Voltaire. Et si cette France monarchique avait une telle influence sur le monde, de quel pouvoir allait donc disposer la France régénérée de 89 ? De tous les points du monde la conscience de Thumanflé se tournait vers elle : Thomas Payne venait d'Amérique, Clootz de Prusse^ Adam Lux de Mayence; Robert Burns, de ioin^ la chantait dans ses malheurs et dans ses gloires.
Ces choses-là^ qui semblent antédiluviennes, ne sont pourtant pas éloignées.
Le rayonnement intellectuel de la France, à cette heure, ne paraît pas briller d*un éclat aussi vif et aussi réchauffant. Nous étions jadis quelque chose comme les porter lumières du monde, et nos idées, entraînées en quelque sorte par le vent, allaient germer sur les terrains étrangers comme ces graines voyageuses et qui fructifient au loin.
Notre théâtre en particulier nous faisait tenir par l'étranger en haute estime. L'idée française, personnifiée dans un acteur, s'imposait au monde, ou plutôt le gagnait et le séduisait par le charme. C'était la finesse et l'esprit^ cette délicatesse toute particulière, ce que j'appellerais la politesse intellectuelle^ marque distinctive du talent français. Notre art dramatique, en effet, moins élevé que l'art exotique — timide à colé de Shakespeare, un peu terne à côté de Lope ou de Calderon — était supérieur à tous par la clarté, la netteté, et^ je le répèle, par cette sorte de politesse d'esprit particulière à notre race.
Notre théâtre national était comme une causerie que comprenait le monde entier. Parfois l'étranger signalait
PREFACE. y
lui-même à notre attention une œuvre que nous ne connaissions point ou que nous méconnaissions. Il avait tellement le sens de ce qui était charmant et excellent^ quB son goût ne s'y trompait point. Et la Russie, par exemple, applaudissait avant nous le Caprice de Musset, que, dans son manchon, nous rapportait précieusement de Pétcrsbourg madame Âllan, un peu comme Jussieu nous rapportait dans son chapeau quelque plante inconnue.
Aujourd'hui tout a bien changé^ et il ne s'agit à présent ni de Musset, ni de Lambert^ ni de Molière. C'est pitié de voir par quelles productions bizarres Tart dramatique français est représenté à l'étranger. Il semble que là les tréteaux de l'ancienne foire de Saint-Laurent^ retrouvés dans quelques greniers, ont été expédiés un peu partout et reconstruits en hâte pour l'amusement de tous les badauds du monde. Partout et dans tous les pays vous vous heurtez aux farces malsaines. L'excentrique et le grotesque triomphent dans les deux mondes. Le roi d'Araucanie régnera paisiblement sur les Patagons, pourvu qu'il ex- PQrte là-bas beaucoup d'absinthe et des opérettes bien choisies.
Ce sont les meilleurs agents d'abêtissement qu'on ait encore trouvés. Et le public de tous pays se précipite sur ces nouveaux articles de Paris comme les Chinois sur l'opium. La garde-robe de Talma sert à jouer Orphée avx Enfers aux ténors d'Amérique. L'Espagne donnerait foules les œuvres de Tirso de Molina pour un quadrille mythologique, le n'ai rencontré à Vienne et sur toute la ligne du Rhin que le triomphant Offenbach, et voilà que tout à Theare, ouvrant un nouveau journal dMnformations qui ^ publie à Londres^ The London Figaro, je suis tombé sur le programme des spectacles.
Soyez fiers, mes compatriotes. La France fait à peu près tous les frais de ces amusements anglais. On ne demande
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guère, si j'en juge par les pièces actuellement représentées, que des produits gaulois au pays de Sheridan. Maïs, sauf la troupe de la Comédie-Française qui y joue le répertoire, comme les théâtres donnent bravement et de gaieté de cœur dans Topérette et dans le burlesque! Opérettes partout, le Petit Fausty the litle Faust au théâtre du Lycœum, the Princess of Trebyzonde au théâtre de la Galety, sans compter les opérettes du cru, Ixion à Charing-Cross, Sir George et le Dragon au Strand, Robert. M acaire au Globe, et Don Carlos au Vaudeville. En vérité, oui, et à moins que le programme ne se trompe, ils ont mis le Don Carlos de Schiller en opéra-bouffe, et ils sont capables de faire danser la gigue ^u marquis de Posa. Nous y viendrons bien aussi quelque jour.
Mais ce n'est point la gigue, au surplus, qui enchante beaucoup le public anglais, c'est le cancan, notre cancan, the Royal Can-Can, comme ils l'annoncent en grosses lettres. Regardez-le, ce programme, et vous y trouverez la France représentée par une troupe de danseurs excentriques qui promettent à nos voisins les Anglais : Grenouillard et les Rosières et les Pompiers de Nanterre. Clodoche triomphe. Le progrès marche, et nous avons maintenant le libre-échange de la folie.
Encore si nous donnions au monde, à côté de ces épi* lepsies et de ces bizarreries, des œuvres fortes, aères et nouvelles. Mais non. Et nous sommes bien contraints d'être modestes. D*ailleurs il est encore temps de tout réparer, de tout retrouver. Il faut pour cela refaire une conscience à la France. Des mœurs, des mœurs, encore des mœurs et une pensée qui ranime ce grand corps épuisé ! Ce pays-ci ressemble à un malade à qui la science doit redonner comme un tempérament nouveau.
Nous nous devons tous à cette œuvre. 11 faut instruire, il faut enseigner, il faut moraliser, il faut convaincre. Par
le théâtre? Oui. Et par le livre aussi, et par la parole et par tous les moyens dont la pensée dispose. Voilà la véritable lutte à soutenir. Mais le théâtre surtout peut être un agent de liberté et de progrès. Je ne demande pas qu'il devienne purement et simplement une tribune, et lorsque, comme M. Dumas fils, je suis d'avis qu*on porte sur la scèoe les questions débattues dans le journal, posées dans la famille, discutées dans les Assemblées, je n'oublie point que beaucoup de gens vont chercher au théâtre non la réalité, mais le rêve; non la question actuelle, mais Téternelte moralité.
Seulement, ce rêve lui-môme peut être utile. Lorsque, pendant une révolution, Georges Sand fait jouer et applaudir François le Champi, ne ôroyez pas que ce soit là chose sans portée. Le spectacle de tant d'honnêteté, de ce dévouement raconté sur le ton de Tidylle, servait la cause même de la liberté par son consolant et touchant développement. Tout est utile, dans ce qui est beau.
Ce qui se passe aujourd'hui en France doit nous être, je pense, une leçon et un enseignement. On n'arrivera à l'idéal que par l'instruction, par l'éducation morale et par la lumière. Mais, à cette heure où ce besoin d'instruire est ressenti par Jous, laisserons-nous le théâtre s'égarer à ]a suite des excentricités et de ce que les Anglais appellent, sur leurs affiches, des burlesques extravaganzas?
Non, il nous faut demander aux auteurs compte de l'influence énorme dont ils disposent; il faut leur montrer cette foule assemblée et qui les écoute, foule malléable et moutonnière qui applaudit en riant la bizarrerie qu'on lui montre, mais qui acclamerait les manifestations hautes et pures de l'art si les auteurs se décidaient, dédaignant les sentiers boueux et battus, à gravir les sommets où l'on ne monte plus.
Je lisais ce matin ces lignes d'Armand Marrast qui di-
sent bien ce que J'entends par le but de Fart, et ce qu'on attend des auteurs dramatiques : « Nous leur demande- « rons de fortifier la société en célébrant la moralité pua blique^ d'exalter les nobles passions^ de souffler la vie « sur tous les germes de grandeur et de générosité; de ne « pas souffrir qu*un seul de ces mobiles qui excitent le tt patriotisme et l'énergie nationale ne soit flétri par le « ridicule ou le dédain ; nous encouragerons l'artiste qui t plaidera la grande cause du travail^ du dévouement et tt de la liberté I »
Mais c'est demander beaucoup. Est-ce trop demander ? Non, certes . L'homme de talent qui n'emploie point ses facultés à l'éducation, à la moralisation publique, est quelque chose comme un banqueroutier. Il doit à tous ce qu'il a reçu de la nature.
Le talent est un fidéi-commis.
Les Concours du Conseryatoire.
27 juiUet 1868.
On a beaucoup parlé, cette semaine, du Conservatoire. Tandis que la Chambre s'occupait des subventions h accorder à nos théâtres et à cette école de chant et de déclamation ^ les concours annuels s'ouvraient au faubourg Poissonnière et le jury distribuait les prix. C'est un des spectacles les plus curieux que ces concours, mais c'est un plaisir qu'on achète cher. De neuf heures du matin à six heures du soir, il faut demeurer emprisonné dans sa stalle, écoutant et prenant des notes, subissant parfois des scènes entières, jouées d'une façon déplorable, attendant toujours, sans le trouver presque jamais, dans l'élève qui se présente, l'éclair, le rayon, le je ne sais quoi qui révélera là une foi ou une inspiration. A peine le jury a-t-il une heure de liberté entre la tragédie et la comédie : avant de quitter Hermione pour Dorine, il déjeune et les spectateurs en font autant.
J'étais placé au balcon, à côté d'un vieil amateur au goût très-fin et très-sûr, dès longtemps versé dans l'art dramatique, et qui, depuis cinquante ans peut-être, sans jamais manquer à cette habitude qui lui est chère , vient juger, en les comparant aux maîtres qu'il a vus, tous ces
14 LA VIE MODERNB
concurrents. Je dois avouer qu*aTant-hier il n'était pas très-satisfait. « Allons, me âisait-il (et ce n'était assurément pas un ami quand même du temps passé)^ la décadence s'accentue de plus en plus. Tout ici devient grêle et mesquin. Les deux grandes qualités de Tartiste : la démarche et la prononciation^ se perdent tout à fait. On ne sait plus ni marcher^ ni parler. Depuis Michelot, on n'apprend plus à prononcer. Or» il y a longtemps que Michelot est mort. Quant au maintien, on avait jadis pour renseigner un professeur de danse émérite, Deshayes, qu'on eût instinctivement salué en le rencontrant dans un couloir, tant il avait grand air. Il était aussi vieux que Yestris; il avait plus que lui l'élégance native, et on l'appelait le c marquis. » Au lieu de Deshayes, ces malheureux élèves ont maintenant pour professeur ce brave M. Ëlie^ qui est bien ie plus respectable des hommes, mais qui ne semble pas du tout créé pour enseigner la désinvolture. La grâce n'est point son fait. Il jouait les niais à l'Opéra , les lourdauds, les balourds^ et il y était certes fort amusant. Mais Brunet, qui créa Jocrisse, eût sans doute détestablementjoué et surtout détestablement enseigné à jouer Don Juan ou Almaviva.
« Aussi, voyez de quelle façon marchent les élèves de M. Élie 1 La plupart n'avancent point la poitrine^ mais le corps. Ils paraissent gaucbes. Ils se tiennent de la plus détestable façon du monde. Il en est pourtant de l'acteur conmie de l'homme qui débute dans le monde. Sur la seule façon dont il traverse le salon, il est jugé, accepté ou condamné, et s'il se présente mal il lui faudra, par la suite, faire des prodiges pour effacer cette impression première.»
Ce gros défaut, ce défaut capital de la mauvaise tenue, est, en effet, assez répandu parmi les élèves du Conservatoire. La diction aussi s'en va. Mais tout cela tient à bien des causes. L'enseignement que reçoivent les élèves est tout théorique; on les habitue à écouter les leçons du professeur, mais on ne leur fournit pas assez souvent l'occasion de les appliquer. Il leur faudrait des exercices plus fréquents; je voudrais qu'on utilisât cette salle du
Conservatoire pour des représentations publiques où la presse et le comité fussent conviés. Le Théâtre-Français, je suppose^ prêterait ses costumes, ce qui donnerait plus d'aisance encore aux acteurs jeunes.
On suivrait ainsi^ de mois en mois, ou de quinzaine en quinzaine, les progrès des élèves ; on les connaîtrait, on verrait plus clairement leurs qualités ou leurs goûts ; le jury s'éclairerait peu à peu sur la valeur de chaque concurrent et, au bout de l'an, décernerait les prix non-seulement sur la composition finale, mais en faisant entrer en ligne de compte tous les efforts de Tannée écoulée. Je voudrais qu'on ne fît pas seulement réciter aux élèves une scène qu'ils peuvent traduire avec un certain succès, grâce aux persistantes leçons d*un maître, mais encore qu'on leur fît jouer une pièce tout entière et qu'on nous les présentât de pied en cap dans un personnage. Il faut bien le reconnaître, dans ces concours annuels, nous n'apercevons, pour ainsi dire, les concurrents que de profil. Tel qui dit avec beaucoup de succès sa scène ou son monologue ferait un effet piteux dans le rôle tout entier. Tel autre, au contraire, dont le débit peut sembler médiocre, apporterait peut-être des qualités de composition que l'on ne retrouverait point chez son camarade.
On s'étonne aussi, en voyant ces concours, de la facilité avec laquelle les professeurs admettent les élèves aux leçons du Conservatoire. Apremièrevue, la plupart de ces jeunes gens sont condamnés par leur physique même à n'être jamais que des médiocrités. On devrait — c'est Nestor Roqueplan qui l'a dit, je croîs — placer un conseil de révision à la porte du Conservatoire. Le physique, ce malheureux physique, est encore plus indispensable, otf l'avouera, pour un acteur que pour un soldat.
Avec toutes les aspirations artistiques du monde, on peut paraître une sorte de nullité parce qu'un visage ingrat, un corps trop maigre ou trop gros ne permettent pas au talent, à l'intelligence de se faire jour.
« Mais on peut être bossu et être un acteur de génie ! »
Soit. Encore faut-il du génie, et le génie ne s'enseigne
pas. Soyez sans crainte^ rhomme de génie s'affirmera, sans le secours du Conservatoire, et parfois en dépit du Conservatoire. Les institutions de ce genre ne sont faites que pour développer les qualités et les dispositions naturelles des gens. Il est donc parfaitement inutile d'encourager ceux qui^tout naturellement^ sont comme repoussés du théâtre par leur taille ou leur figure.
Je disais que l'homme de génie n'avait pas besoin d'enseignement. Je reviens sur ce mot qui est sorti trop vite de ma plume. L'autre jour Frederick Lemaître nous vantait , avec la bonne foi la plus complète , l'enseignement du Conservatoire :
— J'y ai appris, nous disait-il, ce que je sais.
A vrai dire, tout le monde a besoin de science. Je crois peu aux chefs-d'œuvre qui s'affirment comme des éruptions. Tous les arts ont leur orthographe. Un prodige de couleur est, en somqie, une monstruosité artistique si le dessin n'y tient point sa place. Le Conservatoire (et c'est là son utilité et son mérite) est l'école où l'on enseigne l'orthographe dramatique, la tradition.
J'admets que chaque époque a sa façon de comprendre un art et de traduire ses sentiments; je demande même que Tartiste s'attache à être tout à fait de son temps, à demander son inspiration personnelle à la passion ambiante , au besoin d'émotion de tous . Le chef-d'œuvre^ sous quelque forme, qu^îl apparaisse, c'est le cœur d'une foule battant dans la poitrine d'un seul. Mais il faut pourtant, à cet artiste qui va s'inspirer de ceux qui l'entourent, une instruction supérieure, un idéal, quelque chose comme une échelle où il mesurera sa créatioa actuelle.
Que le peintre nous peigne les femmes de son temps, que Raphaël nous montre la Fomarinay et le Vinci la Joconde, certes; mais que tous deux comparent le modèle vivant qu'ils ont devant les yeux au modèle qu'ils ont dans l'âme ou dans le souvenir. Une statue grecque retrouvée dans un talus de terre, c'était la tradition pour les artistes du seizième siècle, et cependant leurs œuvres portent bien
la date de leur époque. C'est dire que tous les arts se composent de deux choses : la vision et la traduction personnelle, et la science et la tradition étudiées ou enseignées.
L'artiste, quoi qu'il fasse, est si bien de son temps, que, par exemple, quel que soit son mérite, la tragédie est, sinon morte^ du inoins assoupie et pour quelques années peut-être. Les concours de comédie (la comédie est de tous les temps) sont toujours plus intéressants, et les élèves qui y prennent part beaucoup plus nombreux. Le défaut même de la tragédie se traduit par l'anachronisme des costumes. On peut jouer le Misanthrope en habit noir sans qu'on y trouve rien de choquant — et il y a toujours, quoi qu'on fasse^ un côté comique dans un élève qui interprète Agamemnon ou le vieil Horace avec des favoris.
Le jury n'a point décerné de premier prix de tragédie. Il a accordé un second prix à M. Dugaril^ un premier accessit à M. Mounet^ partagé un second prix entre mesdemoiselles Héricourt et Delmary, et donné un premier accessit à mademoiselle Paturel. C'est dire la faiblesse des concurrents. Et pourtant M. Dugaril a du talent; il prononce bien^ et, certainement, de tous ceux que nous avons entendus, c'est lui qui accentue le plus convenablement ses paroles. Sa tête est tragique. Il a dit avec succès une scène d'Horace. Je l'ai trouvé inférieur dans Alceste; il prête trop de rage, une rage brutale et vulgaire, au Misanthrop€y qui doit demeurer noble et fier jusque dans ses fureurs.
M. Mounet (1«' accessit) est un jeune homme élégant» d'une figure aimable, que nous avions vu débuter dans le Roi Lear, I/Odéon, où il va rentrer, avait obtenu du Conservatoire qu'il jouât la pièce de M. Jules Lacroix. Les élèves n'ont pas toujours chance pareille. Au lieu de s'essayer sur les théâtres d'ordre, ils commencent par la petite scène de la rue de la Tour-d'Auvergne où, livrés à euxmêmes, ils perdent bien vite ce qu'on leur enseigne dans leur classe. A TOdéon, M. Sully-Mounet avait joué avec
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un peu trop de gentkmanerie un des personnages de Shakespeare. Au Conservatoire il a accentué avec trop de fureur un personnage de Racine. Il a fait d'Oreste un fou à la Shakespeare, quelque chose comme un Hamlet poursuivi par le spectre. Il se traîne à terre, il étend les bras vers quelque objet invisible. Toute sa mimique est pleine d'intentions curieuses : M. Mounet est — comment diraije? — un romantique. Le jury, qui lui devait un second prix de tragédie, lui a accordé un second prix de comédie, M. Mounet avait pourtant assez mal joué Glitandre des Femmes savantes. La noblesse manquait; de deux choses Tune ; ou l'acteur cherchait avec trop de zèle des effets nouveaux, ou il s'abandonnait trop facilement à son inspiration. Dans tous les cas il y a là des promesses et même mieux que cela.
Il s'est passé un petit vaudeville assez amusant à propos de mademoiselle Héricourt, qui a partagé le second prix de tragédie avec mademoiselle Delmary. Le concours allait être achevé. On appelle mademoiselle Héricourt. C'était la dernière concurrente que devait entendre le jury avant de déjeuner. «Mademoiselle Héricourt 1 Où est mademoiselle Héricourt? »
— Elle n'est point là, dit l'huissier. Je lui avais cependant bien répété qu'il fallait être ici avant dix heures !
— Tant pis pour elle, faijt le public. Le concours est terminé. Elle n'aura point le prix.
Le jury lève la séance. Nous descendons. A ce moment môme, une voiture arrive au galop dans la cour du Conservatoire. C'est mademoiselle Héricourt, toute pâle, toute émue, qui descend du fiacre et qui revient de Cauterets en grand costume.
— Mais, mademoiselle, le concours est terminé; tout est fini.
— Tout est fini? Dites donc : tout est perdu !
Et mademoiselle Héricourt monte, toute tremblante, Tescalier qui mène au théâtre. On la rassure, on lui fait entendre que si le scrutin est fermé, on le rouvrira pour elle. Elle concourra dans une heure, et, en efiet, à la re-
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prise des examens, mademoiselle Héricourt nous apparaît en péplum blanc.
G^est une élève de Beauvallet. Elle a dit, avec un accent assez criard et d'une voix un peu rauque, les imprécations d'Hermione. Il y a là une asseï grande froideur sous une énergie factice . J'ai trouvé Tactrice inférieure ; mais le jury en a décidé autrement et lui a donné, un second prix. Sa concurrente, mademoiselle Delmary, qui a partagé ce prix avec elle, est une jeune personne distinguée, un peu faible — j'entends d'une santé délicate -^ qui joue la tragédie et la comédie fort convenablement. Elle a pourtant moins de finesse que mademoiselle Paturel, qui, avec son jeu peut-être un peu mesquin, mais très-intelligent et d'une distinction rare, a fait plaisir dans Emma de la Fille d'honneur et dans Abufar^ de Ducis. Mademoiselle Paturel ressemble beaucoup, physiquement, à mademoiselle Delaporte. C'est une comédienne et une tragédienne de couvent; mais elle pourra accentuer ses qualités, et sera fort agréable alors à entendre.
Mais vraiment on ne devrait point faire concourir les élèves dans des morceaux littéraires aussi faibles que cet Abufar du bon Ducis ou que les petites scènes de la Fille d'honneur ! L'accueil au surplus est celui-ci : ces pièces assez médiocres font justement, à cause de leur médiocrité même, beaucoup plus d'effet que le grand répertoire sur cette assemblée singulière qui est là, attentive, et qui se compose d'éléments bizarres : mères d'actrices aux tournures à la Gavami, élèves futures, un petit ruban ou une fleur dans les cheveux, petits acteurs, lauréats des années précédentes, parents et amis des concurrents. La majorité de ce public est loin d'être lettrée. Elle applaudit à tort et à travers et son goût est loin d'être sûr. Le mauvais ton, les grondements dans la tragédie ou la charge dans les comiques l'entraînent et elle fait un succès à ceux qui ne le méritent pas toujours.
Nous verrons pourtant tout à l'heure que, sur un point» cette foule a eu raison, et — ce qui vaut mieux — s'est fait rendre raison.
En disant que le choix des morceaux influe beaucoup sur le résultat obtenu, je songe surtout à cette scène de Lady Tartuffe, où Mlle Reicheimberg, élève de Régnier, qui a obtenu le premier prix de comédie^ a produit un si grand effet. Ce fut un triomphe pour Mlle Emilie Dubois que cette jolie scène, si facile à rendre charmante, lorsqu'on a des cheveux blonds et des yeux bleus. Ces cheveux» Mlle Reicheimberg les a touffus et superbes. Elle avait déjà gagné sa cause avec sa gentillesse en se présentant au public. Je dois ajouter qu'elle a récité son morceau d'une façon ravissante, très-spirituelle et où l'on ne sent point l'œil du maître et les leçons du professeur. Mlle Reichemberg est sans contredit, à l'heure qu'il est, la plus remarquable de toutes ces élèves.
Et pourtant, je ne voudrais point affirmer qu'elle a, par exemple, un avenir aussi assuré que celui qui attend Mlle Tholer. Voilà, ou je me trompe fort, une actrice véritable. Mlle Tholer a dit avec infiniment de goût et de charme une scène du Barbier de SévUle. Elle est encore un peu anguleuse, elle a cette gracilité un peu gauche de la jeunesse, mais on devine une nature d'une distinction rare dans cette chrysalide.
C'est une pensionnaire à l'air timide et un peu atristé • les cheveux noirs. Elle rappelle vaguement Mlle Thuijlier; elle a, comme elle, une expression résignée et tendre. Mlle Tholer, dans cette scène de Lady Tartuffe y où elle ne concourait point, a donné la réplique à Mlle Reicheimberg avec beaucoup d'assurance et sa tenue est parfaite. C'est beaucoup sur cette seconde scène, m'a dit M. Legouvé, qu'on l'a jugée, et on a bien fait. Tel artiste qui hésite et se trouble dans son morceau de concours peut être parfait dans les scènes où il répond à un camarade et il faut, pour être juste, le juger sur cet ensemble.
Mlle Tholer partage le second prix avec Mlle Colas. On me dit que Mlle Colas est remarquablement intelligente, on le voit au pétillement de ses yeux. Mais j'attendais mieux : elle chantonne, elle s'agite, elle minaude, elle joue avec des chatteries la Finette du Philosophe marié. Ce
n'est point là la soubrette franche et gaie. Mlle Colas ne rit encore que du bout des dents. Mais il y a là certes un tempérament d'artiste. Mlle Thomas l'atnée^ qui avait excellemment joué Valérie, avait plus vaillamment qu'elle conquis ce second prix. On n'allait pourtant lui donner* qu'un accessit. Appelée par M. Auber, la pauvre fille est arrivée en pleurs sur la scène. Le public s*est mis à l'applaudir et à l'applaudir à tout rompre. M. Auber voulait parler; le public applaudissait toujours ; c'était une façon de protester. Et Mlle Thomas remerciait, essayait de sourire, et ne pouvait que s'essuyer les yeux. Le jury s'est alors consulté, et, tout à coup, M. Auber se levant :
— Mademoiselle, a-t-il dit, le jury et le public vous décernent un second prix.
Il fallait voir la joie de la pauvre fille, le contentement du public. Yoilà un prix bien gagné. Et il y a là aussi une leçon : chacun de nous devrait insister ainsi^ protester toujours (il n'y a point de petites protestations) et se faire rendre à la fin justice.
Les hommes n'ont point remporté de premier prix de comédie. On a partagé le second entre M. Mounet, dont j'ai parlé, et M. Vois, qui avait joué Clitandre avec une certaine élégance. M. Dugaril et M. Mazoudier, une sorte de Coquelin tragique, fort remarquable dans le Géronte du Menteur, ont eu chacun un premier accessit.
Je feuillette mon carnet de notes et j'y vois bien des noms oubliés. Le jury n'a pas couronné quelques tout jeunes gens peut-être parce qu'ils sont trop jeunes. Il a donné les couronnes aux autres un peu par encouragement. 11 y a aussi dans ces concours des fiches de consolation. Nous retrouverons sans doute l'an prochain : M. Fraizier, jeune, énergique, avec des qualités nerveuses, toutes modernes^ et qui a joué un rôle d*Iphigénie, comme il eût joué l'Armand Duval de la Dame aux Camélias; — M. Joumard^ qui se tient bien et dont la voix claire rappelle celle de Delaunay; ils ont eu, l'un et l'autre, un second accessit ; — Mlle Legrand, qui imite Mlle Marie Royer à s'y méprendre ; M. Laroche (3<» accessit), plein de
FKENCH SK:^ri^^] L.inM.'^Y.
^ tA VIE MObERNE
feu, (le verve endiablée^ mais qui crie, se démène et s'enroue ; Mlle Demaurial, décente et distinguée dans ï Ecole des Maris; Mlle Croizette, grande, élégante, un peu écolière encore dans Géllmène, point assez insolente et perfide^ assez bien en somme et parfaite de tenue.
Mais une remarque à faire, c'est que le rire s'en va, la soubrette disparait. Dorine, la servante de Molière est, comme toutes les bonnes aujourd'hui, introuvable. Des deux jeunes filles que nous avons entendues et qui se destinent à lancer la réplique à Tartuffe, l'une donne au vers de la comédie une allure insolente et brutale, l'autre prête à Dorine la voix d'une harengère. C'est vraiment trop forcer la note.
Et maintenant que les prix sont donnés, tout ce petit peuple du Conservatoire va prendre ses vacances. Que de déceptions chez les vaincus ! que d'illusions chez les vainqueurs! Ce prix leur paraît sans doute le Sésame ouvre-toi qui va forcer la porte des directeurs, faire naître les engagements et soudain pousser les rôles. Pauvres gens ! Ils entament seulement la longue série des déceptions et des attentes cruelles. Il faudra maintenant faire antichambre, quêter, pour débuter, le bon vouloir de quelque puissance, courir la banlieue ou la province, se contenter de jouer le général Boum à Bruxelles, Siprès avoir rêvé de représenter Agamemnon au Théâtre-Français.
C'est maintenant surtout qu'il faut travailler, chercher, lutter sans cesse. 11 en est de ces couronnes de papier, comme de tous les diplômes qui sont une attestation pour le passé et non une promesse pour l'avenir. La dure vie commence maintenant pour ces bacheliers de l'art. Et, pour réussir — encore s'ils réussissaient tous! — il leur faut ces grandes vertus : le labeur et la patience.
AU ts^atrB. - â3
Gtmnàbb : F€mny Leafj comédie en cinq actes, de MM. Meilhao
et Ludovic Halévy,
24 août 1868.
J'arrive la dernier pour parler de la, nouvelle pièce du Gymnase, Fanny Lear^ dont je lisais, il y a quelques jours, en Allemagne, les divers comptes rendus. De loin, j'avais trouvé la presse un peu bien sévère pour une œuvre où je devinais une remarquable vivacité d'esprit et des qualités dramatiques. On parlait , il est vrai , de mélodrame , de violences, de situations volontairement grossies , mais je n'y voulais point croire. La violence, d'ailleurs, ne me déplaît point. Elle est encore un des pseudonymes de la force.
Et puis j'ai pour le talent de M. Henri Meilbac une véritable sympathie. L'auteur de V Autographe et des Curieuses est, à coup sûr , un des esprits les plus fins et Iqs plus distingués de notre théâtre nouveau. Il a sa note toute particulière, son accent personnel , ironique et piquant, à la Musset et à la Henri Heine. Je trouve que personne n'enlève avec une dextérité plus grande un de ces petits actes où le kigh life parisien est agréablement raillé» Encore la dextérité est-elle chez lui une qualité secondaire, et ce n'est point, je me hâte de l'ajouter, parce qu'il est habile que j'apprécie M. Meilbac, mais aussi et surtout parce qu'il est élégant, et qu'on sent en lui — même lorsqu'il descend jusqu'à l'argot du jour — le lettré et l'écrivain.
Oui i il se dégage de son théâtre un parfum de bonne compagnie et de compagnie littéraire. Et je ne parle point seulement ici de ses pièces du Gymnase, mais de ses farces elles-mêmes que je n'ai jamais célébrées, mais qui gar^ .
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dent, il faut bien l'avouer, une certaine discrétion jusque dans leur fantaisie échevelée. Grattez l'auteur des opérettes^ vous trouverez l'auteur des comédies. Comédies charmantes , alertes, ailées comme des guêpes et comme elles armées d'aiguillons.
Qu'on s'en aperçoive ou non, il est fort méchant^ le rire des Curietises. L'auteur y fait tout bonnement, en se jouant^ une satire, et l'on ne saurait dire plus vertement .leur fait à ces grandes dames qui veulent singer les petites. Personne, jusqu'à présent^ n'a troussé un acte comme Meilhac, avec cet esprit où se mèle^ comme pour le rendre plus savoureux^ une certaine dose d'humour.
C'est même une chose qu'on a déjà dite bien des fois; M. Meilhac ne réussit tout à fait que la pièce en un acte, le tableau rapide, ou plutôt le croquis. Il est, dans la pièce en cinq actes^ comme embarrassé et comme alourdi. Il se perd involontairement dans une série de complications fort inutiles. Il accumule les personnages et les situations. Il ne df^gage point clairement et vivement le sujet de son œuvre. Dans Fanny Lear trois actes sur cinq sont au moins inutiles, fort agréables^ je Tavoue, trèsspirituels, amusants, et qu'on écoute avec plaisir, mais inutiles à coup sûr. Le drame est tout entier dans les deux derniers actes. Encore pouvait-on fort bien se passer du cinquième acte.
Le grand tort de M. Meilhac, dans les grandes pièces, c'est, en effet, de trop chercher et de vouloir trop dire. Il se perd aux détails, s'attarde aux buissons de la route, oublie ridée première de sa pièce ou s'en souvient trop tard. Chacune de ses comédies ressemble à ces coins de forêts où se trouvent, comme à plaisir, rassemblés les arbustes et les fleurs, un fouillis do plantes, des entrelacements de branches et de lierre. On pourrait ramasser là des bouquets à foison, tailler les branches, emporter des lits de feuilles. Mais ce dessous de bois est si touffu que le soleil n'y peut pénétrer; les fleurs semblent dormir à demi cachées dans la pénombre; c'est à peine si quelque
rayon perce la voûte, s'enroule aux troncs des chênes, éclaire la verdure et s'enfouit dans Therbe.
C'est cela justement. Il n'y a ni assez de jour, ni assez de lumière dans les grandes pièces de M. H. Meilhac Les détails et les fleurettes abondent; l'auteur dépense un acte ou deux à préparer une scène^ puis il la traite magistralement. Mais on a trop attendu^ et, la scène passée^ il faut attendre encore. Il y avait dans le Petit-fils de Mascarille un acte admirable et un dénouement émouvant, mais la pièce était incomplète. Incomplète encore cette comédie de premier ordre, la Vertu de Célimèney où Lafontaine jouait avec tant de passion une scène hardie et superbe. Que manquait-il à Fabienne? Peu de chose, et jamais M. Meilhac ne fut si près de la perfection. Mais ce peu de chose était important sans doute, car le public (et j'entends le public qui comprend et qui sait choisir) ne fut point complètement satisfait.
Peu importe, peu m'importe surtout à moi. Je donnerais bien des pièces à succès— et des plus populaires en ces derniers temps— pour ces œuvres d'une finesse et d'une élégance séduisantes. Il y a un auteur dramatique de premier ordre dans M. H. Meilhac; un de mes confrères en faisait l'autre jour un élève de M. Sardou. Il n'en est rien. M. Meilhac n'est l'élève de personne, et il pourra fort bien devenir un maître, s'il ne l'est déjà. Qu'il lui faudra cependant d'efforts pour arriver à condenser son idée, à ne plus éparpiller l'attention, à grouper en une seule action ces actions multiples dont il abuse et à faire une pièce avec^un seul sujet et non avec plusieurs intrigues distinctes, et inachevées, à peine ébauchées 1
Mais parlons un peu de Fanny Lear. Fanny Lear est une aventurière anglaise, une de ces femmes à qui la pruderie pu l'honnêteté britannique, le cant, en un mot, ne donne point de nom, une anonyma, comme on dit à Londres.Fille d'un matelot qui l'abandonne un soir dans les coulisses d'un théâtre, elle débute tout enfant sur les planches et, à dix-huit ans, joue à Drury-Lane les suivantes et les figurantes dans les drames de Shakespeare. II. 2
de LA VIB MODERNE
Un lord invraisemblablement riche la rencontre là, s'éprend de ses cheveux d'un blond roux, et commence sa fortune. L'aventurière devient capitaliste avec le temps. Elle thésaurise sa jeunesse^ elle fait des économies sur sa beauté — beaùty is money; — elle compte par les millions qui viennent les années qui s'en vont.
Et lorsqu'elle a suffisamment prélevé ses dtmes sur la Chambre des lords^ elle se sent tout à coup prise de la nostalgie du repos, elle n'aspire qu'à régulariser cette situation irrégulière, à s'imposer à ce monde qu'elle a dominé, à traiter en égales ces grandes dames et ces femmes honnêtes dont elle a ruiné les maris ou les frères, et qu'elle a pu éclabousser en passant. Elle veut, en un mot, se marier, avoir le droit de faire peindre une couronne quelconque sur le panneau de son coupé où Ton ne peut lire que ses initiales. C'est une démangeaison, un appétit d'honnêteté. Les frères de Concourt ont spirituellement dit, à propos de cette fièvre d'épousailles qui saisit parfois les aventurières à l'heure où elles songent à prendre leur retraite : Le mariage, c'est leur croix d'honneur.
Fanny Lear veut être décorée. Elle a rencontré dans les rues de Londres, et par hasard, sans doute — les auteurs de la pièce ne nous disent point comment — un certain marquis de Noriolis, épave de la vie parisienne, jetée, poussée dans les taudis de la Cité ou de Saint-Cilles. M. de Noriolis est ruiné, pis que cela, il est misérable; il a froid et faim. Les émigrés de 93 raccommodaient eux-mêmes leurs habits en loques dans les greniers de Coblentz. Cet émigré de l'Opéra traîne son dénument par les carrefours, et vit, là-bas, avec les pauvres de Londres, qui sont les plus pauvres de l'univers.
C'est ce marquis qu'épousera Fanny Lear. C'est par lui, c'est à son bras qu'elle entrera dans le monde. Les salons anglais lui sont fermés, sans doute. Maïs M. de Noriolis lui ouvrira les salons de France. Elle lui achète son nom. « Votre titre pour du pain. » Le marquis vend, affamé, le couteau de la nécessité sur la gorge. Fanny Lear, devenue marquise de Noriolis, s'embarque
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pouî le continent avec fierté, laissant son passé, qui lui est odieux, dans les brouillards de la Tamise. Mais huit jours après son mariage, elle s'aperçoit d'une terrible chose: la raison du marquis s'égare. Tant de privations après tant d'excès, le gin des tavernes anglaises après le Champagne des cabarets parisiens, l'ont écrasé ou plutôt détraqué. 11 devient fou; il est fou déjà.
Tout l'échafaudage construit par Fanny Lear s'écroule. La marquise de Noriolis est clouée au chevet de Noriolis, devenu insensé. Et Fanny Lear aura épousé cet homme pour se transformer en garde-malade, pour être livrée vivante à ce cadavre ambulant? Non certes. Le marquis a une petite-fille, et Geneviève doit avoir un mari. Ce mari, Fanny Lear le choisira elle-même ; elle le fera riche, mais elle exigera de lui ce qu'elle attendait du marquis. C'est le mari de Geneviève qui présentera dans le monde Fanny Lear, devenue Mme de Noriolis.
J'ai longuement raconté la donnée du dranie; mais, chose singulière, elle ne tient qu'une place assez restreinte dans la pièce de MM. Meilhac et Halévy* Cette intriguemère est comme envahie par une série d'intrigues parasites qui , encore une fois , détournent l'attention, la déroutent et font ressembler la comédie à une pièce kaléidoscopique.
Les auteurs nous présentent au premier acte M. de Frondeville, un mari séparé de sa femme. Pourquoi sé< paré? Parce qu'un soir, après une discussion un peu vive, il s'est laissé emporter jusqu'à appliquer sur la joue rose de Mme de Frondeville un retentissant soufflet. Tout honteux de sa brutalité, M. de Frondeville s'est allé cacher dans son château au fond de'la province, lorsqu'à minuit, toute essoufflée, Mme de Frondeville arrive.
— Vous ici, madame?
— Oui, monsieur. Depuis notre séparation, j'ai repoussé tous les soupirants, qui, vous le concevez bien , n'ont pas manqué de m'entourer. Je ne les aimais pas. Mais aujourd'hui, M. de Callières me fait la cour. J'ai bien peur d'aimer M. de Callières; je suis seule, je suis -faible*
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C'est auprès de vous que je viens chercher du secours. . Défendez-moi et défendez-vous!
— Eh! madame, vous arrivez d'autant mieux que j'ai pour hôtes ici même M. et Mme Brédif. Mme Brédif est charmante. Je suis seul, je suis faible. Vous avez bienfait de m'apporter du secours.
La situation est parfaitement invraisemblable, mais elle est plaisante. On eût aimé voir les auteurs* s'amuser à ces spirituelles improbabilités. Mais ils laissent là M. de Frondeville, Mme de Frondeville, Mme Brédif; et après nous les avoir montrés pendant deux actes — et môme trois — ils les renvoient dans la coulisse^ et ne s'occupent que de Fanny Lear qu'ils auraient bien dû nous présenter plus tôt.
Je ne dis rien du personnage de Bernheim et de son idylle avec Niquette qui est gaie, mais qui distrait et ce tient de la place. » Encore une fois, la pièce était tout entière dans ce duel entre le marquis et la courtisane, entre Noriolis et Fanny Lear. Tout l'intérêt du drame reposé sur l'ambition, la haine ou l'espérance de l'aventurière, sur les efforts qu'elle tente non pour se relever, mais pour s'imposer; il y avait de terribles effets à tirer de la lutte d'une telle femme .avec un homme comme Je marquis de Noriolis, dégradé et pourtant humilié de sa dégradation, tout prêt encore à relever la tête.
MM. Meilhac et Ludovic Halévy nous le montrent fou, pis que cela, et, pour nous servir du terme exact, gâteux. Mais j'aurais voulu savoir par quelle série de douleurs ou d'excès cet homme avait passé pour en arriver là. A-t-on , voulu nous donner une leçon de morale par l'horreur, nous montrer ce que deviennent les viveurs et comment Don Juan finit, avec l'hébétude pour statue du Commandeur? C'est fort bien. Mais le drame véritable, dans un cas pareil, ce ne sont point les spasmes qui suivent la folie, c'est la crise qui la précède.
Les auteurs, je le crains, n'ont désiré qu'une chose en nous présentant ce personnage de NorioHs : introduire dans leur pièce un élément saisissant de drame. Malheu-
reusemenl ils ont forcé la note, et leurs couleurs sont trop crues. Fanny Lear magnétisant le vieux fou n'est plus seulement Vanonyma féline jouant, comme dirait Hamlet, jouant du vieillard à son gré; c'est un monstre, et M. de Frondeville partant en guerre avec Bernheim, pénétrant à la façon des princes charmants dans le château des Roches- Blanches, pour arracher Geneviève à la marquise^ qui la tient prisonnière, font songer aux héros des féeries qui luttent pour les belles princesses contre les vilaines fées. Je m'attendais à les entendre parler de leurs talismans.
En un-m'ot,' avec le désir • d'être vrais, cruellement vrais, les auteurs de Fanny Lear nous ont montré un drame assez faux, où le talent est évident, où Tesprit abonde, une' œuvre bizarre, incomplète, heurtée, sans intérêt et pourtant saisissante^ presque vulgaire et cependant originale, hardie, confuse, intéressante dans tous les cas, quîr se fait écouter malgré toutes ses longueurs et qui attache profondément en dépit de ses défauts.
Pujol, qui avait débuté dans Une journée de Diderot, a donné une physionomie très-émouvante au marquis de Noriolis : feête-maigre et pâle, l'œil vitreux et sans regard, la voix tantôt rauque, tantôt stridente, un grand air de noblesse sous tant d'affaissement et les mouvements à la fois peureux* et menaçants du fou.
C'est un grand succès pour ce nouveau venu qui a de la puissance et. de la distinction, deux qualités rares ^ et qui a marqué sa place dans le drame. C'en est un plus grand pour Mme Pasca. Elle a composé cette figure de Fanny Lear avec un soin extrême. La chevelure blonde lui va bien ; elle a pris avec un tact charmant une diction britannique point trop affectée, discrète et donnant du relief à chaque mot. Railleuse, souriante tout d'abord, avec des balancements et des susurrements de miss d'Hyde-Park, elle a bientôt des accents d'une énergie farouche. Tout cela rendu ave un rare talent.
Odéon : Le Drame de la rue de la Paix, drame en cinq actes, de M. Adolphe Belot. — De la polioe dans la littératare.
8 novembre 1868.
La pièce de M. Adolphe Belot^ le Drame de la rue de la Paix, tirée, comme on sait, d'un roman qui filt sensation, appartient à cette littérature judiciaire que la mode a adoptée depuis deux ou trois ans. Il s'est, en effet, pourrait-on dire, formé toute une école qui, de parti pris, va chercher les combinaisons nouvelles à la cour d*assises, ramasse l'émotion au Palais de Justice, et, de prisons en prisonSj decabinets déjuges d'instruction en chantiers de bagne, conduit le lecteur jusqu'au pied de Téchafaud. Le lecteur aime ces histoires; il ne déteste pas un petit frisson de terreur ; il demande volontiers au romancier ce qu'on réclamait un soir de Voltaire : « Vite, vite, moo- « sieur, dites-nous bien vite une histoire de voleurs ! »
Mais ce goût particulier qui a toujours existé est devenu passion en ces derniers temps. Tout Paris^ pour les coquins et les Cids de maisons centrales, a eu les yeux de Chimène.
La puritaine Angleterre va plus loin que nous encore dans ce violent amour pour l'horrible. Elle a toute une littérature criminelle, toute une bibliothèque judiciaire composée de petits livres déjà — et c'est le mot — terriblement nombreux. Depuis la publication à Londres des Mémoires d'un agent de police, dont on a traduit, je crois, en français, les chapitres les plus curieux, les indiscrétions de police, les confidences criminelles, les souvenirs des cours de justice se sont mis à pulluler dans la Grande- Bretagne.
C'est un genre de livres à sensations et qui a envahi le
marché, encombré les librairies. Cette littérature spéciale a pour nom la détective littérature, ce qui à proprement parler signifie « littérature de mouchards » ou d'espions. * Le mot détective pourrait se traduire, dans l'argot de nos agents de police, par surveiller, ou plutôt flfer.
Et elle fait fureur, cette détective littérature. Chacun de ces libretti du crime se vend à des cinquante ou soixante mille exemplaires, et plusieurs ont atteint ces tirages fantastiques inconnus de la librairie française, et qui ne se voient qu'en Angleterre. Mais les livres ne suffisent pas. Nos voisins ont créé un journal monstre, les Police News, chargé de tenir le public londonner au courant des hauts faits du monde des coquins. Les Nouvelles de police paraissent tous les huit jours, illustrées en hâte de méchants bois qui représentent le dernier assassinat ou le vol célèbre.
Les meurtriers ont leurs portraits gravés du jour au lendemain': on crie les Police News dans la rue, et la foule s'arrache cette feuille de papier, moniteur quasi-officiel de toutes les juridictions, de toutes les arrestations, de tous les work'houses et de tous les repaires de Saint-Gilles.
Le premier, au surplus, qui mit la police à Tordre du jour, ce fut Balzac. Dans son admiration pour la ténacité, la volonté, il se prit d'un bel enthousiasme pour les agents de police, .qui opposent la ruse à la ruse, la férocité ou la patience à la patience et à la férocité du crime. Il y avait dans l'existence des limiers de la sûreté générale un côté ténébreux qui frappait vivement l'imagination puissante de cet homme.
Raconter les duels épiques des scélérats et des agents — gibier et chasseurs — quelle séduction ! Le Palais de Justice avait pour celui qui créa Vautrin un magnétisme singulier. Il aimait à suivre ces couloirs sombres, il respirait à l'aise dans cette atmosphère jaune et humide. Il se plaisait à écodter les angoisses qu'entend chaque jour le petit parquet^ cet égout par où se dégorgent toutes les douleurs des misérables.ll allait du dépôt àlaprison, de cette cour où grouillent, en commun, les deux ou trois cents individus arrêtés pendant la nuit, à la cellule où le con-
daranô reste les yeux fixes, ou se promène avec des balancements de bête fauve captive, attendant le bagne ou Téchafaud.
Il s'était lié avec Vidocq, il avait demandé l'amitié de • Sanson, Sanson, ce faiseur de drames à coups de couperet, dédaignait d'ailleurs le romancier qui ne versait que de l'encre. 11 refusa d'entrer en collaboration avec l'auteur de la Comédie humaine.
C'est Balzac, encore une fois, qui a donné à la littérature ce pli singulier et qui a bâti un piédestal à l'agent de police. Depuis les Peyrade et les Bibi-Lupin, nos romans sont envahis par ces épiques chasseurs d'hommes. Les disciples ont ajouté à la manière du mattre les procédés d'induction que leur ont, depuis la traduction de Baudelaire, appris les œuvres d'Edgard Poë, et de là sont nés ces Vibert, ces TrébiLchet, ces M, Lecoq dont le public dévore avec acharnement les aventures.
Victor Hugo lui-môme n'avait-il pas donné dans ce goût en créant Javert, Javert le gigantesque? On retrouverait cette préoccupation môme dans son dernier roman, les Travailleurs de la mer,
Au^ond, qu'est-ce que cela, sinon l'idéalisation de l'espion, et comme l'apothéose du dogue de police ? Le roman accorde la première place aux gens que mépriserait le dernier homme du peuple. L'agent de la police secrète, c'est le rouage graisseux et caché qui fait marcher la machine : il est utile, on ne l'enlèverait point sans doute, mais on craindrait d'y toucher de peur de se salir les mains. Quel nom que celui que lui donne la foule! Mouchard. On hésite à le prononcer et à l'écrire.
Et pourtant c'est à cet homme que nous devons notre sûreté, et, quand nous dormons, c'est lui qui veille, se colletant dans l'ombre avec quelque bandit. Aussi de quelle impression navrante n'est-on point saisi lorsqu'on visite quelque prison, lorsqu'on voit de près ces douloureux spectacles I Quoi ! c'est au prix de toutes ces souffrances que la société s'établit et dure ? Notrejoie est faite de toutes ces douleurs ou de toutes ces infamies ? Yoilà
l'envers de toutes choses? Au Jean Valjean sans repentir, il faut le Javert sans pitié. Gomme on aimerait les parcelles de bonheur qu'on ramasse çà et là, sur le chemin, si Ton songeait toujours à ce qu'elles coûtent de larmes à d'autres !
Nous allons retrouver dans la pièce de l'Odéon un de ces agents que M. éaboriau, le meilleur des écrivains de notre détective littérature^ fait agir avec une habileté si grande. Gelui-ci s'appelle. Vibert. Ils sont tous un peu parents de cet Auguste Dupin, d'Edgar Poë, dans VAssassinat de larue Morgue^ et qui tout à coup, à son ami qui marche à ses côtés et n'a pas prononcé un mot, dit d'un' ton net :
— Il est trop petit ; il serait mieux à sa place aux Variétés.
L'ami le regarde stupéfait.
— Gomment savez-vous que je pense à cet acteur? Et Dupin, expliquant sa méthode :
— C'est chose simple. Tout à l'heure un fruitier portant des pommes vous a heurté . Nous causions de chevaux. Vous avez glissé, grogné. Vous avez regardé le pavé; le pavé vous a' fait penser à telle chose, telle chose à telle autre (lisez cette page dans Poe, il serait trop long de la citer), vous vous êtes souvenu qu'il était question de celte affaire dans la pièce que joue l'acteur Chantilly; je vous ai vu vous redresser en pensant à Chantilly, qui est d une pauvre petite taille. J'étais bien sûr que vous songiez à cela, et c'est alors que je vous ai fait remarquer que cet avorton serait bien mieux à sa place au petit théâtre des Variétés.
L'art tout entier de nos romanciers judiciaires tient dans ce passage d'Edgar Poe. Ils n'ont eu qu'à appliquer la méthode d'Auguste Dupin, et, je Tavoue, ils l'ont fait d'une manière curieuse.
Le drame, de M. Belot s'ouvre dans le cabinet d'un juge d'instruction. Un homme a été assassiné, rue de la Paix, tué d**un coup de poignard, et l'on soupçonne vivement un certain Albert Savari, un déclassé et un débauché, d'être le coupable. Sàvàri devait à Maurice Duval, qui est
mort, une cinquantaine de mille francs, et la date d© Téchéance des billets coïocide justement avec la date du crime. Albert Savari est arrêté. On trouve chez lui les billets non acquittés qu'il avait souscrits à Vidal. Amené devant le juge d'instruction, le prévenu se défend avec une habileté singulière.
Cet interrogatoire est même tout à fait remarquable et très-attachant. Le juge presse de questions Albert Savari, qui répond d'une façon précise, tantôt sur le ton de la raillerie élégante, tantôt avec l'amertume ou Taccablement de l'homme innocent, et qui sait bien que sa vie entière le dénonce et l'accuse. Berton joue d'ailleurs dans la perfection cette première scène, et Richard, un. acteur sur les seconds plans, que nous avons eu maintes fois l'occasion de remarquer, donne à ce juge d'instruction une tournure pleine de caractère. Les mouvements, les jeux de physionomie, la façon d'écouter, de regarder sans voir, tout est excellent.
Il y a là un mot dont l'effet était certain.
— Comment avez-vous passé la soirée du 19 octobre dernier? demande froidement le juge.
Et l'inculpé de répondre :
— Et vous, monsieur 7
Voilà qui est d'une vérité grande. Quel homme, amené dans le cabinet d'un juge d'instruction et interrogé sur l'emploi d'une ^irée éloignée d'un ou deux mois, pourra, sans balbutier, sans se troubler, ou sans se mettre à rire, répondre à une telle question?
Savari interrogé, le juge d'instruction le met en liberté. Il n'existe aucune preuve contre lui. Il dit avoir soldé les billets avec les gains successifs qu'il a faits en Allemagne, à Baden et à Hombourg. La présence môme de ses billets chez lui plaidera en sa faveur, car s'il les eût volés à Maurice Vidal, il les eût assurément brûlés, anéantis. Savari, libre, reprend sa vie affolée et court aux mêmes parties de baccarat, aux mêmes steeple-chases, aux mêmes soupers. L'agent Vibert pourtant ne le perd pas de vue.
Vibert est un autre Peyrade : homme de police par pas-
sion. Il eBt laid, petit, chétif; qui l'aimerait? qui aimerait-il ? Personne. Il prend la police pour maîtresse et fiJe les coquins pour Tamour de Fart. C'est un Mohican de la rue de Jérusalem, œil de lynx, jambe de cerf. Il est convaincu de la culpabilité de Savari : il le forcera bien à se trahir. « Nous vengerons votre mari, madame, dit-il assez souvent à la veuve de Maurice Vidal. »
Cette veuve est une Italienne qui, elle aussi, a juré de jeter au bourreau l'assassin de son mari. Elle est jolie; elle 86 fera aimer de Savari. Le plan de Yibert est bien simple. Voilà donc cette honnête femme courant le monde et le demi-monde au bras de cet agent, qui a quitté ses lunettes bleues et qui se donne pour un romancier italien, le comte Rubini. Quand Savari joue au lansquenet, Julia Vidal se dresse devant lui comme un jettatore et lui fait perdre les parties. Quand il soupe au Café-Anglais, elle est encore là, et Vibert présente à Savari, au dessert, le poignard qui a tué Maurice Vidal.
Albert Savari d'ailleurs ne reconnaît point cette arme, et Julia, qui en est venue maintenant à aimer l'homme qu'elle soupçonnait, Julia, qui défend Savari contre Vibert, Julia, certaine de l'innocence de cet homme, lui demande bientôt pardon de l'avoir suivi, traqué, espionné, accusé. Elle se démasque enfin en lui disant : — Je vous aime et je suis la veuve de Vidal !
Devant cet aveu, Savari recule, écrasé. C'est bien lui, c'est lui qui a tué Vidal. 11 était fou ; l'autre l'avait outragé. Quand Savari a expliqué, avoué et crié son crime, il prend le poignard — ce poignard assez semblable à la dague de d'Alvimar dans les Beaux messieurs de Bois-Doré, qui force l'assassin à se trahir -— et il se le plonge dans le cœur. La pièce finit sur ce suicide. Julia Vidal tombe à genoux et Vibert s'éloigne.
Le grand écueil du drame, c'est que l'action tient tout entière dans son premier et son dernier acte. Les épreuves par lesquelles l'auteur fait passer le meurtrier, le jeu, le souper, etc., sont parfaitement inutiles puisqu'elle» n'aboutissent pas à sa confusion.
sa LA VIE MODERNE
Vibert, qu'on nous donnait au début. comme un homme de génie, y joue un rôle assez modeste.
. . C'était sur l'amour de Savari pour Julia Vidai et sur la passion soudaine de Julia pour liii que reposait l'intérêt. Exicore ce cadavre qu'ensemble Voir entre elle et lui glacet-il l'émotion. Savari accusé et innocent intéresserait singulièrement. Coupable, on le méprisé, et ses souffrances amoureuses augmentent le sentiment de répulsion qu'il inspire. . . :
Berton a sauvé ce personnage. II lui donne tout d'abord une élégance^ une impertinence cavalières. Bientôt, transformé, il se passionne, il souffre. Comme il raconte à cette femme tout ce qu'il a enduré I Quelles plaintes, quels soupirs profonds! Il est tout à fait remarquable, et ce meurtrier devient sympathique avec lui comme le Richenbach de V Abîme.
Taillade, en agent de police, maigre, courbé, le crâne énorme, labouré d'une large mèche, est merveilleux au premier acte. Il a trop déguisé, transformé son personnage parlasiiite. C'est dommage. Cette face terreuse était stupéfiante : Napoléon à Sainte-Hélène avec des allures de Rodin. Raynard est charmant, plein d'entrain et de gaieté, dans un rôle de romancier fantaisiste à l'affût d'une cause célèbre. Il débutait à TOdéon. Il y est entré verve allumée.
La question du Comité de lecture à la Comédie-Française. — ^^ Débats de Mlle Reiohemberg dans V École des Femmes, — Ath^i;éb : Les Horreurs de la Guerre, deux actes de M. Ph. Gille, musique de M. Coste. ■ -
il décembre 1868.
Les journaux de théâtres ont fait grand bruit; des réformes qu'on veut, parait-il, introduire dans r.administra» tion de la Comédie-Française et du décret dç Moscou
qu'on se déciderait à réviser. J'ai lu qu'une commission, oti j'apercevais les noms de M. Mérimée, de M. Nisard, de M. Feuillet, avait été composée par le ministère et chargée de remplacer le comité de lecture actuel de la rue de Richelieu.
Il n'en est rien. Une commission se réunit, en effet, sous la présidence de M. Camille Doucet, mais elle se propose simplement d'examiner ce qu'il peut y avoir de fondé dans les réclamations assez violentes dont le comité de lecture a été l'objet en ces derniers temps. De cette commission, ni M. Feuillet, ni M. Nisard, ni M. Mérimée ne font partie. Elle n'a pas, heureusement, ce caractère purement officiel. On y a appelé des auteurs dramatiques: M. Dumas fils, M. Augier; des critiques :M. Roqueplàn, M. de Saint- Valry, et si je ne me trompe— un seul comédien, M. Régnier, qui représente ainsi le comité lecteur^ puis M. Edouard Thierry, directeur du Théâtre-Français, et M. Montigny, directeur du Gymnase.
Cette commission a du moins le mérite d'être composée de gens qui s'entendent aui affaires dramatiques, et qui pourront juger.de la question autrement que les aveugles des couleurs. Je ne vois pas trop, en efiet, de quel secours eussent été, dans le cas présent, MM. Mérimée et Nisard. Le théâtre est non-seulement un art, il est aussi une science. Il ne suffit pas, pour le connaître^ d'en avoir le goût, il faut en épeler l'alphabet et en écrire l'orthographe. Il faut avoir vu une œuvre passer de l'immobilité du manuscrit au mouvement de la scène, il faut avoir vu la statue s'animer, se colorer et palpiter, il faut avoir étudié l'optique de la scène pour juger sainement d'une production dramatique, j'entends pour distinguer, pour deviner la pièce représentée dans la pièce* écrite.
Et, au surplus, qui peut apercevoir et prédire le succès? Il fut un temps où le Théâtre-Français exploitait le théâtre de l'Odéon, qu'on ne voulait point garder fermé. Un jour, on annonce sur les deux théâtres à la fois la première représentation de Voltaire chez Mme de Pompadour,deC\i, Desnoyers. Régnier, Menjaud, Mlle Anaïs jouent la pièce II. 3
au Théâtre- Français. A neuf heures, le rideau tombe sur un succès éclatant. Des voitures attendaient les acteurs à la porte. Ils montent en hâte, costumés encore. Fouette, cocher! On joué, tout enfiévré du premier succès. Voltaire chez Mme de Pompadour à l'Odéon. La piè.ce croule. Ici, des bravos; là, des murmures. C'est l'inattendu de l'art dramatique.
Pour moi, je défendrai ici, comme le feront mes confrères de la presse libérale, cette institution du comité qui offre à Tauteur apportant son manuscrit la plus forte somme d'impartialité, d'aptitudes à bien connaître et d'indépendance. Et pour montrer le prix que nous devons attacher à un comité composé tel qu'il est aujourd'hui — ou légèrement réformé — il suffira de poser cette simple question : — Par quoi ou par qui le remplacerait-on ?
Par un directeur qui recevra ou refusera selon son bon plaisir, et en dernier ressort, qui donnera à notre Théâtre-National le reflet de ses propres goûts, qui proscrira tout un genre de littérature, et en accueillera spécialement tel autre.
Par une commission gouvernementale qui mettra en interdit certains sujets de pièce et certains auteurs, qui, sous quelque régime que ce soit, aura tout naturellement ses fournisseurs officiels et ses exilés?
Par un comité composé de gens de lettres, de critiques, de dramaturges? Mais quel littérateur acceptera une telle mission? Quel lettré se fera le juge — c'est-à-dire le censeur — d'un autre lettré?
Et quel est Fauteur dramatique qui consentira à faire examiner son œuvre par un voisin, par un rival? Petites haines de métier ou grçsse camaraderie, voilà les écueils, les inévitables écueils. Un candidat à l'Académie, appelé à siéger dans une telle commission, refusera ou acceptera l'œuvre d'un académicien, selon que l'académicien votera ou non pour lui à la prochaine vacance. Boule blanche pour boule blanche. Cela s'est vu. Ce n'est pas la première fois qu'on a voulu établir ce tribunal de lettrés. M. Naudet^ M. Avenel, M. Mangin, bien d'autres, il y a dix-huit
ans, eli firent partie. Ils ne savaient à qui entendre. M. Mangîn avait bien écrit VËistoire des origines du théâtre, M. Avenel avait bien fait le feuilleton au Courrier français^ M. Naudet avait bien traduit Plaute, mais devant une pièce à recevoir, ils hésitaient.
Et c'est bien toujoilrs le mêûiè échec, la même question d'optique.
Tout le monde est sujet à Terreur et surtout les gens de lettres qui jugent avec leurs passions, leurs goûts, leur tempérament, selon Técole à laquelle ils appartiennent. Qui nierait, au contraire, que les comédiens, en somme, ne voient dans une pièce que la pièce elle-même, sans se soucief du genre, des opinions littéraires ou politiques de l'auteur? Si on peut trouver des certitudes d'impartialité quelque péri, c'est à coup sûr dans un groupe de gens, instrtrîtâ pour la plupart, et tous experts aux choses du théâtre. .
Je sai5 àsSurérûerit ce qu'on peut reprocher à un tel comité. Le comédien voit surtout dans un personnage un rôle . Beaucoup de comédiens — plus habituée aux ficelles du théâtre qu'à la forme littéraire — se laisseront prendre , sans doute , aux boursouflures de la forme, à l'emphase, cette doublure, cette ombre de la vraie grandeur. Bien souvent ils recevront, la prenant pour un chef-d'œuvre, une pièce médiocre. Mais, à coup sûr, ils ne laisseront point passer un chef-d'œuvre sans le saluer. Ce chef-d'œuvre, si on le leur présente, ils le recevront, on peut le certifier.
Un jour Adolphe Dumas, le poète, réunît pour protester contre la Comédie-française, qui lui avait refusé un drame, toute une commission de lettrés qui déclarèrent que le drame était un chef-d'œuvre — une mêrveillef disait Alexandre Dumas. Lorsque Alexandre Dumas prit la direction du Théâtre-Historique, Adolphe Dumas lui apporta la merveille en question ^ V Ecole des Familles, L'auteur à'Antony fit la grimace, mais quoil il fallait bien s'exécuter. H joua la pièce et la pièce tomba à plat.
Les coméd^iens avaient deviné juste*
Les comédiens du Théâtre-Français se défendent, d'ailleurs, avec énergie, d'avoir refusé jamais une pièce d'une valeur absolue, d'un talent réel, un vrai chef-d'œuvre. Il faut avouer que nous nous habituons un peu trop à accepter comme vérités ces légendes de pièces repoussées par Je comité et qui ne lui ont pas été présentées, ou qu'il avait parfaitement acceptées.
Comptons. On fit grand bruit, il y a cinquante ans (nous sommes, on le voit, en pleine histoire ancienne), du refus des Vêpres siciliennes de Casimir Delavigne. Au lendemain des Messéniennes, Casimir Delavigne — ce Paul Delaroche du Delacroix-Hugo, et qu'on a un peu trop oublié, comme Paul Delaroche — Delavigne était en pleine gloire. Lui refuser une pièce, c'était directement blesser le sentiment public. Lorsqu'on apprit que les Vêpres siciliennes n'avaient pas été acceptées, on s'insurgea contre le comité.
Le comité pourtant n'avait rien refusé. Il avait reçu les Vêpres siciliennes en déclarant qu'il ne les représenterait point, mais « en réservant à l*auteurj pour une pièce ultéa rieure, susceptible d'être jouée (ce sont à peu près les « expressions du registre du théâtre), le tour qui lui était <c dû. » Et pourquoi ne jouait-on pas les Vêpres siciliennes ? Simple question d'inopportunité. Le nom français était chargé dans la pièce de tous les anathèmes de la Sicile conquise et massacrée, et le public eût protesté sans doute. Les alliés campaient alors aux Champs-Elysées, les officiers prussiens faisaient sonner leurs éperons sur les boulevards. L'heure n'était pas encore venue où ie duc.de Richelieu allajjt obtenir qu'on délivrât Paris de l'occupation étrangère. Les Vêpres siciliennes, ajournées et non refusées, manquaient simplement d'actualité.
Je tiens ce fait d'un des hommes les plus érudits en matière théâtrale, et dont le goût est aussi sûr que la mémoire est certaine.
Mais laissons là Casimir Delavigne.
Que n'a-t-on pas dit contre le Théâtre-Français lorsque rOdéon représenta la Lucrèce de Ponsard ? Refusée, répé-
tait la foule, par la Comédie-Française ! Lucrèce n'avait pourtant pas été présentée au comité de la rue de Richelieu: jamais il n'en fut question au théâtre. Lucrèce avait été portée toutdroit, par M.Ch. Reynaud, à M. A. Lireux, directeur de l'Odéon, qui la fit lire par son comité, composé en majeure partie de gens de lettres. Les gens de lettres refusèrent. M. Lireux joua Lucrèce malgré son comité de connaisseurs.
Jamais la Cigué de M. Emile Augier ne fut, quoi qu'on en ait dit, refusée au Théâtre-Français. Jamais elle ne fut présentée au comité. M. Augier, lui aussi^ la porta à M. Lireux. M. Lireux la transmit à son comité de TOdéon. Le comité refusa. Cette fois encore, le directeur joua la pièce malgré son comité.
Il avait, ce comité de TOdéon, comme en auront tous les comités de ce genre, des prodigalités de bienveillance à côté de sévérités étonnantes. En somme, il était bon diable. Il recevait, recevait, recevait, comme Tabbé Trublet compilait. Il reçut tant, que M. Lireux se trouva un beau matin avec une cinquantaine de manuscrits sur le dos et une meute d'auteurs à ses trousses. Les auteurs reçus voulaient être joués. C'était leur droit strict. Le directeur empêché ne savait où donner de la tête. La Société des auteurs intervint. Elle força M. Lireux à jouer tant d'ouvrages par an. On les montait, ces malheureuses pièces, en toute hâte et comme à la vapeur. On les jouait électriquement.
— Allons, allons, disait Lireux aux répétitions, alerte ! nous passons demain.
— Mais c'est impossible, les acteurs ne savent pas leurs rôles.
— Tant mieux, il faut que les acteurs ne sachent pas leurs rôles. H y a plus d'imprévu, plus de fièvre dans la représentation. L'inspiration, du moins, court bravement à travers tout cela.
Et les pièces étaient représentées à peu près comme une rangée de châteaux de cartes.
Au Théâtre-Français, YHonneur et VArgent, de Ponsard,
42 LA VIE MOPERNE
avait été reçu d'emblée. Le Cosur fit la Lot, de Mallefille, avait été accueilli dès le premier jour sous le titre de la Fille qui cherche, et les Sceptiques, tout .compte fait, n'ont pas été réfusé§. Ils oi)t été reçus à corrections. Mais l'iiitrépide MaUefîlIe n'entendait point qu'on lui parlât de ces corrections. Les Inutiles^ enfin, le triomphe actuel du théâtre de Gluny, n'ont jamais été soumis au vote du comité.
Voilà le bilan de ces dernières années. En y réfléchissant bien, la Comédie-Française a-t-elle réellement laissé échapper les œuvres viriles du temps ? Elle a accueilli les çqmédies politiques d'Emile Augier^ elle a joue Jean Baudry, Elle a appelé à elle Labiche et si elle n'a pu enrôler Dumas fils, c'est qu'il est lié par un traité avec le Gymnase. J'ai été le premier à blâmer Tadministr^^tion de la rue de Richelieu lors de certains débats. Mais ici, lorsqu'il s'agit de substituer TinconQu à ce comitjâ de gens experts, nous protestons. Qu'on établisse un tribunal d'appel si l'on Y^ut, qu'on donne plu9 de responsabilité aux membres du comité, qu'oii le perfectipi^ne ce comité^ rien d^ mieux, vxàU qu'on le garde^
Volontiers demanderais-je qu'on y appelât des femmes: elles ont le goût sûr, elles ont le sentiment, elles représentent le vrai public du théâtre. On leur reprochait, au temp$ jadis, de firp et de broder, pt d'écouter des tragédies en croquant des bonbons. Mais en somme Tavis de Mlle Augustine Brohan ou de Mlle Judith ne me paraîtrait pas déplacé à çèié de peli|i de Régnier, M Maub^Qt, de Leroux ou de Got.
Pour nous résumer» nous avons là uue quasi-république de lecteurs. N'écoutons pas ceux qui coassent et deman- 4eut uu dictateur. Nous uqus en repeutirious.
Tout cela m'a entraîné bien loin. Constatons vite le grand succès de Mlle Heicbemberg qui débutait lundi, à la Comédie-Française, dans VÉcole des Fenm^. Elle est petftej blonde, et elle a quinze j^us pt m n^ûis. Cet enfant est déjà une comédienne. Elle prête à Agnès je ne sais quel charme souriant et elle dit de la meilleure façon du
monde. Elle ressemble un peu à Mlle Emilie Dubois qu'on accueillit de même à ses débuts, et avec les mêmes bravos. Elle a dit comme elle, comme l'Emilie Dubois de jadis, avec la même grûce : le petit chat est mort. Dès à présent sa place est faite et le Théâtre-Français a une ingénue.
L'Athénée tient un succès très accentué avec les HoV' reurs de la guerre, une bouffonnerie d'un aimable esprit, qui a signé plus d'une opérette devenue populaire, M. Philippe Gille, musique de M. Jules Costé.
Il faut rire de tout, dit une école philosophique. M. Gille est de cette école-là. Il rit — comme il rirait des ogres — et il nous fait rire à notre tour de la guerre et des guerriers.
C'est une chose intéressante que la façon dont on concevait, il y a trente ans, le militaire au théâtre et la manière dont on Ty présente aujourd'hui. Pour ceux qui, comme nous, recherchent surtout dans l'art dramatique les manifestations de la vie moderne, l'expression des sentiments d'un temps, rien n'est plus curieux que d'étudier ces modifications du goût public qui sont peut-être, qui sont certainement aussi des transformations de la conscience publique.
Il y a trente ou trente-cinq ans, le théâtre était envah par une légion de soldats pleurnicheurs, laboureurs ou autres, de vieux grognards attendris, de colonels à tirades sentimentales : les jeunes courtisaient les belles en faisant reluire leurs épaulettes et traîner le fourreau étincelant de leurs sabres; les vieux soignaient leurs rhumatismes en racontant leurs exploits du temps jadis, et ruminaient leurs batailles sur l'air de : Ten souviens-tu? C'était le beau temps de Michel et Christine, du colonel montant au ciel, a sa demeure dernière, » sur des ailes de séraphins; c'était l'heure du sergent devenu curé et qui chantait en parlant de son Empereur :
Après avoir servi Napoléon
Je n'ai voulu que Dieu pour mattre.
Combien le seul Scribe en a-t-il aiguisés pour sa part, de ces couplets qui remplissaient alors les yeux de larmes
et faisaient battre les cœurs? Les vaudevilles étaient comme des Messéniennes bourgeoises y qui consolaient doucement de l'invasion le patriotisme des spectateurs du théâtre de Madame. Cette apothéose du soldat était tout à fait alors dans le sentiment public : on n'était pas encore tout à fait éclairé sur le sens de certains mots qu'on employait beaucoup, libéral, libéralisme^ et on enfermait la liberté dans une sabretache de hussard.
Le beau temps pour l'uniforme ! Quel triomphe pour les officiers à taille de guêpe qu'on voyait, échappés d'une vignette anglaise, effeuillant des marguerites avec leur cousine en rupture de couvent, à la fenêtre de leur tante la chahoinessel Volontiers on eût mis au Panthéon ces braves soldats à jambes de bois, qui consentaient — comme des rois qu'ils étaient — à épouser des bergères ou des femmes de chambre et leur disaient, d'une voix chevrotante^ en montrant un ruban rouge de la Légion d'honneur :
C ruban teint de mon sang Mo servira pour vous en acheter d'autres !
Le vieux Ferville, que nous avons connu encore et applaudi, avait gardé de ce beau moment de sa virilité un tel souvenir, si fiévreux^ qu'il ne quittait jamais, chez lui, la décoration que Scribe lui donnait inévitablement au théâtre, et qu'il se faisait, dit une légende de théâtre, appeler par ses domestiques : « mon colonel. »
Les temps ont bien changé. 11 ne faut plus, aujourd'hui, pour réussir an théâtre^ caresser la fibre militaire du Français, il faut s'adresser à son humeur railleuse et lui montrer, avec ironie, ces héros qu'il regardait tout à l'heure avec admiration. C'est un radical changement : on croirait à une humeur nouvelle. Les plumets, les pompons et les croix font rire maintenant un public qu'ils attendrissaient jadis.
On connaît l'envers de la gloire, les dessous de la guerre, les coulisses et la cuisine de la victoire. Le mili-
tarisme a pesé et pèse encore d'un poids trop lourd sur les nations pour que leur enthousiasme persiste. Le défilé triomphal des grognards de Scribe semble changé en une descente de la Courlille dont Topérette conduit l'orchestre. Le général Boum a permuté avec le général Bourgachard et l'a fait mettre à la retraite. C'est le sort fatal.
L'ironie du moment, le sarcasme à la mode s'attaquait dans la Grande Duchesse aux généraux à cœur de salpêtre; elle va plus loin dans les Horreurs de la guerre, et monte^ cette fois, jusqu'aux souverains. C'est une plaisanterie charmante que la rivalité du grand-duc Ernest XCIX et du grand-duc Céderic CXXllI. Ces roitelets veulent se faire aussi gros que des aigles. Ils entassent dans les arsenaux de leurs capitales. Microbourg et Nihilbourg, des engins formidables, et des fusils nouveaux modèles. Ils se livrent à la confection de canons perfectionnés et assem-. bient des comités d'artillerie.
D'ailleurs se jurant l'un l'autre alliance éternelle et scellant chacune de leurs paroles d'une décoration qu'ils i^attachent mutuellement sur la poitrine. Quand la poitrine est trop garnie, ils accrochent ces croix dans le dos. Le public a franchement ri à cette gaie et brave satire. Tout le premier acte des Horreurs de la guerre est d'ailleurs d'une vivacité et d'un entrain vraiment joyeux. Un chœur charmant, et qui va tantôt devenir populaire, c'est ce couplet que chantent tour à tour les deux armées allant au combat:
Nous avons un fÙ8il Se chargeant par la culasse.
Cela est vif, alerte, très-ironique et très-fin.
La pièce, lorsqu'elle fut donnée, il y a quelques mois, au Conservatoire, dans une fête de bienfaisance organisée parla princesse de Beauvau , avait trois actes. A l'Athénée, on Ta représentée en deux actes. Il y a, dans cette seconde partie, "une idée charmante que M. Ph. Gille, l'auteur, eût pu développer davantage. Le grand-duc Ernest
46 LA VIE MOPEENE
piJle Nihilbourg, tandis que Céderjc pille lificrobourg. A un mornent donné, ppiderjc 4eip^Yide ^ son riv^l un verre d'eau sucrée. |1 le boit.
— Tiens ! vous ayez là de bon sucre 1
— Je l'ai pris chez vous...
Tout cela est vraiment fort plaisant. Ce qui ajoute au piquant de la pièce, ce sont les costumes des deux armées qu| rappellent vaguement les uniformes autrichiens et prussiens» Yoil^, je le répète^ où nous en sommes. Les casques pointus de 1^ landwehr, les casaques blanches des grenadiers de FrançoisrJoseph» les tueries de Langenslaza ou de Si^dowa, qui datent de deux ans à peine^ tout cela fait rire. Les blessés ne sont pas tousf guéris qu'on se moque déjà de legrs blessures. On n'a vraiment plus la velléité de devei^ jp ufi héros : il a ftiit son temps, l'héroïsme. Hélas ! Le salut qui l'attend est un ohé I de coin de rue. Est-ce que l'idée de guerre perdrait dutprr^jnf
Gthnaiv î Siiraphint, oomédie en oinq notes, de M. yiotorien Sar4pi;-
4 janvier ^869.
M. Victorien Sardou a eu raison de débaptiser sa nouvelle pièce et de l'appeler Séraphine, La Bévote n'eût pas été le titre exact de cette œuvre qui est beaucoup plus un drame de passion qu'une satire de l'intolérance religieuse. — C'est un très-grand succès pour le théâtre et pour l'aut^eur. J'ai déj^ lu en maint endroit que M. Sardou n^ s'était jamais montré h la fois plus vigoureux et pins habile. On a sans douta oublié les Diables noirs, cette pièce violente et heurtée, qui reste encore l'œuvre la plus émouyantp de l'autepr. Le public, qu'elle abordait de frqnt et, cette fois, résolument, s'était offusqué. Peu
m'importe. Le rôle de Tartiste n'est point de caresser la foule, mais de lui tenir tête.
Dans Séraphine, M. Victorien Sardou a bien sacrifié à la timidité générale, qui se serait effrayée d'une attaque en règle contre les dévols vrais ou faux; mais rendons-lui cette justice qu'il l'a franchement bravée un moment, et justement môme dans la partie de sa comédie dont le succès a été le plus vif.
Mais analysons rapidement Séraphine et nous la discuterons en chemin.
Mme Séraphiûe de Rosanges est une pécheresse du temps jadis^ une femme de Balzac tombée en repentir. Elle a quitté la Chaussée-d'Antin pour la rue Cassette, et là , loin d'un monde dont elle fit autrefois tourner les têtes, elle vit, confite en dévotion, retirée, mais non solitaire, et remplaçant les amours d'autrefois par les ambitions nouvelles. Elle complote pieusement; elle intrigue avec ferveur; elle protège les candidatures politiques et littéraires; elle fait des académiciens et des députés: elle s'agite pour devenir présidente de Société. Sur le papier satiné où elle traçait autrefois de si compromettantes pattes de mouche, elle écrit aujourd'hui des billets à son curé ou des ordres à son directeur. Elle a deux filles, Mme de Rosanges, et un mari. En tout trois martyrs.
Le pauvre colonel de Rosanges est forcé de manger de la morue et de renoncer à son gloria pour gagner le ciel. Il lui faut céder son coin de feu au bon M. Ghapelard qui arrive tout guilleret et tout gelé, le pauvre hxmvmel et qui soigne fort la guenille humaine pour s'occuper ensuite plus librement de son âme. Le colonel, ce soldat qui tailladait hier la figure des Autrichiens, assis maintenant devant une table à ouvrage, découpe des images de sainteté pour les petites communiantes. Figurez-vous utf dogue dressé, courbé, avachi, à qui l'on ferait rapporter un mouchoir de batiste parfumé d'encens.
Le brave homme est devenu hébété dans ce milieu qui sent la sacristie. Il ne digère plus, il ne vit plus. On lui enlève de la bouche le cigare qu'il serait si heureux de
fumer. Mais quoi( nous sommes en carême. Je songeais, en regardant Nertann, tout à fait remarquable dans ce rôle, à cet infortuné M. Swetchine, à qui le Ciel avait rendu ce déplorable et terrible service de lui faire épouser une sainte. Prenez garde aux saintes! Ce que le pauvre diable eut à supporter de Mme Swetchine est incalculable. On abrégea ses jours sous prétexte de lui faire accomplir son salut. Il avait une montre, il y tenait beaucoup. C'était la seule amie qu'il possédât dans le Paradis conjugal, Mme Swetchine (l'historiette est célèbre) la lui arracha tout net, un beau matin, pour le mortifier et le contraindre à gravir un échelon de plus de Téchelle céleste.
M. de Rosanges est un peu chez lui comme M. Swetchine chez sa femme. Il n'a pas voix à ce chapitre de dévots; on jurerait qu'il n'est point de la paroisse. Il est pourtant, têtebleu I le père de l'ainée de ses filles, Agathe, mariée à M. de Planterose, un homme qui lit Voltaire et que les laquais de Séraphine traiteat tout bas de jacobin. Quant à la plus jeune, Yvonne, si Ton cherchait bien dans le passé de la dévote, on y trouverait un ceilain M. de Montignac qui pourrait expliquer le secret de la foi farouche et comme terrifiée de Mme de Rosanges.
Séraphine a peur de ce passé qui la hante. Elle tremble de se présenter devant son Dieu avec ce stigmate et ce nom sur le front : adultère. Elle voudrait expier ou faire expier cette faute dont le remords la tient courbée. Tout à l'heure causant du dernier sermon avec des mondaines d'église, Mme de Rosanges nous rappelait ces précieuses du carême que M. Gustave Droz fait parler avec un art si délicat en ses dialogues qui sentent la poudre de riz et le cierge. Maintenant, lorsqu'elle conjure sa fille d'entrer au couvent, de fuir le monde, de prendre le voile, de courber les genoux et de demander au Seigneur — pour parler comme elle — le pardon des fautes maternelles, elle nous remet en mémoire la Religieuse de Diderot, ces scènes puissantes et terribles — la scène du carrosse, entre la mère qui veut jeter sa fille au tombeau du cloître, et
l'enfant^ frissonnante, qui a peur, qui recule et qui pleure.
La situation est identiquement la même. La mère de la Religieuse veut aussi enfermer sa fille dans un couvent pour lui faire racheter l'adultère maternel. Le génie essentiellement moderne, quasi-contemporain, de Diderot serait fécond pour les dramaturges s'ils voulaient l'étudier. Cet homme qui ût en somme un théâtre médiocre, monotone et bavard, est le père véritable du drame, de notre drame à nous. Il y a dans ses récits, dans Jacques^ le-Fataliste, vingt situations de premier ordre et que nous verrons à la scène, un jour ou l'autre, pourvu que nos auteurs dramatiques sachent lire. Mais M. Sardou a commis un anachronisme en prêtant à Mme de Rosanges le langage épouvanté, la foi tremblante de la mère de Suzanne. Ceci n'est plus de notre temps. Les dévotes contemporaines ne croient plus beaucoup à la nécessité de ces rachats du passé par de tels sacrifices. Elles obtiennent trop de dispenses en toutes choses pour ne point s'accommoder .entièrement avec le ciel. J'admets la dévotion de Séraphine au premier acte. Mais je crois, pour le second et le troisième acte, que cette ferveur s'est un peu bien assoupie depuis la Eeltgiemey de Diderot.
Après tout, c'est là, c'est en cette lutte d'Yvonne contre sa mère qu'est le drame tout entier, et, encore une fois, dans Séraphine, le drame l'emporte. Séraphine ne serait pas une dévote que la situation n'en demeurerait pas moins la même, et toujours émouvante. C'est bien là le défaut d'une comédie qui nous annonce la peinture d'un caractère et qui se contente à peine d'un croquis. Prenons-la comme elle est. Une mère veut faire le malheur de son enfant, survient le père qui enlève sa fille. C'est un peu l'histoire de cette Madame DesrocheSy qu'on représentait à la Comédie-Française il y a précisément un an. Mme Desroches, elle aussi, voulait contraindre sa fille — non pas à entrer au couvent, mais à épouser un sot que la pauvre enfant n'aimait pas. Surgissait le parrain qui arrachait la victime à ce bourreau et l'emmenait peut-
être aussi à bord de son navire. Car le parrain^ dans la pièce de M. Laya, est justement amiral comme le parrain d'Yvonne dans la pièce de M. Sardou. M. de Montignac est, en outre, le père véritable de cette enfant qu'on torture.
Ce personnage, tracé d'une arête vive par M. Sardou, est peut-être le meilleur de la pièce. Je regrette qu'il soit chargé de représenter, dans Séraphine^ le vrai croyant, l'homme de foi, le pratiquant sincère, car il se vante de pratiquer. Cela n'ajoute rien à son caractère, dramatiquement parlant. Le seul point important pour le public, c'est que M. de Montignac soit homme d'honneur. Notez que nous parlons théâtre; j'accentuerais davantage ma pensée si nous discutions au point de. vue philosophique. Cet amiral donc, présenté comme un croyant, est uniquement là pour faire opposition à l'austérité feinte de Seraphine. Je ne $ais qui parlait de certains moyens littéraires qui sont comme les emballages de ouate dont on entoure les objets fragiles pour les laisser arriver à bon port. M. de Montignac est le tampon qui entoure délicatement les angles des petites hardiesses voltaîriennes de M. Victorien Sardou.
Je l'aime beaucoup mieux lorsqu'il agit que lorsqu'il parle, ce Montignac. Il a arraché sa fille à Séraphine, il l'a emportée dans sa maison d'Auteuil, demain il l'embarquera, à Cherbourg, sur son vaisseau et contre la dévote il armera toute une escadre. A la bonne heure I Et cette fièvre chaude vous entraine. Il y a de la folie dans le cas de l'amiral qui risque fort de se faire donner sur les doigts par le ministre, mais cette folie vous gagne. On est tenté de s'écrier comme le jeune Robert devant cet accès de colère, ce delirium paternel, ce souvenir d'exaltation romantique : Ah I quelle génération !
Ce jeune Robert fait d'ailleurs, à côté de Tamiral, assez piètre figure. Quel est donc ce petit sceptique eflronté qui, sur un soupçon, insulte une femme, et parce qu'il a vu Yvonne jeter une lettre à la poste , s'introduit chez elle en corrompant un domestique et propose tout natu-
rellement à la jeune fille, avec un petit sourire satisfait, de Tenlever? En quel monde a-t-il vécu? Comment Yvonne de Rosanges, que l'auteur nous présente comme une âme haute et au cœur fier , peut-elle aimer cet échappé de restaurant qui joue au don Juan dans les familles? 11 aura beau tout à Theure prier, supplier, s'excuser, off'rir son nom, crier et répéter qu'il épouse, une honnête fille ainsi soupçonnée et ainsi traitée le repoussera cent fois et le renverra à ses drôlesses. Mais non. Yvonne supplie simplement son parrain d'emmener Robert avec elle à Cherbourg. Le vaisseau amiral sera bien peuplé.
M. de Montigijac au surplus n'emmènera personne. Séraphine sait le chemin de cette maison d'Auteuil et elle a deviné qui lui a arraché sa fille. Elle entre, elle va droit à M* de Montignac.
c(— Mon enfant I Elle est ici! Rendez-la-moi. »
La scène est fort belle, absolument belle et jouée par Mme Pasca et aussi par M. Pujol avec un talent de premier ordre. L'impérieuse femme ne supplie point d'abord, elle menace, elle a la loi pour elle, elle va appeler un sergent de ville (le sergent de ville qu'on ne voit pas assez souvent dans les drames, mais qu'on rencontre beaucoup trop dans la réalité). On lui rendra son enfant.
« — Osez faire pela, répond son amant, j'ai là vos lettres, je vous démasque! Toute votre réputation de wrtu s'écaille et tombe. Vous êtes perdue! » Rien de plus tragique que cette lutte. Il la regarde en face, dans les yeux, comme le dompteur la bête fauve ; n^ Avouez que vous me tueriez volontiers !
— Ah! si je pouvais! — Le mot est superbe, et l'actrice l'a dit en grand,artiste. C'est bien là ce que doit penser cette femme, humiliée, domptée, vaincue. Tout à coup elle pâlit. M. de Rosanges entre. Lui aussi cherche Yvonne et demande sa fille.
— Madame, répond l'amiral en montrant Séraphine, vous dira qu'elle n'est pas ici. — Le mari doute maintenant. Le benêt grince des dents et fait mine de mordre. George Dandin se change en Othello. Il a visité toute la
maison^ moins une chambre. C'est dans cette chambre justement qu'est Yvonne. La mère y entre; elle revient aussitôt. Elle tremble sous le regard de M. de Montignac : — Il n'y a personne, dit-elle, personne.
Yvonne sort bientôt à un cri de sa mère. Le quatrième acte, si dramatique, énergique, émouvant d'un bout à l'autre, finit sur ce coup de théâtre. La mère a reconquis sa fille, et le colonel tuera l'amiral. L'armée de terre contre la marine. C'est une guerre de prétoriens qui va éclater. •
Non certes. M. Victorien Sardou aime les dénoûments heureux qui sont aussi du goût de son public. Le drame, au surplus, ne pouvait unir d'une façon tragique. Les soupçons de M. de Rosanges s'évanouissent lorsque le jeune Robert lui déclare que c'est lui, et non l'amiral, qui avait enlevé Yvonne pour l'arracher au couvent qu'elle détestait, et Séraphine s'attendrit quand elle apprend que sa fille a brûlé sans les lire et sans savoir ce qu'elles contenaient les lettres d'amour autrefois écrites à M. de Montignac. Je n'aime point cet éternel escamotage des lettres, tour d'adresse inutile ici et qui ne sert pas à grand'chose, mais tout est bien en somme qui finit bien, Robert épousera Yvonne, et l'amiral, qui rejoint son escadre, ne reviendra plus que de temps à autre embrasser sa filleule à la barbe du colonel, retombé dans son hébétude. Séraphine n'a plus rien à craindre.
Je n'ai point parlé de plus d'un personnage cependant assez important, Chapelard, entre autres, le directeur de toutes les consciences de la rue Cassette. Le type pouvait être curieux et méritait l'étude. M. Sardou malheureusement en a fait un pitre, quelque chose comme le M. Mathieu du Mari à la campagne, affublé de la queue de Bobèche. C'est peutrétre, après tout, l'acteur Pradeau qui donne ce ton au personnage, mais on s'explique mal qu'un niais de cette espèce ait sur des gens intelligents et sur une femme de la force de Séraphine une irrésistible influence. La baronne Pfeiffer, de M. Augier, ne peut être dominée par le Gorenflot d'Alexandre Dumas.
Je n'ai rien dit non plus du ménage de Planterose. Agathe magnétisée par sa mère rend la maison insupportable à son mari, le plus charmant et le plus spirituel garçon du monde. M. de Planterose n'hésite plus. 11 déménage. Sa femme le suivra si bon lui semble. Et Agathe le suit bien vite car elle l'adore, et elle est déjà jalouse. C'est encore et toujours le Mari à la campagne de Bayard, mais rajeuni, mais plus alerte et plus fringant. Le rôle tout entier de Planterose est gai, séduisant et fin.
Je reviendrai probablement plus d'une fois sur cette Séraphine, la plus importante des pièces de M. Sardou. Je n'hésite pas à la juger définitivement aujourd'hui. Lé premier acte est charmant; ce sont des pages de la Vie parisiejiney du G. Droz, et du meilleur^ transporté au théâtre. Le deuxième et le troisième acte s'imposent malgré leur impossibilité et vous séduisent. Le quatrième acte est éminemment dramatique et tout à fait remarquable. Le cinquième acte est semblable à tous les cinquièmes actes de M. Sardou. Tout cela compose un attrayant spectacle.
L'habileté est prodigieuse, le tempérament dramatique s'accentue et grandit, M. Victorien Sardou possède comme personne le doigté du dramaturge. Et puis toutes ces figures semblent vivre, cette prose qu'on ne saurait relire vous charme, éclate, brille et chatoie; bref, celui-là connaît le théâtre de tous les temps, connaît le public du second Empire, et risque magistralement ce qu'il faut d'audace pour réussir et de concessions pour triompher.
THéA.TRB-FBANÇAi8 : Les Fauœ ménages , comédie en quatre actes et en vers, par M. Edouard Paîlleron.
1 1 janvier 1 869.
M. Edouard Pailleron — abandonnant pour une fois le vers qu'il excelle, non à forger, car ses vers n'ont rien de
pénible , mais à lancer comme un cri alerte — nous avait tracé en une prose tout à fait charmante ce joli croquis, le Monde où Von s'amuse^ qu'on applaudissait au Gymnase, il y a deux mois. Revenant à la poésie , il vient de donner au Théâtre-Français une comédie vraiment remarquable, qui a obtenu le plus vif succès. L'année commence bieii , et par l'heureuse tentative d'un jeune homme et d'un poète. Car celui-là, encore une fois, est vraiment un poète et ne ressemble point à la plupart des faiseurs de vers, qui ne paraissent avoir rimé leur sujet que pour s'épargner le souci de le traiter en prose. Son vers, sa langue poétique^ ont la franchise absolue et la justesse d'images des poètes de race. A ces qualités toutes littéraires , déjà remarquées dans son premier recueil de vers , ce hardi recueil d'une verve si gauloise et d'un ton si fier, d'une langue si nette et si colorée, les Parasites, M. Pailleron ajoute— chose rare— l'entente complète des combinaisons de la scène. Il fait de l'art^ comme on dit, mais il connait en même temps son métier, et il a ce double mérite de satisfaire à la fois le goût des lettrés et l'instinct ou Thabitude des simples curieux.
C'est beaucoup d'avoir ce don tout particulier du théâtre^ de pouvoir dramatiser, animer, vivifier sa pensée, de se figurer agissant et parlant le personnage qu'on jette sur le papier. Il y a chez Tauteur dramatique comme une double vue. Il aperçoit d'abord son œuvre telle qu'elle est, et comme il la façonne à son gré dans la solitude de son cabinet de travail, mais il la voit en même temps au jour cru de la rampe, sous la lumière du lustre. Et quelle différence entre l'œuvre écrite et l'œuvre jouée ! On pourrait comparer toute pièce de théâtre à un papillon qui passerait de mains en mains, laissant aux doigts de tous un peu du pollen de ses ailes. Il était merveilleux, coloré, superbe au début : le voilà fripé, déchiré, à demi mort.
Les auteurs en réputation ont seuls le privilège d'imposer leurs idées à tout ce monde du théâtre qui combat sous leurs ordres, et; comme le succès au lieu d'enhardir rend timide et prudent, les maîtres du théâtre ne risquent
guère que ce que le public a déjà applaudi. Quant aux nouveaux venus, leurs audaces stupéfient si complètement cette population routinière des coulisses, qu'ils ne peuvent jamais montrer que des demi-hardiesses. De là l'infériorité du théâtre contemporain ; de là cette pénurie d'hommes et de pièces dont la critique se plaint chaque jour. Pour arriver à présenter son œuvre au public telle qu'on Ta conçue, il faudrait ne subir aucune influence, ni celle des acteurs, ni celle d'un directeur. C'est une vérité que je développerai sans doute : si Shakespeare et Molière, je pourrais dire simplement un Dancourt, ont pu donner à leur génie tout son essor, c'est qu'ils étaient à la fois auteurs et directeurs, les maîtres de leur personnel, les seuls juges de leurs œuvres.
Rendons à M. Pailleron cette justice, que ses Faux ménages n'ont rien de timide, et qu'il n'a rien sacrifié au cant du public. La comédie est jeune, ardente et vivante.
La donnée ressemble beaucoup à celle de Paul Forestier' S'il m'en souvient, la pièce de M. Pailleron avait été reçue par le comité avant le drame de M. Augier. C'est l'éternel et émouvant chapitre de la réhabilitation d'une femme perdue. Que celui qui se croit sans péché lui jette la première pierre, dit la morale évangélique. La généreuse morale d'un cœur épris va plus loin encore et dirait volontiers : Que celui qui aime cette femme et a pu la racheter de son passé — lui assure encore l'avenir et lui donne son nom. Armand de Riom , du moins , raisonne ainsi. Il a vingt-trois ans , il ne connaît rien de la vie. Sa mère l'a élevé au logis et l'a couvé avec un soin jaloux. Il a gardé ces illusions charmantes et cette délicatesse de sensations qui poussent les âmes passionnées aux déterminations extrêmes. Il appartient d'avance à son premier amour, ce premier amour décisif, climatérique, si je puis dire, pour un homme qui garde toujours — blessure ou caresse — le coup d'ongle de la première fen^me aimée.
Elle est généralement, cette femme, indigne de l'afi'ection profonde, dévouée, presque chaste que lui porte un honnête garçon. C'est la fatalité d'une organisation sociale
telle que la nôtre , <;e sont les inévitables représailles. La femme sacrifiée par Thomme fait payer à l'homme ses souffrances. Trop souvent trahie, abandonnée, elle se venge. C'est surtout en amour qu'on applique le plus fréquemment la peine du talion. Bernerette méconnue devient Marco triomphante. La courtisane a depuis longtemps vengé la grisette. C'est une vérité que,dans une des tirades des Idées de Mme Aubray, a fort bien fait ressortir M. Alexandre Dumas ûls. La femme perdue n'est trop souvent qu'une esclave insurgée, et c'est la moralité et finalement le bonheur d'une nation qui payent les frais de cette autre guerre servile.
La femme que rencontre Armand n'est pas du tout^ au surplus, une de ces révoltées. C'est une jeune fille inconsciente , fort troublée et déjà lasse de l'existence qu'elle s'est faite , et qui aspire simplement à reconquérir sa liberté par le travail. Elle aime Armand; ils se font un nid heureux dans ce Paris, et, tous deux, ignorés, elle fuyant ses souvenirs , lui quittant sa mère et dédoublant sa vie , ils relisent en tête à tête, comme le leur dit justement un des personnages de la pièce, le doux roman de Manon De^ Lorme, Aripand façonne, il repétrit, pour ainsi parler, cette âme ignorante. Il lui enseigne à la fois la vie et la grammaire. Mais, en fait de vertu, les fautes d'orthographe qu'on peut commettre ne se corrigent pas. C'est là l'idée desFaux ménages que nous allons voir développée tout à l'heure. Au premier acte, nous sommes chez la mère d'Armand. La pauvre femme, jadis malheureuse, abandonnée de son mari, est maintenant consolée et fière de son fils. Elle en a fait un homme. Elle veut le marier à sa filleule Aline , une jeune et charmante fille qui, depuis longtemps, aime Armand. La façon dont Aline avoue cet amour à sa marraine est simple , vraiment touchante , et cette jolie scène est comme parfumée d'honnêteté ! On se sent dans cette atmosphère douce, et dont il ne faut pas rire, des Florian et des Berquin dans le pays de la a bonne mère » et du « bon fils. » On n'y reste pas longtemps. Voici le frère d'Aline qui, d'un seul mot, change le décor et fustige
AU THBATRB. 57
tous ces rêves candides. La \ie parisienne, la vie et ia douleur modernes reprennent leurs droits. « Armand ne peut épouser Aline, dit le frère ; il est déjà marié ! »
Marié de façon bizarre, lié quelque part, dans Paris, à ce que l'auteur et Georges appellent un fawc ménage^
Un ménage marron qui tient Tautre en échec.
La femme, en pareil cas, n'est point une maîtresse, elle est déjà l'épouse, elle le deviendra, du moins, la patience de la femme et l'habitude de l'homme aidant.
On se trouve en ménage, on ne sait pas comment , Gomme ces voyageurs qui, venus par envie De visiter la ville, y sont restés leur vie.
Armand menace d'être du monde des voyageurs lassés qui ne vont pas plus loin. — Georges peint éloquemment (je regrette qu'il fasse cette peinture sur ce ton railleur , à une mère haletante et torturée) ce faux ménage.
Il est avec tous ceux qui sont empêtrés là,
Dans ce taillis épais des amours buissonnières,
Des premières souvent et surtout des dernières :
Les réhabiliteurs naïfs et triomphants,
Les malheureux à qui sont venus des enfants,
Les esseulés à qui ce marché rend service.
Les drôles pour lesquels un amour est un vice,
Les travailleurs trouvant ce lien plus léger,
Les attardés trop vieux pour en vouloir changer.
Les timides n*osant se lever de leur chaise,
Et les mal élevés qui sont là plus à Taise,
Et les mal mariés, au moins aussi nombreux.
Qui viennent y chercher ce qu'ils n'ont pas chez eux. . .
C'est un monde! le monde inconnu, mais prospère.
Des époux sans épouse et des enfants sans père,
Où l'estime s'égare, où s'abîme l'amour.
Et si grand, si nombreux qu'il faudra quelque jour,
Gomme ont fait les Romains pour le concubinage.
Annexer forcément ce faubourg du ménage.
— Eh bien î répond la mère , j'arracherai mon fils à cette femme !
58 LAl Vie MOt)ERNE
Le premier acte finit sur ce cri.
Le second acte est tout à fait charmant , semé de traits heureux, d'une verve et d'une ironie remarquables. C'est là que M. Pailleron a mis en scène ces faux ménages dont nous parlait George tout à l'heure! Ce sont des caricatures enlevées d*un trait, fines et profondes à la fois. Des maris qui présentent leur femme surnuméraire, tandis que l'épouse, malade au logis, meurt doucement et solitairement ; un vieux général , perclus et grognon , avec des éclats de tonnerre qui fait long feu , une sorte de baron Hulot, trituré par une madame Marneff'e, qui héritera du vieillard, et contraint, en attendant les collatéraux, à s'incliner avec respect devant son infamie^ des petites dames couvertes de diamants et qui risquent leur position pour un caprice.
Tout ce monde bizarre où les hommes ne portent qife le prénom, où les femmes s'appellent Mme Henry ou Mme Ernest, ces amalgames de détritus parisien font encore des façons et conservent des mépris. Il y a de la hiérarchie jusqu'en cette boue. L'échelon sali semble contempler de son haut le misérable échelon placé plus bas.
M. Pailleron a été à la fois gai et hardi dand ces croquis rapides et d'un relief très-net. Double qualité ! Le vice ici demeure comique et pour tous semble répugnant. La physionomie la plus complète, et qui émerge ce petit monde empesté, est celle de M. Ernest. M. Ernest s'appelait jadis monsieur le comte. Il était riche , noble et beau , et tous ces bonheurs dont il devait faire des vertus , il les a gaspillés, jetés à la borne, versés dans le ruisseau.
Le gentilhomme est devenu un bohème acoquiné avec une épave de sa vie de plaisir, une pauvre fille qui a vieilli avec lui, qui use à ses côtés ses appas et ses robes fanées et qu'il méprise sans pouvoir parvenir à la haïr. Ce caractère est aussi bien tracé que les silhouettes. Rien de navrant, dans son réalisme impitoyable, comme la dégradation de cet être qu'on devine accessible encore à une émotion pure sous la lèpre morale. U a gardé toutes les souillures d'une vie de désordres et, comme un feu follet
At THEATRE. 59
au-dessus d'un champ de pourriture, il sort parfois de cet homme tombé Une bouffée de regrets et de générosité.
Uart dramatique aime à nous présenter de Jelles physionomies , ravagées et pourtant superbes. C'est que nul sentiment humain n'est plus profond et plus fort que la pitié. On aime à soulever les haillons du misérable, et on met de l'anxiété à regarder si son cœur palpite encore. Toute parole amère qui tombe d'une bouche souillée semble plus puissante et plus digne d'être écoutée. Le moraliste en gants paille ne nous inspire point la conviction de celui qui prêche avec des bottes éculées. Et plus la dégradation est effrayante, plus la leçon est forte. Voilà pourquoi le Giboyer de M. Augier, le Vireloque de Gavarni nous saisissent si complètement. Ils sont comme l'incarnation de la flétrissure, du châtiment et du remords.
M. de Riom est de cette famille de cyniques qui gardent encore un sentiment caché , honnête et vivace , fumiers qui nourrissent des lys, comme dit le Vautrin de Balzac. Il a gâché sa vie. Il expie sa faute. Par contenance , plus encore que par intérêt, il conseille à Armand, dont il est le voisin, de laisser là ce projet de mariage avec Esther.
« Vous êtes de province. Quittez Paris et prenez le train! » Il donne maintenant son conseil d'un ton gouailleur; tout à l'heure il parlera plus haut, et sa raillerie se fera prière. M"»e Armand est venue braver Esther, comme M. Duval le père , regardant en face Marguerite Gautier. Devant les larmes de la jeune fille, les suffocations et la douleur d'Armand , elle a consenti à ce que Esther entrât dans sa maison. Elle s'éloigne éperdue lorsque M. Ernest, M. de Riom, la reconnaît et pousse un cri. Il est, il était du moins le mari de cette femme, et Armand est son fils. Il secoue, comme au sortir d'un marais, toute la vase dont il est couvert, il veut maintenant aider sa femme,— celle qu'il a abandonnée — à sauver cet enfant qu'il n'a pas su élever.
Esther est Installée chez Mme de Riom. Elle y est humble, peureuse, troublée. Les murs semblent l'accuser et la mépriser. Mme de Riom est sévère, le frère d'Aline, Georges,
est implacable. Il a reconnu Ësther, et la malheureuse désespérée a laissé échapper ce cri de douleur honteuse : « Ça se voit donc ? »
Hélas ! eul , cela se voit, et le vers fameux de Marion Delorme nous revenait en mémoire :
Oh ! les baisers de Vautre, est-ce qu'il les verrait?
Il y a, il y aura toujours sur la joue de la femme tombée, les baisers de LafTemas^Ies baisers de Vautre, Est-ce bien là ce que M. Pailleron a voulu prouver? Je le crois. Cette idée^ je la retrouverais dans une saisissante pièce de son premier recueil, la pièce intitulée : A Lise, mais j*ai peur qu'il n'ait rendu Esther trop intéressante, et qu'il ne Tait trop punie^ trop châtiée.
Georges est impitoyable. Esther quittera la maison le soir même, ou Aline en sortira. Esther essaye de résister. De quel droit la chasse-ton? Pourquoi cette cruauté ? L'a-t-on fait venir ici pour l'y insulter? Plus on la méprise, plus elle se cramponne, en quelque sorte^ à cette main qui lui est tendue et qui est le salut pour elle. Elle restera dans ce logis, en dépit de Mme Armand, en dépit de Georges et parce que Armand Taime. Je ne crois pas qu'une âme haute comme M. Pailleron nous présente Esther s'acharne à s'imposer ainsi. Elle fuira au premier reproche, elle regagnera, rougissante et éperdue, sa mansarde. Elle peut s'asseoir à ce foyer, si on Taccueille avec des paroles de pardon; mais elle aura l'air d'une aventurière qui tient à sa proie , si elle dispute la place qu'on lui refuse.
On ne saurait d'ailleurs adresser pendant un longtemps ce reproche à l'héroïne de M. Pailleron. Ce que n'ont pu faire ni les mépris de Mme Armand, ni les duretés de son filleul, une larme d'Aline l'accomplit. Les deux femmes parlent de leur amour.
C'est Aline qui vient droit à la fille perdue. Elle a tout deviné. Armand épousera Esther. Pour elle, elle est résignée : elle ne l'aime plus. Elle répète du moins que son
amour est mort, mais chacune de ses paroles crie tout haut que cet amour est vivant et palpite en elle. Elle aime Armand de Tamour pur que n'a jamais connu Esther; elle ignore même qu'Esther est coupable — est-ce qu'elle sait ce que signifie ce mot? Et devant cette incou: science, cette candeur, cette pénétrante vertu, Esther hu • miliée se courbe, rougit et demande grâce. Voilà ce qu'on n'apprend point! On peut assurer l'avenir, mais le passé ne se lave pas... Esther sortira donc de cette maison. Elle a d'ailleurs comme une consolation amère dans son sacrifice. — « Ah! madame, dit-elle à Mme Armand, vous m'estimerez! »
Elle est partie. Qu'importe I Armand n'est point guéri. Armand veut la suivre. Il la suivra malgré les larmes de sa mère, malgré les supplications de son père qui se dresse devant lui, exemple vivant d'une chute et d'une abdication. La scène est fière et forte. Jusqu'alors le drame avait été fort bien traité, mais d'un ton doux et plutôt attendri que violent. Ici, la passion est ardente ; le choc de ces caractères est vraiment beau. Ce père dégradé n'ose se nommer à son fils : si ce fils allait le mépriser! 11 s'incline, il supplie, il parle de son âge, mais quelle autorité ont des cheveux blancs ainsi souillés? La réponse d'Armand souffleté ce malheureux, cruellement châtié par son enfant qui l'outrage sans le connaître et simplement en le jugeant. C'est le quatrième acte de Paul Forestier, mais plus, saisissant, parce que — singularité de l'art! — ce père dégradé a plus d'autorité sur le public que le sculpteur cornélien de M. Augier.
Oui, et voilà, encore une fois, la puissance artistique. L'ilote ivre est un argument plus solide en faveur dé la sobriété qu'un long sermon d'un membre de la société de tempérance. Le spectacle de cette dégradation plaide plus éloquemment en faveur de la majesté paternelle que le discours d'un vieillard de Greuze. Et c'est un sentiment si intime, le respect du père, que devant les injures jetées par Armand à celui qu'il appelle encore M. Ernest, quelques rares spectateurs se sont montrés effrayés^ blessés. II. 4
Ils ne comprenaient donc pals que plus Armand insulte son père qu'il iie connaît point, plus haut il place ce sentiment de l'amour filial au nom duquel les timides se cabràîentî Encore une fois, la fin de ce troisième acte est absolument émouvante et belle.
Mais si Àrmsind est logique ici, ati quatrième acte il m'a pârii terriblement cruel. Là M. de Riom se redresse : il veut être en une heure ce qu'il n^a jamais été, un père et un homme. M. Ernest redevient le comte de Riom. Il y a dans cet autre neveu de Rameau l'étoffe d'un Don Diègue. il ramènera son fils à la droite voie par le tableau du chemin boueux qu'il a suivi, lui, le père. Il s'humiliera devant son enfant pour l'arracher au danger qu'il court. Il se confessera, il se mettra nu, avec ses souillures, devant cet Armand qu'il aime, car il l'aime et il souffre de le voir se perdre ainsi.
Encore un coup, on rie lave point le passé, on n'efface point la faute d'une Esther. On aurait beau faire, cela se verrait. Devant cette parole attristée, Armand se trouble, îl voulait tout à l'heure épouser Esther malgré les dieux; maintenant il hésite, il regarde avec effroi cette vieillesse salie qui lui parle. Esther d'ailleurs refuse de devenir sa femme, elle se résigne, elle se sacrifie comme elle l'a promis. Armand épousera Aline, mais M. de Riom aura-tril au moins la consolation de serrer la main de son fils et de l'embrasser?
Un mot profondément humain est celui de Mme de Riom, qui dît à Armand lui montrant le vieillard cojurbé i — « C'est ton père, songe que c'est ton père 1 *> On sent qu'elfe pardonne, qu'elle oublie, qu'elle n'a plus devant les yeux que le père de son enfant. Cela est émouvant, d'une émotion virile. Armand va pour embrasser le malheureux, il le regarde, mais devant ce visage débauché, îl recule et s'écrie : Je ne peux pas l
Ah ! en vérité, cela est trop ! Et ce jeune homme^ si indulgent pour les fautes d'Esther, est un peu bien sévère pouf cet homme qui a failli, lui aussi, mais qui se relève et qui est son père. Quoi ! pas un mouvement de pitié,
pas un cri, pas une larme! Je plains Mlle Aline : ell,e ne sera pas heureuse.
C'est d'ailleurs le défaut de cette œuvre très-remarquable. Le dénouement logique était le pardon général. Cette fois, et par extraordinaire, il fallait un dénouement heureux, j'entends que Armand, après avoir embrassé son père, devait épouser Esther. C'eût été le dénouement des ldé^$ de Madame Aubray, mais autrement justifié, à pon avis.
Esther est une Jeanniue qui gagne de ses mains s§ vie et son mobilier; elle ne court point les villes d'eaux, mais les magasins, et elle garde sa mansarde comme une Mimi Pinson repentie. L'auteur Ta faite trop charmante, trop séduisante, trop impossible, si je puis dire , pour qu'on n'accepte pas ce mariage avec Armand. Et puis vous avez si bien plaidé la théorie de la régénération morale pendant trois actes, qu'on exigerait volontiers que M, Armand achevât l'épreuve, et épousât sa grisette h sep risques et périls. Que va-t-elle devenir maintenant? Elle parle d'entrer au couvent. C'est un dénouement littéraire, ce n'est pasna dénouement humain, social. Cet Arm^nii qui pr^ tend sauver Je^ 4mes n'abputit en (in 4e cqmptg qu'à leur mpptrer tout ce qu'elle? qnt per,dnr
Et puis encore les remontrances du père ne tombent point àpropos. La situation de M, de Ripm et celle d'Armand ne sont pas identiques. M, çieHiom ne peut être un exemple. Armand pourrait fort bien ~ et devrait — l'embrasser et lui dire : « Je suis fort heureux de votre repentir. Hais parce que vous avez quitté ma mère, qui est une sainte, vous n'allez pas m'obliger à laisser là une pauvre fille qui, vous Tavouerez, est honnête. » p y avait au surplus quelque chose de terrible dans le sujet, un drame .latent que n a point dégagé M. Pailleron. Le public Teût-il accepté ? Je l'ignore. Mais le moyen de rendre «e mariage impossible était de faire retrouver à Armand un rival dans M. de Riom :
—f Épouse donc Esther. Elle a été ma maîtresse ! Le coup de foudre eût été terrible.Yoilà que je substitue, après tout^ une idée à l'idée de M. Pailleron, et que je
tombe dans le défaut que je reprocbais aux gens de théâtre en commeuçant.
Laissons l'artiste libre de traiter un sujet comme il l'entend . M. Pailleron a mis beaucoup d'énergie, de talent et de conviction dans son œuvre. C'est tout à fait là une comédie hors de pair. La critique n'y perd pas ses droits, mais elle applaudit et avec un plaisir sincère. On entend rarement au théâtre une langue poétique plus claire, plus franche, plus charmante et, comment dirai-je? plus gauloise. Le vers de M. Pailleron est de souche française.
L'auteur des Parasites a beaucoup lu sans doute et doit beaucoup aimer Mathurin Régnier. On retrouve chez lui de ces vers bien frappés qu'on retient et qui font proverbes. Au-dessus des banalités nécessaires — ou fatales — du langage bourgeois mis en vers, flottent comme des étehdards des couplets charmants, d'un ton juste, d'une émotion ou d'une gaieté communicatives. Tout cela est frappé au bon coin et sonne le métal pur.
Les acteurs ont excellemment joué. Dressant est magnifique dans M. Ernest. Il a encore l'élégance native et le ^ice a déjà flétri cette beauté et cette noblesse. Comique et tragique à la fois, l'acteur a fait de ce personnage une de ses créations les meilleures. Coquelin est charmant et jeune dans le rôle un peu court de Georges. Deiaunay et Mlle Favart ont toujours ces éclats, cette fièvre, cette passion que vous savez. Ils sont faits pour ces rôles douloureux et ardents.
Odéon : la Comédie de VAmoury un acte en vers de M. Jean Du Boys j -^ le Passant^ un acte en vers de M. François Coppée.
18 janvier 1869..
La poésie joue le plus grand rôle en ces pièces nouvelles que nous donne l'Odéon. Je dis la poésie; je devrais
dire les vers, pour être plus exact. M. Jean du Boys, l'auteur de la Volonté et du Mariage de Vadéy un des jeunes gens qui pourraient ou qui peuvent rajeunir, ranimer le théâtre, M. du Boys, qui, nous dit-on, achève plus d'un drame passionné, énergique, vivant, a fait représenter sous ce titre, ce vieux titre, la Comédie de l'Amour, une petite pièce sans nouveauté, où Tintrigue la plus banale sert de prétexte aux airs de bravoure les plus connus.
J'imagine que cet acte est un péché de jeunesse retrouvé par M. J. du Boys dans ses cartons et apporté à l'Odéon tout aussitôt. On aime ces ébauches faites jadis avec beaucoup de foi, mais mieux vaut les cacher au public, les garder soigneusement dans l'atelier comme un peintre ses premières études.
La poésie véritable, la poésie qui fuit les banalités sentimentales pour le sentiment éternel, allait avoir sa re- -vanche le soir môme, avec le Passant, de M. François Coppée. Le théâtre est un tel marche-pied, ou pour mieux dire un tel tremplin, que la renommée du jeune poêle s'est trouvée, d'une heure à l'autre, décuplée, centuplée par cette saynette à deux personnages, ce duo charmant, d'une harmonie pénétrante et qui a enchanté le public.
Bien des gens, et je parle des lettrés, sont encore étrangers à un mouvement très-accentué qui se produit, depuis deux ou trois ans, en faveur de la poésie. Il s'est formé un groupe, et comme un clan, de jeunes poètes qui, peut-être ignorés encore de la grande masse des lecteurs, Uniront assurément par s'imposer, et par réconcilier le monde lisant avec la poésie. Il ne leur manque, pour d'affirmer tout à fait, qu'une occasion de se produire. Ils me font l'effet de soldats qui se tiennent dans la tranchée avec leurs armes prêtes, et qui, fiévreux, impatients, attendent le signal de l'assaut.
Plus d'un a du talent, j'entends du talent dans toute l'acception du mot. Hier ils étaient des disciples, demain ils seront des maîtres.
Toujours est il que la poésie n'est pas morte et avant
peu sortira de son discrédit. l.es rimeurs l'ont compromise, ces poêles la sauveront. J'en citerais plusieurs, de pes nouveaux venus, qui m'ont ému ou étonné: Sully-Prud'hommejj Armand Silvestre, Mérat, Em. des Essarts, G. Lafenestre, Va^ lade, André Theuriet, Cazalis, de Ricard, Mondes, Yerjaine, tous, enthousiastes ou originaux, sûrs de leur rhythmq et plusieurs du moins mettant toujours une pensée dans leurs verset ne dédaignant point le tahjeau sous prétexte de dorer ou de sculpter le cadre. Entre tous ces jeunes gens, M. François Coppée aura eu la bonne fortune d'aborder le premier le théâtre et de se présenter devant le public. Les volumes de vers ont une peine assez grande à se faire ouvrir les portes des bibliothèques. Mais Iqïtsqu'un poëte peut faire représenter une de ses comédies, la scène change, et c'est la montagne, cette montagne de public si difficile à remuer, qui tout aussitôt vient à lui. Et c'est bien là vraiment le miracle que ne put accomplir le prophète Mahomet.
Voilà un poëte jeune, qui apporte une pièce àTOdéon, et le petit acte fait plus d'impression sur la salle que les cinq actes d'un gros drame haut en couleur. Si Ton goûte souvent à ce vin de Chypre, on jettera le vin bleu par la fenêtre.
La courtisane Sylvia est accoudée sur sa terrasse, rêveuse, attristée, regardant au loin les toits de Florence lactés par la lune et les coupoles se détachant sur le ciel bleu. Elle songe; elle s'ennuie. Le faux amour dont on l'entoure, les hommages dont on la fatigue ont enfin lassé la Sylvie, qui regrette maintenant le passé peut-être, et qui n'a môme plus de larmes pour sa mélancolie, de pleurs pour sa souffrance. 11 faut l'entendre interroger son cœur triste et glacé ; il faut écouter cette langue ferme' et sonore à laquelle le théâtre ne nous accoutume point, et qui soudain vous transporte, heureux et charmés, au pays des rêves.
Il me semblait revoir ces claires nujts florentines, ces nuits d'été bleues et parfumées, où du haut dçs terrasses de rOmbrellino — la villa de Galilée — nous regardions
voleter, se mêler, étinceler, s*élaqcep les gephes de |pciples, pareilles à des essaims d'étoiles, C'est ^ipn là un rêve italien^ ce Passant, le songe d'une nuit amoureuse, une vraie chanson de poète entendue au bord de TArno, à la saison des roses.
Sylvia rêve et le poëte passe. Le poëtp a§t un epfant. Il a seize ans, il pprte ce gracieux postume des fresques de Ghirlandajo et de Botticelli. Vêtu de serge, il tient à la main sa guitare, il a jeté sur son épaule son manteau brun. Un banc ! Il s'arrêtera là, il y dormira au bon vent, à la belle étoile. Tout à Theure Syhifi^ était (Jefneprée attentive et troublée, entendant venir Je refrain du çjianteur, ce refrain fleuri comme une strophe de Rémi Belleau, le gentil Belleau :
liignonne, voici Tavrill Le soleil revient d*exil ; Tous les nids sont en querelles.
L'air est pur, le ciel léger.
Et partout on voit neiger Des plumes de tourterelles.
Maintenant, Sylvia regarde Zanetto dormir. L'enfant ressemble à son rêve. Pourquoi le hasard lui envoie-t-il cette proie, ce cœur à dévorer, ce je^ne front à pâlir, cette insouciance à fustiger d'un coup d'éventail? Si elle se vengeait sur cet enfant, la courtisane, des mépris ou des amours des autres! Elle Péyeille. Il la prend pour une fée. Elle lui parle, il lui répond. L*œil noir de la Sylvia plonge au fond du regard bleu de l'heureux et légçr poêle. Et il lui conte gajement ^ yie 4'ayentnrjBs, de caprice et de liberté.
,,'...•• Je vais par )à, mais si la route
Se croise des chemins qui me semblent meilleurs ,
Eh bien ! je prends le plus charmant et vais ailleurs.
J'ai mon caprice pour seul guide, et je voyage,
Comme la feiiiUp morte ut comme le nuage,
Je suis yraimont pelui qui vient Qi) ne sait d'Qt^,
Et qui n^a pas de but^ le poëte, le foi^,
Avide seulement d'horizon et d'espace.
Celui qui suit au ciel les oiseaux et qui passe. On n'entend qu*une fois mes refrains familiers. Je m'arrête un instant pour cueillir aux halliers Des lianes en fleurs dont j'orne ma guitare, Puis je pars. Je suis le voyageur bizarre Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans, Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants. Quand il pleut, je me mets sous l'épaisse fouillée Et je sors, ruisselant, de la forêt mouillée Pour courir du côté riant de l'aro-en-ciel.
Ne la chercliant jamais, je trouve naturel De n'avoir pas encor rencontré la fortune.
Je suis le pèlerin qui marche sous la lune.
Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué, Va toujours et n'est pas encore fatigué.
Dites-moi, cela n'est-il point de la poésie, de la plus enivrante et de la plus vraie, de la plus émue, parce qu'elle est la plus juste et la plus sincère ? Zanetto a parlé, Sylvia réplique, interrogeant toujours :
Et n'avez- vous jamais songé à faire halte?
Dans cette folie course où votre esprit s'exalte
A rêver le douteux espoir du lendemain ;
N'avez-vous donc jamais, au tournant du chemin,
Aperçu la maison calme , toute petite
Et blanche sous le pampre et sous la clématite.
Avec son bon vieux chien qui dort près du portail ,
Et sa fenêtre dont s'entr'ouvre le vitrail
Pour montrer le profil pur et le fin corsage
D'une enfant qui vous donne un bonjour au passage?
Sans doute, Zanelto Ta entrevue, cette vision chère, mais il a peur de l'amour. S'il aimait, serait-il libre? Il passe. En ce moment, il va, dit-il, chez la Sylvia, lui.chanter ses refrains et se faire son hôte. La Sylvia ! La courtisane a peur maintenant d'être reconnue. Tant de candeur, de jeunesse iière et saine, l'a désarmée et attendrie. Faut-il aller chez Sylvia ? demande le poète. Et Sylvia lui ordonne de fuir cette femme et de s'éloigner. — Je resterai donc à vos pieds, à vos genoux à vous qui n'êtes point
Sylvia ! Et toujours eUe répond : — Va-t'en ! va vers le devoir, va vers le bonheur, va vers Tamourl Et le poëte part, emportant une fleur, demain fanée et tombée aujourd'hui des cheveux noirs de Sylvia.
Voilà la pièce. Est-ce une pièce? C'est, encore une fois, un des plus charmants duos que nous ayons entendus au théâtre. C'est un conte de Boccace chaste. Depuis les comédies de Musset, je n'avais nulle part retrouvé ce parfum d'Italie, cette grâce florentine. Le caractère distinctif, la qualité suprême de l'art florentin, c'est, en effet, l'harmonie. La peinture des maîtres, des Lippi ou desMassaccio y est en quelque sorte musicale. Ceux-là n'ont pas cherché l'idéal dans la solennité, comme nos classiques français, ni dans la fièvre, comme nos romantiques, mais dans Téquilibre heureux, la libre expansion des facultés.
Leur type de beauté, par exemple, n'est point la majesté royale ni la maigreur catholique, mais je ne sais quelle grâce qui n'est point la grâce païenne, qui est la grâce humaine, en un mot la vie. Et c'est justement cette vie et cette grâce toutes particulières que je retrouve dans cette petite pièce du Passant, Je ne saurais faire en vérité à M. Coppée un plus bel éloge. Cela est harmonieux, d'un ton très-juste et très-fin. Cela n'est pas du pastiche, c'est de l'art italien : deux figurines de Donatello récitant des sonnets à la Pétrarque.
Il manque pourtant quelque chose à sou poëte florentin : il lui manque le sentiment du patriotisme, si puissant alors dans les âmes. Aux promenades poétiques, dans les allées de Boboli, sous les oliviers gris, les poètes de Florence rimaient leurs strophes élégantes, mais ils songeaient aussi aux affaires de la commune, aux intérêts de la République. Leurs sonnets amoureux alternaient avec leurs discours civiques. Ils avaient inventé, ces artistes, le mot que Saint-Simon écrira sous Louis XIV et que la France dira tout haut, pendant la Révolution, le nom de patriote. Ils harnachaient aussi leurs poèmes, comme plus tard l'allemand ' Kerner. Ils combattaient avec Michel- Ange, ils mouraient avec Savonarole.
Le Zanetto de M. Coppée/après tout, ce passant^ n'est encore qu'un enfant. Il a seize ans, il grandira. Il s'arrêtera, un jour, il ne contera plus ses joies de poëte buissonnier à la courtisane Sylvie; sous les arcades des Lanzi il jettera ses cris enflammés au peuple qui se presse sur la place du château. Il comprendra que la poésie doit, pour Vivre, s'inspirer des passions, des douleurs, des espérances de son temps. Et Zanetto ira souvent s'asseoir à l'ombre du Dôme, sur cette pierre où Dante rêvait aux malheurs de la patrie, et, sombre, enchâssait les noms de ses tyrans dans des vers immortels. Zanetto, Zanetto, croyez-moi, celui-là est le poëte 1 Celui-là passait aussi, mais, courbé, meurtri et portant dans son cœur le deuil dç ses concitoyens. Où sont allés les canzoni ou les contes de Pogge? Qui le sait? — Et les bateliers de TArno, les gamins vendeurs de grillons, chantent encordes strophes d*Alighieri! Mlle Sarah Bernhardt et Mlle Agar jouent le Passant avec beaucoup de sentiment et de goût. Mlle Agar a vraiment la beauté tragique des Belcolor. Auprès d'elle, Mlle Sarah Bernhardt, les cheveux longs et blonds, douce, frêle, poétique, avec l'air de la statuette de Paul Dubois, le chanteur florentin, à côté d'une créature de Michel- Ange. Avec quel charme Mlle Bernhardt a dit les vers gracieux de Zanetto! Elle est parfaite et je ne trouve à critiquer en elle qu'un détail de son costume, cette plume rouge qui palpite sur son bonnet de velours, et que n'ont jamais portée les personnages de Sandro-Botticelli et de Benozzo-Gozzoli.
Portb-Saikt-Màrtik : Pairie I drame en oinq aotes et huit tableaux, de M. Vieterien Sardou.
%% marg 1869.
Lp premier tableau de 1^ pièce de M. Vjctorieii Sardou nous transporte sous les piliers de la Vieil le -Boucherie, à
BruxeJles. J'ai rarement yu au théâtre un décor plus saisissant, une mise en scène plus exacte et plus curieuse, une exposition dramatique plus largement découpée. Des soldats vont et viennent sous les halles, causant, buvant, prenant la taille des ribaudes qui passent cuirassées, le coutelas au flanc et des brocs à la main. Un feu vif est allumé, et les reîtres et les lansquenets y font fumer leurs bottes humides de la boue flamande. Sur les piliers, surmontée de l'aigle allemand à deux têtes, une affiche s'étale menaçant de mort tous les Flamands à la fois.
C'est dans cette Halle bruxelloise que se font les exécutions du Tribunal de Sang et que fonctionne le triumvirat sinistre composé de Vargas, de Del Rio et de Noircarmes^ les âmes damnées du duc d'Albe. On aperçoit vaguement, amoncelés en tas ou suspendus à des cordes, comme des loques, des pourpoints et des hauts-de-chausses, volés sans doute aux cadavres. Les maisons fermées, au fond, se dressent avet leurs toits en escaliers et leurs muraifles de couleurs rouges ou vertes. On entend, de temps à autre> des détonations : ce sont des Flamands qu'on fusille.
Yargas bientôt arrive, suivi de Del Rio et de Noircarmes. Le sombre trio vient faire justice. Ce n'était pas sous les Halles que siégeait le Conseil de Sang, et Noircarmes, nous dit Motley, n'avait pas droit de vote. Les décisions de Del Rio et de Vargas même étaient soumises à la révision du duc d'Albe. Peu importe. Ce Del Rio, personnage vil, valet bon à tout faire, ce cupide Noircarmes qui donnait ordre de dépêcher en hâte « les rebelles desquels on peut tirer quelque argent, » ce Vargas qui, la nuit, rêvant, ^'écriait encore, comme son collègue Hessels : Au gibet, aU gibet! {ad paiibulum!) et qui disait froidement, comme un nouveau saint Dominique : « Les hérétiques ont détruit des temples, les bons ne les ont pas empêchés, donc ils doivent tous être pendus, » — voilà les maîtres deâ Flandres. On leur amène des prisonniers, pasteurs calvinistes ou vieillards impotents, des femmes, des enfants : ils envoient à la mort les vieillards, les enfants et les femmes. Les soldats font cercle, ou, grimpés sur les tas
de hardes. applaudissent et rient, poussant leurs cris : Sangre! Sangre! Orol Sangre! mais le massacre est interrompu ])aiT y Angélus. Les Espagnols — Vargas avant tous — se signent, et, V Angélus passé, la tuerie recommence.
Ce premier tableau a la couleur énergique et la netteté de certaines scènes de M. Mérimée dans la Jacquerie ou de la Ligue de M. Vitet. M. Sardou n'a pas mieux fait au théâtre. Ces jugements sommaires, ces exécutions rapides, ces fusillades atroces sont mis en scènes et présentés avec une vérité sombre, un talent robuste. Je ne sais rien de plus tragique.
Parmi les prisonniers qu'on va exécuter se trouve un noble flamand, le comte de Rysoor. Il vient d'être arrêté et on l'accuse de conspirer ; s'il ne prouve point qu'il était en son logis cette nuit même, il est perdu. Un officier espagnol s'avance et conte qu'étant ivre et entrant justement, la nuit précédente, dans la maison de M. de Rysoor, M. de Rysoor s'est colleté avec lui, et l'a repoussé.
— C'est bien, monsieur, dit Vargas au comte, vous êtes libre.
Le comte de Rysoor s'approche de l'officier pour le remercier.
— Vous m'avez sauvé la vie, monsieur.
— Moi? J'ai dit la vérité, monsieur le comte, voilà tout.
— La vérité ?
— JN*étiez-vous pas chez vous, cette nuit? Sur ma foi, je vous ai bienTOConnu. Et ne vous êtes- vous pas blessé à la main en essayant de m'arracher mon épée ?
— A la main, oui.
M. de Rysoor courbe la tête. Il y avait donc cette nuit, un amant chez sa femme! qui?Cet homme a la main coupée. Il le reconnaîtra et le tuera. Ce noble Flamand, épris de sa patrie, a, par une erreur inconcevable, épousé je ne sais quelle aventurière espagnole qu'il à tirée de la misère, et à laquelle il a donné son nom. Epouser une étrangère en temps de guerre, c'est loger l'ennemi chez soi. M. de Rysoor devait s'attendre à l'équipée. Il entre, menaçant, chez Dolorès, et lui demande le nom de son amant. L'Espa-
gQole avoue tout, brave insolemment son mari et refuse de parler. L'amant, c'est Tîntîme ami du comte, un jeune homme que M. de Rysoor a élevé et qu'il aime comme un fils, Karloovan-der-Noot. Ce Karloo va et vient dans la maison^ tutoie le mari et n'éprouve, en dépit de son ennui, qu'un remords modéré de cette lâche existence à trois.
M. de Rysoor conspire. Il conspire pour la liberté flamande, pour la patrie. Cette nuit même il doit, à la tète de compagnons déterminés, ouvrir la porte de Louvain au prince d'Orange. Bruxelles est du complot ; les bouchersy les boulangers s'arment. Le sonneur Jonas doit donner au prince le signal définitif: il carillonnera joyeusement pour lui dire d'entrer (.on est en carnaval), on sonnera le glas des morts pour lui dire de fuir. Au moment où M. de Rysoor remet à Karloo , qui a rendu fièrement son épée de milicien au duc • d'Albe, une épée nouvelle, il aperçoit une blessure à la main du jeune homme. L'amant de Dolorès, c'est donc lui I Le premier mouvement du comte est de tuer Tinfâme^ le second est de lui mettre l'épée à la main et de lui dire : Meurs pour la patrie !
La scène est absolument belle et fort habilement menée. Les conjurés, trahis par Dolorès, vendus, sont entourés et arrêtés, et le duc d'Âlbe ordonne au sonneur de sonner le carillon qui dit au prince d'Orange : Venez I Le carillonneur, le pauvre diable de père de famille, sonne héroïquement le glas qui dit : Fuyez! On le tue et les gentilshommes prisonniers se découvrent devant le cadavre glorieux de l'humble martyr. C'est le Carillonneur de Bruges admirablement encadré dans un tableau dont l'efTet a été foudroyant, électrique. On applaudissait Dumaine qui dit si bravement le mot'de patrie, on applaudissait Berton, et les décors, les foules, les costumes, cette mise en scène, une des plus brillantes qu'on ait vues, ajoutaient encore à l'impression d'une scène superbe que les acteurs emportent avec éclat.
Dolorès a dénoncé son mari pour sauver son amant. Lorsqu'elle apprend que Karloo est prisonnier avec lui, elle II. g
74 LA VIB MODERNE
se tratne aux pieds da duc d'Albe et demande grâce. Le duc est sourd, mais Rafaëie, la fille du due, que Rarloo a sauvée jadis, supplie, et Karloo est libre. Il ne veut point de cette liberté.
— Mon enfant, dit le comte de Rysoor, au contraire, prends-la, sois libre et venge-nous, venge-nous de celui qui nous a livrés, et quel qu'il soit, tue-le !
— Je jure, répond Karloo, je jure que je le tuerai !
Il le tuera avec le poignard dont s'est frappé, plutôt que d'être broyé vivant par la torture, le comte de Rysoor. Karloo court chez Dolorès, il se heurte en chemin au cortège des condamnés, qui lui crient, le voyant libre : Lâche^ traître et Judas ! Sous la fenêtre de Dolorès le bûcher s'allume, les flammes rougissent le visage des deux amants. Et toujours les mêmes cris : Lâche ! traître! Karloo, à la terreur de la femme, soupçonne, devine que c'est elle qui a livré ses amis au bourreau et le comte avec eux. N'at-elle pas un sauf-conduit du duc ? Il tire son poignard, frappe Dolorès et s'élance par la fenêtre , criant aux martyrs : Attendez-moi I Je vais vous rejoindre !
Voilà ce drame, l'œuvre, à coup sûr, la plus complète de M. Sardou, et dont le succès a été unanime. Le patriotisme y tient moins de place que l'adultère et l'héroïsme que la passion ardente; mais M. Sardou a su incarner le sacrifice dans deux sympathiques figures, celle de M. de Rysoor et celle du carillonneur Jonas. Le tableau de l'Hôtel de ville et le premier tableau entre autres sont de toute beauté. Il y a aussi une scène habile, la dénonciation des conjurés par Dolorès. Le massacre de la patrouille espagnole qu'on ensevelit sous la neige — est une merveille de décoration. M. Sardou nous a tracé aussi un portrait curieuxj mais un peu bien adouci, du duc d'Albe. Quel terrible héros de drame pourtant que celui*-là !
Cette sombre figure du duc d'Albe passe dans l'histoire comme le fantôme sanglant du despotisme. Tel mattre, tel valet. Au lugubre Philippe II, il fallait ce lieutenant féroce. Le roi le savait bien. Le duc était parti d'Espagne emportant dans une malle des blancs seings de son
AU THIÎATRE. %
mattre^ mots d'ordre donnés d'avance an bourreau. Sa Majesté le Grime avait confiance en Son Excellence Tlnfamie.
Quand il apparut aux FlamandSi hautain et dur, les pauvres gens se sentirent perdus. Il entre à Bruxelles par la porte de Louvain, comme un tortionnaire en tournée. Il promène sur la foule atterrée un regard de bote féroce guettant sa proie, et son premier mot a Tindifférence cruelle et froide d'un exécuteur sûr de son fait.
La peinture nous a conservé ses traits sinistres : le visage osseux, le nez recourbé comme le bec d'un oiseau de proie, la barbe longue, touffue, une barbe de bouc sous une bouche sauvage^ et dont on entend, semble-t-il, les dents grincer. Imposant, d'ailleurs, dans ses costumes de bataille cuirassé, tout prêt à la lutte, la tenue sévère et le front implacable, on n'oublie plus cette tète dure dès qu'on l'a regardée. Partout vous suit le souvenir de la bête fauve.
Le théâtre nous a maiùtes fois montré le duc d'Albe. Dans VEgmontf de Goethe, dans Schiller, c'est surtout le diplomate haineux et rusé qui nous apparaît (le loup-cervier était aussi renard). Dans la pièce de M. Sardou, c'est le bourreau. Nous le voyons, pâle et froid, donner des ordres de pendaison et converser avec l'exécuteur sur les prochains supplices. Quelle que soit la férocité de ce per* sonnage de fatrief Fhomme de l'histoire était plus tragique encore.
Ces physionomies atroces ont leur moralité aussi et il est bon de les étudier. Elles enseignent jusqu'où peut aller la tyrannie à son paroxysme. Elles font prendre en pitié autant qu'en horreur la toute-puissance ainsi affolée de pouvoir et ivre de sang. A ce point arrivés, la cruauté et le despotisme ressemblent à la démence. On aurait envie de plaider pour ces tigres les circonstances atténuantes devant l'histoire. De ce pays flamand, où les laborieux et les actifs, drapiers, tisserands, brasseurs de Belgique et de Néerlaude devaient travailler pour nourrir les hidalgos paresseux d'Espagne, le duc avait juré de faire
un désert, uQe ruine immense, t Je n'épargnerai, écrivait il à Philippe II, pas une âme pmmi toute la population, • Ses ordres portaient, nous dit Motley, que toute ville des Pays-Bas fût brûlée jusque dans ses fondements.
Et combien en ût-il mettre à mort de ces gentilshommes courageux, de ces humbles communiers, de ces pauvres paysans de Flandres? Qui Ta compté? Qui le dira? On avait pendu, brûlé, égorgé, écar télé, jeté dans les fosséSi décapité, déchiré, roué, tenaillé, écorché vifs des milliers de victimes. Ceux que le bourreau épargnait, on les jetait à cet autre bourreau : Texil. Les tambours dont le roulement lugubre accompagnait la marche des condamnés à Téchafaud ou au gibet étaient faits de la peau des morts, de la peau arrachée aux femmes, au^ fils, aux mères de ceux qu'on allait torturer.
Et ce maniaque assassin passait, superbe, par les rues de Bruxelles. Il sortait impassible, fier de l'œuvre accomplie, il sortait de son conseil de sang, songeant peut-être, comme allait le dire bientôt Vargas, qu'il était coupable de trop de piliéi et il n'entendait pas du fond de ces campagnes ravagées — et comme un cri de haine avant-coureur du jugement de l'avenir — ce Pater Nosler gantois où les pauvres gens avaient mis leurs malédictions suprêmes :
Diable d'enfer dont Bruxelle est la cour, Que maudit soit ton nom et ton règne éphémère 1
Non, ils n'entendent point, ces tueurs de peuples, les cris de rage des nations qu'on égorge* Ils passent. Ils portent haut la tête et font bâtir des monuments à leurs crimes dont ils se parent comme d'une gloire. A l'heure même où la Flandre agonisait, le duc d'Albe, avec les canons pris à Jemmigen sur les patriotes, ordonnait qu'on coulât ses traits en bronze, qu'on mit sous les pieds de sa colossale statue l'image des têtes — tranchées par son ordre — du comte d*Egmont et du comte de Homes, et sur le piédestal il fit écrire — il osa faire écrire :
« A Ferdinand Alvarez de Tolède, duc d'Albe , gouver- « neurdes Pays-Bas sous Philippe deuxième du nom, pour « avoir étouffé la sédition^ châtié la rébellion, rétabli la « religion^ assuré la justice et la paix« au plus dévoué « ministre du meilleur des rois^ ce monument est « érigé. »
Orgueilleux î Ce qu'un tyran élève, un autre tyran l'abat, quand la justice du peuple ne le renverse pas. Requesens, le successeur du duc d'Albe en Flandre, fit détruire cette insolente statue. Jalousie de courtisan. Le duc d'Albe, dans son château d'Uzeda, songeait aux flots de sang qu'il avait fait verser. Il était vieux^ son front chenu penchait vers la terre. Le soldat était devenu vieillard. Sur les soixante-quatorze ans qu*il venait de vivre, il avait consacré cinquante années — cinquante — à l'horrible gloire de son roi et de son Dieu.
Quel drame que celui de cette conscience! Voilà qui devrait tenter un auteur assez hardi pour laisser de côté les aventures et pour descendre bravement au fond de Tâme humaine I La vieillesse du bourreau, la décrépitude du tyran^ ses remords et ses terreurs. A quoi pensait-il dans sa solitude peuplée de visions sanglantes? Gardait-il encore en son cœur d'airain la conviction féroce d'avoir accompli son devoir? Pourquoi pas? N'avait- il point devant lui le chapeau glorieux que lui avait envoyé le pape, ne voyait-il pas étinceler dans l'ombre les pierreries de l'épée sacrée, de l'estoc que Sa Sainteté lui avait fait remettre, ne pouvait-il relire la lettre autographe jadis écrite par le saint-père, ce représentant de la toute bonté sur terre, et qui félicitait le duc de Sang de ses bûchers et de ses massacres !
Sans doute^ c'était là un souvenir de joie; mais non , là frayeur, mais l'effroi, mais la douleur étaient les plus forts. Le duc d'Albe avait peur maintenant; il voyait, eût-on dit, monter jusqu'à lui comme une rouge marée qui menaçait de l'engloutir. Il tremblait ; il se confessait. Il se traînait aux genoux de ses chapelains ; il leur criait avec angoisse de le sauver de l'enfer qui venait. Et le roi
78 LA YIB MODBRNE
son maître, Philippe II — terrifié peut-être, lui aussi, pâlissant devant tant de carnage et tant de meurtres ^ écrivait à son valet comme pour décharger sa royale conscience de ces crimes dont il était le complice :
tt Tout ce que vous avez tué par Vépée de ma justioe, je le « prends pour moi; mais tout ce que vous avez tué par « Vépée de la guerre au delà des besoins de mon service doit « rester à votre charge. •
On croirait voir deux assassins vulgaires s'accusant Tun l'autre et mangeant le morceau devant leurs juges.
Et le duc d'Albe tremblait toujours l Le misérable était si faible maintenant, lui^ le terrible soldat^ qu'il ne vivait plus — atroce ironie I — que de lait de femmes comme les nouveaux-nés. Oui, du lait, c'était du lait qu'il demandait pour vivre, celui qui avait versé le sang à fiois, comme des ruisseaux, comme des fleuves*
Il est toujours difficile de transporter au théâtre, dans leur intégrité, des personnages historiques, et surtout des personnages de cette taille.
De cette funèbre et gigantesque figure, M. V. Sardou a fait un tyran assurément féroce et sombre, mais dont le duc d'Albe n*eût pas voulu pour un de ses lieutenants.
A la façon dont il se laisse traiter par la comtesse de Rysoor, par la Trémouille et par Rafaële, sa fille, j'ai même trouvé, ceci soit dit sans paradoxe, le duc d'Albe assez débonnaire. On lui impose silence, on l'appelle bourreau en face^ on lui arrache des grAces avec une facilité singulière. Le duc d'Albe n'était ni si patient, ni si longanime. On ne lui connaît ni un amour ni une affection, ni un tressaillement de pitié. Où est aussi ce curieux langage du temps, cette pittoresque manière de dire si savoureuse dans sa brutalité et dont les chroniques nous ont conservé tant d'exemples?
Dans cette entrevue de Bayonne, où la Florentine Catherine et l'Espagnol Albe conspirèrent la perte de la libre pensée (l'élernelle persécutée, la victorieuse éternelle), le duc conseillant à la Médicis d'établir l'Inquisition en France et d'en finir avec les grands seigneurs protestants, disait :
« Vous avez as$tz de fretin, madame, 'péchez maintenant 9 de gros poissons. Une tète de saumon, vaut mieux que dix n mille têtes de grenouilles, »
On lui annonçait que le prince d*Orange, à la tôte d'une armée, venait de passer la Meuse :
te Oui, da ! dit-il incrédule, V armée du prince d'Orange est-elle un troupeau d*oies sauvages pour voler ainsi audessus d'une rivière comme la Meuse? »
Toute son implacable volonté passait parfois dand ses paroles. Promenant ses regards sur le doux peuple flamand, dont il ne soupçonnait point Tardent héroïsme :
« Au temps jadis, disait-il, j'ai dompté des peuples de fer, « j'aurai bientôt raison de ces hommes de beurre, »
Nous sommes loin des paroles sans couleur locale que prête au duc l'auteur de Patrie.
C'est d'ailleurs le défaut de la pièce, défaut sur lequel on passe bien vite, entraîné par Taction et les effets superbes et habilement accumulés. Là vérité est toute conventionnelle au théâtre, et la couleur du style ou « la date » de certains caractères ne peuvent frapper qu'un petit nombre de délicats. J'aurais pourtant souhaité que la fille du duc d'Albe, ce personnage imaginaire, très utile à Faction du drame pendant les premiers tableaux, et que l'auteur a fait mourir à la fin de sa pièce, sans tirer de cette mort la scène vigoureuse qui motivait le caractère un peu effacé de Raraêle, j'aurais souhaité que cette jeune fille ne fût pas l'espiègle ingénue des comédies de tous les jours, de nos comédies contemporaines, mais une de ces créations attendries qui sont de tous les temps par leur poésie et leur grâce.
C'est beaucoup demander. Et pourtant quel parti à tirer de cette enfant, tuée par les tueries mêmes de son père, de cette malade qui est comme Penvers de ce bourreau ! Les légendes allemandes parlent d'une fleur fantastique qui fleurit tristement à l'ombre des gibets. C'était cette fleurlà que devait être la fille du duc d'Albe et non point la petite pensionnaire souffreteuse et énamourée de son bel officier qu'on nous a monlrée.
80 LA VIB MODBRNE.
Ses soupirs arrachent trop facilement des grâces à son père. Souvenez-Toos de la fiUe mourante de Cromwell. Elle suppliait aussi et pleurait. Mais le farouche républicain pouyait s'attendrir, et je doute que le bourreau de Bruxelles eût cédé une goutte de sang à personne. Rafaêle, dans Patrie, meurt de douleur en rencontrant sur son passage un cortège de condamnés qu'on mène au bûcher. On transporte en hâte le cadavre dans une boutique de barbier, et, agenouillées autour du corps de la catholique, les luthériennes flamandes prient. Le duc d'Albe passe, suivant le cortège funèbre.
— Pourquoi ces femmes à genoux?
— Monseigneur, c'est une jeune fille morte.
— Une jeune fille I
Et le duc, qui n'était pas plus son feutre devant les cadavres des jeunes filles (il aurait eu trop à faire) que devant le roi, se découvre et continue sa marche.
Et voilà pourtant la scène que nous attendions : le moment où la bête féroce blessée pousserait un cri, un cri de douleur, un cri humain. C'était là qu'était le drame intime de cet homme, Rafaële a servi jusque-là à l'action; elle allait être utile à une étude psychologique, morale, et voilà qu'on la place dans la cçulisse et qu'elle n'est plus qu'une figurante dans un somptueux défilé. Sans doute l'efi'et théâtral est beau, mais j'eusse préféré une larme de soufi'rance ou un rugissement de désespoir. Mais tout le monde ne rôve pas une tempête sous un crâne.
Les acteurs ont été superbes, et j'ai rarement vu un tel ensemble. Dnmaine, si aimé, a grandi sous les ovations. Il a magnifiquement composé cette figure de M. de Rysoor. Et quel talent il a fallu à Berton et à Mlle Fargueil pour faire passer leurs rôles difficiles, hérissés de mots dangereux! Ils voulaient, dit-on, rendre ces rôles aux répétitions : c'eût été dommage. Du péril même ils ont fait une victoire. Les merveilleux artistes! Charly est absolument beau sous le masque sépulcral du duc d'Albe et Mlle Leblanc, très-charmante et très-touchante aussi dans Rafaële.
Charles Lemaitre donne le ton le plus impertinent et le plus élégant à: un gentilhomme égaré dans ces massacres, la Trémouille, l'inévitable Français qui^ à Magdala ou à Tombouctou, dît si bien leur fait aux étrangers. Et quelle mise en scène ! Des chefs-d'œuvre. La décoration n'a pas nul au grand succès de M. Sardou, le succès le plus éclatant qu'il ait obtenu au théâtre. Un succès, mieux que cela^ un triomphe 1
Comédik-Française : Jti/t>, drame en trois actes,
de M. Octave Feuillet.
10 mai 1869.
Jttite, la nouvelle œuvre de M. Octave Feuillet, vient d'obtenir un grand succès à la Comédie-Française, succès d'acteurs et succès d'auteur. Ce drame intime, en trois actes^ est presque un événement et il a soulevé comme de l'enthousiasme. Qui donc s'est avisé d'affirmer que nous étions une nation railleuse ? L'enthousiasme court les rues. Qui osa jamais prononcer, depuis le second Empire, le mot de décadence? Nous saluons partout des chefsd'œuvre. Seulement il y a chef-d'œuvre et chef-d'œuvre. JuliCf pour parler du premier né, est déjà, on le sait, un chef-d'œuvre officiel.
M. Octave Feuillet a évidemment voulu nous donner, en l'écrivant, le pendant du Supplice d'une Femme, Trois actes menés vigoureusement et une situation difficile enlevée à la baïonnette. Mais il fallait là une main hardie, un style net, quelque chose de viril et d'âpre. Dans le Supplice d^une Femme nous avions trouvé tout cela. Les moyens dramatiques étaient simples, nouveaux, saisissants. L'œuvre tout entière fonctionnait avec la précision d'une machine. Avec cela il y avait une âme et une ferme leçon. Retrou-
voDs-nous ces qualités dans Julie? La pièce est peu nouvelle. Elle rappelle de loin Henriette Maréchal, de très-prèSy de trop près la Mère et la Fille,
M. Feuillet à voulu accentuer, il est vrai, son styje et le toniOer. En dépit de lui, il a gardé son doux langage et sa phraséologie, qui n'est point sans charme* On y parle des larmes du cœur, ce qui fait bondir les anatomistes, mais on écoute et cela plaît. La pièce, après tout, eût été peut-être compromise par trop de vigueur et de décision. Il fallait l'envelopper de toutes les fluidités et les grâces imaginables pour la faire passer et pour donner Tattrait d'une œuvre attendrissante et morale à une étude de femme adultère absolument faite pour repousser.
Julie est demeurée pendant dix-sept ans une honnête femme. Un beau jour, elle s'aperçoit qu'elle n'aime plus son mari, Maxime de Cambre, un débauché qui laisse sa femme au logis et court au dehors les aventures. Maxime a un ami, M. de Turgy, un ancien officier, un rêveur de casernes, le Lara du mess, M. de Turgy la plaint et l'aime de son côté, Julie pourrait, il est vrai, se rattacher à ses enfants : mais la mère est aussi malheureuse que l'épouse. Sa fille est au couvent, son fils à l'École navale. Ce sont là, pour M. Feuillet, des circonstances atténuantes. Julie, d*ailleurs, essaye de lutter, de se rattacher à l'amour de son mari, mais M. de Cambre répond aux soupirs, aux sanglots étouffés de sa femme par de banales protestations de dévouement, et surtout par une singulière prière: « Vous recevrez, s'il vous plaît, ma chère amie, madame de Cressy, qui va devenir notre voisine. »
Or, madame de Cressy est la maîtresse de M. de Cambre. Julie le sait bien. Elle pâlit, se laisse tomber, accablée, sur un siège, et pousse un cri : Je suis perdue ! — C'en est fait. Elle ne résistera plus. Elle se rend, elle se donne. D'un entr'acte à l'autre (et il ne s'écoule pas une heure entre le premier et le second acte), Julie nous prouvera qu'elle a dit vrai. Nous aurons presque assisté au plus flagrant délit. Elle sera perdue.
Perdue, parce que sa fille est au couvent; perdue, parce
que son fils travaille, là-bas, pour devenir un homme; perdue, parce que sa rivale va venir tout à l'heure dans son logis; perdue, parce qu'il fait de l'orage et que ses nerfs sont malades ! Quoi I dix-sept ans de vertu tiennent à ce fil si mince! Une légèreté de son mari, une coupure au doigt pansée par M. de Turgy, un peu d'électricité dans Tair, et toute cette fière honnêteté s'écroule, toute cette neige se fond en boue ! Julie prétend qu'elle résisterait si ses enfants étaient auprès d'elle. Elle ment.
Est-ce que les enfants sont jamais absents pour une mère qui les aime?
« Je t'aime plus que tes frères, écrivait une mère à son fils qui faisait le tour du monde, parce que tu es le plus éloigné. »
Le cœur vide, le cerveau inoccupé, la vie dépensée en parties de cheval, en courses dans les bois, Julie s'ennuie. Qui ne s'ennuierait ainsi? Il lui faut M. de Turgy pour combler son vague à Vâme. Elle appelle son mariage un enfer. Un enfer, quand elle a des enfants! Pauvre femme, sybarite de la vie à deux et qu'un pli de roses égratigne, elle ne sait donc pas ce que c'est que de souffrir?
La vie, l'âpre et dure vie Ta donc épargnée, qu'elle prend son dépit pour une douleur?
Mais quoi I c*est bien là la femme d'aujourd'hui, vaine et tombant sans passion, attirée fatalement vers la chute par l'énervement et la fatigue. Les héroïnes exaltées des drames romantiques, les pauvres folles, les Adèle d'Hervey, pouvaient du moins se vanter de connaître la souffrance ; -les femmes de la race de Julie ne connaissent que le caprice.
A-t-elie réellement du remords, cette madame de Cambre, l'adttltère une fois commis? L'admirable talent de l'artiste qui interprète le rôle nous le ferait croire. Il n'en est rien.
Cette femme, ce n'est qu'une malade. Sa chute n'a été qu'une affaire de baromètre. Le temps orageux l'a perdue, cet orage que nous connaissons pour lui avoir vu produire le même effet sur une autre Julie, dans Jif. de Camors. Scm remords n'est que la suite de son anévrisme. Elle
meurt, de douleur ou de terreur? — Non. Elle meurt brisée après un entretien de juge d'instruction, après une torture atroce à laquelle son mari la soumet, ce mari si léger au premier acte, si barbare au dernier.
Au surplus, elle a décidé du succèsi cette dernière scène. Admirablement traitée au point de vue dramatique, elle est inutilement cruelle au point de vue humain, nulle au point de vue moral. Le mari vient d'apprendre que sa femme Ta trompé. La vérité est sortie de la bouche de Cécile^ sa fille, une ingénue qui sait bien des choses^ Le mari fait aussitôt asseoir sa femme devant lui, et brusquemept :
— M. de Turgy est mort, dit-il.
• Ikladame de Cambre répond :
— Comment s'est-il tué?
Le mot a paru terrible. Est-il naturel? Point du tout. C'est du marivaudage tragique.
Puis M. de Cambre force Julie à se trahir, à jeter dans un cri l'aveu de son crime et le secret de ses souffrances, et quand elle a fini :
— Eh bien, dit-il, je me vengerai sur votre amant.
— Allons donc! Il est mort!
— Mort, Turgy? Détrompez-vous; il sera ici aujourd'hui. La porte s'ouvre. Un valet annonce : M. de Turgy ! —
Julie recule, porte la main à son cœur et tombe foudroyée.
— Tu sais que je te tuerai! dit alors M. de Cambre à M. de Turgy,
Et Turgy répond, en montrant Julie étendue :
— Tu sais qu'elle est morte !
Choc de mots et phrases à effet qui sentent le mélodrame.
La pièce finit ainsi. Elle n'a rien prouvé, rien appris, rien apporté de nouveau au théâtre, rien fait vibrer en nous de grand, de terrible ou de vrai. On Ta écoutée avec attention, avec plaisir, parfois avec une certaine fièvre, car la situation est poignante et les acteurs l'accentuent avec un talent rare. Mais de tout cela que reste-t-il? J'en ai remporté pour moi comme une impression de malaise.
Sous leur vernis d'élégance, et sous leurs paroles. écrites de ce style harmonieux et tendre d'Octave Feuillet, ces personnages sentent la corruption profonde, cette corruption aimable, facile^ distinguée^ corruption à la mode et qui transporte d'aise les spectateurs.
Aiment-ils, en réalité, tous ces gens qui parlent d'amour d'une si mystique façon? Je n'en crois rien ; ils se plaisent, voilà tout. Ils auraient peur de la passion; ce qu'il leur faut, c'est le plaisir. M. de Cambre seul a la franchise d'en convenir, et ce coureur de ruelles se trouve, de cette façon, plus honnête à mes yeux que cet ex-ofticier qui lui prend sa femme, que cette femme qui succombe dans la maison d'un garde, entre deux éclairs, et que cette pensionnaire qui sort du couvent pour avouer à sa mère l'amour qu'elle nourrissait pour M. de Turgy, tout en étudiant son catéchisme.
Et à propos de ce dernier rôle, qu'on me permette de constater qu'on ne sait plus au théâtre tracer des rôles de jeune ûUe. Lajeune fille, cette énigme charmante, cette blanche page d'album où pourtant on déchiffrerait, si l'on regardait bien, tant de pensées et tant de poésies, nos auteurs ne savent point la lire ou deviner, sur le vélin sans tache, les caractères qui apparaîtront plus tard, comme d'une encre qui ne s'aperçoit qu'avec le temps. D'où vient cela, et n'est-ce pas que nos mœurs font de la jeune fille un être à part, ne vivant point, dirait-on, de la vie commune, un être insaisissable, qui va et vient, chante, valse, sourit et ne se livre pas?
Depuis longtemps la scission semble s'être opérée dans le monde, entre les hommes et les femmes. Les femmes ont leur coin à elles où parler toilettes ; les hommes ont le fumoir où causer politique ou scandales. Corps législatif ou corps de ballet. Mais entre les jeunes gens et les jeunes filles, combien la rupture semble plus complète et me paraît plus dangereuse ! Le temps n'est plus où l'on devisait et riait en commun. La jeune première (puisque nous parlons théâtre) et le jeune premier sont aussi ignorants l'un de l'autre que Cicéron l'était de l'Amérique;
ils se regardent môme avec un sentiment de défiance et je dirai de crainte, comme à l'approche d'un danger ou à deux pas du gouffre.
Et ils ont raison : ils sont, Tun pour l'autre, Fobstacle, l'inévitable et terrible inconnu. Ils peuvent être liés à jamais l'un à l'autre et ils ne savent encore ce qu'ils sont ni Pun ni l'autre.
La vérité est que, s'ils sont unis jamais, ils le seront sans avoir échangé quelques-uns de ces mots où l'être tout entier se peint, quelques-unes de ces causeries à fond de cœur où le plus caché de la pensée, où tous les secrets, toutes les confidences s'échappent. Ils auront murmuré entre deux quadrilles quelque mot banal sur le temps qu'il fait, sur le salon où l'on étouffe, sur la toilette d'une voisine, ils auront valsé et dans l'entraînement de la valse le jeune homme aura certes pu mieux étudier les charmes de la personne que les qualités du cœur. Et lorsqu'ils se rencontreront devant le buste blanc et les moustaches du souverain et Técharpe tricolore du maire, ils seront étrangers l'un à l'autre, ils connaîtront aussi peu leur caractère, leur humeur, la tournure de leur esprit ou leurs vœux secrets que s'ils ne s'étaient jamais rencontrés.
Ce n'est pas ainsi que la jeune fille américaine, avec la liberté qu'elle a de ses pensées et de ses choix, entre dans la vie. Que si on ne la peut connaître, c'est qu'on ne sait point voir ou qu'elle prend une attitude. Mais elle a le loisir du moins et le droit de se montrer telle qu'elle est et dans la vérité de son âme. Il parait que cette franchise blesserait fort nos idées françaises. Nous avons un fond de raillerie bien déplaisant à la longue et je me rappelle que M* Sardou écrivit une comédie, les Femmes fortes, pour se moquer de ces mœurs de la libre Amérique sans songer que ces mœurs mêmes font de la jeune fille un être pensant et agissant selon sa volonté, maître en un mot de luimême, ce qui est le but et ce qui est le droit.
Notre théâtre néglige la jeune fille. C'est peut-être qu'il a assez de cultiver l'adultère. Notez bien que lorsqu'il veut nous intéresser à la femme coupable et Texcuser, il
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nooB apprend que, jeune fille, elle a été mariée malgré sa volonté^ à Tàge où elle ne pouvait ni songer^ ni choisir^ etc. C'est la femme qui porte le poids de l'inexpérience de la jeune fille. Je voudrais donc qu'on s'occupât d'Agnès autant que de Gélimène. Mais Tart des nuances est perdu depuis Molière, et lorsqu'on nous présente une Agnès, on la rend si intelligente du mal^ si fûtée, si savante^ que le spectateur irrité la prend bientôt en haine et s'insurge*
La représentation de Julie a produit sur moi le môme effet que la lecture de Monsieur de Camors, C'est le môme talent^ car il y a là une somme de talent considérable; c'est le môme charme musical du style, la môme cruauté des. situations sauvée par la ouate ou la gaze de la forme, le môme magnétisme nerveux, le môme attrait singulier, irrésistible et corrupteur. Ne prenez ce dernier mot que dans le sens d'une critique, non pas dans celui d'une accusation. Mais quoi ! aux gêna qui accusent la réalité^ la vérité, la passion étudiée sur le cadavre humain, d'être immorales, on peut bien répondre par ce môme reproche d'immoralité. Voulez-vous ma pensée entière? Donnez, si vous voulez. Madame Bovary à lire à une jeune fille, ne lui laissez pas écouter Julie,
En un mot, la pièce de M. Octave Feuillet appartient à ce genre d'oeuvres qui forment le fonds môme de la littérature byzantine de ce temps où la passion est remplacée par l'hystérie. Cela est capiteux et malsain. Cela grise et cela trouble comme l'odeur des tubéreuses. Cela n'a point l'emportement furieux de la souffrance, mais plutôt les petits frissons et les langueurs de la maladie. La douleur n'y est qu'une crise nerveuse, la chute une surprise des sens, le châtiment une affaire de tempérament. M. Octave Feuillet écrivait avec M. de Camors tout un volume pour prouver que le matérialisme n'aboutissait à rien, et pour combattre le monstre.
Mais qu'est-ce donc que son spiritualisme maladif sinon du matérialisme peureux? Est-ce l'analyse d'un caractère qu'il nous moûtre dans Julie ou le développement d'une
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névrose? Ce qui a fait dérailler M. Feuillet, ce sent les reproches qn'on lui adressait jadis d'être trop modéré et trop chaste. Quelles œuvres charmantes il donnait alors : le Village, la Partie de dames, et quelles œuvres fortes aussi : Do/tZa et R^kmplion! Mais il a voulu, lui aussi, montrer ses muscles; il n'a que des nerfs. On l'appelait autrefois, fort injustement, le Musset des familles. Hais on peut dire en toute vérité aujourd'hui que ses derniers romans et sa dernière pièce, c'est du Musset sans soufifrance et sans amour.
Mademoiselle Favart a trouvé dans JûUe son plus grand succès. 11 n'y a qu'un mot pour la juger : admirable. Elle a sauvé les situations scabreuses, rendu merveilleux des mots, des phrases. On l'a acclamée. Elle le méritait. La salle croulait sous les applaudissements. Febvre, parfait dans les réles contemporains, est excellent, comme tou* jours, dans le rôle de Turgy : il semble, à le voir, que Turgy souffre. Je n'en crois rien.
Lafontaine se débat dans son réle de mari, trop insouciant au début, trop farouche au dénouement.
ThIÊatmb de Clukt : Le Juif Polonais, drame de MM. Erckmann- Chatrian. — L'œavre des romanciers nationaux.
il juin 1869.
L'événement dramatique de cette semaine est le début au théâtre des deux écrivains populaires, M. Ërckmann et M. Chatrian. Il est bien peu de littérateurs véritables que le théâtre n'ait point tentés. Quelle que soit la puissance du livre, il n*a pas, comme la scène, cette force ir^ résistîble qui s'impose par tous les sens en même temps que par les idées. 11 n'a point cette vie ou cette apparence
de vie plus saisissante encore que la vie réelle et qui agit sur les masses d'une façon si intense. Le livre^ conçu dans le recueillement, va trouver le lecteur au coin du feu, dans son logis, comme un visiteur ou comme un ami. Le théâtre, au contraire, attire à lui la foule, la magnétise et l'entraîne. J'avoue que le livre, qui est'à lui seul un théâtre, oii Tauteur crée tout à la fois ses actdurs et son drame, ses décors et ses personnages, est autrement difficile à mener à bonne fin qu*une œuvre dramatique, et je crois qu'un roman excellent est supérieur à une excellente pièce, mais je reconnais aussi que Pauteur du plus renommé des romans, M. Gustave Flaubert, par exemple, n'a jamais connu la centième partie de l'émotion qui vient caresser l'auteur dramatique, même de second ordre, un soir de succès.
C'est bien cette émotion et cette lutte en quelque sorte personnelle avec le public, qui ont toujours attiré les littérateurs vers le théâtre. En admettant que toute œuvre artistique soit comme un combat entre l'artiste et la foule, où trouverait-on bataille plus complète, plus immédiate et plus décisive? Aussi voyez comme cette bataille, Balzac, F. Soulié, Eugène Sue, madame Sand, ont tour à tour voulu la livrer. Mais chose singulière, il existe un certain préjugé contre les hommes de lettres proprement dits, j'entends les romanciers, les journalistes^ les publicistes qui abordent le théâtre pour la première fois. On se figure qu'ils n'y peuvent pas réussir.
Et de fait, la méthode du livre, qui procède par l'analyse, est dangereuse au théâtre où tout doit être à lafois action et synthèse. Une seule parole d'un personnage éclaire sur la scène le drame tout entier. Il faut, pour se faire connaître, que tout héros agisse ou qu'il parle. Dans le roman, au contraire, il peut aller et venir mystérieusement à sa guise ou dépenser de longues pages pour peindre l'état de son esprit. Ce sont là deux méthodes, deux manières, ou, comme on l'entendra, deux métiers difierents. Et justement parce qu'ils apportent à l'œuvre entreprise plus de soin, plus d'attention, plus de moyens
mécEDiques, les littérateurs de profession risquent de ne réussir point lorsqu'ils se hasardent sur les planches.
Ce n'est pas la première fois, s'il m'en souvient, que M. Erckmann et M. Chatrian écrivent une pièce. Le théâtre de Strasbourg représenta^ il y a quelque seize ou dixsept ans^ un drame signé de leurs deux noms. Je ne me rappelle point le titre^ mais ce devait être quelque drame patriotique dans le sentiment de leurs dernières œuvres. Yoiià trois ans, il fut un moment question de monter au théâtre du Ghâtelet le drame découpé à la Shakespeare, la Guerre. Mais la censure s'y opposa, dit-on. Il n'est pas moral de montrer sur la scène les horreurs de la chirurgie, qui fait égaux vainqueurs et vaincus en leur coupant également les jambes^ de présenter au peuple dans leur atrocité les rougeâ coulisses de la victoire^ et surtout de reconnaître un peu de valeur à Souwaroff^ qui était Russe, et quelque mérite à la Convention, qui fut factieuse.
Je regrette pourtant qu'on n'ait pu monter une telle œuvre. Elle représente beaucoup mieux que le Juif polonais le côté véritablement populaire du talent des deux romanciers. Le Juif polonais appartient à cette série des contes et nouvelles que MM. Erckmann-Chatrian ont publiés à leurs débuts avec tant de succès. La pièce était imprimée >depuis longtemps et réunie à quelqii*un de leurs volumes, lorsque M. Larochelle leur demanda de la représenter. C'est l'histoire curieusement et fortement étudiée d'un paysan alsacien qui tue son hôte, lui prend son argent et espère vivre sans remords^ le crime une fois oublié. Le cadavre enterré, qui se douterait du meurtre ? L'assassin fraterniserait volontiers avec le gendarme et parlerait morale au brigadier en trinquant avec lui, tant il est sûr de l'impunité. C'est un type cruellement vrai que celui-là, et dessiné par les conteurs d'un trait ferme et net. Le personnage d'Erckmann-Chatrian a quelque chose de cette inoubliable silhouette de Rigou^ dans les Paysans de Balzac. Il a en outre cette originalité alsacienne qui n'a pas nui au grand succès des Romans nationaust — un parfum de terroir, en quelque sorte l'odeur
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de ce « plat de pays » que nul de nous n'oublie^ car c'est chose remarquable avec nos habitudes de centralisation combien tout homme, quoi qu'il fasse, demeure fidèle à Tamour de son coin de terre natale, de sa vieille province, cette patrie dans la patrie.
On sait quel succès attendait la série de ces romans alsaciens, succès mérité à coup sûr. Je voudrais voir le peuple lire et relire ces livres. Sous une forme romanesque, ils nous racontent notre histoire même> l'histoire de nos pères. Ils nous parlent là langue que nous comprenons. Ils sont patriotiques et non chauvins^ en un mot, patriotes. Ils sont surtout humains, c'est-à-dire de tous les pays, et dernièrement l'Université d'Oxford ne déclarait- elle pas que le Consent de 1813 figurerait dans sa bibliothèque comme une œuvre classique? La valeur morale du livre n'est certes pas au-dessous d'un tel honneur.
L'œuvre d'Erckmann-Chatrian est essentiellement démocratique et moralisatrice. Je ne crois pas que beaucoup d'écrivains aient été aussi utiles que ceux-ci. Ils n'ont pas voulu écrire pour les lettrés, pour les désœuvrés, pour les curieux, ils ont écrit pour les petits, pour les humbles, pour les igDorants. ^ Et résultat qui donne raison à toutes nos théories artistiques — il s'est trouvé que la perfection de leurs livres était d'autant plus grande que leur sincérité et leur simplicité étaient plus complètes. Comme ils ne voulaient ni étonner, ni griser, ni se donner un torticolis pour sembler originaux ; comme ils obéissaient à leurs convictions, comme ils se souciaient avant tout du naturel, comme ils écrivaient les choses ainsi qu'ils les sentaient, en braves gens, en honnêtes hommes que Tinjustice indigne et qui aiment avant tout le droit et la liberté, leur style se ressentait de leur humeur et de leur droiture, et il charmait les plus délicats par cette netteté même et cette bonhomie avenante.
Tout homme qui s'attache énergiquement à la poursuite d'une vérité ou à l'attaque d'une iniquité risque fort de s'imposer. 11 faut le dire et le redire : c'est encore Thon- QÔteté virile qui réussit le plus souvent dans le monde.
MM. Erckmann-Chatrian ont avisé un&-ennemie, une terrible ennemie, et ils ont tout droit marché à elle. Ils ont déclaré à la guerre une guerre sans merci et dans tous leurs livres avec une persistance heureuse; c'est elle qu'ils montrent nue dans sa sanglante horreur. Les grandes tueries de la bataille, les petits meurtres de l'embuscade, les conscrits blonds qu'une balle couche dans un fossé, le front troué, à cinq cents lieues de leur pays; les fiancées dont la levée en masse fait des veuves, les mères qui tremblent le soir en entendant le vent faire au loin le bruit du canon^ les soldats harassés qui rentrent des campagnes inutiles et qui, après avoir versé leur sang un peu partout, se trouvent éclopés et vieillis, avec la misère devant eux ; les héros accablés qui comprennent l'inutilité de l'héroïsme, l'infamie de la gloire^ et qui^ désespérés, brûlent leur dernière cartouche pour se faire sauter la cervelle au bas de quelque rempart; les cavaliers qui passent^ enfonçant leurs sabres dans les cervelles humaines; les roues des voitures des états-majors qui broient en passant au galop les membres des blessés, les veillées pleines des cris de l'hôpital, les nuits tragiques des veilles de combats, voilà ce qu'ils ont conté, ce qu'ils ont étudié, ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fait voir.
Nul spectacle plus utile, encore un coup, nulle fâche plus salutaire.
Mais je reviens au Juif polonais. J'ai lu à peu près tout ce que la critique vient d'écrire sur cette pièce et sur ses auteurs^ et c'est une chose qui m'a singulièrement frappé que la façon dont la plupart de nos confrères ont traité Erckmann-Ghatrian. Quelques-uns exceptés — les plus considérables, il est vrai — beaucoup ont été je ne dirai point malveillants, mais froids. Ils ont parlé de Tœuvre des deux romanciers comme s'il se fût agi d'écrivains ordinaires. Ils ont mis en relief les qualités de chroniqueurs des conteurs alsaciens, mais ils se sont bien gardé de faire saillir les mérites des historiens de nos grandes guerres. C'est à croire qu'il y a parmi plusieurs critiques un véritable parti-pris. Et je ne fais aucunement allusion
ici, notez-le bien, à certaine « critique » doat le seul talent est l'injustice et l'injure.
Les journalistes, il faut bien l'avouer, ne pardonnent pas facilement aux gens de se passer de la presse et de tenir le succès des mains du public. Les journalistes aiment assez à créer eux-mêmes des gloires littéraires. GesWarwicks de la plume consentent bien à saluer les rois de Tart (les seuls entre parenthèse qui ne nuisent à personne), mais à la condition qu'ils les auront sacrés devant tous et avant tous. Ainsi, la critique s'admire en quelque sorte personnellement dans autrui et se taille un succès dans les triomphes auxquels elle collabore. Or^ par tempérament, par goût, ou par hasard, il s*est trouvé que les auteurs de Madame Thérèse et de VAmi Fritz — deux œuvres, deux chefs-d'œuvre — se sont tenus constamment à l'écart, et n'ont pas eu besoin du secours de la critique pour arriver au public. La foule les a acceptés et adoptés dès l'abord et leurs romans nationaux ont fait leur chemin sans articles. Première faute.
Deuxième faute. — M. Ërckmann et M. Ghatrian vivent assez volontiers éloignés des turbulences du monde littéraire. Ils se recueillent. Ils ont pour intimes des amis et non des camarades d'encrier. Ils mènent la vie régulière et calme de véritables hommes de lettres. Ces défauts-là, comme on sait, ne se pardonnent pas facilement. Sans doute on ne peut leur dénier le succès ni le talent, mais on peut constater ces deux choses avec plus ou moins d'empressement, et je l'ai remarqué à regret, la critique D'à pas mis d'enthousiasme à applaudir ces deux écrivains qui méritent certes les applaudissements, mais qui ne sont pas de la paroisse.
MM. Erckmann-Chatrian couraient gros risque en abordant le théâtre. Us s'exposaient à un grand danger, et cela justement parce qu'ils ont des convictions et qu'ils combattent dans les rangs d'un parti. Au théâtre , on est généralement neutre. De la politique, les dramaturges ne s'inquiètent guère. Us ont bien assez des luttes avec le parterre sans livrer d'autres combats. C'est leur faiblesse.
94 LA VIE MODERilE
moralement parlant^ mais c'est leur force et souvent leur moyen pour arriver au succès. Nous ne faisons de la critique que pour demander qu'il en soit autrement.
En dépit de tout, ce drame coupé d'idylle^ le Juif polonais a complètement séduit le public. Ses personnages , taillés en plein bois par une main d'artiste comme des sculptures de la Forêt Noire, sont cependant vivants et humains. J*ai voulu voir la pièce à la dixième représentation^ jouée devant une salle parisienne qui n a rien du Tout Paris. On applaudissait^ on était ému, on était charmé. Il y avait pourtant des railleurs, ceux qui ne comprennent point le prix de la naïveté dans l'art. Il y avait des fidèles des Bouffes ou des Folies* Dramatiques et que Tair attendri de la Lauterback décontenançait. Mais la fraîcheur, la grâce et l'inattendu des détails ont bien forcé tout ce monde à se rendre.
Ce qui fait le prix de ces trois actes^ c'est qu'ils sont écrits avec une sincérité étonnante. Tant de candeur pouvait être dangereuse au théâtre, et, par exemple^ Tappa* rition du second juif polonais et le gendarme amoureux risquaient d'être mal pris par les gouailleurs. Point du tout. Devant tant de vérité et de sobriété forte, il a bien fallu se rendre. Mais, encore une fois, songez au péril! Songez au brigadier de gendarmerie venant sur la scène déclarer son amour à une jeune fille, et cela après le gendarme fantastique de VQFdl crevé et les hommes d'armes de Geneviève de Brabant ! Un homme du métier n'eût certainement pas eu l'audace de risquer cette énormité.
Car, c'est un fait, le gendarme est décidément un être comique. Depuis Odry jusqu'à Nadaud, tous les chansonniers l'ont raillé. Le gendarme, soldat civil, et qui ne fait le plus souvent la guerre qu'aux coquins, parait bouffon. Le zouave, qui troue les poitrines autrichiennes « devient sublime. On raille surtout deux uniformes en France, où l'on en admire tant d'autres : celui du gendarme et celui du pompier. C'est justice : ceux-là prennent !a mauvaise part dans l'héroïsme, la plus ingrate et la plus obscure, le me rappelle un article étincelant d'Edouard Ourliac
AU TÎIllATkE. 9ô
dans les Français i)eints 'par eux-mêmes^ article où Thumoriste prenait bravement la défense du gendarme qui fait sauter les enfants sur ses genoux devant la caserne, et glisse une pièce blanche dans la main du vagabond qu'il arrête, lorsque celui-ci n'a pas d'argent pour acheter du pain.
Il y a du vrai dans la plaidoirie d'Ourliac, mais il y a une cause aux accès d'ironie du Français lorsqu'il entend parler des gendarmes. C'est que le gendarme est l'agent le plus direct de l'autorité, et qu'on s'est plu de tout temps en ce pays à regarder l'autorité sous le nez, en riant.. On a chanson né le tricorne comme on eût chansonné la couronne. Le gendarme est la poigne du pouvoir, et comme cet innocent instrument se retrouve trop souvent où se trouve la rigueur, on le siffle et l'on s'en amuse. C'est justement ce qu'a voulu prouver M. Pessard dans son alerte pamphlet, les Gendarmes,
Le gendarme jiewne 'premier d'Erckmann-Chatrian avait à lutter contre le souvenir du Géromé de M. Hervé. Un gendarme amoureux ! Au second acte, lorsque Christian se trouve seul avec Annette et lui rappelle si poétiquement la première fois qu'il la vit, le public, ce grand sceptique de public, pouvait se fâcher. Mais voyez encore un coup la puissance du vrai. Tout au contraire , le public s'est attendri. C'est que cela est charmant en vérité et d'un ton juste et doux':
€ Vous rappelez-Tous, Annette, cet autre jour, à la fin « des moissons, quand on rentrait les dernières gerbes et t que vous étiez sur la voiture, avec le bouquet et trois ou « quatre autres filles du village ? Vous chantiez de vieux « airs. De loin, je vous écoutais et je pensais: Elle est là ! V Aussitôt je commence à galoper sur la route. Alors* « vous, en me voyant, vous ne chantez plus. Les autres « vous disaient : « Chante donc, Annette, chante l » Mais « vous ne vouliez plus chanter. Pourquoi donc est-ce que « vous ne chantiez plus ? »
Réellement, ne dirait-on pas un de ces tableaux de Jules Breton, si poétiques et si vrais, ou quelque fragment des
idylles de Goethe? On songe à Hermann renconirant Dorothée pour la première fois, ou à Werther regardant Charlotte distribuer ses confitures. Mais le maréchal des logis Christian a bien un autre mérite que Werther à se faire accepter comme un héros de roman, avec ses aiguillettes et son tricorne.
Je n'aime pas la phrase, déjà fameuse, qui suit cette confidence : « Je pensais : Elle ne veut pas chanter devant un gendarme , elle est trop fière . » La note , là , me semble un peu forcée. L'humilité de Christian tombe dans la manière. C'est une ligne à peine , un mot dans une admirable scène qui n'a pas peu contribué au succès de la pièce.
Elle tient à peine l'action pourtant et le drame est ailleurs. Le bourgmestre Mathis, un soir d'hiver, il y a longtemps, a vu rentrer chez lui un juif polonais avec une ceinture pleine. Mathis était alors aubergiste et l'auberge allait mal. L'échéance approchait ; point d'argent et sur la tête une menace d'expropriation. Cette ceinture posée là par le juif sur la table de l'auberge, elle pourrait tout sauver ? Mathis se poste sur le passage du juif, une hache à la main. Il entend la sonnette du cheval, se précipite sur l'homme et le tue. Puis, la ceinture prise, il porte le cadavre dans un four à plâtre et l'y brûle. Et c'est ainsi qu'on fait fortune.
Depuis ce temps, Mathis a vécu heureux, honoré, riche et bourgmestre. Il a son banc à l'Église; on le salue quand il passe. C'est un bon mari et un bon père. Sa femme Catherine, qui ne se doute de rien, l'adore et sa fille Annette est la plus belle fille du pays. Mathis ne croit pas au remords. Comment y croirait-il? Il entend bien parfois à de certaines heures, comme un bruit de sonnette qui lui rappelle le tintement des grelots du cheval. Mais qu*est cela ? C'est le sang. Il se met le petit doigt dans l'oreille et le remords cesse, puisque pour lui le remords est un bourdonnement. Ce Macbeth madré et bourgeois n'a pas peur du spectre de Banque, et il se frotte les mains, de temps à autre, en se redisant qu'il mourra vieux, et qu*il
aura une belle pierre avec des lettres d'or sur sa tombe. Ce sceptique s'amuse même des épitaphes. Il sait que la vertu et la bonne renommée s'achètent chez le marbrier.
Mais il y a aussi le gendarme. Mathis n'hésite pas : il met la gendarmerie de son côté. Il donne sa fille, qui est riche, au maréchal-des-logis Christian, qui n a rien. Et qu'on vienne donc parler au gendre des exploits nocturnes du beau-père.
— Ça va bien ! ça va très-bien l dit Mathis.
Il a pourtant des inquiétudes. Il a vu tout à l'heure, à Ribeauvillé, un Parisien qui endort les gens en leur faisant des signes et qui les force à parler. Je vous demande un peu cette invention ! Tout en songeant^ et pendant que les gens de la noce chantent, Mathis se met au lit, s'endort et fait un rôve. Un rôve? Celui de tous les coupables, le rêve du tribunal qui condamne et du bourreau qui va punir. Les juges en robe rouge sont là^ les accusateurs et la hache et la robe du juif, et le président qui demande à Mathis :
— Pourquoi entendez-vous des bruits de sonnette? Pâle^ en haillons^ Mathis se débat. Il nie, il réclame^ il
avoue bien qu'il entend ce bruit, mais en rêve, et après tout il sait bien qu'il rêve, ce Si ce n'était pas un rêve, est-ce que ces juges porteraient des perruques, comme du temps des anciens seigneurs, il y a plus de cent ans? » Mais le président le menace de faire venir le songeur, cet homme qui fait parler les gens malgré eux. Mathis proteste^ il crie, il appelle Christian. Où est Christian? Pourquoi Christian n'est-il pas ici ? — Christian est mort. Le songeur entre. On met à Mathis le manteau du juif. Et le songeur^ fixant ses yeux sur l'assassin, le courbe, le magnétise et le force à conter tout haut, devant tous, comment il a tué le juif polonais dans la neige.
Ce qui est tout à fait remarquable ici et nouveau au théâtre, c'est la façon dont MM. Erckmann-Chatrian ont rendu l'obsession du cauchemar et le décousu du rêve. La scène entière a je ne sais quoi de bizarre et de falot. Le meur- II. 6
96 LA VtB MODBRNB
trier y rumine véritablement tout son passé, tous ses souvenirs, toutes ses craintes. I] est bien seul dans ce tribunal^ abandonné^ comme dans ces mauvaises rêveries où, en dormant, on sent autour de soi le vide. C'est encore du réalisme, cet acte fantastique, et la vérité est là toute psychologique et physiologique.
Erckmann-Chatrian ont, au reste, étudié de très-près les mystères du sommeil, et M. Mauryne leur apprendrait rien là-dessus. J'ai présente encore à ia mémoire une de leurs nouvelles tout à fait remarquable, ['Esquisse mystérieuse^ où ils content le cas d'un peintre qui, en rêvant^ voit un crime se commettre, et le voit avec une telle intensité, qu'il jette la scène sur la toile le lendemain. On trouve sur lui l'esquisse, et elle reproduit si fidèlement le lieu et les détails du meurtre, qu'on l'accuse de l'avoir commis. C'était court et saisissant.
Leur tribunal du Juif polonais me rappelle encore une très-belle scène d'un drame de Charles Duveyrier que jouait Lockroy, le Monomane, C'était l'histoire d'un avocat général de Colmar qui, somnambule, assassinait un homme en dormant. On accusait un innocent, et le procureur Balthazar, l'assassin, prenait la parole aux assises. Mais tout à coup, endormi en pleine audience par un magné* tiseur, il s'écriait, devant les jurés et les avocats : — Le coupable, c*est moi ! L'assassin , c'est moi ! Et il signait, les yeux fermés, la déclaration de son meurtre.
Ces études quasi-médicales ont leur prix et captivent singulièrement. Presque toujours, en étudiant un de ces phénomènes, on a rencontré le succès. Voyez V Auberge Bxnige de Balzac, V Assassinat du Pont-Rouge de ce pauvre Charles Barbara. C'est encore ce qui donne un grand intérêt au Juif polonais f dont le dénoùment très-ironique est la mort de Mathis, terrassé par les secousses de son rêve et tué par la congestion. « C'est le vin blanc ! dit alors le docteur. — Un si brave homme 1 fait un voisin. — C'est la plus belle mort, ajoute un autre, on ne soufire pas! j>
Et le drame finit ainsi. Mais je risquerai une simple
AU THÉATRB. 99
question : Christian, qui a épousé la fille de Matbis et qui a touché la dot, va donc vivre heureux et gras, l'ignorant, avec l'argent du juif? Songe-t-on à ce gendarme achetant une ferme, des prés ou des bœufs avec le prix du sang ? Comme il ignore le passé de Mathis, il n'aura garde d'en refuser les écus. Et ce n'est pas une des moindres originalités de la pièce que cette raillerie suprême à laquelle les auteurs peut-être n'ont pas songé : la loi engraissée du labeur du crime.
Le Juif polonais est bien joué* Ces trois actes sont montés avec un soin et un goût infinis. M. Larochelle a fait rapporter d'Alsace les croquis des décors, les costumes et les meubles. A la bonne heure I Voilà qui est compris et bravement mis en scène. Il fallait cela d'ailleurs. Cette exactitude donne à la pièce une qualité de plus. Ces personnages d'idylle simple et vraie se meuvent dans le cadre qui leur convient. On a rarement vu au théâtre une restitution de mœurs plus complète et plus réussie.
Talien joue d'uqe façon très-remarquable, en artiste puissant, le rôle de Mathis. C'est plus qu'un succès, c'est une révélation. Il a nuancé excellemment le long récit du meurtre, il est effrayant; c'est le mot. Bien grimé, bien costumé, il a créé de pied en cap ce personnage. Voilà un comédien de plus.
Par un bonheur curieux, les auteurs et le directeur ont trouvé pour jouer Annette une jeune fille qui semble une Alsacienne de Marchai ou de Brion, Mlle Andrée Kelly , souriante, avec des yeux bleus sous de longs cheveux blonds et qui joue et chante avec talent. On la prendrait, sans flatterie, pour la Gretchen de Goethe peinte par Scheffer. Je ne sais comment elle jouera dans une autre pièce, ici elle est parfaite.
Le concours de déclamation au Conservatoire.
2 août 1869.
Nous avons dit, au lendemain des examens^ combien ont été faibles^ cette année^ les concours du Conservatoire. Depuis longtemps, au reste, c'est là un refrain que répète sur le même ton la critique, quand arrive la fin de juillet. Les talents sont de plus en plus rares. Je cherche les individualités remarquables sorties de ces concours, en ces dernières années, et je n'en trouve guère. Ce n*est pourtant pas la science des professeurs qui manque ni les élèves qui font défaut. C'est, j'en ai bien peur, la vocation.
Les hommes ont encore le goût de leur métier et mar* chent, poussés par le diable-au-çorps dont parlait Voltaire. Mais je crains bien qu*il n'en soit pas de môme des femmes. Je n'ai rencontré, l'autre jour, de véritable conviction que dans Mlle Albine ou Aveline, qui n'a plus les dixhuit ans des autres concurrentes, mais qui du moins joue en toute conscience et avec une certaine passion. Les autres récitent plus ou moins correctement leurs rôles, mais, à mon avis, on ne sent point chez elles Famour vrai de leur art, l'irrésistible besoin de jouer la comédie.
Ces jeunes filles, jolies pour la plupart, élégantes, nées avec cette instinctive distinction de la Parisienne, se destinent au théâtre simplement parce que le métier d'actrice est amusant et en pleine lumière. Bien souvent, ce senties parents eux-mêmes qui ont cultivé ce caprice. On conduit sa fille au Conservatoire, sans se donner la peine d'étudier ses facultés^ et tout uniment parce que^ pour une classe entière de petits bourgeois, le Conservatoire est comme l'Ecole polytechnique des filles. Il doit, semblet-il, mener à tout.
Il mène souvent à la déception et aux déboires. Ces concours et ces fêtes ont leurs lendemains ! Rien de plus curieux, il est vrai, et de plus charmant en apparence, mais au fond rien de plus triste.
Ces jours-là le Conservatoire ouvre de tous côtés ses portes. La foule stationne dans le faubourg ; les professeurs vont et viennent ; les jurés en cravates blanches, les critiques, leur carnet à la main, les parents, les amis, les élèves, les indifférents se croisent et se heurtent.
On n'a point déjeuné, on est venu en hâte, dès le matin. Les estomacs sont tiraillés en même temps que les oreilles. Mais on s'amuse, on est dans une atmosphère nouvelle, dans un milieu intéressant, avec des types naïfs autour de soi, des amours-propres divertissants à étudier, des espérances qui attendrissent, des impatiences qui font plaisir et souvent des désespoirs qui font peine.
La salle est fort animée, on y étouffe et Ton s*y étouffe, elle est comble, toute pleine de cette jeunesse fourmillante qui rit, qui jase, qui applaudit, qui critique, qui acclame ses préférés, donne la note au jury et proteste au besoin contre ses verdicts. Les camarades des concurrents, les lauréats des années précédentes, les fruits secs des anciens concours devenus acteurs çà et là, au hasard des chances et des engagements, tout un monde intéressant et spécial se trouve rassemblé pour la cérémonie. Les jeunes gens ont le menton bleu, rasé de frais, des acteurs en tenue de ville. Les fillettes ont mis leurs costumes' des grands jours. Il en est qui simplement arrivent avec des airs de grisettes, d'autres, couvertes de rubans et chargées de poufs. Et Bernerette devenue Marco salue de la main Mimi Pinson.
Les camarades se retrouvent :
— Es-tu engagée ?
— Oui, en province, à Lille.
— Moi, à Paris. Je vais créer une pièce de Meilhac.
— Tu es bien heureuse !
On se serre la main. Les gants glacés donnent l'accolade aux gants de Suèd^. Tout ce monde se connaît et se tu-
toie. La vie a séparé les compagnons de classe^ le magnétisme du concours annuel les réunit.
On entend des soupirs, de côtés et d'autres, des : «Tiens, j'avais aussi cette scène-là lorsque j*ai concouru! » Tout un passé d'espoirs pour la plupart déçus voltige dans la petite salle de théâtre. Les élus reconnaissent les appelés qui les envient. On se montre les sommités, le professeur ému pour ses élèves, et qui glisse un regard derrière les portants, le père Ferrières, l'appariteur, qui consulte la liste des concurrents, le journaliste qui ouvre son canif pour tailler son crayon, l'aclrice en vogue, le directeur qui tient la fortune dans sa main, qui peut engager, qui va engager le vainqueur, et des députés, et des amateurs, et le jury qui s'ennuie dans sa loge.
Mais, chut! Ferrières s'est avancé, sa liste en main. Il salue le jury, jette des noms, on commence.
Sur la scène, les jeunes gens défllent, irréprochablement vêtus de rhabit noir, les jeunes filles en robes blanches, des fleurs dans les cheveux, parées comme pour un bal. Le prologue de la cérémonie a dû être curieux aussi* Combien de fois s'est-on regardée dans la glace? Combien de fois le coiffeur a-t-il recommencé ce bandeau si bien rejeté en arrière et cette torsade du chignon? Cela est fort amusant de voir Zaïre en costume de soirée venir gémir sur les tourments que lui fait supporter Orosmane, et l'Agnès de Molière se présenter avec la toilette de Mlle Benoiton.
Crébillon parle gaiement dans une lettre sur les spectacles de ces Phèdres et de ces Méropes qui, de son temps, se présentaient sur la scène avec des paniers formidables; et non-seulement Mérope ou Phèdre, mais Hippolyte et Agamemnon. « Au retour d'une victoire, un capitaine grec « ou romain paraissait sur notre théâtre avec un panier « tourné de la meilleure grâce du monde. » Au Conservatoire, Agamemnon n'a point de panier, mais il a des gants. Oreste est admirablement frisé, et Lusignan, après avoir embrassé Zaïre, garde les traces de sa fille agréablement marqués par la poudre de riz sur son habit noir.
J'aimerais assez, si la chose était possible, que les con-
currents se présentâsseat en costumes. Nous sommes habitués à rillusion théâtrale. Nous n'acceptons plus qu'O* thello se montre à nous en costume de mariage ou de garçon de café. Ce serait sans doute bien long, il est vrai, et ces changements de vêtements feraient perdre du temps^ peut-être. Mais comme on serait mieux fixé sur la valeur du comédien, sur son mérite^ sur sa façon de marcher et sur son paraître ! C'était là sans doute l'idée de M. Laroche, un des concurrents de l'autre jour, qui est venu jouer une scène du Médemi malgré lui avec le chapeau pointu et la robe du médecin de Molière.
Mais, chose curieuse, au lieu de le servir, cette innova> tien lui a nui, j'en suis sûr. On a vu là l'envie de se distinguer à tout prix. Le jeune comédien, affublé du vêtement classique, a paru détonner, et on l'a jugé plus sévèrement, certes, qu'il ne Méritait de l'être.
Passons en revue tous ces concurrents.
Le deuxième prix de tragédie a été partagé entre M. Mazoudier, élève de M. Monrose, et M. Joumard, élève de M. Régnier. Il n'y a pas eu de premier prix, et pour les hommes et pour les femmes, on n'a distribué ni prix ni accessit. Pauvre tragédie, on t^abandonne !
M. Mazoudier est un grand et solide jeune homme, à la voix mâle, un peu sourde, mais puissante. Il a concouru dans le rôle de Lusignan, de Zaïre, qu'il avait joué, si je ne me trompe,àlaGaité, pendant les représentations classiques de M. Balande. Peut-être donne-t-il beaucoup de voix au vieux LusignaU) qui depuis vingt ans gémit dans un cachot. Les mourants au théâtre ont d'ailleurs, et cela est souvent fort comiquci des poumons de cuivre. Ils meurent tous comme Danton. Ce défaut signalé, U. Mazoudier a fort bien joué le vieux chrétien, et il allait être plus remarquable encore dans la dramatique scène de VEcoîe desvièûlardê -«- où j'ai noté de lui un beau mouvement :
Vous ridioule, non 1 Non, vou» serei inf&me 1
Ce rôle de Lusignan me rappelle deux faits assez curieux de l'histoire du théâtre. Lorsqu'on forma la troupe de l'O-
déon (Provost aimait à raconter Tanecdote) on fît, au Conservatoire, un concours et on composa cette troupe avec les meilleurs sujets du faubourg Poissonnière. Or, il se trouva parmi les jeunes acteurs qui concoururent un certain Lafargue qui joua Lusignan comme personne avsint lui ne l'avait joué, pas môme Sarrazin qui l'avait créé. Talmaétait^justementdu jury.Ce Lafargue l'enthousiasma. Talma allait répétant partout : Voilà un grand artiste !
Hélas! lorsque Lafargue joua d'autres rôles, il y fut exécrable.
Il n'avait qu'une corde à son arc. Il ne savait faire vivre qu'un seul personnage, Lusignan, mais il lui donnait une beauté et une grandeur incomparables.
Mon Dieu 1 j'ai combattu soixante ans pour ta gloire !
Et chaque fois qu'il le jouait, Talma venait s'asseoira l'orchestre, et, comme un écolier devant son maître, lui, le grand Talma, il écoutait le méchant comédien, admirable par aventure et supérieur dans ce rôle-là.
Mais voici qui est plus curieux peut-être. Pendant qu'on représentait Zaïre, en 1733, Mlle Gaussin, qui figurait l'héroïne de la tragédie, tomba malade. Voltaire . improvisa alors une troupe d'amateurs et les représentations de sa pièce continuèrent, mais chez Mme de Fontaine-Marcel. Chacun prit et apprit un rôle. M. de Thibouville jouait Orosmane, Mlle de Lambert, Zaïre. Et qui se chargea de maudire Zaïre mahométane, de jeter les imprécations de celui que M. G. Avenel appelle le fanatique Lusignan, qui remplit le rôle du vieux chrétien? — Voltaire, Voltaire lui-môme. Et Voltaire joua Lusignan avec une flamme étonnante. Il devait sourire pourtant, j'imagine, en déclamant le vers fameux :
C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi!
M. Joumard a eu du succès dans le Damis de la Métromanie. J'ai dit, l'an dernier, qu'il imitait Delaunay. Il en a la voix agréable, mais non le physique. Élégant au sur-
plus, il pourra jouer les seconds amoureux avec distinction.
On a fort bien fait de n'accorder rien aux élèyes tragédiennes de 1869. Mlle Pazza jouait Aménaïde de Tancréde d'une voix sourde qui n'arrivait pas jusqu'au public. Et, comme pour prouver qu'il y avait en elle l'étoffe d'une tragédienne, en concourant pour le prix de comédie, elle donnait à la Silvia de Marivaux l'allure d'une héroïne de Corneille. La Silvia du Jeu de l'Amour et du hasard fronçant le sourcil, ce n'est plus Silvia. On n'alourdit point ces papillons bleus de l'esprit français.
Comment ne pas être frappé de ce défaut commun à tous les élèves^ le manque de justesse dans la note? Aller droit au but, sans effort, c'est pourtant en art la qualité suprême. C'est la plus rare, à coup sûr. Je croyais écouter un concours de tragédie en entendant Mlle Chapuy réciter Iphigénie. Timide, l'air décent, elle avait l'air de jouer les Femmes savantes avec Mlle Martin, qui lui donnait la réplique d'un air railleur. En vérité, on eût dit que ces deux jeunes ûlles se disputaient Clitandre. Et c'est ainsi qu'on prend la comédie au tragique et qu'on rend la tragédie souriante, ce qui produit un singulier effet.
Je comprends après tout que cette note juste soit assez difficile à obtenir. Lorsque le comédien sait la toucher, il est parfait, et la perfection est rare. M. Régnier — qui la connaît, cette perfection — a beau enseigner magistralement, il ne peut faire passer toutes ces qualités chez les élèves. Je pense qu'il doit être assez difficile d'apprendre à bien prononcer, à marcher convenablement, à bien jouer, en un mot, et que pour donner à des jeunes gens de vingt ans ou à des jeunes filles de dix-sept l'idée exacte d'une passion, d'un sentiment qu'ils ne peuvent avoir éprouvé, c'est l'impossible.
Comment une enfant de cet âge, quels que soient son intelligence et son instinct, sentira-t-elle la différence qui existe entre une ingénue de Racine ou une ingénue de Molière? Comment exprimera-t-elle la jalousie, la déception, la douleur, tout ce qu'elle ignore, tout ce que la vie
lOa LA VIE MODERNE
lui apprendra demain? Un collégien ionàni\e Miionthrope aurait son côté comique^ en dépit de son talent de déclamation.
Sentir, ah ! la grande vertu, la grande force dans Tari dramatique comme dans tous les arts I il faut avoir vécu pour être un grand acteur, c'est-à-dire pour rendre, pour peindre la vie. Voilà bien pourquoi je ne désespère pas de trouver des artistes vrais dans ces élèves entendus l'autre jour. Ils vieilliront. L'âge qui vient estaussi un mattre. J'entends pour ceux qui comprennent, qui analysent, qui comparent et, je le répète, qui sentent.
Il en est d'autres à qui les rides et les cheveux blancs ne donneraient pas un grain de sagesse. C'est l'histoire de Préville, à Rouen, faisant répéter une jeune ûlle comme on en voit tant, et qui montent sur la scène parce que le théâtre est un métier aussi et un piédestal. Le comédien s'évertuait à faire entendre à l'actrice le sens de son rôle, un rôle d'amoureuse exaltée et que la fillette jouait froidement, en nonchalante.
— Mais, enfin, s'écrie un jour Préville, ce que je vous demande est pourtant bien facile à exécuter. Voyons, écoutez-moi, quel est votre rôle? Celui d'une jeune fille qui aime passionnément un jeune homme. Bien. Ce jeune homme la trompe. Elle le sait. Eh bien ! mon enfant, voyons, vous avez bien un amoureux?
— Oui, monsieur Préville.
— Vous l'aimez ?
— Oui.
— Éperdument?
— Oui.
— A la bonne heure I Vous l'aimez, vous l'adorez. Supposez maintenant qu'il vous trompe. Un beau matin il vous abandonne, vous l'adorant, entendez-moi bien! Qu'est-ce que vous ferez?
— Moi!
— Vous, éprise, malheureuse et jalouse....
— Ah ! bien, dit-elle naïvement, je chercherais un autre amant et je me vengerais de l'autre avec lui !
Préville regarda la jeune actrice :
— Parfait, dit-il. Si j'ai un conseil à vous donner, ma chère enfant, c'est d'abandonner l'emploi des amoureuses. Pour le bien remplir, il faut aimer, pour aimer, il faut sentir. Adieu! Je crois que j'ai perdu pon temps.
On n'a point décerné de prix de comédie aux hommes. M, Murray, élève de Brossant, a partagé le second prix avec M. Mazoudier. M. Murray a la voix mordante, stridente, et m'a paru plein de verve, quoique un peu prétentieux. On a donné un premier accessit à M. Joumard, deuxième prix de tragédie, et un autre à M. Strinz.
M, Strinz, excellent, d'une physionomie très-mobile, imitant Régnier, a enlevé les Fourberies de Scapin bravement et avec beaucoup d'esprit. 11 est tout jeune. Nous comptons bien le retrouver meilleur encore et, tout à fait remarquable, l'an prochain. Il lui suffit de travailler.
M. Gillemot, à qui on a accordé le second accessit, est petit, blond, assez drôle et fort intelligent. Il m'a semblé moins anîusant pourtant que M. Janillon (troisième accessit). Mais IL Janillon, qui n'a peut-être pas vingt ans, joue les vieillards, se courbe en deux sur sa canne et fait grimacer son masque d'Arnal jeune. On apeutrôtretrouvé qu'il manquait de naturel. Ce n'est point là, en tout cas, le premier venu.
Mlle Groizette seule, élève de Bressant, a eu les bon-* neurs du premier prix. Je reconnais, encore une fois, qu'elle a joué le Verre d*Eau avec distinction. Mais doit-on s'en rapporter, dans un concours, à l'unique scène que vient débiter un élève? il faut aussi, je pense, lui tenir compte de la façon dont il donne les répliques.
Si Ton s'en tenait à la scène de concours, Mlle Ghéron, par exemple, mériterait le prix, elle qui a récité l'Avare avec la vraie voix franche, brutale de la servante de Molière. Mais on a pensé avec raison que, pour Mlle Chéron, une scène bien dite ne suffisait pas. On n'en a pas moins couronné Mlle Groizette, qui emporte ainsi son premier prix, et qui jouera peut-être Gélimène — car elle est vrai-
ment élégante et jolie — mais quand elle aura beaucoup travaillé.
Mlle Ghapuy y élève de Régnier, a obtenu le deuxième prix. Elle avait paru un peu langoureuse dans Agnès : mais, après tout, il y a du charme dans sa manière. Un peu plus de naturel, et ce serait excellent. Pourquoi dire avec ce soupir oppressé :
Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue ! J
Agnès est plus ignorante , et moins troublée. Le succès de Mlle Ghapuy a, d'ailleurs, été très-grand, plus grand que celui de Mlle Croizette. C/est comme une autre Victoria, et elle jouera bien, à TOdéon ou au Vaudeville, qui se la disputent, les petites Cendrillons.
Pour les autres, elles ont, de leur mieux, récité leurs bouts de rôle. Mlle Baujard, dans la Fausse Agnès, blonde, Tair fûté, a réussi assez gentiment. Mlle May, que nous retrouverons, m'a-t-on dit, au nouveau théâtre du Château d'Eau, a fort agréablement, mais un peu trop vite et en grignottant les mots, débité le fameux récit du chien dans Lady Tartufe. Mlle Glotilde Gollas, dans Dorine, est piquante avec de la rondeur et de la gaieté. Ge sont les soubrettes de Marivaux, les unes mouches de la comédie du dix-huitième siècle autant que les fortes filles de Molière qui lui conviennent. En revanche, Mlle Rocher donnait à Lisette des Folies amoureuses, de Regnard, l'accent d'une gaie harengère. G*est trop forcer le ton, et c'est dénaturer le personnage. Mlle Aimée, dans une autre scène de la même pièce, l'histoire de la corde tendue, se donnait beaucoup de peine pour rire et pour nous faire rire.
Mais que sert de chatouiller les gens? Un peu de grâce et de sympathie vraie et le rire, le rire vrai part comme une fusée. Mlle Bic, dans Valérie, maniérée, s'écoutant volontiers et avec complaisance, a nuancé pourtant avec soin son long récit qu'elle rendait plus long encore. Elle a, d'ailleurs, un certain charme et de la distinction. Mlle Morand, Mlle Martin, Mlle Chéron, je l'ai dit, remarquable dans VAvare, n'ont pas fait grande impression sur
le public. Mlle Morand dans Agnès et Mlle Marlin dans Rosine ont été écoutées. Elles sont évidemment gracieuses^ élégantes^ fort jolies, mais où est la flamme? Et le moindre grain de mil dramatique ferait bien mieux notre affaire.
J'oubliais, parmi les concurrents, M. Laroche, qui se désespérait de n'avoir point de récompense et qui avait joué Sganarelle du Médecin malgré lui en ajoutant au texte : LucinduSy Iticinda, lucindum ! Ce sont là les leçons de M. Monrose. Uélève en a supporté les conséquences. On lui a reproché de traiter Molière en collaborateur. J'avais vu M. Laroche dans un vaudeville des Folies-Dramatiques, voilà quelques mois. Il y était fort amusant. Je crois qu'il fera son chemin, car il a du zèle et du feu, en dépit de son manque de couronne et d'accessit.
Notons encore M. Soquet dans le Menteur, Jolie voix, mais trop de gestes. Et ce sera tout. On voit qu'à deux ou trois exceptions près, remarquables dans le médiocre, ce n'est point la génération de 1869 qui sauvera l'art dramatique , le pauvre art dramatique, si grand hier, si compromis ai^jourd'hui.
Comedis-Fbançaibb : La Parvenue y comédie en quatre actes, de M. Henri Rivière. — Gymnasb : Diane de Lyg. — Mort de Théodore Anne.
6 septembre 1869.
Les débuts de M. Henri Rivière au théâtre^ à la Comédie- Française^ et par une pièce de l'importance de la Parvenue méritaient de piquer la curiosité publique, et ont, en effet, causé une certaine sensation dans le monde qui lit et qui juge. M. Rivière est l'auteur de deux ou trois romans fort remarquables à divers titres et de deux nouvelles qui sont vraiment des chefs-d'œuvre du genre, Pieirot et Gain. Je ne crois pas que, dans la veine fantastique et physiolo- II. 7
110 LA. VIE MODEHNE
gique, la littérature romanesque de ces derniers temps ait produit quelque chose de plus curieux et de plus saisissant. Egar Poë en eût été jaloux.
Rien, il est vrai, dans ces récits, que j'ai souvent relus, n'indique et ne fait pressentir l'auteur dramatique. L'analyse des sentiments y est fort habile, tout à fait ténue, profonde aussi et parfois bizarre ; mais les situatûmSi comme on dit à la scène, appartiennent plutôt à la philosophie, aux études de psychologie ou de médecine, qu'à Faction proprement dite, et le théâtre vit surtout d'action. Mais on pouvait espérer que M. Rivière, qui «st un écrivain, et qui est jeune, apporterait dans sa comédie quelque chose de nouveau, d'inattendu et de Ûer. Une conception dans le genre de Pierrot, transportée à la scène, eût peut-être étonné et effrayé, mais à coup sûr elle n'eût point passé inaperçue.
La Farvenae sera moins remarquée. Je le regrette. J'aurais souhaité que M. Henri Rivière entrât au théâtre par un succès. Il est temps qu'une génération nouvelle se fasse jour et apporte à Tart dramatique le secours de ses idées, les ressources de son tempérament, tout ce qu'elle sent, tout ce qu'elle pense, la réserve de ses aspirations et de ses nerfs. M. Rivière avait sans doute voulu frapper un grand coup : pour son début, il s'est attaqué à un sujet douloureux, vraiment tragique^ pris au cœur même de notre société contemporaine. Ce qu'il a, je pense, essayé de montrer (car vraiment il est assez difficile de saisir dans son drame la pensée-mère), c'est la dégradation lente de l'homme, du mari, sous l'influence perverse de la femme.
M. Galendel, un pauvre diable d'honnête ingénieur, a épousé Mme Galendel, une ambitieuse de luxe, qui va devenir bientôt une aventurière. Il l'aime; pour subvenir aux besoins, aux appétits de cette femme, il abandonne ses projets de long travail honaèle et sûr, il se lance dans des spéculations dont Mme Galendel a l'idée, il s'associe à je ne sais quel prince allemand sexagénaire, auprès duquel Mme Galendel fait la pluie et le beau temps. Il a tous les
AU THÉAlllS. 111
jours ua pied d'eau de plus par dessus la iètei le malheureux l et il se débat, et il lutte en attendant qu'il se noie.
Edmond About avait à peu près traité la même situation dans ïinfâme, Galendel est proche parent de son héros. Ce Galendel a d'ailleurs le défaut énorme de demeurer indécis aux yeux du public. On ne voit pas bien clair dans cette âme. Il n'est ni héroïque ni misérable. Sa faiblesse, qui se courrouce au dénouement^ nous touche ou nous importe peu. Il ne nous a pas assez montré sa souffrance durant les trois premiers actes^ pour qu'au dernier nous nous intéressions à ses sanglots. Il est comme la pièce tout entière, qui veut être brutale, hardie^ saisissante, et qui s'arrête à mi-chemin.
Il ne fallait pas, en un tel sujet, d'euphémisme& de style ou de morale. En appelant sa pièce la Parvenue) Mi Henri Rivière lui était d'avance son caractère. Mme Galendel, femme de M^ Galendel, est une coquette, une torpille, une lionne pauvre, tout ce qu'on voudra; elle n'est point une parvenue. Elle le devient au baisser du rideau^ je suppose, quand elle va rejoindre au delà du Rhin son grand-duc de Gérolstein. Jusque-là> c'est une femme sans cœur^ tripotant> comme une Mme la Ressource en robe de soie, des affaires véreuses^ et s*attardant à un amour passager qui n'est ni dans son tempéramenti ni dans ia donnée de la pièce.
Gette pièce, il faut le dire, n'a pas d'originalité grande. La situation capitale^ l'histoire des lettres de la comtesse que possède Mme Galendel et dont elle menace la pauvre femme à toute heure, est empruntée à un roman qui ût grand bruit jadis et d'autant plus de bruit qu'il avait été pris par l'auteur à la plus parisienne des réalités, Un péché de grande dame^ par le marquis de Fondras. La pauvre comtesse de M. Rivière a eu un amant, M. de Mercey. Ge gentilhomme assez pleutre a trouvé tout simple de remettre les lettres de la comtesse à cette électrique Mme Galendel qui le domine et le magnétise, et le mène en laisse avee insolence.
Archimôde demandait un levier pour soulever le monde :
112 LA.VIB MODERNE
Mme Calendel se sert des lettres de la comtesse pour y entrer. Elle fait béaéficier sa vie d'expédients de Tintacte réputatioQ de la comtesse. La comtesse, avant de faiblir/ de se donner à M. de Mercey, a aimé, du vivant du comte, M. de Léris, qui Testime profondément et qui Ta respectée. M. de Léris maintenant la sait veuve. Il revient des antipodes pour l'épouser. Et il l'épouserait sans la passion soudaine de Mme Calendel qui se dresse implacable enti*e ces deux êtres.
La comtesse, menacée par Mme Calendel, qui lui jure de tout dire à M. de Léris, va bravement au-devant du mépris. On veut révéler sa faute à M. deLéris^ elle fait mieux^ elle la montre, elle Tétale. Elle se sacrifie et s'humilie, et cette scène nette, franche, bien enlevée qui termine le troisième acte, est certes la meilleure de l'ouvrage. M. de Léris, frappé au cœur, atterré devant cette foi qui s'écroule, n'a plus qu'une chose à faire : il réclame à Mme Calendel les lettres de la comtesse, il les brûle et s'éloigne. Mme Calendel les avait cédées, ces lettres, à l'homme dont elle croyait rencontrer l'amour et dont elle ne rencontre que la haine. Furieuse de l'injure suprême^ ruinée par une spéculation dernière, elle rompt enfin avec ce monde où elle étouffe et, poussée par la nostalgie de la boue qui torturait la Maintenon — cette autre parvenue — sur son trône, elle s'enfuit, elle va vivre à l'aventure, là-bas, dans le pays où les millions fleurissent. — Je vous quitte, dit-elle à Calendel, — Non, madame, répond le mari , c'est moi qui vous chasse !
Et le mari trompé et l'amant trahi iront se consoler, chercher l'oubli quelque part, en Amérique ou dans une tle de rOcéan. C'est un des côtés originaux de la Parvenue que ce je ne sais quoi d'exotique, qui sur toute la pièce répand son odeur. 11 n'est pas un seul de ces personnages qui n'ait fait une ou deux fois le tour du monde. Et quoi d'étonnant à cela? Pour M. Rivière, officier de marine et voyageur, il est tout simple qu'un roman entamé dans l'Arkansas se termine rue de la Chaussée-d'Antin et que l'épilogue se joue à Taïti. La vapeur a depuis longtemps eu
raison de cette ennemie de Tart romanlîque : Tunité de lieu.
Je me suis contenté de donner une analyse de la Parvenue. On pourrait discuter, un à un, tous les personnages. Calendel, je Uai dit, mélange singulier.de Sganarelle et d'Othello, sorte de M. [Bovary agioteur, n'est pas assez nettement dessiné pour émouvoir. M. de Léris a des sévérités un peu bien puritaines et, sans avoir de droits sur la comtesse, lui parle avec des tonnerres d*époux outragé. Pourquoi ces méprisants regards à M. de Mercey, son ami, qui ne Ta point trompé puisqu'il ne connaissait point . l'amour de Léris pour la comtesse ? Je ne vois de logique en vérité que cette pauvre femme tombée et à qui tout le monde demande des comptes, excepté le mari (qui est mort), et que tous torturenti et qui n'a contre M. de Léris et contre Mme Calendel que ses larmes et son repentir.
L'arme que choisit cette Mme Calendel est, au surplus, bien vulgaire. Prendre des lettres, les lire, s'en faire une arme, happer au passage les confidences des cœurs qui se livrent, cela est si facile et si petit, que la parvenue même ne devrait pas avoir recours à un tel moyeu. J'aurais voulu que M. Rivière expliquât de toute autre façon l'ascendant de cette femme sur la comtesse. Il y avait dans l'amitié d'une aventurière s'imposant à une honnête et faible femme un sujet d'étude, de psychologie morale qui devait tenter un homme de talent comme l'auteur de la Main coupée. Mais des lettres, mais cette éternelle histoire qoi fatigue la salle tant elle lui paraît repoussante et mesquine ! Vieux moyen. Il faut l'abandonner décidément aux hommes de métier qui ne savent autrement se tirer d'affaire.
Ce que j'espérais trouver dans la Parvenue, ce que j'avais rencontré dans les romans de M. Rivière, et ce qui, cette fois, a manqué, c'est le style. Point de trait dans tout ce dialogue, une conversation facile et sans angles. Je sais bien que le théâtre s'éloigne aujourd'hui de cette manière gui faisait fortune, il y a douze ans, et où le mot étinceiait, habilement amené et comme enchâssé dans la con-
versation des personBages, mais le t)*ait, Tarète, ce qui constitue le style, cela est, en somme, de toutes les saisons, et M. Rivière, qui cependant n'avait qu'à écrire comme il écrit d'habitude, a vraiment négligé, cette fois, de s'eii souvenir.
M. Alexandre Dumas fils a, comme pas un, ciselé, à son heure, et serti lemo^. Ce n'est pas qu'on en trouve beaucoup dans cette Diane de Lys que vient de reprendre le Gymnase. Mais, dans le DemUMonde, par exemple, et le Père Prodigtie, dans VAmi des FemmeSj ils éclatent comme des pois fulminants. Diane de Lys, admirablement jouée par Mlle Aimée Desclée, qui débutait ou plutôt rentrait, a produit l'autre soir l'effet d'une pièce nouvelle, ou* du moins d*une œuvre qui n'a pas vieilli et qu'on retrouve, après seize ans, aussi ferme et aussi droite qu'au Jour de son apparition. Gela est net, magistralement construit, saisissant. On n'en pourrait enlever une seule phrase. Tout se tient, comme en une solide maçonnerie.
Et je me sers là d'un terme impropre. La construction même de la pièce, la charpente, comme on dit dans le métier, est évidemmeujb irréprochable dans Diane de Lys; mais ce qui fait le mérite, la valeur, le charme et la puissance de l'œuvre, c*est sa sincérité, son émotion, ce je ne sais quoi de senti et de vécu qui apparaît à chaque scène. Il y a du sang dans mon encre, disait un jour Alfred de Musset. Il y 'a du sang aussi dans l'encre dont M. Dumas fils écrivit la Dame aux Camélias et Diane de Lys, Au reste, je suis là un piètre devin, et il suffit de lire la préface du drame dans le théâtre complet de l'auteur, pour voir que la pièce est née de sentiments éprouvés (si l'on pouvait transfigurer le sentiment) transfigurés par l'art.
Il est au reste fort curieux de rapprocher Diane de Lys d'une œuvre vécue aussi et saignante, je veux parler d* Antony d'Alexandre Dumas. Je ne sais pourquoi, mais l'œuvre du père et celle du fils me semblent parallèles. La poursuite de Diane de Lys par Paul Aubry rappelle la fugue affolée d* Adèle d'Hervey et celle d'Antony. Diane, insultée dans une soirée comme Adèle dans un bal, semble, comme
Au THÉÂTRE. U6
Adèle d'Hervey, se, parer publiquement de son amour. Il n'est pas jusqu'au dénouement de la comédie de i883 qui ne m'ait remis en mémoire le drame de 1830. Cette fois seulement, c'est le mari qui se fait le bourreau. Et ne croyez pas que je veuille ici parler d'imitation, de réminiscence. On n'a pas à songer à ces choses avec M. Dumas fils, le plus sincère des artistes. Non, je veux seulement indiquer comment, à vingt ans de distance , deux tempes raments divers, et d'un talent si élevé, comprennent une situation quasi-identique»
Avec M. Dumas fils^ la passion est plus nerveuse, moins sanguine^ plus réfléchie, plus résolue, moins byronienne et je dirai plus profonde sous ce qu'Antony appellerait de la froideur. Cet amour de Paul Aubry pour la comtesse de Lys vous pénètre et vous entraîne. On suit comme avec des palpitations le développement du plus simple des drames, un de ces drames de tous les jours semblable à ceux que raconte sans phrases, dans son style de greffier» cette romancière qui a plus d'imagination que Balzac, la Gazette des Tribunaux. Qn'est-ce que la pièce? Une assez ordinaire aventure d'amour, mais déduite et démontée avec une vérité et un art infinis.
Paul Aubry rencontre sur son chemin Diane de Lys. Tous deux sont aimants, passionnés, et n'aiment pas. Diane est négligée, abandonnée par son mari. Paul n'a d'autre amour que le vulgaire amour de la grisette, qui se pose près de vous et s'envole comme le moineau franc. Ils ont le cœur vide et inoccupé. Fatalement ils doivent s'adorer^ et ils s'aiment en effet, lorsque le comte de Lys s'avise d*être jaloux de sa femme et tue d'un coup de pistolet le jeune homme avec lequel Diane veut vivre. En dix lignes, c'est là le drame, et il fallait toute la patience, toute la conscience de M. Dumas fils pour le rendre aussi poignant, pour le remplir de sentiments, à défaut d'incidents. La pièce, remarquablement conçue, est admirablement conduite, de la façon la plus sobre et la plus implacable.
Je voudrais savoir aujourd'hui ce qu'en pense M. Dumas fils. Lorsqu'il l'écrivait, il ne songeait, à coup sûr, qu'à
passionner, à émouvoir, à séduire et il y réussissait corame il y réussit encore. Mais, depuis ce temps, on sait quel travail généreux s'est fait dans ce talent et dans ce cerveau. L'auteur de Diane de Lys ajouterait peut-être aujourd'hui, je le gagerais, et la pièce n'y perdrait rien, quelque personnage comme Taupin qui ferait saillir aux yeux du public l'idée, ou du moins la moralité contenue en germe dans le drame. « Voilà un chef-d'œuvre du temps où Dumas ûls ne se souciait de rien prouver, me disait un confrère et un ami, l'autre soir, pendant un eutr'acte. » Je ne suis pas si certain, vraiment, que Dumas fils n'ait rien voulu prouver en écrivant Diane de LySj et, dans tous les cas, l'œuvre prouve péremptoirement quelque chose. Jamais, à mon avis, revendication du divorce n'a été aussi nettement exprimée. Avec ce seul mot : « le divorce, » dans la bouche d'un des personnages, la pièce prend aussitôt un caractère nouveau, et croyez-vous que son mérite littéraire en soit diminué? On ne peut même adresser la question sérieusement. Supposez le divorce établi, le comte de Lys n'a plus le droit de venir tuer brutalement lâchement, un homme qui n'est même pas l'amant de sa femme. Othello, comme dit Shakspeare, n'a plus rien à faire.
Paul Aubry, pour vivre heureux, si le divorce existe, n'a pas besoin de demander la main de Mademoiselle de Boursac, qu'il n'aime pas, et la vie brisée de Diane de Lys, épouse sacrifiée, refleurit et s'épanouit à nouveau. La loi seule, une loi implacable, sépare ces. trois personnages, tous trois honnêtes selon la morale humaine : la femme» le mari et Famant. La loi fait de l'une une adultère, de l'autre un meurtrier, du troisième une victime. N'est-ce pas atroce et stupéfiant ? N'est-ce pas inique? Et voilà, je le répète, ce que prouve le coup de pistolet du comte de Lys.
Cette idée de protestation était contenue dans l'œuvre de M. Dumas fils, mais l'auteur, à présent, l'affirmerait plus nettement. N'est-il pas résolu à faire servir cette immense et retentissante tribune, le théâtre, à ces plaintes, à ces légitimes rébellions? On attaque aussi par l'émotion
les lois mal faites et les larmes en certains cas valent les discours. Cette question du divorce précisément, M. Dirm as fils ne veut-il point la traiter, la poser franchement au public? Ne prépare-t-il point sur un tel sujet une comédie ou un drame? Nous le suivrons toujours dans cette voie nouvelle et féconde.
Ses dernières œuvres témoignent d'une préoccupation des questions sociales qui ne pourra que s'affirmer davantage en ses œuvres futures. Et la critique sera toujours prête, disons-le, à saluer ces recherches, ces essais, ces tentatives, et, au besoin, à pousser les autres dans cette voie qui peut sauver le théâtre de son abaissement et de sa ruine.
Un auteur dramatique, un journaliste de talent et de courage, un de nos confrères du feuilleton théâtral, un de nos devanciers, M. Théodore Anne, vient de mourir. Il avait soixante-douze ans. Légitimiste acharné, ancien garde du corps du roi, dans la compagnie de Noailles, démissionnaire après 1830, il était entré, je suppose, dans la littérature un peu par hasard, et il y était demeuré par conviction.
Théodoi'e Anne avait débuté par des vaudevilles et devait finir par de gros romans et des drames sombres. Niedermeyer, l'auteur de la musique du Lac, avait écrit la partition d'un opéra de Théodore Anne, Marie Stuart, Je me rappelle un drame fort bien fait du même auteur, la Chambre rouge, où l'ancien garde du corps, l'adversaire des journalistes libéraux de la Restauration, le polémiste qui mettait volontiers plume et flamberge au vent, comme c'était alors la mode, avait mis en scène un duel singulièrement dramatique et curieux.
Lorsqu'il donnait une pièce nouvelle, Théodore Anne avait une façon originale de se rendre compte du sentiment public. Il est resté célèbre pour sa méthode. L'heure du spectacle venue, il s'allait placer au beau milieu du parterre, en pleine mêlée, et il écoutait, non pas la pièce, mais les observations des spectateurs. 11 ne lui est jamais arrivé d'interrompre une critique un peu vive. Tout au con-
118 LA. VIE M01>KRNB
traire, après la peprésentation. il hochait la tète et disait :
-^ J'aaraiapa condoire telle scène de telle façon, c'était l'avis d*une marchande d'oranges, ma voisine, et, par ma foi, c'était le hon.
Nos auteurs dramatiques n'oseraient pas tous affronter ainsi cette voix du peuple. Mais Théodore Anne avait diverses sortes de courages. En 1832, après la détention de Madame au fort de Blaye, après le scandale du mariage secret et de la grossesse, Théodore Anne publia une brochure des plus vives et des plus agressives, la prisonnière de Blaye. Elle est assez rare, et c'est dommage, car il faudrait la lire pour se rendre un compte exact des polémiques d'il y a trente ans.
Feuilletoniste à \si France, puis kl'Union, Théodore Anne a donné au théâtre le GtierillerOy VEnfant du régimeni, et il y a quelque dix ans, Y Espion du grand monde à l'Ambigu, en collaboration avec M. de Saint-Georges. Ce qu'il y avait surtout de remarquable chez Théodore Anne, c'était l'homme, le fidèle serviteur d'une cause perdue, ou pour mieux dire d'une cause morte, l'écrivain résolu et arrêté qui, semblable à l'Old-Mortality de Walter Scott\ s'acharnait 1^ arracher l'herbe parasite sur les tombeaux oubliés.
On a beau ne point partager les idées d'unhoivime et les combattre, on ne peut s'empêcher de reconnaître, et surtout en un temps fécond en reniements et en parjures, le prix de la fidélité.
OntfqK : U Bâtard^ drjui^p en quatre so^es, de M. Alfred Touronde. — Det Modes danç la ^aine et dan* le cfime.
S7 leptembre 1869.
Le Bd^ard de M. Alfred Touronde est un succès. Ce drame, dont la passion très-sincère et l'émotion vraie ont
AU THléATRE. 119
dès Vabord dominé le public, a réussi pour deux raisons, toutes deux excellentes : la remarquable façon dont il est joué, la conviction juvénile et ardente avec laquelle il est écrit.
J'ai dit que la pièce avait fait quelque temps antichambre. Il y a un an, Bertonle père nous en parlait avec une admiration communicative. L'auteur, je crois, lui avait apporté sa pièce ; l'artiste l'avait lue, s'en était épris et, bien résolu à la jouer, à créer ce rôle du bâtard qui convenait si bien à sa nature, il Tavait tour à tour présentée à M. Larochelle et aux directeurs de FOdéon.
M. Touroude nous était connu déjà par quelques petites pièces et par des publications où l'on pouvait deviner des intentions sérieuses. Mais, à tout prendre, sa première œuvre est ce Bâtard, et il débutait véritablement l'autre soir. Le public l'a traité comme il traite tous les débutants auxquels il fait volontiers crédit de Texpérience et de l'habileté. Mais, s'il s'est montré bienveillant, il n'a eu, je l'avoue, pour l'auteur aucune complaisance, et l'auteur, en revanche, ne lui a rien sacrifié de ses audaces et de sa virilité.
La pièce est très-simple, et sa simplicité même est une force. Robert Duversy a vingt ans. C'est un puritain, un honnête garçon qui comprend non le plaisir, mais la passion, non pas les amours, mais l'amour. Il a rencontré sur son chemin une jeun^ fille, Jeanne, qu*il a aimée et qui s'est donnée à lui. Un enfant est né, que les deux jeunes gens adorent. Le premier acte nous montre Robert et Jeanne appuyés l'un contre l'autre, et les yeux fixés sur le berceau. Robert traite Jeanne non comme une maîtresse, mais comme une femme. Il la respecte ; il veut la faire respecter. Il l'épousera ; mais que d'obstacles ! M. Duversy ne consentira jamais à ce que ce mariage s'accomplisse. Il faut attendre, amener lentement le père à cette idée, et Robert, pour arriver à son but, aura chez lui, dans son foyer, un auxiliaire bien-aimé, sa mère.
Après avoir ainsi bâti ce château en avenir, Robert s'éloigne et laisse Jeanne seule auprès de son fils endormi.
lorsqpie tout à coup un inconnu entre dans cette chambre. C'est Armand, un homme de plaisir et de folie, un déclassé de la vie parisienne^ sans nom^ car il est bâtard^ sans fortune^ car il vit de hasard^ de parîs^ de jeu; un sceptique qui s*est pris d'un amour violent^ absolu, sincère pour Jeanne et qui la poursuit de ses obsessions- Elle veut le chasser, il demeure ; elle lui dit qu'elle aime Robert, il lui répond que Robert la trompe, que Robert est jeune, incapable de résister aux séductions, et qu'il l'abandonnera, un jour ou l'autre, pour la laisser retomber dans sa honte. Il épuise contre Thonnéte fille tous les arguments de la tentation, toutes les insinuations. Elle aime. Elle n'écoute pas.
— Eh ! bien, venez ce soir, à cette adresse, dit Armand. Je vous prouverai que Robert vous ment, et vous saurez alors celui qui vous aime et celui qu'il vous faut aimer.
Il jette une carte sur la table, une carte que Jeanne va prendre tout à l'heure et tourner et retourner entre ses doigts, puis il s'éloigne.
Le premier acte, terminé en deux scènes, nettement posé, largement découpé, est excellent, et son exposition — la conversation des deux jeunes gens devant le nouveau-né — est tout à fait pénétrante et charmante. J'aime beaucoup moins le second tableau, le bal où mademoiselle Turquoise, poussée par Armand, séduit ou essaye de séduire Robert. Ce Robert, qui aime réellement Jeanne et du fond de Tàme, se conduit, dans ce raout interlope, comme un collégien échappé. Pour imiter Armand, qui le raille sur sa sagesse, il fume des londrès qui lui donnent la nausée, joue des parties de baccarat à l'aveuglette, et papillonne sans motif autour des jupons de Turquoise. C'est ce que désire Armand ; mais Robert Duversy donne, il faut l'avouer, bien facilement dans le piège. Au milieu de cette soirée du demi-monde, Jeanne arrive dans sa robe de laine. Elle est persuadée qu'Armand a menti, que Robert n'est point là. « Voyez! » dit Armand. — Il relève le store d'une glace sans tain, et Jeanne aperçoit, dans l'autre salon, Robert qui rit, cause et fume, un camélia blanc à
la boutonnière — camélia, entre parenthèse, terriblement compromettant pour un Grandisson.
Au reste, je n'aime pas du tout cette façon, qui sent son Méphisto en frac noir, de montrer ainsi la culpabilité dans la glace. Il faut laisser cette méthode aux féeries ou aux romans d'aventure. Le Bâtard est une pièce assez solide pour se passer de ce moyen mélodramatique, assez insignifiant d'ailleurs, mais qui ressemble trop à un truc. Il fallait s'attacher à demeurer le plus près de la réalité dans une œuvre qui veut et qui sait être essentiellement réelle, moderne, vivante.
A peine Jeanne a-t-elle aperçu Robert qu'elle pousse un cri, un cri d'effroi et un appel. On accourt. On la voit là palpitante et pâle. Robert devine quelque machination et^^îuO^V se tourne instinctivement vers le coupable : A/ ^,
— C'est vous, monsieur? f r 3
— C'est moi ! O, //
— Vous êtes alors un lâche, un misérable et un bâtard t \{[if o ^^y Rien ne vaut la façon énergique, fière et mâle dont Pierre
Berton asujeter cette injureàlaface de son adversaire, si ce n'est l'expression de froide haine et d'implacable résolution. que met Berton père dans ces simples mots : C'est moi ! Il les fait tranchants comme un couteau.
Armand pâlit sous l'injure.— Je vous tuerai, monsieur! — A demain ! — L'acte avait paru faible et surtout en le comparant au premier. Cette fin l'a subitement relevé et la partie, dès ce moment, était gagnée.
La pièce, à vrai dire, ne commence guère qu'au troisième acte. C'est là que la véritable action s'engage et qu'apparaît l'idée de l'œuvre, idée morale et forte. Robert va se battre. Il peut être tué. Il faut qu'il fasse son devoir il ne se battra point avant d'avoir reconnu son enfant. £n même temps qu'il demande un sursis à son adversaire, il supplie sa mère de décider M. Duversy à ce mariage. M, Duversy pousse les hauts cris aux premiers mots de l'affaire. Est-ce qu'on épouse sa maîtresse? Quelque aventurière, une femme de proie qui veut habilement s'introduire dans une honnête famille!
lt% LA VIE MODERNE
11 connatt la y\e, ce M. Duversy^ il Ta pratiquée. Il sait comment on la traite, par la gaieté et par l'oubli. Est-ce qu'il n'a pas eu de maîtresses, lui aussi? Est-ce qu'elles ont pesé sur sa vie? Il refuse son consentement, et il le refuse en riant à demi, car cette amourette ne lui paraît pas bien sérieuse, et il ne devient grave que lorsque Robert lui avoue qu'il a un fils. Un fils! M. Duversy, cette fois, hoche la tête et fronce le sourcil. Un enfant! La solution du problème est plus difficile qu'il ne le pensait.
Il est là, songeant, lorsque Jeanne, éplorée, se dresse devant lui. Elle s'est jetée aux pieds de madame Duversy, elle a pleuré, elle est pardonnée déjà et acceptée par cette mère faible et charmante qui n'obéit qu*à son ûls. M. Duversy lui demande ce qu'elle vient faire chez lui. Ce qu'elle y vient faire? Elle était simplement accourue, la malheureuse, pour savoir des nouvelles de Robert, de ce duel, de ce terrible duel dont elle a peur. Un moment — et le public a trouvé là ce père un peu trop sceptique — M. Duversy se demande si ce duel n'est pas un mensonge, si Jeanne ne veut pas de la sorte hâter le dénouement, pousser au mariage, désarmer sa volonté. Mais il faut bien qu'il croie à tout lorsqu'on lui nomme l'adversaire de Robert, Armand, le spadassin, le roué, le bâtard.
Râtard ! Oui, Armand porte seulement le nom de sa mère; Armand s'appelle comme la malheureuse qu*on a séduite et qui est morte. Armand n'a tant d'ironie et tant de haine que parce qu'il a vu sa mère, une honnête femme, souffrir, abandonnée et tomber, et se vendre pour le nourrir. Par amour pour sa mère, il détesté tous ces heureux qui ont une famille, un nom, des parents et qui, plus favorisés que lui, ne valent pas plus que lui. Pourquoi est-il un aventurier et un suppôt de clubs et de roulette? pourquoi a-t-il tant de fiel aux lèvres et au cœur? Parce qu'un misérable a trompé sa mère, et l'ayant prise honnête fille, en a fait une fille perdue. Et cet homme, c'est précisément M. Duversy, qui est heureux, souriant, riche et gai, et dont le bâtard va tuer le fils.
AU THl^ATBE. 133
Le tuerl Non; il ne le tuera pas! M. Duversy court à Armand.
— Vous ne pouvez vous battre avec Robert.
— Et pourquoi donc?
— Votre père, que je connais, qui m'envoie vers vous, votre père vous le défend I
Le bâtard le regarde.
— Mon père? quel père? J'ai donc un père? Ah ! puisqu'il vit, que je voudrais lui dire en face tout ce qu'il a fait souffrir à celle qu'il a tuée I
Et il conte à cet homme l'agonie de la malheureuse, sa douleur, sa misère, l'atroce et froide misère, la mopt lente par le dénûment.
Le bâtard devient terrible. On croît voir l'ombre de la femme abandonnée se dresser menaçante dans son suaire. Et j'aime assez, je vous l'avoue, ce courroux dans la bouche de ce fils ! Il dit vrai, il a raison de haïr. Il venge à la fois ainsi et sa mère et lui-même.
La recherche de la paternité est interdite, soit. C'est encore là un de ces articles de lois qu*il faut corriger. Une femme est perdue, séduite, comme dit cette aimable langue française, qui a des euphémismes pour toutes choses, î'homme disparaît, tout est dit. La malheureuse n'a qu'à nourrir son enfant : elle est la mère. Que si, devant sa n)îsère et son abandon, cette solitqde effrayante, le long avenir qui s'ouvre terriblement sombre, le désespoir et la folie l'entratnent, la poussent à l'infanticide, c'est bien; la justice est làl II y a des magistrats à Berlin. Le complice, le père peut à son aise circuler. Nul ne l'inquiète. L*inquiéter? On y songe bien : on le félicite. C'est un homme à bonnes fortunes. Comment doncl Vive don Juan ! On a dit cela cent fois, mais il faut le redire.
Une mère n'a point le droit de s'écrier ; « Celui-ci est le père de mon enfant 1 » Un fils n'a point le droit de dire : « Je suis le fils de cet homme! » Tout est pour le mieux. Mais alors, c'est au théâtre de réclamer pour la femme perdue et l'enfant sans- nom, c'est au dramaturge de détruire par l'émotion, les iniquités de la loi. Le rire
désarme^ mais les larmes font mieux encore : elles détruisent. Et tonte une salle applaudit, et proteste en applaudissant, lorsqu'^elle voit, comme au quatrième acte de la pièce de M. Touroude, le bâtard faire courber sous sa colère le front de celui qui lui a donné le jour et qui lui a pris sa mère.
Ce n'est pas à la recherche de la paternité que conclut M. Touroude, mais il s'élève avec vigueur contre l'amant qui abandonne sa maltresse. Il réclame les droits du bâtard en montrant ce que devient Tenfant abandonné, jeté dans le monde avec une vésicule de fiel dans le cœur. Il n'est pas tout à fait vrai^ pour tout dire^ que les bâtards aient tant à souffrir de leur bâtardise, et l'histoire et l'observation donneraient assez raison au dicton : Chanceux comme un bâtard. Mais ce n'est point là un argument, et la vérité est, que le père doit à l'enfant son nom et sa protection. La loi naturelle l'exige.
Je sais gré à M. Touroude d'avoir agité la question. Il n'est pas devenu, notez bien, un prédicant pour cela, et son drame, pour discuter un problème et sonder une plaie sociale, n'en est pas moins un bon drame. Un peu plus de simplicité dans la forme, moins d'adjectifs, de romantisme (ru ne connais pas, toi, les pleurs couronnés de rireSy j'ai entendu cela ou l'équivalent), et ce serait parfait. Il y a bien aussi des longueurs et surtout dans ce quatrième acte, si sobre, si fort, si brave. La pièce se dénoue entre les trois hommes, le père et les deux fils. La situation n'est pas sans rapport avec celle d'un drame de M. Edouard Plouvier, représenté justement à l'Odéon.
Dans Madame Aubert, le marquis de Saint-Géry voyait aussi son fils naturel, Georges, prêt à tuer son fils légitime. Mais, au premier sang, les deux jeunes gens se précipitaient dans les bras l'un de l'autre. M. Touroude ne les fait pas croiser le fer, comme M. Plouvier. La voix de Robert qui dit : Mon frère, désarme ce terrible Armand. Mon frère ! On ne lui a jamais dit cela : il n*a jamais eu de famille. Son espoir de vengeance s'enfuit devant ce nom nouveau. Et puis, décidément il a assez souffert
d'être un bâtard . il veut que Fenfant de Robert ait un père. 11 pardonne Toutrage. Il oubliera son amour; il restera seul avec ses Souvenirs et ses amertumes. Et la pièce finit sur le cri poignant du fils naturel qui voit s'éloigner son père, ce père qu'il n'a pas voulu embrasser,
— Si tu l'avais voulu, pourtant, je serais le fils honoré d'une honnête femme !
Je regrette que le bâtard de M. Touroude mêle, dans ses idées de haine, le nom de sa mère à celui de Jeanne. Fils, il est logique dans sa soif de sang; amoureux, il est trop cruel. C'est par là, d'ailleurs, qu'il se rapproche littéralement de cet autre bâtard littéraire qu'on ne saurait oublier en parlant de lui : Antany. Tout le monde Ta nommé.
Oui, il y a un certain rapport entre Armand et Antony dans la façon dont l'un et l'autre entendent se venger.
Armand, l'Armand de l'Odéon, cet Antony de 1869, est moins exagéré, plus discret dans sa vengeance, mais tout aussi féroce. 11 veut se venger légalement. Il est de son temps et raisonne et calcule jusque dans sa fureur. Ce n'est pas lui qui rêverait de poignarder un rival, dût-il pour cela risquer la guillotine. A quoi bon? Il tient sa vengeance au bout de son épée. Assassin, non ; duelliste, oui. C*est une autre façon de comprendre le meurtre. Armand est effrayant, campé dans son droit strict, dans son droit d'offensé, et réclamant, exigeant le sang de Robert. La phrase menaçante dont il souffleté Jeanne terrifiée sent son Antony d'une lieue, mais un Antony qui connaît le Code et qui se défend avec un article de loi :
— Vous pouvez commander vos habits de deuil, madame. Dès à présent, votre fils n'a plus de père. C'est un bâtard aussi.
Rien de plus curieux, d'ailleurs, que ces comparaisons littéraires, et rien qui peigne mieux l'état dés esprits. Le bâtard de 1869, avec sa froideur d'acier, est [tout aussi tragique que le bâtard de 1831 avec ses accès de fièvre chaude. A tout prendre, Antony est plus excusable qu'Armand, et ce fou qui finit par le meurtre a des accents
plus déchirants parfois que ce bohème doré qui consent à pardonner. L'un et Tautre^ en somme^ portent le cachet de leur époque.
Armand est proche parent d*Antony, soit, mais il a reça une toute autre éducation que son aîné; il n'est pas comme lui naïf jusqu'à la brutalité, audacieux jusqu'à la furie, il réfléchit, il compte, il veut tromper, il a passé par la Bourse, les coulisses, les tripots et les boudoirs.
Et cela est si vrai, que les sentiments ont leurs modes, que la passion, l'amour, la haine, le pardon, la vengeance prennent des reflets selon les temps, que le crime môme (je vous demande pardon de parler du terrible drame joué par de sinistres acteurs et qui a fait pâlir, cette semaine, tous les drames à la fois), oui, le crime a des aspects différents selon les dates, des causes différentes selon l'heure oi^ il est commis. Lacenaire ne ressemble pas à Lemaire ou à La Pommerais. Lacenaire est de son temps comme Lemaire est du sien. Il y a de Vantonysme aussi dans le premier et du raisonneur, du calculateur dans le second.
Il y a deux endroits — deux antipodes — où la conscience publique, interrogée, laisse échapper son secret, où l'on peut étudier à coup sûr un état social et suivre sa décomposition ou ses progrès : c'est le théâtre et la Cour d'assises. Drames rêvés, ou drames exécutés, un invisible lien semble les rattacher les uns aux autres. L'^époque où Lacenaire joue du tiers-point est bien celle où Antony rugira ses tirades devant une foule. La pose que choisit le héros de roman ou celle que prend le héros de l'échafaud est la même. Ils ont l'un et Tautre lu Byron.
Ce n'est plus Byron qu'on lit aujourd'hui, c'est le Manuel du Spéculateur ou les menus du baron Brisse. Il s'agit de jouir. Tout est appétit, âpre désir, soif ardente. Le crime même [se fait plus atroce. Quel prurit affreux pousse des êtres humains à ces boucheries dont.Paris frémit encore? La passion, la colère, la folie, la honte d'un outrage, la frénésie de la vengeance? Non, rien de tout cela. On n'assassine plus par amour, comme au temps
du bâtard Antony. Encore une fois, non^ le mobile du crime, c'est le sentiment le plus bas, c'est le besoin d'argent, la faim, non pas la faim du pauvre, mais l'horrible faim de l'or. II y> du calcul maintenant, au fond de toute action humaine.
La folie, qui monte comme une marée effrayante, a pour principale cause à présent l'appétit, l'envie des jouissances. Être riche, c'est le rêve ! S'enrichiri c'est Tardent espoir. Mais non pas lentement, joi^r par jour — chaque journée amenant sa peine et son profit; non, s'enrichir brusquement, gloutonnement, par un coup d'audace, un coup de Bourse ou un coup de couteau. Déchaînement atroce de tout ce qu'il y a de répugnant et de hideux dans les instincts de l'homme! II semble que certains crimes soient faits pour montrer jusqu'où peuvent tomber les sociétés qui pourrissent. Conscience, n'es-tu donc qu'un mot?
C'est qu'on a si fortement, depuis des années, développé les boulimies, aiguisé les dents, fait pousser les ongles, que le vieux monde affamé se rue à toutes les curées. Qu'il est loin déjà le temps où l'austère Guizot disait aux foules : Ennchissez-vous ! Ce cri qui révolta tant de gens alors retentit aujourd'hui de tous côtés et sur tous les tons. Les idées les plus pures et les plus lumineuses ont besoin, pour demeurer populaires, de s'appuyer sur des promesses de bonheur immédiat.
Où sont les stoïciens qui oseraient à cette heure parler de devoirs, célébrer la privation sainte, la misère noblement subie, la douleur fièrement supportée? Leur moment est fini. II serait gênant le stoïcisme. Le monde a des dents : qu'on mette la table et qu'on se gorge. La France a le ver solitaire. Tant mieux I Les mets sont bons et l'auge est pleine.
Et, c'est pour la remplir, lorsqu'elle devient vide, qu'on
dérobe et qu'on tue. Les crimes augmentent, et commis
(chose atroce) par des jeunes gens. Avoir vingt ans, et
tuer f Les assassins deviennent précoces, on Ta remarqué
déjà. C'est qu'on veut que, dès les premières heures, la
128 LA VIB MODERNE
vie tienne toutes ses promesses. On exige, sous peine de raort, que le rêve doré que tout homme porte en sa tête se réalise sur-le-champ. Pourquoi serait-on né si ce n'était pas pour être heureux ?
Le sacrifice est un vain mot dont le sens a vieilli. Tout martyr devient ganache avec l'humeur courante. Le devoir semble une duperie, l'abnégation une ironie amère. Nous manquons de grands exemples. Le succès facile^ immoral, Taventure devenue la vie commune, l'incroyable réalisé chaque jour, les craquements successifs de la machine sociale, les spectacles écœurants, la névrose universelle, tout a exacerbé, détraqué les cervelles et déformé les caractères.
On se prend à regarder avec stupeur cette grande ville ruisselante de luxe et de lumière^ et à hocher la tète. Cecaravansérail immense ne se contente plus de sentir la poudre à l'iris: il pue le sang. — Un coup de vent pour dissiper l'odeur — l'odeur qui vous prend à la gorge, un coup de vent, fût-ce un vent d'orage !
Et le Bâtard? Voilà où Antony nous mène. J'ai dit que la pièce de M. Touroude était excessivement bien jouée. C'était la première fois qu'on voyait les deux Berton, le père et le fils, entrer ensemble sur la scène. Cela n'a pas nui au succès de la pièce, ces deux frères représentés ainsi. Berton père a trouvé là un de ses meilleurs rôles. Nul ne joue comme lui ces personnages faits de révolte et d'ironie. Il est^ dans Armand^ à la hauteur de ses créations supérieures, de d'Estrigaud^ de Villemer et de Y Abîme. Insolent et superbe aux premiers actes, il a eu des accents d'une vraie douleur et poignante au dénouement.
Pierre Berton est, dirait-on, mieux à sa place à l'Odéon qu'au Gymnase. Il a plus d'air. Il représente Robert avec beaucoup de flamme et de jeunesse^ une réelle émotion, et son succès, je le répète, a été très -complet , trèsgrand.
L'Odéon, en un mot, a inauguré son année théâtrale par un succès vrai el le meilleur des succès, celui qui révèle
AU THËATRE. 129
au public un auteur nouveau, un talent vigoureux^ plein de sève, promis à demain et inconnu hier.
Gthnabe : Frùufrou, comédie en cinq actes, de MM. H. Meilhao
et Ludovic Halévy.
l«r novembre 1869.
. Je ne connais rien, dans le théâtre contemporain, de supérieur aux trois premiers actes de Froufrouj la pièce nouvelle de MM. Meilhac et Halévy^ dont le Gymnase vient de donner la première représentation. D'autres ont fait plus violent, plus fort, plus nerveux, plus amer ou plus mâle, nul n'a fait plus distingué et plus exquis. La femme mondaine d'aujourd'hui, la folle sans amour, la capricieuse et la fébrile créature qu*ont pétrie dans un certain milieu les mœurs nouvelles, est peinte là avec toutes ses fantaisies d'enfant gâtée et inoccupée.
Froufrou a épousé, sans savoir pourquoi, un brave et loyal garçon, un galant homme qu'elle n'aime pas, qu'elle rend malheureux, qu'elle va tromper. Elle a une sœur, Louise, qui aime profondément, noblement cet homme martyrsé par la pauvre et inconsciente Froufrou. Jalouse de sa sœur. Froufrou qui n'est ni épouse, ni fille, ni mère, s'imagine qu'elle adore un monsieur qui joue avec elle hidiana et Charlemagne sur les théâtres de société. Elle quitte son mari, son enfant, son foyer et part pour Venise avec le blondin.
Le mari tombe malade, malade à en mourir, puis une fois guéri, il part pour Venise et tue en duel l'amant de sa femme qui, repentante, vient mourir chez elle, demander pardon à Thomme outragé, et embrasser son enfant avant de mourir.
On va beaucoup discuter Froufrou» Il y a deux pièces
130 LA VIB MOD£tlN£
bien disllnctes dans cette œuvre : la première, en trois acte3> étonnante de verve^ d'acuité^ de désinvolturei de grâce parisienne et moderoe; l'autre, larmoyante et un peu banale. Celle-ci a refroidi le succès de la première représentation, qui allait être fort grand. Elle fera peutêtre le succès des représentations suivantes, car je n'ai pas vu une femme ne point pleurer à la mort de Froufrou. On rira pendant trois actes et on tirera son mouchoir au dénouement.
Elle est pourtant peu digne de tant d'émotion, cette femme qui brise son bonheur, compromet son honneur, et force deux braves gens à s'entre-tuer simplement parce qu'elle a une crise de nerfs et qu'elle se croit malheureuse. Mais elle est vrai et vivante. Ces trois premiers actes ont l'intensité de l'existence parisienne même avec je ne sais quoi de un et de tout particulier» La rivalité des deux sœurs est étudiée et analysée avec cette délicatesse de main qui m'avait charmé pour ma part dans Fabienne. Que ces trois actes sont jolis, le second surtout!
Et comme, sans avoir Pair d'y toucher, ils enfoncent le scalpel dans le membre gangrené I Nos mœurs faciles sont là ironiquement peintes! L'ironie est une arme terrible. Un jour, c'était vert 1848^ le directeur d'un journal socialiste demande à M. Léon Gozlan un roman où fussent traités les problèmes qu'on agitait alors et qu'on agite encore aujourd'hui.
-^ Le toule2-vous sérieux ou gaiT dit GozliJtn.
— A votre aise !
Gorian le fit terriblement gai. ïl écrivit Aristide Frois- Bart où, tout en plaisantant, il montre la décomposition sociale, et traite la question du mariage indissoluble, du divorce et de la famille. On pourrait dire que MM. Meilhac et Halévy, dans Froufrou, ont fait comme Lébn Gozlan. Quelle attaque plus terrible contre la famille^ telle que nous l'ont faite les mœurs, que ce portrait de vieux viveur si bien joué par Ravel? Point de dignité, partant point de respect.
^ Je m*ea vais en Bohême, dit*il à sa fille.
Et la fille, qui songe à la \ie dissipée de ce père prodigue, fait un jeu de mots et se met à rire.
Le père accompagne à Prague une danseuse sifflée à Paris. Il revient pour faire répéter ïndiana et Charlemagne à sa tille, qui jouera en débardeur. Avec quel art toutes ces scènes, cruelles au fond^ sont traitées^ enlevées par les auteurs de Froufrou*
C'est plaisir de voir tant de délicatesse au théâtre. Notez que rien ne s'évapore de cet esprit un peu subtil. Tout est arôme, mais tout passe la rampe. Les travers de la femme actuelle sont ^fustigés d'une main légère mais qui ne fait point grâce. Ce qui me platt là, c'est que les auteurs, qui n*ont pas Tair d'y toucher, sont vraiment des moralistes. Ce pastel d'un monde plus léger que leur crayon et qui tombera plus vite en poussière, a le ton de la causerie et la force de la satire. Leur œuvre est un fer rouge, trempé dans la poudre de riz. Il sent bon, mais il cautérise. Et MM. Meilhac et Halévy ne s'attachent ni à Tépiderme ni au costume, comme l'auteur de la Famille Benoiton. Ils sont moins nerveux, mais plus.humains, moins brillants^ mais plus distingués et plus simples. La simplicité) la vertu rare*! Il était même assez curieux d'entendre hier établir ces différences dans les couloirs du théâtre.
Voilà donc un grand succès poUr les auteurs de Fanny Lear* C'est un succès plus grand encore pour mademoiselle Desclée. Elle a été l'esprit et la grâce mêmes. On n'est à la fois ni plus artiste ni plus femme. Elle ne joue point la comédie : elle la vit, dirait-on. La diction est charmante; tout est simple (c'est aussi une de ses qualités), et vrai. A cette séduction se joint Ténergie, à cet es^ prit joignez la vaillance. Dans la scène entre les deux sœurs, mademoiselle Desclée a eu un superbe : Garde tout!
Madame Fromentin est tout à fait remarquable dans ce rôle de sœur honnête et résignée. Elle a ce charme triste qui plaft, absolument comme mademoiselle Pierson; avec sa bonne grâce, son esprit, cet entrain qu'elle a de plus en plus, elle s'impose par un talent fait de sympathie.
Ravel est très-amusant et Pujol prend chaque jour plus d'autorité sur le public. 11 est vrai dans chacun de ses rôles et varié dans des personnages de maris trompés ou courroucés qui se ressemblent un peu tous.
On reviendra souvent sur cette comédie inutilement tournée au drame, uub des œuvres les plus curieuses, les plus délicates et les plus attirantes qu'on nous ait données depuis longtemps.
Après le drame^ Téclat de rire. Frétillon, je veux dire mademoiselle Dejazet, reparaît de temps à autre sur la scène de ce petit théâtre qui porte son nom. Ces soirs-là, la pluie des bouquets tombe. L'actrice, de sa voix toujours fraîche, chante doucement ces jolis airs du bon vieux temps qui attendrissent et qui charment. Pour moi, je les vais écouter avec une curiosité qui n'est point lassée. On n'a pas plus d'esprit que cette comédienne dont le nom est déjà quasi légendaire, et surtout on n'a pas d'esprit plus Qn, plus élégant et plus délicat.
Gomme la façon dont Déjazet nuance le couplet^ détache ou souligne le mot, aiguise le trait sans appuyer et d'un air léger, comme cette grâce et cette désinvolture sont loin de la méthode actuelle^ de cette brutalité, de cette grossièreté dans le comique qui fait tout le prix de la cascade en question. La plaisanterie du jour coi^siste à donner un double sens à des mots qui n'ont aucun sens ; l'art de Déjazet, au contraire, consiste à rendre acceptable et piquante la facétie, même libertine, et à escamoter tout ce qui peut la rendre graveleuse. 11 semble que cette femme, demeurée alerte et pimpante, ait conservé la tradition tout entière d'un siècle élégant et pomponné.
Les gentillesses à la Boucher, l'allure de porcelaine de Saxe du dix-huitième siècle» tout ce qui fut la séduction d'une époque, semble revivre, animé, dans cette Déjazet qui dit si bien les airs de Grétry ou de Rameau. Elle est Parisienne, la comédienne exquise, dans le sens le plus mordant et le plus rafOné du mot. Une Parisienne des salons où Voltaire, en talons rouges, saluait le séduisant
maréchal de Richelieu.
Elle joue Vert-Vert à cette heure; hier, elle jouait Monsieur Garât. Sous le costume gris argenté du chanteur du Directoire, le cou enfoncé dans la cravate haute, empesée, zézayant, fredonnant, avec ses attitudes de muscadin artiste, on l'eût prise pour un croquis de Debucourt, agissant et parlant. La voici vêtue de Thabit de soie verte et des culottes roses du petit Vert- Vert, le perroquet jaseur des Visitandines de Nevers. Comme elle rend acceptable, passable — que dis-je? — comme elle rend amusant et aimable le vaudeville vieilli de M. de Leuven. La médiocre pièce, grâce à elle, semble avoir toute la valeur du fin poëme de Gresset. Et la chanson court sur les lèvres de Partiste comme les verselets sous la plume du poëte :
11 était beau, brillant, leste et volage.
Aimable et fraac comme on l'est au bel âge, Né tendre et vif, mais encore innocent ; Bref, digne oiseau d'une si sainte cage Par son caquet digne d*étre au couvent.
Déjazet! Une de celles encore qu'on ne remplacera pas!
CoMEDiE-FsAKÇAiSB : Lions el Renards j oomédie eu cinq actes,
de M. Emile Augier. *
13 décembre 1869.
Nous assistons depuis quelques années au spectale d'un désarroi qui vraiment paraîtrait divertissant, s'il n'apportait avec lui tant de tristesses ironiques. Le bon sens, celte vertu qui s'accordait si bien, avec l'enthousiasme dans notre généreux tempérament français , le bon sens, et avec lui la justice, ou plutôt la justesse dans les appréciations et les jugements, tout cela est dédaigné et parait superflu. On ne procède plus que par dénigrements ou par engouements. Aucune mesure. On est abso- II. 8
134 LA VIE MODSKME
iument digne du Gapîtole, ou seulement bon à jeter aux gémonies. Un coup d'audace vous enlève au sommet^ comme une vague soulevée y envoie son écume^ puis vous retombez brutalement^ précipitamment au fond du gouffre. C'est surtout aujourd'hui que de la popularité au dédain il n'y a qu'un pas.
Je ne veux point dire ) Dieu merci , que l'auteur de Liûnê «f Renards ne soit pas toujours aussi populaire, main je tiens à constater qu'on a, dans ces rapides sentences du lendemain qui sont maintenant à la mode^ jugé sa dernière œuvre avec une sévérité qui tient de bien près à l'ingratitude. Avec qui, m'objectera-t-on, serezvous sincère et môme brutal, si ce n'est avec ces hauts barons du théâtre qui tiennent en leurs mains l'art dramatique et sa fortune? Faut-il^ sous prétexte qu'ils sont mieux préparés à l'entendre, leur ménager la vérité?
Je ne demande pas que la critique fasse patte de velours et murmure ce qu'elle doit crier tout haut. Mais je voudrais, et ce n'est point la première fois que je réclame une telle façon d'agir, je souhaiterais qu'elle accordât aux recherches sincères, aux tentatives hardies, aux intentions profondes, quelqu'une de ces circonstances atténuantes qu'elle prodigue aux pasquinades et aux folies courantes»
Ne serions-nous donc vraiment plus indulgents que pour ce qui nous chatouille et nous émoustille, pour cet art de titillations et de mousse de Champagne. où se pei'^ gnent si bien nos mœurs faciles? Il est vraiment triste, et presque honteux de voir, à deux ou trois jours de distance, une bouffonnerie nouvelle exaltée outre mesure^ et une comédie, fût-elle incomplète et manquée, traitée comme vient de l'être, par la critique du lendemain, la pièce de M. Emile Augier.
Ce n'est pas que ces cinq actes, Lions et Renards, soient sans défauts. Les trois derniers, à la première représentation, ont paru confus et bâtis sur une impossibilité, où du moins sur une puérilité. Mais il a sufQ à l'auteur, le lendemain, d'enlever quatre mots et d'en ajouter quatre
antres, pour que rien ne choquât et que tout parût clair. Le théâtre a de ces surprises.
La pièce est une œuvre de combat. A ce titre, elle nous intéresse et nous attire plus particulièrement. M. Augier n'est pas de ceux qui caressent un vice, il est de ceux qui le châtient.
Voilà bien pourquoi son talent robuste nous est particulièrement sympathique. Il a voulu cette fois ajouter une touche nouvelle au tableau de la corruption Qontempo* raine, et à l'esquisse de la vie des cléricaux mondains qu'il avait tracés dans la Contagi&n et dans le Fili de Gi^ bayer. Le baron d'Estrigaud^ c'est^-dire la vilenie hau* taîne, la félonie élégante, la canaUlerie en gants gris perle rencontrant M. de Sainte^ Agathe^ c'est-à-dire l'hypocrisie religieuse et le jésuitisme féroce, et ces deux types, ces deux forces, l'épée du duelliste et le goupillon du sacristain faisant alliance et s*imposant au monde, telle est la donnée — l'équation, comme le disait, l'autre jour, M. Augier lui-même -r-. de cette comédie courageuse dans son sujet, virile^ irritée, mais dont l'exécqtion a paru faible, je dirai pourquoi.
M. Augier a fait graviter ces deux personnages, et d'autres avec eux, autour de Mlle de Birague, une nouvelle Mlle de Gardoviile, une jeune fille romanesque^ riche à neuf millions et qui^ à aucun prix^ ne veut se marier. Harpagon parlait des doux yeux de sa cassette; Mlle de Birague sent bien que c'est à sa cassette qu'on fait les yeux doux. Pour faire tomber dans le coffre fort de quelque maison-mère les millions de rhérîtière, M. de Sainte* Agathe lance habilement du cèté de Mlle de Birague un cousin de la jeune fille, M. de Valtravers, élève doux et soumis des pères de la Compagnie, Eliacin tout prêt à devenir don Juan, et qu'on expédie sur Paris avec une robe d'innocence qu'il ne trouve vraiment plus mettable. La mauvaise étoile de M. de Sainte-Agathe veut que Val* travers soit un honnête garçon. Il fait, dès le début, sa profession de foi à sa cousine.
S'il est venu à Paris, ce n*est point pour l'épouser, mais
pour vivre librement de la vie moderne. Il étouffait ou plutôt il grelotait, avec ses vingt- cinq ans inutiles, au fond du manoir pieux de ses pères. Ici, il se sent jeune, vaillant et hardiy comme les combattants de la chanson populaire. La chrysalide est brisée, et le papillon, battant des ailes pour en faire tomber la poussière cléricale, veut se lancer, en frissonnant, dans l'espace. •
Rappelez-vous la figure longue et émaciée du comte d'Outreville, ce gentilhomme-bedeau que nous montra M. Augier dans le Fils de Giboyer, On eût dit un chérubin du Giotto, revu et corrigé par Daumier. Le vicomte de Valtravers, de Lions et Renards, c'est le comte d'Outreville émancipé, qui lit son livre de messe à renvers, et chante les cantiques sur un air d'Offenbach.
A côté de M. de Valtravers, le baron d'Estrigaud rôde, en fin renard qu'il est, autour des millions de Mlle de Birague.
C'est ce même baron, tripoteur d'affaires et spadassin, ce politique de boudoir, qui jouait dans la Contagion son rôle de Scapin épique. Il s'est rangé, il a payé ses dettes, il a reconquis, il a crocheté l'estime du monde. Aussi vient-il au-devant de Mlle de Birague tout souriant et tête haute. Trop réellement fort pour risquer cette brutale demande en mariage que repousse inévitablement Mlle de Birague, il compte sur un autre moyen pour obtenir cette femme et cette fortune. Ce moyen-là, c'est la séduction.
Il y a du Lovelace dans ce drôle élégant, Mercadet de high life, qui tranche du Richelieu. Mais d'Estrigaud, comme tous les corrompus, oublie l'irrésistible force de l'humble honnêteté. Toutes ses batteries sont inutiles, et Machiavel a trouvé son maître. Mlle de Birague est romanesque, mais sa tête exaltée écoute avant tout son cœur loyal. Il y a fort heureusement en ce monde une franc-maçonnerie instinctive des honnêtes gens. Mlle de Birague a deviné, d'un coup d'oeil, ce maltre-fourbe et elle le congédie sans pitié.
Elle n'aime donc personne, Mlle de Birague? — Non, mais cette âme fière ne demande qu'à être conqui&e. Elle
le sera tout à l'heure par Pierre Champlion, un voyageur, un explorateur, un pionnier de trente ans, qui va se jeter en pleine Afrique, à la tête d'une poignée d'hommes, pour aller délivrer un ami demeuré là-bas, prisonnier de quelque roi barbare. Pierre Champlion ouvre une souscription nationale pour cette œuvre de progrès qui sera en même temps une source de fortune, car le voyageur conduira l'expédition jusqu'à une mine d'or qu'il connaît, et que nul là>bas n'exploite. Ce n'est point la mine d'or qui éblouit, Mlle de Birague, mais l'éloquence, la générosité, l'abnégation de Pierre Champlion qui la conquièrent.
La scène où Champlion, interrogé et sans voir Mlle de Birague, conte, d'une voix émue, ses aventures, les combats qu'il a livrés, les dangers qu'il a courus avec son ami, la dernière goutte d'eau-de-vie dans la gourde qui tout à l'heure sera vide, l'isolement dans le désert, la mort qui vient, tous les désespoirs du chercheur, de l'aventurier de l'idée, cette scène très-neuve, très-mâle, très-moderne, est une des meilleures inspirations de M. Augier. Artistiquement, elle est, comme on dit en terme de métier, admirablement bâtie; moralement, elle est d'une portée haute. Voilà le théâtre tel qu'on le comprend lorsqu'on pense! Ce n'est pas seulement Pierre Champlion que nous avons alors devant nous, ce sont tous les voyageurs résolus, tous les laborieux et tous les patients; tous ceux qui sacrifient leur vie à la patrie pour lui donner un monde. Les noms de M. Gustave Lambert, de Barker, de Livingstone, venaient sur toutes les lèvres.
Lorsque Pierre Champlion a parlé, Mlle de Birague se lève et va droit à lui :
Il vous faut quatre cent mille francs pour cette œuvre, monsieur; permettez-moi de vous les offrir, de vous avancer cette somme, car le pays, j'espère, ne me laissera pas l'honneur de vous avoir seule compris.
Le deuxième acte de Lions et Renards finit sur cette scène réellement saisissante . La comédie de M. Emile
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Aiigîer, un peu longue peut-être, n'avait rencontré jusque-là que des sympathies. On avait particulièrement applaudi, la scène si bien enlevée^ si spirituelle, pleine de mots, entre Mlle Catherine de Birague et son cousin M. de Valtravers. A partir du troisième acte, tout s'est gâté. Mlle de Birague a semblé bien prompte à s'éprendre de Pierre Champllon, Le jeune voyageur, qui , pour défendre la jeune fille, provoque M. ' d'Estçigaud chez Mlle de Birague elle-même, le duel en partie réglé par les témoins devant Catherine, tout cela a décontenancé, a paru trop précipité et invraisemblable. Au dernier acte, une sorte de malentendu du public a compromis tout à fait le succès.
Voici ce dont il s'agissait. D'Estrigaud, qui voit la passion de Mlle de Birague pour Champlion croître et détruire ses espérances, d'Estrigaud, acculé, poussé d'ailleurs par Sainte-Agathe, veut déshonorer le jeune homme. Un petit journal, le Moustique, a scandaleusement publié une nouvelle à la main qui dit clairement au public : la maltresse de M. d'Estrigaud, Mlle Rosa, se fait donner une partie de son attelage, un cheval noir, par le baron et un cheval blanc par un inconnu. « Je voudrais bien savoir le nom de cet inconnu-là, dit d'Estrigaud.
— Lui chercheriez-vous donc querelle?
— Non, mais je ne serais pas fâché de connaître mes obligés! »
Il ne connaît pas celui-ci, mais il court aux bureaux du Moustique, et le lendemain le petit journal insinue que le donneur du cheval blanc, l'homme qui comme d'Estrigaud alimente cette danseuse, pourrait bien être M. Pierre Champlion, le voyageur célèbre. En lisant le journal, Champlion pâlit. Il est publiquement souffleté, dégradé. Il n'a plus qu'à mourir. Ici, le public a trouvé les scrupules du jeune homme singulièrement exagérés, exagérés jusqu'à l'invraisemblance.
— Quoi! Mlle de Birague refusera d'épouser Champlion, parce que Champlion a mis le pied chez Mlle Rosa! Et il se brûlera la cervelle, ce Champlion, parce qu'un
AU théâtre; 189
chroniqueur l'aura accusé d'offrir à une danseuse une moitié d'atteJage! Les petits journaux ont-ils vraiment cette influence dans les familles? C'est impossible, s'est dit le public. M. Augier n'y voit plus clair! et son Ghamplion est un puritain du temps d'Antony !
J'avoue que la situation n'était pas assez claire et qu'on a pu s'y tromper. Mais, avec une phrase, M. Augier a tout expliqué, et, à la seconde représentation^ il n'était plus possible de prendre le change. Ghamplion n'est pas une hermine qui veut mourir parce qu'on l'accuse d'avoir une tache. C'est un honnête garçon, très-pauvre, qu'on soupçonne d'une infamie et qui ne peut supporter ce soupçon.
— Songez donc, s'écrie-t-iMa mine d'or que j'exploite, c'est la crédulité de mes souscripteurs 1
Ce seul cri, ajouté par M. Augier au lendemain de la première représentation, explique nettement le déses-? .poir de Pierre Ghamplion et sa résolution de suicide. Quelle étrange chose que le théâtre! Deux ou trois mots enlevés, quelques mots de surcharge^ une légère explica^ tion, un point lumineux piqué ici ou là^ et tout (Change et le tableau prend un autre aspect et le public se sent bien vite à son aise et ne demande plus en quelle chambre obscure on l'a conduit.
La première représentation de Lions et Renards avait été — pourquoi ne pas dire le mot? — une défaite, la seconde représentation aura été quelque chose comme une revanche. Affaire de courants électriques, de je ne sais quel magnétisme spécial à ces soirées où l'effluve, car je ne saurais mieux définir l'inconnu de ces batailles, joue un rôle si grand qu'il est irrésistible.
Je n'ai parlé jusqu'ici que de la partie romanesque de l'œuvre, La partie critique et de polémique m'a beaucoup moins satisfait. M. Augier est de ceux qui n'entendent pas demeurer neutres dans le combat des idées; mais je l'ai vu plus nerveux, plus agressif, plus mordant qu'en sa dernière œuvre. Il n-a pas désarmé, certes, mais ses armes sont moins meurtrières. Le cléricalisme était moins
nettement mis en scène, mais plus résolument attaqué dans le Fils de Giboyer. Est-ce parce que Berton lui donnait une autre attitude, plus incisive et plus cruelle? Mais dans la Contagion, d'Estrigaud était autrement effrayant et haïssable. Je sais bien qu'ici il se fait ermite, et commence à dissimuler le frac noir de l'aventurier mondain sous la robe courte du jésuite, n'importe! D'Estrigaud s'est empâté et s'est amendé en vieillissant.
On a déjà comparé Sainte-Agathe à Rodin. Ce n'était pas un mince créateur de types que cet Eugène Sue qui écrivait à la diable, composai des romans tant bien que mal, mais donnait à ses personnages un relief, une couleur, une vigueur admirables. Rodin, ce nom que le conteur avait emprunté au marquis de Sade, est demeuré populaire. Il est inoubliable. Il semble qu'on l'ait connu. Son radis noir reste dans l'imagination, comme la béquille de Sixte-Quint. La scène du quatrième acte de Lions et Renards, entre Sainte-Agathe et d'Estrigaud, a le défaut de rappeler, en l'affaiblissant, la lutte entre Rodin et d'Aigrigny. Rodin disant à son socius :
— Ce qui fait ma force, c'est que je suis laid, méprisé, sordide, je suis demeuré sans autre passion que la soif du pouvoir, solitaire, laborieux, patient et chaste I
C'est Sainte-Agathe répondant à d'Estrigaud :
— J'ai plus de jouissances que vous lorsque je ressens, jusqu'au fond des os, la joie du pouvoir immense. Vous n'êtes qu'un viveur y moi je vis.
Le malheur est qu'en transportant cette scène et cette sorte de duel entre la force et la ruse, entre la beauté et la laideur en pleine Comédie-Française, M. Emile Augier a été, malgré lui, malgré son humeur qui n'a rien de timide, forcé de l'affaiblir.
La langue est autrement maniée que par Eugène Sue, tout le dialogue a une autre valeur, mais l'antithèse est moins marquée, et les deux personnages ont moins d'accent, moins de force et je dirai — car Eugène Sue n'est point le premier venu — moins de grandeur.
Et pourtant, encore un coup, il faut louer M. Augier de
nous avoir montré la corruption s'unissant ainsi à Tobscurantisme pour combattre tout ce qui est Jibre et beau. Qu'on vienne lui dire : — Mais d'où sortez-vous ? Mais en vérité quelle mouche vous pique d'entrer ainsi en bataille contre des fantômes? Existe-t-il encore des Rodin et des Sainte-Agathe? Le jésuitisme n'est-il pas chose perdue, et que vous sert-il de vous faire le Cuvier en même temps que le Juvénal des races disparues?
M. Augier pourra répondre que ces morts dont on parle se portent assez bien, lis font et continuent leur œuvre ; ils donnent sourdement ou publiquement le mot d'ordre de la réaction. Revêtus de leurs robes noires ou couverts de leurs habits pontificaux dans Thumble chaire dé la petite église ou dans la salle magnifique du Concile œcuménique^ ils essayent d'enrayer le mouvement qui emporte le monde vers le progrès. Ils combattent en désespérés; ils sont à la fois terribles et comiques. Ils donnent ce spectacle étonnant d'une poignée d'hommes anathématisant, en plein dix-neuvième siècle, tout ce qui est Théritage des siècles de lutte et de sacrifice.
En vérité, M. Augier y pense-t-il? — Certes! Et qui ne penserait à tailler des comédies dans ces pages d'histoire que nous lisons, stupéfaits ? Quel faiseur de revues de fin d'année nous représentera le concile déclarant que la guerre est sainte et que l'égalité est impie, célébrant la douleur, la misère, l'aumône et foudroyant de son tonnerre impuissant les doctrines qui feront l'humanité meilleure et qui la feront libre.
Un écrivain, que je ne connais pas, vient de publier sur ce sujet un fort beau, un très-remarquable livre, les Confessi(ms d'un prêtre par lui-même, livre anonyme, écrit par un prêtre peut-être et qui s'indigne de l'audace cléricale. Mais tout en s'indignant, il faut rire. Et voilà pourquoi je loue M. Augier de s'être égayé aux dépens des Sainte- Agathe et des d'Estrigaud.
On m'a conté, à propos de l'héritage de mademoiselle de Birague, cette histoire. Un poète de grand talent — à peu près inconnu, par conséquent — Charles Reynaud,
se sentant malade au retour de Bade, appela près de lui Ponsard, son ami^ ce Ponsard dont il s'était fait le séide en colportant, en faisant recevoir sa Lucrèce.
« Mon cher, lui dit Reynaud, je vais mourir. J'ai deux « millions de fortune à peu près. Si je meurs, ils retour- « nent à ma mère qui elle-même est riche, de plus déa vote : elle donnerait le tout aux couvents. Voici donc « mon testament. Je lègue ma fortune à quatre d'entre a vous, quatre amis vrais et sûrs. Et tu seras, toi, en « môme temps qu'un des légataires, mon exécuteur testa- « mentaire. » Allons donc, dit- Ponsard, es-tu fou? Tu n'es point malade ! Tu crois que je vais accepter ! » Il prit le testament et le jeta au feu. a Eh bien, dit Ch. Reynaud, j'en serai quitte pour le recommencer. »
Gh. Reynaud ne recommença point son testament. Il mourut dans la nuit qui suivit l'entretien, et sa fortune alla grossir, léguée par sa mère, les richesses des couvents de son pays, comme il l'avait prévu. Si je m'en souviens bien, et si Ton m'a bien renseigné, trois des quatre héritiers du poète Charles Reynaud étaient Ponsard^ Michel Lévy et M. Emile Augier.
M. Augier a donc le droit de trouver que les Sainte- Agathe tournent vraiment un peu trop autour des héritages.
Il y a de forts Jolis mots dans Xtons et Renards. Cette pièce incomplète, si bien commencée, et qui tourne si brusquement» fourmille de ces mots bien frappés que M. Augier lance en plein visage à l'adversaire. Un des plus jolis, des plus comiques, est celui de ce mari qui répond à sa femme, laquelle s'écrie, parlant à l'ombre de son premier mari : Edouard, si tu pouvais m'en tendre.
— Je vous défends, madame, de le tutoyer devant moi.
Le rôle tout entier de Valtravers, si bien joué par Coquelin, est plein de rencontres heureuses. J*ai entendu dire de M. Augier, ces jours derniers, qu*il n'était plus, — c'est le mot courant — dans le mouvement. Suprême
condamnation I Mais la peste soit du mouvement, s'il hous amène ce que nous voyons aujourd'hui I M. Augier est, au contraire, dans le mouvement en protestant contre le triomphant argot, et le « va comme je te pousse » à l'ordre du jour. Partout, au surplus, c'est cette langue gauloise et forte que personne ne parle dans le théâtre contemporain comme M. Augier. Mais, au théâtre, faut-il le répéter encore, ces qualités du style, qui nous chapment, importent peu au public avide d'action.
Toutes les perles du monde varient moins pour lui qu'une situation forte fortement traitée, ou une émouvante scène jouée d'une façon émue. L'auteur dramatique^ cette fois» n'est pas venu au secours du polémiste. M. Augier, comptant sur la virilité de sa thèse et sur la cause qu'il défendait, ne s'est pas assez mis en frais d'imagination.
« Que me font l'intrigue et le roman que je traite* se dit-on, lorsqu'on ne voit que le but utile et social qvUixa, poursuit au théâtre. J'aurai fait acte de politique» sinon de dramaturge ! >
Et Ton va, et Ton s'exalte> et Ton perd de vue la pièce> comédie ou drame pour ne plus voir que son idée. C'est une faute. Surtout avec le public actuel, qui ne fait guère crédit qu'aux turlupins. Mais, en fin de compte, il est certaines résistances, et parfois certaines chutes qui sont de beaucoup plus honorables que certains succès.
Avec M. Augier, on se sent en compagnie d'un auteur qui comprend son rôle; on est toujours assuré delà sin-» cérité et de conscience. Il peut se tromper, et je reconnais que sa pièce nouvelle est une erreur. Mais ses erreurs mêmes sont généreuses et hardies.
Quel que- soit le sort définitif d'une œuVre qui va être doublement controversée et par la critique littéraire et par l'esprit de parti, la renommée de Pauteur des Effron^ tés demeurera intacte. Il fait preuve de résolution et de virilité en rentrant dSns le combat, et c'est ce qu'ont oublié ceux qui vont chercher au théâtre autre chose que des œuvres de lutte, les seules que nous aimons. On me dit que, dégoûté du résultat dernier, M. Augîer
déclarait l'autre jour qu'il quittait la partie et n'entendait plus exposer aux attaques sa renommée légitimement acquise. Gela n'est point possible. En pleine maturité^ en pleine autorité^ M. Augier ne doit pas abandonner le champ de bataille. Combat aujourd'hui, victoire demain. Rien de plus facile que le succès banale vulgaire, malsain ou lâche. Ce ne sont point ces succès-là que M. Augier ambitionne. Ceux qu'il aime, on ne les emporte qu'à la baïonnette. Aux armes donc ! comme dit Julien Sorel de Stendhal, et à l'œuvre !
La pièce est admirablement jouée. Coquelin s'est surpassé dans Valtravers. On n'a ni plus d'enjouement, ni plus d'esprit. Got, un peu sombre le premier soir, donne à Sainte-Agathe un air sinistre, à la fois lugubre et bouffon. C'est une merveille qu'une telle physionomie. Dressant est un peu bien bon enfant pour d'Ëstrigaud, et il rend le personnage plus sympathique qu'odieux. Delaunay a conté, avec des frémissements superbes, s§. campagne africaine. Le rôle de mademoiselle de Birague n'est peutêtre pas assez passionné pour mademoiselle Favart; la' comédienne le rend superbe avec une grâce hautaine et charmante.
Palais-Koyal : 1a Plus heureux des trois , comédie en trois actes,
de MM. Labiche et Crondinet.
17 janvier 1870.
MM. Eugène Labiche et Ed. Gondinet viennent de faire » représenter au théâtre du Palais-Royal une fort jolie comédie, du genre bouffon, dont on eût beauoup parlé, cette ♦ semaine, si l'attention publique ne se fût reportée toutentière vers le drame d'Auteuil (mort de Y. Noir). Mais le PIils heureux des trois n'en est pas moins un succès du meilleur
AU THISaTRB. 145
âlol et qui certainement sera durable. M. Labiche a retrouvé là cette veine excellente, d'une galté entraînante et saine^ des beaux jours de Célimare le Bien-Aimé et du Voyage de M. Perrichon^ et M. Gondinet a apporté dans la collaboration ses qualités aimables tout à fait distinguées, et pourtant sans façons.
Voilà, d'ailleurs, une collaboration qui ne pouvait manquer d*étre excellente. — M. Labiche et M. Gondinet sont, en quelque sorte, deux tempéraments littéraires de môme race: heureux, gais, et d'une tournure d'esprit, d'une ironie sans haine et sans fiel. Il faut, à mon avis^ de ces parentés intellectuelles pour produire une œuvre de quelque valeur. Mais cet art du théâtre est chose si difficile et si dangereuse^ qu'on ne doit pas s'imaginer qu'il suffise à deux hommes d'esprit de s'associer pour mener à bonne fin une pièce spirituelle.
Je rencontrais parfois^ cet été, M. Gondinet, qui travaillait avec M. Labiche à cette comédie représentée il y a quelques jours. L'auteur de Gavaut, Minard et C'« était comme stupéfait du soin presque minutieux^ de l'attention, du zèle incessant qu'apportait M. Labiche, ce mattre devenu son collaborateur^ à la confection de cette pièce. — Il faut travailler et retravailler, faire et refaire le plan, démolir un acte après l'avoir construit, puis le reconstruire encore. Quelle patience ! quel courage ! quel travail !
Ainsi, ce comique si franc, si vrai, qui jaillit largement d'une situation et part comme une fusée, cette verve et cette galté sont, comme toutes les choses du monde , le fipuit de la culture et de l'étude. Labiche analyse encore lorsqu*on supposerait qu'il s'abandonne aux expansions de sa nature.
Il étudie, il cherche, il combine, lorsque devant ces comédies qui semblent composées d'un seul trait, on croirait, en vérité, qu'il laisse courir sur le papier sa plume, la bride sur le cou, et bravement fait du théâtre en s'amasant.
Ceci en revient à prouver que rien ne se fait de soi- II. 9
même et que i*artîste sincère toujours travaille et toujours en demeure au recommenùenient.
Chaque œuvre nouvelle entreppiâe est une bataille qu'on livre et qu'on peut perdre. Les irréfléchis seuls n'en ont jamais, je ne dirai point l'appréhensionj encore moins la peur, mais les angoisses. Et c'est au théâtre surtout que le soin et le souci de son œuvre sont d'indispensabies qualités. Les plus aguerris dans ce mélierj qui est une continuelle lutte, vous diront qu'un seul mot, je dis un seul, laissé par mégarde^ peut compromettre et a souvent compromis une pièce entière.
Songez à toutes les précautions à prendre, aU travail incessant, à la révision lente et sûre^ et vous vod& fërez une Idée encore affaiblie du labeur de Tauteiir dramatique qui vous apporte> toute pimpante de galté, une cdmédie qu'on dirait trouvée et écrite comme en se jouant.
MM. Labiche et Gondinet n'ont point d'ailleurs perdu leur temps. Le plus heureux des trois est, à coup sûr, une des pièces les plus amusantes de ce répertoire comique du Palais-l^oyai, comédies poussées à la charge qui sont, de toutes les façons, cent fois plus drôles que les opérettes, et cela simplement parce qu'elles sont des comédies.
a Le plus heureux des trois^ » on le devine dèô qu'on songe à cette trinité : la femme, le mari et l'amant, qui emplit et éternellement emplira les romans et les pièces de théâtre, le plus heureux des trois, est-il besoiii de le dire, c'est le mari. Il est non-seulement le plus heureux de par la morale, parce que, respecté, on l'envie) et trompé, on le plaint j il l'est aussi de fait et MM. Labiche et Gondinet ont tenu à nous le prouver;
L'idée n'est pas absolument nouvelle, nous avons déjà vu plus d'une fois des amants transis, effarés, ahuris, qui priaient le ciel de leur fournir l'occasion d'échanger leur sort contre celui du malheureux mari. Mais on n'a pas, je crois, plus comiquement, plus vivementi en indiquant avec plus de discrétion les situations risquées, mis en scène cette idée très-juste sous son air paradoxal que ne l'ont fait les auteurs de Le plus heureux des trois.
ïàùl qu'on écrira des pièces de théâtre (c'est-à-dire tant (q[ue le monde sera monde]^ on traitera de deux façons ce gros mot et cette triste chose, radullère. On le niontf ef a avec tputes see douleurs les plus poignantes, Jes larmes dû mari auprès du foyer désert, les doutes navrants du père qui lient entre ses bras un enfant et qui songe : S'il n'était pas â moi ! — ou bien on nous le fera voir, à la façon de Molière et de Gavarni, ridicule et bbufToii. Mais c'est de Sganarelle que se moque surtout Mblièfô, et quant à Ûavarni, il vous le dit lui-même : Les maris me font toujours rire,
Cette fois, M. Labiche et M. Gondinet ont voulu rire et libus faire rire de Tamant. Ils y ont réussi.
Mafjàvel est un mari gai, bien portant, riche, heureux, et ({lll d linë jolie femme. Marjavel a aussi un ami) Ernest JbVelin, le plus heureux des trois en apparence, le plus nlàlHëUteiik eu réalité. Il est Tesclave blanc de Marjavel, il è§t le CDnithissionnaire de Marjavel, il trompe le mari d'Uh air eftUré, il^tremble en glissant, entre deux portes, un mot timide à Mme Marjavel^ qui frissonne de crainte d'être surpHsè.
Le pâiivre ioveîih a des battements de cœur perpétuels. Il he vit plus, il ne respire plus, il a peur. Il lui faut gHndpei* le long des gouttières pour apercevoir Mme MarjïVel^ il lui faut se cacher dans des fiacres, faire le guet et tdtirir le guilledou, be déguiser en jardinier, se mettre â 1â discrétion des cochers, des commissionnaires, des doiîlësti(lUes> et éëlà, pour arriver, lorsque l'heure du rendez-vous sonne, à se cogner contre Mme Marjavel, qui s'inquiète et Contre M. Marjavel, indigéré par le melon, et (jui dit kU pàUvre Ernest :
-^Moti cher ami, remuez-moi donc> je vous prie> ce ca-
tàt)lagmé.
tôuteé ces complications sont fort comiques, et les auteurs ont varié, à force de détails^ des situations fatalediëfit identiques : deux êtres tremblants de crainte» et au milieu d^ëiii un Sganarelle gros et gras, qu'on trompe, 4iii i'i^Ofé, ëi qui laisse gaiment s'épanouir son bonheur.
Le ridicule, à coup sûr, n*est pas de son côté, et voilà la très-gaie moralité d'une pièce très-franche, et tout à fait réussie.
Il est évident que ce mari choyé par sa femme qui redouble de câlineries pour détourner les soupçons, choyé par l'amant qui cirerait les bottes de Marjavel par dévouement pour Mme Marjavel, est le plus heureux de cette trinité. La situation n'est pas sans quelque rapport avec celle du fameux Tragaldahas, tout fier et tout enchanté d'avoirpour défendre ses jours menacés, sa chère existence à lui, Tragaldabas, — qui? l'amant de sa femme.
Encore une fois, le paradoxe a du vrai et il est ici absolument divertissant. Il est aussi, je le répète, moral. Le plus joli de la pièce et le mot qui la résume tout entière est celui de Jovelin las du boulet qu'il traîne et qui, lorsqu'il entrevoit la possibilité d'un mariage futur, à la perspective d'un foyer à lui, d'une femme à lui, du vrai bonheur, du bonheur en pantoufles, auprès de la cheminée joyeuse ou de la table où fume la tasse de thé, s'écrie (amant heureux et forçat de l'amour) :
— Enfin! enfin! je vais être mari à mon tour! Cela est charmant, cela est de l'excellente comédie. Toute la pièce est ainsi traitée. Elle a des élans de gatté vraie qui sont entraînants et des habiletés (je pense à la lettre du dénouement) qui me paraissent des tours de force. On a déjà fort justement comparé la situation principale—la plus hardiment abordée et la plus heureusement sauvée par les auteurs — à la scène capitale de Fann'y.
M. Ernest Feydeau avait, en effet, la même idée que Labiche et Gondinet en écrivant son livre, mais il Pavait traitée selon son tempérament. Où l'analyste avait trouvé le prétexte à deux cents pages d'un roman passionné, les auteurs dramatiques ont rencontré la donnée de trois actes d'une venue très-nette et très-mordante.
Il était peut-être inutile d'introduire dans la maison Marjavel certain ménage alsacien, qui ne vient pas directement se relier à Faction principale. Il semible ainsi qu'il
y ait deux pièces dans cette comédie. Mais Timportant est qu'elles soient (comme elles le sont) toutes les deux amusantes.
Ces trois actes, d'ailleurs, sont si bien joués! Comment a-t-on pu penser à acclimater l'opérette au Palais-Royal, lorsqu'on avait des comédiens de cette valeur pour interpréter ce genre de comédies bouffonnes, hardies, où la verve des satiriques s'en donne à cœur joie, comme les Jocrisses de l'amour, Célimare^ la Foudre aux yeux,. corné" dies plus rapprochées à coup sûr de la vraie, de la grande comédie, que la plupart des œuvres représentées au Théâtre-Français? Geoffroy est excellent dan§ Marjavel : le front heureux, le teint frais, un bon sourire aux lèvres, il regarde narquoisement l'humanité. 11 éclate de bonheur. Il méprise Jovelin qui le trompe, il l'appelle ce pauvre garçon, et il a raison.
On n'a ni plus d'esprit ni plus d'imprévu que Gil Pérès dans ces rôles d'amoureux toujous prêts à dire comme le compère de Robert Macaire : Je voudi^ais bien m'en aller. Qu'il était charmant, avec son comique froid, distingué, anglais en quelque sorte, dans les Diables roses! Il a interprété aussi gaiement ce rôle de Jovelin, Tamant déplorablement heureux. L'Héritier et Brasseur sont superbes, etMmeËlisa Deschamps a sauvé avec beaucoup de délicatesse, de grâce vraie et de distinction, un rôle de femme terriblement difficile à tenir.
Je suis enchanté, pour ma part, de ce succès de MM. Labiche et Gondinet. 11 n'est donc pas vrai que la comédie gaie soit décidément morte, et il suffit au public de lui donner des œuvres amusantes, mais pensées, mais réfléchies, pour qu'il s'amuse à d'autres spectacles qu'aux balivernes des turlupins et aux charges de cafés-concerts.
Odbon : LUttiff, drame w cinq »etQS; 4e George Sand.^ Mbnus- PiiAisms ; Malheur pt^a: v^inçut^ 4ï*W<l 9n QÎnq ftotes, de M. Théodore Barrièrp.
98 fiévriev 1890.
George Sand a défini elle-même^ dans la préface générale de ses œuvres dramatiques^ la façon dont elle entepd le théâtre. Elle a éloquemment précisé le rôle de l'auteur qui aborde la scène, et qui, peu soucieux du succès facile ou fructueux, s'en tient tout d'abord à Tapprobation, à |a satisfaction de sa conscience littéraire. Cest bien ainsi que tout honnête écrivain doit traiter son art, et pourtant cette probité artistique est assez rare pour qi^'on la doive remarquer et saluer même chez un écrivain 4e génie.
Le public, d'ailleurs, n'est pas si ingrat qu'on le vçut bien dire, et si indifférent à ce que j'appellerai les vertus* littéraires. 11 sait gré à l'auteur de le' respecter, et il lui rend en confiance et en applaudissements ce que le littérateur lui donne, je le répète, en probité. C'est ainsi qu'avant même le level* du rideau, l'autre soir, cette salle de rOdéon était persuadée qu'elle allait assister à la représentation d'une de ces œuvres qui dépassent, non-seulement par la conception, mais par l'exécutioij. notre api dramatique si fort 'abaissé, abaissé surtout, 4irai-je, par ses plus grands succès.
Elle savait que ce n^était point 1^, cette fois, une de ççs œuvres légères et faciles, brillantes' peut-être, mais gans fond et qui, interrogées, analysées, ne laissent jamiais au fond du creuset la moindre parcelle de cette humanité sans laquelle il n'y a point d'art vivant et durable. C'est, en effet, par la somme d'humanité qu'il dépense que vaut l'auteur dramatique. Il aura beau faire des prodiges d'habileté scénique, dépenser des trésors d'esprit, d'ingéniosité
AU THIÊATRE. 151
OU de ûnesse, il sera le plus habile et le plus applaudi peut-être, il ne sera rien s'il n'est pas le plus humain. Je Yeux dire il ne sera point vraiment grand et fort. Cette humanité dans la conception philosophique de son œuvre, et dans la manière d'entendre le théâtre, on les retrouve dans toutes les œuvres de George Sand les plus célébrées et les plus discutée^. On se sent là chez un penseur et on en sort à la fois chaVmé par la grâce musicale du style et réconforté par l'accent viril et fier de la pensée.
Sans doute, il y a des défauts. Les héros de George Sand ont un peu le vice des héros babillards d'Homère : ils parlent trop. Leurenthousiasme, leur souffrance, leur terreur ou leur joie s'échappe volontiers en tirades. Mais qui s'en plaindrait devant tant d'éloquence? Au théâtre, je l'avoue, il faut agir, agir sans cesse ; mais, en vérité, si l'on ne peut s'attarder à écouter quelque vérité vaillamment proclamée, quelque confession doucement murmurée, si tout doit être dans le geste et dans le muscle, ramenez-moi aux pantomimes primitives dont les plaisanteries gymnastiques sont plus amusantes encore et moins prétentieuses que votre théâtre mouvementé.
Que de pages de notre histoire dramatique il faudrait effacer si les longues déductions, les monologues et les plaidoiries étaient à jamais bannies du théâtre! Longueurs, soit: le to be or not to be d'Hamlet, la discussion entre Auguste^ Maxime etCinna, le monologue de Charles- Quint sont autant de longueurs; mais que resterî^-t-il si on défend au poète de s* arrêter aux pensées hautes, aux rêveries, voire ?iux c|îimères, à tout ce qui est nptre consolation ou notre affermissement, et si on ne nous présente que le squelette des choses,' des prodiges de piécanisme et des chefs-d'œuvre agencés comme (Jes jnerveilles d'ébénisterie ? — Vivent les longueurs qui font penser^ soupirer ou sourire !
« Pour Tartiste sérieux, dit George Sand, le succès n'existe pas s'il n'a produit que l'étorinement, et s'il n'a rien fait pénétrer dans les hautes régions de Tàme. »
La dernière comédie de George Sand^ comme ses précédentes œuvres , nous aura conduits vers ces régions peu connues des faiseurs ordinaires. C'est une comédie de sentiment et de passion^ de discussion aussi, où l'adultère inévitable des drames modernes est étudié dans ce que j'appellerai son avenir. V Autre, c'est en effet le lendemain de l'adultère.
Le docteur Maxwell a rencontré, en Ecosse, une jeune femme, Elsie Wilmoré, mariée à un Français qui la trompe. Il Ta aimée^ il en a une fille, et quand il propose à Elsie de l'emmener, de l'arracher à M. de Mérangis, celui-ci se dresse entre les deux amants^ enlève Hélène , la fille d'Elsie , et loge une balle dans la tête de Maxwell qu'il laisse étendu saignant sur la neige. C'est là le prologue.
Quatorze ans après , nous retrouvons Hélène chez la vieille comtesse de Mérangis, en Provence, au bord de la Méditerranée, dont la brise entre, caressante, dans le salon où doucement agonise la pauvre sainte femme. Hélène a dix-huit ans et elle va épouser, par dévouement, par raison (et, sans qu'elle se l'avoue, par amour), son cousin Marcus, un jeune homme froid, irrésolu, charmant d'ailleurs et honnête homme. Le mariage est décidé; madame de Mérangis, la grand'mère, accorde à Marcus la main d'Hélène, et l'on n'a plus qu'à deman<ler le consentement du père, de M. de Mérangis, lorsque le docteur Maxwell annonce que M. de Mérangis vient de mourir en Irlande.
— Mort? qui -est mort? demande, sortant de cette espèce de léthargie enfantine où l'âge l'a plongée, la vieille comtesse de Mérangis.
— Personne, lui dit-on, personne.
Et la vieille dame continue à dicter la lettre qu'elle adresse à ce fils, qui ne la recevra jamais.
Rien n'est touchant et saisissant dans la simplicité de sadouleur comme cette scène doucement traitée, où l'émotion la plus poignante garde encore je ne sais quelle retenue et quelle grâce. Point de crispations, un sanglot
plutôt et qui ressemble à un soupir. George Sand traite ici la mort comme les Grecs, ces inimitables artistes et ces poètes nés^ qui la rendaient souriante encore et comme séduisante jusque sur les inscriptions funéraires des tombeaux.
Une scène adorable encore, c'est la proposition de mariage faite par Hélène à Marcus. Ce duo à la fois raisonnable et- charmant a ravi la salle. C'est jeune, frais, naturel et entraînant. On sent une passion \raie et une profonde estime dans cette union qui semble faite de raisonnement et de mutuelles concessions. Avec quel.art madame Sand traite de telles situations! Il faut ici réellement, comme pour certaines broderies délicates, une main de femme.
Le drame de l'Autre commence avec l'entrée de Maxwell chez madame de Mérangis. Devant la vieille femme tombée en syncope et qu'on croit morte, Maxwell a laissé échapper son secret. En baisant au front cette sainte qu'il croit devenue cadavre, il lui a demandé pardon de ce crime involontairement commis, la mort d'Elsie, dont il est un peu la cause > et la naissance d'Hélène, qui n'est point la fille de M. de Mérangis. La vieille dame a tout entendu', mais elle a tout pardonné: le baiser filial de Maxwell a touché le cœur de la comtesse, et Maxwell est à présent de la famille. Elle n'en dit rien, la chère femme, mais elle passe dans le logis, effeuillant des roses en souvenir des morts, comme une Ophélie septuagénaire, et elle n'a pour Maxwell, le coupable, que le sourire indulgent du pardon.
11 n'en est pas de même de Marcus. Marcus est jaloux de Maxwell. 11 est jaloux de l'ascendant que le docteur a pris sur Hélène. 11 est jaloux de Taffection instinctive de la jeune fille pour cet étranger, pour cet Écossais entré là il ne sait dans quel but. Ces deux hommes ont, au surplus, de mutuels soupçons et une mutuelle défiance. Maxwell a peur que ce Marcus, ruiné, décavé, comme dit la langue pittoresque du jour, n'épouse Hélène que pour son argent, il remarque avec une certaine crainte des
symptômes de froideur et d'égoïsme chez Marcus, qui, eu effet, devant lui, par une ûêrté toute natur^lfe/nè se livre pas.
Lorsque ces deux hommes enfin se trouvent face à face, lorsqu'ils peuvent tout à leur aise s'étudier, s'insulter ou s'abandonner l'un à l'autre, alors leur haine se change en respect et en affection. Maxwell voit enfin que ce qui agite le cœur de Marcus, ce n'est point l'appétit de la fortune, mais la jalousie d'un ampiir ardent, profond, sincère ; alors, devant ce jeune homme qui âinie sa fille, qui lui doit et lui flonneréi le bonheur, il se démjasque, il se fait connaître à celui qu*il menaçait tout à l'heure , il dit tout dans un grand cri de jqiè douloureuse : Tai le droit de l'aimer — et voua avez raison de le çtoîre — jè Vaime. Je suis son père!
Et ce cri réunit àjamais ces deux hommes.
Le trpisième acte finit sur cette scène vraiment supérieure, éloquente et soudaine. Au quatrième acte, l'idée du drame s'épanouit^ Hélène sait qu'elle n'est point la fille du comte de Mérangis et qu'elle est la fille de Xo,uire\ Cet autre, elle le hait, elle le repousse d'instinct. Quelle jolie chose, en passant, que la convef sation d'Hélènes ay^ip le bon et timide Çésairé, qui, lui aussi, est le |}ls 4'u?i autrÇy d'un homme qui ne l'a point reconnu, qu'il appelle tout simplement son oncle, mais qu'il chérit et qu'il vénère ! Que cela est touchant,' et charmant et discret! Hélène, elle, ne peut aimer ainsi 1 « Ne le nommez jamais, celui-là, » a-t-elle dit à J^Iaxwell en appuya^at §â tê^é blonde sur le cœur de cet homme iqui est son père, et Maxwell a senti son coeur se j}ri§er à cette paroîél Çest le châtiment du passe.
Il souffre d'abord, ce père ainsi méconnu, renié j et il semble s'incliner. Puis, bientôt, sa flerté p^ternellp se relève, ou plutôt sa bontp et sa* sôîf* instinctive de juslj'ci^'. Il réclamé tout haut le droit au pardon respectueqx qu'ont les pères, et devant cette douleur et ces larmes, Hélèp^ comprend tout. La vieille grand'mère avait ps^rdqnné, la jeune fille se jette au cou d^ Maxwell et lui fait buMierj
dans un embrassement filial, toutes les cruautés dont elle l*a fait souffrir tout à Theure.
Voilà le drame. Il est simple^ poignant, ému. Il célèbre, • avec une éloquence souveraine / cette grande et suprémd vertu, la vertu moderne, lapitiér, « De là pitié 1 dit Maxwell au dénouement, pour tous ceux qui ont failli ! » Delà pitié, c'est la moralité de cette œuvre qui traite ces douloureuses questions de la paternité, de Tacjultère, de la famille, jpar la méthode la plus sûre : Painour. le cléyoué^ ment et le pardon. Je regfette que George Sand ait crû devoir donner à ces mâles, à ces humaines vertus, ian caractère inattendu de spiritualisme divin. Tp^it cela est de notre domaine; nous n'ayons que faire, pour paridopper et pour aimer, de nous inspirer des doctrines catholiques. La pitié, qui sauvera le monde, est née, non dé la religion, mais de la philosophie, de; la science piême de la vie moderne.
Les artistes ont interprété d'une façon supérieure cette œuvre supérieure. Berton |e père et RjerrQ Bertop opt eu un égal succès, ils ont la fiam(ii§, la p^^ssion, un môme accent entraînant et nerveux dans ces scènes où ils font, entre eux, jaillir le dialogue comme des étincelles. Pierre Berton s'affirme et prend de plus en plus unp des premières situations du théûtre. '
Je n'ai rien dit du style, de cette langqe superbe qij'on entend si rarement au théâtre, de ce grand et majestueux langage qui a la grâce aussi et le trait. De telles œuvres gagnent à être relues au coin du feu après avoir été ap: plaudies à la lumière de la rampe. Elles sont cpmpae les pages d'un livre, animées soudain par une volonté créatrice. On pourrait caractériser ainsi YAiitrej et avec l'Autre le théâtre de George Sand : C'est du Sedaine ailé et agrandi.
C*est en ^866 que fut interdite la comédie de ^, Théodore Barrière, Malheur aux vaincus. La pièce allait être représentée sur lé théâtre de TOdéon lorsque, tout- à coup, la commission d'examen montra quelques scrupules. Elle s'efîfaya d'iin premier acte où l'auteur nous montrait ]es
abords de la Malmaîsoa, dans la nuit du 29 juin 1815. Napoléon vaincu se préparait à partir. Des laquais, laquais de généraux ou de sénateurs, les yeux fixés sur les fenêtres du château^ discutaient les événements de la veille et gaiement faisaient des mots sur la débâcle de TEmpire :
a Mon maître a grimpé jusqu'au fronton de son hôtel et a gratté de ses mains les abeilles de pierre. — Le mien a fait mieux : il a brûlé un aigle vivant. — C'était Jiardi ! — Oh ! il était dans sa cage! — Je le reconnais, ajoutait un dernier laquais, vos maîtres ont prouvé leur zèle; mais M. de Feuilles, mon maître à moi^ a prouvé le sien avant tous : il a trahi le premier ! r>
C'était un peu, c'était tout à fait la fameuse chanson de Béranger, les Deux grenadiers :
A notre poste oa nous oublie.
Richard, minuit sonne au ctiârteau.
Et le premier acte de la pièce mettait en scène ce tableau de la lâcheté sénatoriale :
TouB^ dégalonnant leur costume, Vont au nouveau chef de TËtat De Taigle mort vendre les plumes.
La censure y vit une atteinte directe aux grands corps de l'Empire^ ou peut-être craignit-elle que le public n'accueillît par quelque ironie les enthousiasmes et les attendrissements rétrospectifs de M. Barrière. Toujours est-ii qu'à l'étonnement de tous, la représentation de la pièce fut interdite. Il y a quelques mois^ la censure rendait la. comédie , et M. Barrière la portait au théâtre des Menus- Plaisirs. On m'a dit qu'il voulait, avant tout, la faire représenter pour en avoir le dernier mot, et qu'il ne comptait pas sur un grand succès.
La pièce a cependant des parties tout à fait remarqua* blés et de premier ordre , le début, d'abord , si hautain et si ironique. Le dénouement ensuite où le général Forestier, sur le point de signer un acte qui le dés-
honore^ au moment de souiller sa vieille honnêteté par quelques gouttes d'encre, écrase sa plume sur le papier et se rejette courageusement vers la misère dont il avait peur, non pour lui, mais pour sa fille.
Ce sont là des morceaux excellents. Mais le reste est plus romanesque que vraiment saisissant. On s'intéresse peu à ce général Forestier, ce brigand de la Loire vaincu et qui se débat contre la mauvaise fortune. Ce sont là des douleurs qui nous importent peu. Le grognard sans souliers nous semble moins à plaindre que l'ouvrier sans pain.
La comédie de M. Barrière a ce grand tort de ne pas être essentiellement moderne, contemporaine. C'est un croquis d'après Charlet^ ce n'est pas un de ces tableaux vigoureux si personnels et si étonnants auxquels nous a habitués l'auteur des Faux Bonhommes et des Parisiensn Telle qu'elle est, la pièce vaut la peine d'être vue, et, en plus d'un endroit, applaudie. Elle est remarquablement jouée par M. et madame Gaspari , par Aurèle et Stuart. Dans un rôle de chanteuse des rues, mademoiselle Dambricourt est tout à fait attendrissante. Quant à Frédéric Lemaître, brisé et cassé, il est encore incomparable. Quelle grandeur dans le geste! quelle majesté et quelle vérité! A son entrée, lorsqu'il arrive, poudreux, soldat vaincu, les applaudissements l'ont empêché longtemps de parler.
11 a joué avec une émotion superbe la scène d'ivresse au café du Palais-Royal. Et cette petite salle des Menus- Plaisirs, dangereuse parfois pour le drame, permet de suivre sur la physionomie de l'acteur les moindres signes comme elle permet de voir de près ses gestes si justes et si vrais.
158 l'A VIE MODERNE
M. Victorien Sardou , en transportant dans notre dixneuvième siècle rhistoire de madame de la Pomme^^^ye et du marquis des Arcis que nous a contée Diderot, vient d'obtenir un grand succès de plus. On n*a gqère discuté sa pièce, on Ta applaudie. Il en est un peu déjà des œuvres presque indiscutées de M. Safdou/ comme des produits de certaines fabrications au'on trouve succulents par avance et sur la simple marque de confection. L'estampille fait passer la chose.
11 faut reconnaître que M. Sardou p'a jamais été mieux inspiré, et qu'il n'a jamais tiré meilleur parti de l'inspiratioq. On devait être certain, au surplus, que son esprit habile, ingénieux, point timide sur plus d*un point, allait tirer un excellent parti d'une nouvelle qui est lin chefd'œuvre. Ce n'est pas peu de chose que le récit de Diderot d'où Ancelot tira sa Léontine, et où M. Sardou a trouvé sa Fernande, Peu de gens connaissent Diderot. Beaucoup seraient tentés de croire qiie c'est lui faire un grand honneur que d'accepter sa collaboration. La vérité e^t que l'Histoire du marquis des Arcis est une œuvre d'art d'une délicatesse, d'une vigueur, d'une émotion admirables. Parmi les études les plus profondes de l'amour et du cœur humain, parmi ces romans éternels qu'on relira tant qu'il y aura des cœurs épris et torturés au monde, les pages de Diderot, bien supérieures k Manon Lescaut, la lutte de madame de la Porameraye et de M. des Arcis, leurs amours doublées de haine, tiendront le premier rang.
Il va avoir, cette semaine, et pour quelques jours, ce Denis Diderot, un regain de popularité. Quel dommage
qu'un tel génie ne se soit point personnifié dans une œuvre immortelle, indiscutable et connue de top^! Il est le type des prodigues de lettres qui se dépei^sent et jettent au vent de ^improvisation les trésor^ dé leur esprit et de leur âme. Il a éparpillé à travers le monde plus de pensées, de poésie, de science, de sentiment qu'il n'en faudrait pour faire la gloire de dix grands hommes. Une lettre de Diderot vaut un livre d'un autre. Y a-t-il rien 4e comparable à sa correspondance frémissante, passionnée; étincelante avec mademoiselle yolan4? Que d'articles étonnants enfouis dans cette Encyclopédie , qui a fait s^ tâche et qu'on n'ouvre plus!
Quel journaliste que cet homme, le premier des journalistes à coup sûr et qui eût été, s'il eût vécu trente ans plus tard, le plus grand deà journalistes de la Révolution comme il eût été le plus éloquent des tribuns, un Danton ou un Mirabeau. C*ést une admiration profonde que j'ai pour Diderot. Il est le plus vivant, le plus séduisant des hommes de son siècle. Il est de ceux qui laissent tomber de leur table des rai.ettes d*érudition. Il est surtout, et voilà pour nous sa qualité maîtresse , il est le plus contemporain des hommes du dix-huitième siècle. Ceci n'est pas un conte, semble écrit de la veille, d'hier, de ce matin, et le Neveu de Rameau , cet aïeul de Giboyer, paraît absolument l'œuvre d'un homme de notre temps, ia création, J'invention d'un Balzac.
En revanche, le marquis des Arcis et la marqpise de la Pommeraye sont bien de leur temps. Ils sont fils de ce dix-huitième siècle qui traitait spirituellement la passion, et se guérissait de 1 amour comme d'pne migraine. L'amour n'avait pas alors le sérieux et je dirai la dignité qu'il a aujourd'hui. Je me suis servi d'un mot déplacé, la passion. Le dix-huitième siècle ne coniiaît que le caprice. Parmi toutes ces feinmes, plu3 ou mojns galantes; du siècle passé, et dont les aventures, les liaisons, les scandales emplissent les Mémoires du temps, une seule prend i*amour au sérieux et meurt, mademoiselle de Lespinasse, IJ y a bien aussi la petite Aïssé, piais cette fleur un peii
160 LA VIE MOûERNB
sauvage de Circassie paraît singulièrement déplacée parmi ces gens frivoles et charmants.
Au dix-huitième siècle, on pouvait aimer son mari, comme madame de (2ioiseul qui adorait le sien^ mais on ne prenait pas son amant au tragique. On se rencontrait par hasard, on se liait par goût, on se séparait par lassitude, on se gardait mutuellement, par raison^ un peu d'amitié au fond du cœur. La passion est^ à cette époque, comme les tableaux de Boucher^ quelque chose d'appétissant et de gai, de leste ^ d'amusant^ mais sans valeur bien grande et bien durable. On se plaisait hier^ on se déplait aujourd'hui. Au premier bâillement^ comme on est poli, on se quitte. L'une essuie peut-être une larme furtive au coin de l'œil, mais elle l'essuie de son mouchoir brodé, joue de l'éventail et oublie. L'autre baise élégammenly du bout des lèvres, les ongles roses qu'on lui tend, pirouette lestement sur ses talons rouges et disparaît, cherchant de nouveaux caprices. "^
Lorsque madame de la Pommeraye, qui feint de n'aimer plus le marquis des Arcis pour savoir, comme dans Fernande, si le marquis l'aime encore, lui dit-: « Mais, marquis, qu'allons-nous devenir ? y»
— Bah l répond-il. Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne; nous voyagerons dans le monde, je serai le confident de vos conquêtes; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j'en fais quelques-unes, ce dont je doute fort, car vous m'avez rendu difficile. Cela sera délicieux.
« Après cette conversation, ajoute Diderot, ils se mirent à causer sur l'inconstance du cœur humain, sur la frivolité des serments, sur les liens du mariage. »
On le voit, rien de bien douloureux. Point de larmes et de torticolis dramatique. Deux scepticismes causant entre eux, deux fantaisies , lassées l'une de l'autre et se souhaitant bon voyage. C'est ainsi que se passaient les choses. Que si madame de la Pommeraye s'emporte et rêve la vengeance, c'est qu'elle est de la race des Lespinasse, et n'est pas de son siècle. L'auteur nous le dit dès le début.
Le marquis des Arcis avait trouvé une femme dssez bizarre pour lui tenir rigueur. « Elle s'appelait madame de la Pommeraye. C'était une veuve qui avait des mœurs, de la méfiance , de la fortune et de la hauteur. » Nous avons affaire à une exception.
Cette façon de rompre les liaisons qui ont assez duré^ toute naturelle au temps de Diderot, a paru légèrement brutale dans Fernande. Le marquis des Arcis de M. Sardou manque un peu des talons rouges du marquis des Arcis de Diderot. Ce détachement impertinent^ et cette façon de traiter, d'un ton sceptique, les choses graves, ne sont pas de notre époque, tout aussi égoïste que le dix-huitième siècle, mais plus polie ou du moins plus formaliste, plus hypocrite si l'on veut. Plus d'un a trouvé brutal le personnage mis en scène par M. Sardou. Mais il faut bien avouer que rien n'est plus brutal qu*un homme qui n'aime plus. Il a pour celle qu'il adorait jadis des férocités inconscientes, et laisse échapper, en souriant, des mots qui sont pour la pauvre femme comme autant de coups de poignard. Rien n'égale la soumission et la faiblesse d'un homme épris si ce n'est la cruauté de Thomme désillusionné.
A ce compte, le marquis des Arcis du Gymnase, disant à madame de la Roseraie, en lui contant ses amours avec Fernande : Je n'ai jamais été si heureux I serait (et il l'est en effet) profondément humain. L'homme, dans tout son égoîsme, reparaît alors sous l'homme du monde. Où je trouve^ par exemple, qu'il manque un peu de bienséance et qu'il pousse les confidences un peu loin, c'est quand il raconte, avec d'amples détails, à la malheureuse femme comment il a été séduit par une jeune fille rencontrée un soir dans une loge du théâtre ^de Montmartre, comment il l'a revue descendant les marches de Notre-Dame-de- Lorette, comment il Ta suivie, comment il l'a perdue, comment, pour la. retrouver, il est allé s'enfermer, huit soirées de suite , dans le petit théâtre , les yeux fixés sur la loge où il Pavait vue et espérant qu'elle reparaîtrait'; comment enfin, pour être plus libre de se mettre à l'affût
de cette jeune fille, il a prétexté un voyage en Touraine et il a demeuré à Paris sans venir rendre visite à madame de la Roseraie.
Oui, en vérité, là M. des Arcis va trop loin et passe les bornes que tout galant homme ne doit point franchir. Diderot le fait aussi détaché^ aussi consolé, aussi las de madame la comtesse, aussi peu amoureux que possible, mais il lui laisse cette fleur de politesse et cette amabilité souriante que tout homme de cœur ou seulement de race garde devant une maîtresse qu'il a aimée et surtout qui Ta aimé. « Je doute fort que je fasse des. conquêtes nouvelles, dit-il, car vous m'avez rendu difficile^ » L'autre, au . contraire, celui du Gymnase, étale avec affectation sa • nouvelle conquête, et raconte par le menu son roman, d'amour. On éprouverait pour un outrage moindre le désir de se venger.
Madame de la Roseraie se venge comme madame de la Pommeraye. Elle a ramassé, recueilli dans une table d'hôte borgne, dans un tripot de la rue des Acacias, une -fille perdue, mais perdue comme celles qui veulent atout prix se sauver et se réhabiliter; elle la présente au marquis, c'est justement celle-là qu'il aime; elle pousse à ce mariage, et lorsque M. des Arcis reviendra de la mairie, tout à l'heure, elle lui jettera au visage cette atroce vérité : Marquis, vous avez épousé la maltresse d'un autre I
M. Sardou a traité en auteur dramatique rompu à toutes lès ressources du théâtre cette donnée traitée par Diderot au point de vue purement philosophique et humain. Où Diderot n'avait vu qu'une vérité à mettre en lumière, une émotion à exprimer et à faire naître, il a vu tout un drame avec ses complications et ses accessoires. Les pattes de mouche ont leur rôle dans cette lutte entre le marquis et la marquise, et j'y reviendrai tout à l'heure, elles ont un trop grand rôle. M. Sardou conclut une siiuation par un moyen banal, tandis que Diderot en sortait par un mouvement tout moral et tout de passion.
Ce qui est remarquable, et à un degré supérieur, dans Fernande, c'est la mise en scène de cette donnée difficile
AU THiSaTRE. 163
à faire accepter au théâtre. Le premier acte, en ce sens, est un chef-d-œuvre absolu d'agencement, \\n tableau très-saisissant d-un monde plus qu'interlope. La table (i*li6te de madame Sénéchal , avec ses habitués tarés et malsains, ses filles* en déveine, ses tripoteurs de cartes, ses brésiliens biseautés , ses chevaliers d'industrie et ses joueurs blanchis et pâlis devant le tapis vert , cette purée devidetJUB, comme l'appelle Pomerol, est vin acte tout à fait réussi et hardi, qui du moins appartient en propre à M. Sardou. C'est le salon de la baronne d'Ange, réduit aux proportions d'un mauvais lieu. Pomero] y joue le rôle d'un Olivier de Jalin du quart de monde. Il repêche dans cette boue les petits jeunes gens de famille (jûi viennent s'y noyer ou s'y embourber, et les rend, sans souillure, à leur honnête destinée.
On a pu croire un moment que ce Pomerol avait laissé, lui aussi, son honnêteté au fond de ce tripot^ mais pas du tout, il est avocat, marié, aimant sa femme, et il ?l de^ causes. On s'explique peu qu'il viepne là , à l'heure (jù baccarat ou du lansquenet, même pour y voir Fernande^ , la ûlle de la maison, une martyre du vice, qu'il pfotége et qu'il voudrait tirer de ce bour})iér. On s'explique encore moins que, rencontrant sa copsiue, raadaçhe de \^ Roseraie, chez la Sénéchal, il n'eipplqie pas toute soft éloquence pour lui dire de fuir d'un logjs où ellp peut laisser sa riéputatlon, lorsque, tout à l'heure, il s0 n^eltait en frais d'exclamations pour convaincre le jeune M. ^ç Civry qu'il devait partir. ' "'
Il y a là une invraisemblance évidente. Mais, sans elle, ia pièce ne pourrait se nouer, Sans elle surtout, nous n'aurions pas la fort belle scène de la confession ^e la mère de Fernande.
Madame Chérîî-Lesueur a joué cette scène d'un^ çtdmirable façon, en grande artiste, très-simplement, avec une poignante émotion. D'abord étonnée et interdite devant une femme du monde, du vrai monde, dont l'équipage a failli écraser Fernande, et qui vient savoir des nouyélles de la jeune fille, la Sénéchal âe remet peu à peu et, sur
TAYLOJ^ :-sr:TUTioN.
OXPORD.
la pente des confidences^ elle raconte sa vie à madame de la Roseraie. Elle a été honnête, mariée, heureuse; puis, un jour, son mari l'ayant quittée, elle s'est trouvée seule, sans appui, avec la petite. Elle a travaillé, usé ses yeux, usé sa vie.
La maladie est venue, le besoin, la misère, la tentation. Elle a faibli. A la manière dont la vertu est récompensée, on a bien du courage à rester vertueuse. Et elle est tombée. Tombée, on est une femme perdue, t mais au « moins on se chauffe, au moins on dort, au moins on « mange? » Tout cela est fort bien dit et très-éloquemment par l'auteur. C'est peut-être ce qu'il a écrit de plus vrai et de plus émouvant. Il n'est plus là auteur drama« tique, cherchant l'étonnement ou la curiosité, il est humain. La Sénéchal explique alors comment elle a pris cette table d'hôte, comment on y a joué et que, pour se garer contre la police, elle a accepté la protection d'ua tas de parasites éhontés, Roqueviile entre autres, qui vit chez elle sans payer, joue ou triche, mais empêche le commissaire de paraître et de tout saisir.
M. Sardou a crayonné ce type de Roqueviile en quelques traits. Nertann Ta rendu saisissant, inoubliable. Lorsqu'il paraît, bellâtre ventru, avec son élégance effrontée et sa démarche de capitan du lansquenet, lorsque surtout il saisit Fernande par le bras et se colleté avec Pomerol, il est superbe. 11 a une façon de lever la main sur Pomerol qui sent le lutteur de barrière. Le voyou perce sous le boulevardier.
Cet homme est l'amant de Fernande. Un jour que la Sénéchal a été arrêtée, il lui a dit de choisir entre le déshonneur et la liberté de la misérable femme. Mais Fernande rougit de cette faute qu'elle ne se pardonne pas. Elle a assez de honte. C'est elle qui s'est jetée sous les roues du coupé de madame de la Roseraie. Elle veut mourir. Le contact de cet être dégradé lui répugne, et quand il lui dit tout bas: « Il faut que 'je vous parle, n elle le repousse, elle se révolte. Toute sa souffrance pré' sente se change en cette fierté qu'elle n'a plus. Roqueviile
AU THÉÂTRE. i65
veut la contraindre. Pomerol bondît. Il étranglerait ce gros homme entre ses mains nerveuses.
— Je n'ai donc pas le droit de parler à ma maîtresse? dit Roqueville furieux.
La Sénéchal; affolée, chasse le drôle ^ chasse tout ce monde de joueurs, de joueuses, de filles et d*escrocs. Elle veut demeurer seule avec son enfant. Le premier acte finit sur ce coup de théâtre.
On le voit, cela est hardi. Il faut aujourd'hui de l'audace. Le seul danger à craindre à cette heure, lorsqu'on écrit pour la scène, est de paraître banal. Soyez audacieux, risquez des choses nouvelles, inventez, osez, voilà le succès. N'est-ce point par son audace intrépide, moins habile sans aucun doute, mais plus sincère que celle de M. Sardou, qu'a réussi M. Alfred Touroude? La Fernande de Sardou n'a jamais paru lasser l'attention pendant ces quatre actes, que lorsqu'elle avait l'air de devenir timide. Tout ce qui y est violent et enlevé avec crânerie a séduit. Ainsi, lorsque madame de la Roseraie, causant avec Pomerol pendant que M. des Arcis épouse Fernande au troisième acte, lui conte qu'elle tient dans sa main sa vengeance, qu'elle va remettre au marquis, lorsqu'il rentrera, la lettre que lui a écrite Fernande, et qu'elle lui avoue son passé (lettre que le marquis n'a point reçue et que madatne de la Roseraie a confisquée); ce long dialogue paraissait tourner au bavardage. Mais c'est là que l'habileté de l'auteur nous attendait. Il commençait piano pour finir par un éclatant forte. A la fin de la scène, Pomerol arrache la lettre des mains de madame de la Roseraie, et comme le marquis et Fernande, devenue marquise, montent l'escalier, il pousse madame de la Roseraie dans son appartement, et referme la porte sur elle. Quand elle pourra sortir, les époux seront en wagon sur la route d'Italie.
Coup de théâtre. M. Sardou procède ainsi par ce que j'appellerais des points d'orgue ou, si on me passe le mot^ des coups de poings. Il y a quatre ou cinq de ces coups dans chacune de ses pièces, et qui n'ont jamais
manqué leur effet. Brutalités ou hardiesses» comme on voudra. Leur vrai nom serait plutôt escamotage. Dans Maison-Neuve, il s'agissait d'escamoter un cadavre. Dans FemandCf c'est une vivante qu'on escamote. Étant donnés trois personnages dont deux ne doivent point Be rencontrerj les faire séparer par un quatrième. Le plus joli tour est celui de Nos Intimes. L'amant est sur le balcon, le mari entre dans la chambre. Le docteur veut prévenir l'amant qu'il faut sauter par dessus le balcon si l'on ne veut pas être pris. MaiSj devant le mari, comment le prévenir? Le docteur prend un flacon bouché à l'émeri, et comme le bouchon a l'ftir de ne pas vouloir partir t
— Saute, mais saute donC| lui dit-il. Saute doncj animal 1
L'amant entend et profite du conseil.
Tout cela est prodigieux d'adresse et de vivacité. Mais M* Sardou abuse de ces moyens^ de ces lettres perdues et retrouvées. C'est ainsi que le dénouement du drame de Fernande, si large > fei grand) si beau dans Diderot parce que l'auteur ne met en présence que ces deux êtres t le mari trompé , pris entre son honneur, sbn amour et sa pitié) et la femme perdue, éCraisée isous son infatnie, mais forte de son repentir et de sa rougeur^ est diminué au Gymnase. C'est par la passion > c'est par un simple cri sorti des eUtrailied humaines que Diderot dénoue le drame poignaht; M. des Arcis ne se demande pas si sa fômme lui a écrit ou non une lettre avant le mariage > si elle l'a oui ou non trompé» ai elle h menti, si elle est la complice odieuse de la vengeance de madame de la Pommeraye) il lui pardonne simplement parce qu'il a dans l'âme de l'amour et de la pitié.
Cette femme agenouillée > inconsciente; repentie ^ il l'aime et il la plaint. Voilà pourquoi il fait taire et son orgueil et sa colères II lui dit du fdUd de l'âme et après un court mais poignant entretien avec sa conscience : Relevfez-vous} madame la marquise, parce qu'il ne se reconnaît paé le droit d'être implacable^ parce qa'uile larme présente, si elle est sincère, lui fait plus que toutes les
lettres passées. Il pardonne encore une fois, comme Don Juan donna son aumône au pauvre^ par humanitéi
Le marquis des Arcis de M. Sardou A bei3oin> au contraire, qu'on lui lise la lettre écrite par Fernande le matin du mariage. Il a besoin que Pomerol lui souffle ce pardon et lui donne en quelque sorte comme un coup de clairon I la fanfare de la hardiesse» <i Regarde donc le monde en face, et, fort de ta conscience^ fais-lui baisser les yeux! Qui te blâmera donc? Ceux qui ont failli : les drôlesses et les adultères! » Jfais sans la lettre» M. des Arcis n'entendrait rien. Cette lettre, Pomerol la tit*e de sa poche. Il en commence la lecture , Fernande l'achève. Et des Arcis, devant ces larmes, cette grâce et cette jeunesse, s'attendrit enfin : Relevez-vous ) lui dit-il^ madame U marquise I — Et à la bonne heure, dit Pomerol, un cri du cœur vaut tous les raisonnements de la terre»
Sans doute, et tout cela est fort bien, mais précisément ce cri du cœur je i^e l'ai pas entendu! Cette lettre sent l'accessoire de théâtre. J'aurais voulu que des Arcis relevât Fernande de son propre mouvemeîit, bravement j fièremeilt, noblement comme dans Diderot. Le des Arcis de Diderot pardonne à la pauvre fille avec la complète bienveillance, avec l'assurance d'un homme qui se sent assez fort pour imposer au monde celle à qui il a donné son nom; Le des Arcis de M. Sardoil pardonne simplement à Fernande^ bomme un amant trahi pardonne à une maîtresse. Il n*y a pas dans son gestej dans sa voix, dans ^a résolution suprême cette mansuétude écrasante dii héros da Diderot.
On sent que cfelui-ci sera fort contre ce monde qui nous réclame tous les sacrifices sans nous donner aucune compensation, et à l'hypocrisie duquel on immole parfois bêtement son bohheur et ses joies.
Le théâtre, il est vrai, a des nécessités que n'a point le livre. Diderot lui-riîeme, qui n'avait paë fait écrire de lêtt^e à sdn héroïne, reconnaît, l'histoire une fois contée, que, pour être ifatéressante^ la petite avait besoin d'ignorer l'intrigue où on la mêlait.
a Notre hôtesse, dit Jacques le Fataliste, vous narrez <c assez bien^ mais vous n'êtes pas assez profonde dans a l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille m intéressât; il fallait lui donner de la franchise et nous la « montrer victime innocente et forcée de sa mère et de « la Ppmmeraye. »
Lorsque M. Alphonse Royer apporta à Gustave Vaez l'idée de cet opéra qui devait être la Favorite, et qui ressemble fort à f histoire de la Pommeraye et à Fernande, Gustave Vaez lui dit ;
— Tout cela est excellent, mais la Favorite doit avertir Fernand de ce qu'elle est, sous peine de paraître une coquine aux yeux du public.
— Soit. Elle l'avertira. Mais comment?
— En lui écrivant, et le roi fera disparaître la lettre. C'est un peu, c'est tout à fait la situation de Fernande,
Les auteurs dramatiques ont un amour tout particulier pour les lettres qu'on écrit, qu'on intercepte, qu'on recherche ou qu'on brûle. Je le répète , le dénouement de- Feimande eût été plus franc et plus fier si l'auteur Peut cherché dans l'âme même, dans l'émotion, dans la passion de ses personnages mis en présence, et n'eût pas amené cette inévitable lettre qui joue ici le rôle de Deus ex machina.
Mais ne m'a-t-on pas dit que, primitivement, M. Sardou faisait se suicider Fernande ? Elle ouvrait une fenêtre et se jetait sur le pavé. La lettre en question n*était trouvée et lue qu'après la mort de la pauvre fille. M. Sardou a bien fait de modifler ce dénouement. Il eût frappé à mort la pièce; il n'y avait pas d'autre façon de conclure ce drame. Le dernier mot était le mot de Diderot : Madame la marquise, relevez-vous !
Nous n'avons point parlé d'Ancelot qui, lui aussi, a traité ce sujet dans Léontine; mais timidement, sans accent, sans vigueur. Ce n'est plus Diderot et ce n'est pas Sardou. C'est le vaudeville sentimental d'autrefois dont les situations poignantes tournent au couplet et qui finît ses tirades sur un trémolo. Cela est honnête et remarqua*
bîe d'ailleurs, car on ixe retouche pas à un tel sujet sans y rencontrer une source d*émotion toujours nouvelle et qui n'est point tarie depuis le jour où Diderot Ta fait jaillir.
Odiéok : la Contagion, comédie en oinq aotes^ par M. Emile Augier.
14 mars 1870.
Un jour (on m'a conté l'histoire qui date de quelque vingt ans) deux jeunes gens parfaitement inconnus allèrent frappera la porte du directeur de rArabigu-Comique. Ce directeur — il se nommait Dutertre, mais on disait le père Dutertre comme on disait le père Bugeaud — était un ancien soldat d'humeur assez rude^ un original : au demeurant le meilleur fils du monde. Il accueillit les jeunes gens sans trop les faire attendre.
— Eh bien ! que me voulez-vous, mes enfants?
L'un d'eux tenait à la main un manuscrit.
— Ah! dit le père Dutertre, c'est donc une pièce?
— Un drame, répondit le jeune homme.
— Et son titre ?
— La Conquête de Naples par Charles VIIL
— Voyons cela, fît le directeur.
Un des auteurs, qui savait parler, lut la pièce ; l'autre, qui savait écrire, écoutait. Le drame lu jusqu'au bout, le père Dutertre le refusa tout net. Voilà deux dramaturges qui sortent navrés, tête basse. Adieu les rêves !
— Tout compte fait, dit le lecteur y je renonce au théâtre, je reprends la robe, je rentre dans le barreau. Et toi?
— Moi, répliqua Yauditeur en relevant le front, je vais écrire une autre pièce 1
Celui qui parlait ainsi était M. Emile Augier; son collaborateur, M. Notent Saint-Laurens.