II. ^o
La pièce que M. Emile Augier allait écrire avait pour titre : la Cigv^è, Une fois achevée, il la porte tout droit au Théâtre-Français. On la refuse; il la donne à l'Odéon. Ce petit acte fait fureur, et voilà un homme lancé.
On ne trouve pas toujours du premier coup sa voie, et M. Augier débutait dans un temps troublé. La flottille romantique faisait eau de toutes parts. Le mouvement de i 830 tournait au spasme. Le public» las des spasmes, des épilepsies des disciples ël âUssi, poUi! lin mofneht, dés chefsd'œuvre imposants dli îiiàttre, avait Uûè telle soif d'oeuvres calmes et reposées qu'il avait préféré, dans son horreur de la nouveauté — qu'il appelait une excentricité — une œuvre pure et froide comme Lucrèce à un chef-d'œuvre superbe, étonnant, comme les Burgraves, On eût alors donné toutes les cathédrales gothiques et tous les burgs du hhin pour le moindre fronton du plus petit temple grec se profilant sur un ciel bleu. Le même mouvement de réaction allait se produire en peinture quelques années plus tard, et Ton devait voir un jour l'école pompéienne succéder à Técole du moyen âge.
ILa Ciguè — et le Joueur de flûte que M. Augier écrivit quelques années après — appartiennent à l'école pomj péienne de la littérature. M. Emile Augier s'était enivré d'antiquité. Peut-être avait-il contemplé la Grèce à travers les rimes de Chénier, maïs quoi ! là grâce de la jeune Tarentine valait mieux que l'érudition du jeune Anacharsis. En ce temps-là, Emile Augier prenait M. Ponsard pour modèle » et lui adressait des épîtres qui commen- ' çaient ainsi :
leune homme fortune,. pour qui la Musé antique N'a pas dé cbYpi Secret tii de voile ptidlque, bi6*Dloi t^i^s de quel bois, àh bord de quel ruisaeati Tu l'as surpris bàigfaant ses pieds polis dans l*éa^..«
M. Augier demeurait d'ailleurs Parisien, contemporain -T Gaulois plutôt — jusque dans ces vaudevilles athéniens. Il partait pour Gorinthe et voulait écouter la flûte thessalienne de Ghalcidias ; mais en chemin il se souve-
AU THIÎATRE. 171
nait d^ son grand-père et la verve haute en couleur de Pigault-Lel)run venait s'ét)attre sur le pavé de mosaïque de Laïs, Gustave Planche, qui n'était point doux, reprochait alors à M. Augier son ignorance des passions contemporaines et renvoyait ce jeune homme à l'école de Ja vie. Mais Planche né voyait pas que le poëte cherchait, interrogeait, attendait. Sous les vêtements grecs de ses I gens d'Athènes, sous les pourpoints de soie de ses Pa- 1 douans {ï Aventurière), M. Augier les faisait vivre déjà, ses contemporains. 11 entrevoyait Olympe mariée dans cette Clorinde qui emporte d'assaut le cœur et la maison du vieux Mucârade. îl avait essayé déjà de la comédie actuelle. L'Homme de bien n'avait réussi qu'à moitié ; mais I Gabrielle bientôt allait être un succès, et quel succès l II' était dit que ce hianieur de fer rouge devait essayer avant tout de guérir les plaies avec des compresses mouillées de larn^es. L'opération ne réussissant pas, plus tard il a amputé.
Lorsque M. Enfile Augier entra à l'Académie française, il ne s'était pas d'ailleurs affirmé comme chirurgien. Le coup de pistolet final du Mariage d'Olympe avait tué la pièce çn môme temps que l'héroïne. C'était une partie à recommencer* Un autre ne l'eût pas essayé peut-être, et se fût endormi sur ses palmes vertes comme sur des lauriers. Mais il y a du lutteur dans M. Augier, 11 tint bon, et dès la première année de sa réception, il donna à la fois la Jeunesse, une pièce hardie, et les Lionnes pauvres, | une pièce audacieuse, pès lors, ce fut une chose di(0. M. Augier était entré tout à fait en puissance de sop talent et de son public. Son style s'était singulièrement enrichi — grossi des scories pittoresques de la conversation du jour — et fortifié comme un soldat qui vient de faire campagne. L'auteur de Philiberle plongea, cette fois, à fond dans la vie moderne, rapportant d^ns sa main dçs joyaux et de la vase, comme tous les plongeurs, comme tous les sondeurs des mers et des âmes. Depuis, ses succès se comptent par ses pièces. Les Effrontés, le Fiis de Giboyer. Maitre Guérin — aujourd'hiii encore cette CqntO'
m LA VIE MODERNE
gûm que nous avons applaudie — une série d'œuvres vivantes et hardies qui ont affirmé la comédie sociale et inauguré la comédie politique.
Dans ce nouveau théâtre de M. Emile Augier, le rnalade ^deme — j'entends la société contemporaine — est secouée durement, sévèrement. Voilà les plaies mises à jour. Les cas sont exposés avec cruauté, avec crudité. Le mot tombe, brûlant comme du vitriol, ou siffle et part comme un javelot et cloue au poteau quelque vice ou quelque ridicule. C'est une colère saine, robuste, avec plus de muscles que de nerfs, une colère rouge. Point de tirades, des traits. Une exaspération d'honnête homme toute prête à devenir le rire d'un gai compagnon. D'ailleurs, des veines de sentiment sans fadeur, des échappées de poésie, des coins de ciel, des lis sur des fumiers, comme dirait Giboyer ou Vautrin; et, par-dessus tout, dans ce monde mêlé — choc de passions héroïques ou malsaines — des figures que nul ne dessine avec plus d'amour que M. Augier, des jeunes filles qui sont de braves filles, cœurs dévoués, âmes calmes, avec l'intelligence de toutes choses — excepté du mal.
M. Emile Augier a quarante-six ans aujourd'hui. Il était, je crois, avant l'arrivée de M. Prévost-Paradol, le plus jeune des académiciens. C'est un homme de haute taille, la poitrine large, fort et marchant dans la vie d'un pas solide. Il observe et sourit à la fois. On sent l'analyste et le railleur. Le regard très-franc interroge, mais rien d'implacable, un certain air de bonté. Le nez est long, la barbe noire; le front, solide et bien coupé, se dégarnit un peu. Il y a du Béarnais dans cette nature ferme et mâle, et ce n'est pas la première fois que l'on compare M. Emile Augier à Henri IV. Il est fort recherché et ne se prodigue pas. A peine, de loin en loin, le voit-on au théâtre, lorsqu'il faut applaudir un ami. Il assistait à la première représentation du Lion amoureux, fier du succès de M. Ponsard, lui offrant son bras après l'avoir applaudi de ses mains.
L'été, M, Augier habite en face de Bougival, là-bas.
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loin dans la verdure, une maison qui blanchit à travers les arbres. Il en sort très-peu, lit et travaille. Mais ce n'est pas à ses œuvres qu'on reprochera de sentir la lampe. Elles semblent coulées d'un jet, écrites de verve, jaillies. C'est que M. Augier, je crois, est de ces lecteurs pour qui le véritable Livre, c'est l'Homme.
Contagion I... Je quitte Paris tous les ans, comme tout le monde. Au bal, il arrive une heure où la nuit durerait encore qu'on ne pourrait plus danser. On est las, las d'harmonie et de parfums, de regards mystérieux et d épaules blanches, las de ces couleurs qui chatouillent les yeux, de ces ruissellements *de soie qui caressent les oreilles, de ces odeurs qui grisent et qui brûlent. On ne respire plus. Mais dès qu'on s'échappe, la première bouffée de vent frais qui vous vient aux tempes dissipe l'ivresse et calme le sang. Il fallait aux poumons un air moins chaud, et, soudain élargis, ils aspirent, avides, la brise qui passe. Et de même, le moment vient où ces petites lièvres de la vie parisienne, accumulées, produiraient comme une congestion, si on ne les chassait soudain par un bain d'air libre, si Ton ne combattait l'odeur de la poudre de riz par l'odeur du foin, et si, fatigué de les traîner sur la moquette ou les parquets cirés, on n'enfonçait ses talons dans la neige pure des Alpes. Elle a cela de bon, la maladie parisienne, qu'on en guérit vite. Il est vrai qu'elle a des rechutes. Vous n'avez pas fait dix lieues hors des fortifications que, la portière du wagon ouverte, plongeant les yeux sur ces champs qui filent comme emportés aux deux côtés de la route, sur ces villages essaimes le long des bois, et dont la fumée monte lentement, paisiblement sur le ciel clair, l'envie vous prend de vous arrêter, de demeurer là, à mi-chemin du but, sans achever le voyage sous ces arbres, dans cette ferme, auprès de ce ruisseau si bleu... Le vent de la campagne aussi bien vous enivre. Et c'est surtout quand vient le soir, lorsque le soleil se couche rouge derrière les coteaux, lorsque dans la rivière se reflètent les arbres immobiles, quand défilent les troupeaux qui rentrent, quand il n'y a plus de bruit,
plus d'oiseaux, plus rien que le grillon qui regarde se lever l'étoile, c'est alors que ce calme vous enlace, vous séduit, vous conseille tout bas de faire halte... Rieû, non, rien ne vous importe alors de vos soucis, de vos affaires, de votre passé, de votre avenir. La vie se résume toute entière dans cette soif de repos, dans cette nostalgie de calme, dans ce besoin de léthargie; c-est la contagion!
Il y a la contagion du sommeil comme il y a la contagion de la fièvre. La campagne et la ville ont leurs épidémies! Mais supposez, au contraire, un de ces habitants- de la petite ville ou — vous dites- vous — on doit si bien dormir, supposez un jeune homme qui part un matin pour Paris: Il a fait depuis huit jours sa malle. Sa place est retenue dans la voiture jaune qui le conduira à trois ou quatre lieues de là, oii passe le chemin de fer. Il a serré la main de ses amis, il a pleuré en embrassant sa mère. Pour compagnon de route, il a pris quelqu'un des vieux livres de la bibliothèque paternelle, Corneille ou Montaigne. Ce n'est pas sa faute; on l'a élevé avec ces gens-là. Quarantehuit heures après, notre provincial est à Paris. Si les monuments l'étonnent, vous le concevez. Pourtant il lesr connaît, il les a vus sur le papier. Mais le bruit de la rue, le tumulte de la foule, ce qu'il entend, plus encore que ce qu'il voit, le surprend. Il ne sait s'il rêve. Il se présente chez des amis, sans doute des cornpatriotes devenus parisiens. On le reçoit, quoique à bras ouverts, d^uri air pressé, et il se sent gauche. On parle; il ne comprend pas tout. Il lit des journaux, des petits journaux. A côté de lui, il voit rire des gens et ne rit pas. Il se tâte. Est-ce qu'il y aurait une autre vie au monde que celle qu'il a menée, une autre que la tâche régulièrement remplie, les lectures qui sont des relectures, les conversations, le soir, ou les parties d'échecs avec le médecin, qui est voltairien, ou le greffier, qui fait des couplets comme Déranger? Oui. 11 paraît. On peut ou boire la vie à petites gorgées, ou l'avaler brusquement avec délire. Cette dernière méthode môme a son charme, il le reconnaît. Notre homme voulait tout d'abord partir, regagner sa chambre bleue où il a
oublié le portrait de sa cousine; bah! maintenant, il veu^ rester. Le'boulevard l'a conquis; le gaz lui montçà la tête i il s'est fait au bruit, aux criî, aux rriotSy à l'engrenage dès scies. Il voit que Balzac a raison, ce Balzac, dont il n'avait janiais pu lire un livre jusqu'au bout, et qu'il trouvait « faux. » Point de dan gerau'il rouvre les vieux livres qu'il a apportés. Chimène rie vaut pas la Torpille, et le Cid — qui' lui apparaît maintenant avec une tunique abricot, pourquoi! — n'a pas de mots de la fin. Quand il écrit au pays et qu'on reçoit là-bas ses lettres, caî* il n'a pas toujours le temps de les mettre à la poste, on ne le comprend plus. Est-il changé? Au dedans, non. Mais au dehors! Il est plus leste, plus vif, plus maigre, plus afflné, plus fiq et plus fou. C'est la contagion.
André Lagarde^ le héros de M. Emile Augier, est uq pep cet homme-m. Pauvre et orphelin, il a résolu d'élever et de doter sa sœur ; il se fait chauffeur au sortir de l'école polytechnique, moins pour gagner sa vie que pour apprendre tout à fait son état, il veut avoir porté la giberne avant de tenir le bâton de maréchal, Aijdré a d'ailleurs ridée d'une entreprise superbe : il s'agit de creuser un canal qui isolerait et par conséquent anéantirait Gibraltar. Le* gouvernement espagnol lui a donné la concession de l'entreprise. Ce n'est pas à Cadix que Lagarde trouvera des capitalistes. Il vient à Paris. L'honnête homme va naturellement droitaux faiseurs, comme la mouche irait au formica-leo. Qui ne se ressemble pas s'assemble. Au surplus, un î^gioteur gaîantuomo^ le baron d'Estrigaud, flaire déjà une proie dans André '— une proie future tout au moins — lorsque, ruiné par un coup de bourse subit, il se décide à entamer le provincial qu'rl gardait pour la soif. Il lui propose pour sa concession 1;500,000 franc§. André refuse; il sait que d'Estrigaud la revendra le double ouïe triple; mais ce n'est point cela qui l'arrête: l'acheteur (voilà ce qui fait repousser à Lagarde les offres de d'Estrigaud) est un agent anglais chargé de faire avorter l'affaire : — Et gue vous importe? dit le baron. Ceci se passe chez Navarette, une actrice du demi-monde qui faitjoueràla Bourse
le jour, et qui joue le soir le rôle de Médée dans une fantaisie mythologique, les Argonautes, On y boit, on y rit, on y aime, chez cette Navarette, ot toutes ces ivresses montent au cerveau du pauvre Lagarde» « Plus d*un million qu'il tient là! » Et n'a-t-il point sa sœur à doter! Le malheureux, ce n'est pas à elle, c'est à Valentine qu'il songe, aux beaux yeux d'une fille quMl ne connaissait pas il y a deux heures, et pour laquelle déjà il sacrifierait toutes ses honnêtetés, qu'il appelle maintenant des chauvinismes. Le hasard — il y a plus de hasard qu'on ne croit dans ces chutes et dans ces rédemptions — fait heureusement qu'une de ces femmes qui sont là lit tout haut une lettre qu'elle a trouvée, une lettre d'amour adressée à une femme qui s'appelle Aline. C'est le nom de la sœur d'André Lagarde. André saute sur la lettre, regarde... Elle est adressée à sa mère, qui s'appelait Aline aussi et qui est morte. La contagion s'arrête alors soudain; il secoue ce choléra moral qu'il aspirait par tous les pores, il jette à la face de ces gens tarés et de ces filles perdues les malédictions qui grondaient en lui, étouffées: « Prenez garde, dit-il, il y a des jours où les vérités bafouées s'affirment par des coups de tonnerre! » Et il sort. J'ai cru voir un autre Humberl révolté tout à coup contre les muscadins de son temps et écrivant à la porte de ce boudoir quelque Mané Thécel Phares,
Telle est —j'oublie le dénoûment où Lagarde est puni d'avoir douté de sa mère par celui qu'il a soupçonné — la pièce en quelques mots. Ce sont les détails, les mots hardis, les cruautés et les crudités qui feront sa force aux yeux de bien des gens, sa faiblesse aux yeux de quelques autres.
C'est, cette ContagwUy une galerie de portraits peints ou crayonnés de main de maître : Mercadets élégants, pleins d'esprit et de séduction, vivant de hasard, barons menant train de prince, s'étourdissant eux-mêmes en se répétant qu'à l'heure du désastre on se fait sauter la cervelle, et qui, l'heure venue, n'hésitent pas entre Ja mort et rinfamie(ils choisissent l'infamie); actrices aspirant à se
classer^ tandis que les grandes dames se déclassent; bourgeoises toutes prêtes à jeter leur chapeau de Laure par dessus les moulins; jeunes gens raillant eux-mêmes leur enthousiasme et leur jeunesse ; boursiers sans foi ; gens sans honneur, dont les moins coupables sont ceux qui sacrifient les sentiments vieillis et bourgeois, patrie, amour, dévoûment, non à la négation, mais à la blague. Tout y est flagellé, duremeat parfois, bravement toujours, et les modes et le langage ; c'est, en un mot, et comme on l'avait annoncé, quelque chose comme la Famille BenoUon. Mais la Famille Benoiton Mi, comparée à la Contagion, TefTet d'un article de petit journal mis à côté d'un article — j'entends d'un bon article — de revue. Les artistes ont bien mérité de l'auteur : Berton est charmant d'impertinent entrain et d'assurance; c'est Robert Macaire gentleman. Got réunit au degré ;5upérieur ces deux qualités qui, en littérature, ont fait Shakspeare et Molière : le rire et les larmes. Cette fois pourtant, c'est madame Doche qui a du talent et mademoiselle Thuillier qui a des robes.
Le premier soir, la pièce a semblé un peu longue. Le public était impatient ou Impatienté, c'est ce que je ne saurais dire. Mais, en dépit de tout^ la Contagion aura sa place et une bonne place dans le théâtre de M. Augier, C'est une protestation plus encore qu'une attestation. M. Emile Augier est décidément un apôtre du fer rouge.
Postb-Saint-Mabtik : Michel Pauper, drame en cinq actes, de M. Henri Beoque. — Mort de Charles Dickens.
20 juin 1870..
Michel Pauper n'est pas un succès incontenté, mais c'est un succès. L'auteur a pris rang; on comptera avec lui, et, mieux que cela, on comptera sur lui« Les qualités et
les défauts de son drame n'ont rien de vulgaire^ et on sent là un dramaturge de tempérament en même temps c^u'un écrivain de talent.
M. Henri Becque est un nouveau venu qui , après avoir donné sa mesure dans le rire, veut nous montrer jusqu'où il peut aller dans la vigueur et dans l'émotion, Le rire était large et sain, le drame est violent et l^ardi. Ce (|ui nous avait plu dans VEnfant prodigue , que le Vaudeville joua il y a deux ans^ c'était la bonne humeur facile, la gaîté Gommunicative et franche, point forcée, toute en dehors, l'ironie curieuse et une originalité toute particulière de forme dans un sujet un peu banal. Ce qui nous plaît dans Michel Pauper, c'est la décision, la fermeté, la sève du style et la netteté de la pensée. Nqus dirons tout à l'heure ce qui nous déplaît.
Le drame , en somme , est assez gipniple. Un homme du peuple, Michel Pauper, sorte d'ingépieur marron, ancien élève des Arts-et-Métiers , cette école polytechnique de l'ouvrier, invente des produits qu*e3^ploite un certain M. de la Roseraie, agioteur, banquier, tripoteur d'affaires et faussaire à l'occasion. Ce la Roseraie a une flUe | et Pauper l'aime. La Roseraie, compromis dans pn tas de vilenies fangeuses, se brûle la cervelle. Pauper fait aller la maison , épouse la fille, et, lorsqu'il se croit le plus heureux et le plus aimé des hommes, il apprend que Mlje fle la Roseraie a eu un amant. Sa fureur éclate^ II injurie, il menace , il va frapper, le couteau lui tombe des mains et il s'enfuiU
Alors Michel Pauper retpipbe de la hauteur où l'avait placé le travail dans la boue où le traînait d'abord son vice d'habitude. 11 boit. 11 demande à l'absinthe le remède à l'amour. On le volt tituber et rouler dans le ruisseau, tandis que le galant M. de Rivailles emmène la femme dont il a fait sa maîtresse. Et adieu les prcgets de gloirel Pauper poursuivait cette pierre philosophale des chercheurs modernes : la cristallisation du carbone; le charbon transformé en diamant! Maintenant sa pauvre tète oscillante peu à peu se vide et sa pensée le fuit. Il meurt
lentement, il meurt san3 reconnaître ia femme coupable qui revient au logis; il meurt au moment où des cristallisations lumineuses éclatent dans Tamas de charbon sur lequel il fait depuis tant de jours, depuis tant de nuits, ses expériences.
Telle eçt cette pièce de Michel Pauper, Son principal défaut i c'est le manque d^unité i elle est toute de détails et de scènes bien faites. Mais le drame lui-même. le nœud manque. Je ne le vois guère que dans ce superbe quatrième acte, si magistralement joué par Taillade : la nuit de noces. Autrement , tantôt on croit que l'auteur veut nous conter l'histoire du génie exploité par l'habileté, tantôt la lutte de Tinventeur contre la sottisCj tantôt les douleurs atroces de l'honnête homme outragé, et qui, loin de se taire, comme le voulait Molière, crie, tempête et menace.
Pour rînventeur, laissons-le de côté. C'est là un caractère bien difficile admettre au théâtre.
Le drape de l'inventeur a été fait et refait, et il sera refait ^hcore. Je ne sais rien de plus navrant et de plus touchant, de mieux fait pour donner à la fois une haute idée de l'inteiligence et de la sottise humaine, ce que THamlet de Shakespeare appelle :
La lutte du génie et du vulgaire épais.
Génie méconnu» génie dont il rit, crâne qUi contient un monde où le prochain cherche en raillant une fêlure. Tous les vrais créateur^ , les chercheurs ont voUlu écrire ce drame qui n'a pas été écrit; Balzac avec Quinola^ Augier avec Maître Guérin. Balzac seul a traité comme il faut un tel sujet, mais dans un roman , dans un livre, et le plus beau peut-être de ses livres, la Recherche de l'Absolu. Soa Balthâear Claes a la grandeur, l'égoïsme colossal des gens atrocement épris d'une seule idée, et qui brûlent leurs meubles, comme PaHssy, et brûleraient leurs enfants pour faire cuire une faïence dont ils auraient inventé la composition.
Mais cette passion de l'inventeur, cette fièvre de Thomme qui poursuit ou que hante l'idée fixe n'est pas précisément une idée théâtrale. Elle est d'un ordre trop intime, toute de tempêtes intérieures, de souffrances du cœur ou de Fesprit; elle ne se répand pas, elle se concentre; elle ne rayonne pas, elle converge. L'inventeur et la passion de l'inventeur appartiennent, non pas au dramaturge, mais à l'analyste. Balthazar Glaes , à la scène, paraîtrait ennuyeux peut-être; dans le livre, il est attachant et s'empare de V0U8.
Je lisais hier un roman de M. Hector l!||[alot/ Une bonne affaire, 11 s'agit encore d'un inventeur, et le récit est poignant , saisissant. Mais c'est un récit , c'est un livre , c'est une analyse. Je n'ai vu qu'un drame vraiment dramatique sur l'invention , c'était V Imagier de Harlem, de Méry et Gérard de Nerval. Encore était-ce bien plutôt un drame fantastique et philosophique où l'inventeur et l'invention tenaient peu de place.
J'ai lu pourtant une pièce allemande, fort curieuse , où se trouvait une situation née de ce drame de l'inventeur, qui pourrait fournir un acte superbe. C'est dans un drame intitulé Guttemberg. M. Fournier nous a donnéle Guttemberg historique. L'auteur allemand nous présente une sorte de Guttemberg légendaire, qui n'est point sans intérêt.
Il y a surtout une chose admirable dans cette œuvre , c'est celle-ci : Guttemberg est l'ami de Faust. Faust est fou. un misérable lui a dérobé ses presses , et , de douleur , le pauvre Faust a perdu la raison. 11 s'est échappé de son logis, il erre, parlant comme un possédé, le long du Rhin, et demandant le bien qu'on lui a volé , la vie qu'on lui a dérobée. Son yoleur le suit.
Il a cru qu'en emportant la machine , il emporterait aussi le moyen de la faire agir. Il s'est trompé. Il n'a entre les mains que des morceaux de bois aux formes bizarres, des caractères singuliers, des débris inutiles. Il n'a point le secret de les arranger, de les mettre en œuvre, de les faire agir. Faust seul a le secret, l'inventeur Faust , et, ce secret, le voleur l'implore.
Il parle, il prie, il supplie. Faust le regarde et ne comprend pas. Il montre à Faust les caractères, le bois, la machine. Faust prend ces objets dans ses mains, les tourne, les retourne et se met à rire.
— Qu'est-ce que cela?
Faust n'y voit plus rien. Rien de tout cela ne représente une idée pour l'inventeur devenu fou. Et le voleur, qui croyait tenir la fortune, se tord les mains devant ces morceaux de bois d*où il espérait tirer de Tor, et qui ne sont pour lui que ce qu'ils sont pour le vulgaire : du bois!
La lutte est superbe entre la bêtise criminelle et le génie dévoyé. La pensée rebelle ne veut plus venir en aide à la matière stupide. L'invention gît inutile entre Faust devenu fou et le voleur niais.
Voilà une situation très-belle et très-dramatique, née d'un tel sujet et, encore un coup, du drame même de Vinventeur, Mais on n'en peut guère trouver qu'une. Toutes les autres seront fatalement semblables et monotones.
M. Henri Becque n'a eu garde de donner dans ce défaut. Son Michel Pauper est un ingénieur , un inventeur , soit , mais c'est aussi un être humain , souffrant et saignant.
Et pour être inventeur on n'en est pas moins homme.
Par là, il appartient au drame et il fait le drame. Le malheur est que, de cette façon, la situation n'est pas bien nouvelle. Un homme trompé qui se jette à l'ivresse, qui demande à l'alcool l'abrutissement et l'oubli, un homme qui devient fou, tandis que sa femme court le guilledou et l'aventure. Nous avons vu cela plus d'une lois, et tout récemment encore, à l'Ambigu, M. Alfred Touroude, dans sa Charmeuse, nous présentait vigoureusement, cruellement, d'une façon saisissante et forte , un tel tableau.
Je veux bien que M. Becque y ait mis son coup de pouce artistique et cette franchise qui est et qui sera sa marque de fabrique. Mais ce qui est plus nouveau dans Michel Pauper que la situation, ce sont les caractères. M. Becquo nous a montré là une jeune fille lasse de la vie régulière, II. W
romanesque, jsecouée par le désir de liberté et les convoitises du luxe , étouffant dans le milieu bourgeois où elle est enfermée , demandant Vaffranchissement au premier venu , type vraiment nouveau , peu sympathique au public, j'en conviens, mais véritablement moderne : une mademoiselle Benoiton qui a lu Lélia au lieu de lire la Vie Parisienne,
En face d'elle, Famant. Il a offusqué bien des gens. Celui-là de pied en cap est vrai, et M. Becque a mis en scène un personnage que les hasards de la vie nous font coudoyer dix fois par jour. C'est le gentilhomme d'aventure, traînant, au nom de son passé, une existence inutile, une vie «qui coûtera plus de larmes que sa mort,» se croyant brave parce qu'il laverait toute injure dans le sang, et parce qu'il affronte sans sourciller une batterie, d'ailleurs sans moralité et sans dignité, passant son temps entre Ântonia qu'il fouaille et sa jument qu'il caresse, et commettant le plus froidement et le plus simplement du monde les petites infamies courantes ; un Don Juan soudard, un Lovelace sans esprit.
Ces deux types, M. Becque les a singulièrement réussis, et voilà qui est bien à lui et tout à lui. Sa pièce en cela est une pièce sociale, d'une vigueur qu'on ne saurait nier. A côté du vieux monde qui s'écroule , les Rivailles et les La Roseraie^ noblesse âk l'épée ou noblesse de Faune; — le monde qui s'élève , Pauper, le monde de l'intelligence, de la volonté et du travail. Pauper relève la maison que La Roseraie laissait s'écrouler. Pauper épouse la femme que Rivailles avait déshonorée. Tout est là ! Le travailleur répare les infamies du fripon et celles de Finutile.
J'aurais voulu que Fauteur, poussant jusqu'au bout son idée, au lien de faire tomber dans une volontaire dégradation Michel Pauper, lui donnât assez de courage pour oublier le misérable et la misérable, et pour s'imposer à cette société corrompue par la puissance, de Fhonnèteté et du labeur. A mon avis il y avait là une idée — idée eociale, puisque M. Becque la poursuit,— plus haute que cet écrasement de l'inventeur, cet affaissement du lutteur.
cette déchéance , spectacle que nous avons vu au théâtre et dans le livre, bien des fois.
M. Becque me semble, de parti pris, exagérer sa note et tendre toujours son arc, quitte à le briser. Il y a çà et là dans Michel Pauper des choses plutôt voulues que réellement senties. Il est de mode d'affirmer aujourd'hui qu'on réussit surtout par ses défauts. Cela n'est pas tout à fait vrai, Si les défauts sont naturels à Thomme, c'est fort bien et chacun les doit bien accepter. Je ne demanderai pas au cul-de-jatte Scarron de me danser un menuet, mais, si ces défauts, l'auteur se les inocule volontairement, c'est autre chose.
L'objectif de M. Becque, on n'a pas longtemps à l'écouter pour le voir, c'est la force. Le talent de M. Becque est nerveux, jeune, hardi. M. Becque veut encore exagérer cette hardiesse , cette jeunesse et cette vigueur. Il est beaucoup plus remarquable pourtant lorsqu'il ne force point la note, et lorsque la virilité chez lui ne. consiste pas dans le mot plus ou moins violent, mais dans la solidité de la pensée et dans la netteté de l'expression. Qu'il médite le fameux rien de trop.
Cette aisance, au surplus, M. Becque la possède. On le sent, on le voit à la grâce de certains détails de son œuvre, à cette chose charmante , le commencement de la nuit de noces, à ses trouvailles de délicatesse et de style. Il m* a beaucoup plu, le style de Michel Pauper^ il est net, souvent élégant et presque toujours juste. C'est du français et du vrai français (qualité rare du théâtre) que parlent ces personnages. En somme , que tout cela est supérieur au théâtre courant, à la comédie et au drame [de pacotille, et qu'il est triste de voir un jeune homme forcé de présenter lui-même au public et seul, réduit à ses propres ressources, une pièce de cette valeur ! Je n'en ai pas caché les défauts, mais il y a là une somme de qualités qui valait d'être mieux appréciée.
Taillade est superbe dans Michel Pauper. Il est à la fois énergique et comique, en ouvrier, au premier. acte. Dans la grande scène de furie , au quatrième acte, il a soulevé
la salle. Rien de plus tragique, de plus puissant et de plus terrible. Je ne l'ai jamais vu supérieur, ni môme égal à cela. Au dénouement, il est effrayant de lassitude et d'ét croulement. C'est bien le génie qui se meurt. Clément-Just a composé avec une sympathique bonhomie^ et non sans majesté, un rôle de vieux savant, élève de Laplace et ami d'Arago , un inventeur qui s'est ruiné dans la chimie , un baron hollandais, car, depuis le Balthazar Claes de Balzac, tous les inventeurs sont Hollandais ou Flamands.
Une question à l'ordre du jour.
il juUlet 1870.
Je vais aborder, puisque les théâtres nous font des loisirs, une question grave. Elle est à l'ordre du jour. Le comité de la Société des gens de lettres et la Commission des auteurs dramatiques s'en occupent activement, et M. de Gramont offrait, il n'y a pas un mois, à une députation de littérateurs, de convoquer pour traiter un sujet aussi brûlant un congrès international.
Je vous entends. De quelle question s'agit-il donc? Du conflit hispano-prussien? Des intrigues de M. de Bismark et du maréchal Prim ? De la guerre possible? Point du tout. C'est de la reproduction illégale des œuvres de littérature, de la contrefaçon et de l'adaptation de nos ouvrages à l'étranger dont je veux vous parler.
Je ne suis pas de ceux qui font [de la littérature une marchandise comme une autre, et qui entendent qu'on débite des idées au plus juste prix. Lorsqu'un journaliste, par exemple, exprime son opinion, fait non-seulement acte d'homme de lettres, mais, en quelque sorte, d'homme de parti et de citoyen, il n'a pas à se plaindre
lorsqu'on reproduit son article, lorsqu'on lui donne une publicité plus grande, lorsqu'un journal voisin lui prête son concours et lui ouvre ses colonnes. Non-seulement il n'a rien à réclamer, mais il doit, ce semble, une certaine reconnaissance au journal reproducteur. Tout article de doctrine appartient à tous. Nul ne peut sans abus imposer un droit de douane sur les opinions et sur les idées.
Mais lorsqu'il s'agit d'une œuvre d'art, d'un roman, d'un drame, d'une œuvre littéraire dans laquelle, tout en mettant beaucoup de son àme et de ce que Proudhon, J'ennemi des majorats littéraires, eût appelé les idées ambiantes, l'auteur a mis beaucoup de sa forme propre, de son talent d'artiste, de son habileté d'homme de métier, il me semble tout naturel que cette œuvre, roman ou drame, constitue pour lui ^ine propriété, au moins temporaire. Il n'y a pas à discuter longtemps, il faut s'en tenir en une telle matière à l'axiome très-simple et trèsconcluant d'Alphonse Karr :
« La propriété littéraire est une propriété. »
Propriété d'autant plus morale, d'autant moins aliénable qu'elle est née du travail personnel, produite par le propriétaire lui-môme ouvrier de sa propre fortune. C'est cette propriété-là que tous les jours les contrefacteurs atteignent. C'est elle que les imitations, les traductions, les remaniements, les plagiats, les adaptations réduisent à néant.
Passe pour les traductions. Lorsqu'on traduit un livre à l'usage d'un public qui, ne connaissant pas votre langue, ne lirait jamais votre ouvrage, non-seulement, à mon avis, on ne vous cause aucun dommage , mais — comme dans le cas de tout à l'heure — on vous rend un véritable service. On popularise votre œuvre, on vous paye en gloire — mettons en réputation, c'est la monnaie de la gloire — ce qu'on vous emprunte. Et, en dépit des éternels appétits, c'est quelque chose que la renommée !
Beaucoup ne l'entendent pas ainsi. Balzac, par exemple, toute sa vie durant combattit à outrance les traducteurs et les imitateurs de toutes sortes. Il poussait si loin
sa haine de la contrefaçon, qu'il prétendait sérieusement que le gouvernement de Louis-Philippe devait déclarer la guerre à la Belgique pour mettre à la raison tous les contrefacteurs.
Un jour Balzac ^ au Palais-Royal , bouquinant à la devanture d'un libraire, saisit brusquement un volume quelconque, le met sous son bras et s'éloigne avec gravité. Au bout de quelques pas, il est rejoint par le commis :
— Eh bien 1 monsieur, que faites-vous là, lui dit celuici; vous prenez ce livre et partez sans payer?
— Oui, monsieur, répond Balzac, je vous vole, ni plus ni moins.
— Vous me volez?
— Parfaitement; mais entre confrères...
Et Balzac revenant à la boutique :
— Mais, dit-il, vous ne 'faites pas autre chose, vous! Qu'est-ce donc que ce livre que vous mettez en vente si ce n'est un vol commis à mon préjudice et dont vous vous rendez complice?
Il avait pris, parmi les volumes en vente, un roman qu'il avait remarqué tout à l'heure, un roman de lui, Séraphita-Séraphitus, contrefaçon belge, et il ajouta, le montrant au libraire confus :
— Je suis M. de Balzac. En vous volant je ne vous rendais que la pareille.
Ces colères de Balzac contre les imitateurs, on les retrouve tout entières dans un écrit de lui, qui ne ûgure pas encore dans ses Œuvres complètes et que je lis dans la Reme de Paris du 2 novembre 1834. C'est une Lettre adressée aux écrivains français du XIX^ siècle^ véritable déclaration de guerre à tout ce qui vit de contrefaçon, d'imitation et de plagiat. Balzac, dans ce factum, n'y va point de main-morte dans sa revendication armée de la propriété littéraire :
« Parlons argent, dit-il. Matérialisons, chiffrons la pensée dans un siècle qui s'enorgueillît d'être le siècle des idées positives! L'écrivain n'arrive à rien sans des études immenses qui représentent un capital de temps ou
AU THiATRS. 167
d'argent; le temps vautTargent; il l'engendre. Son savoir est donc une chose avant d'être une formule ; son drame est une coûteuse entreprise avant d'être une émotion publique. Ses créations sont un trésor^ le plus grand de tous; il produit sans cesse; il rapporte des Jouissances et met en œuvre des capitaux; il fait tourner des usines. Geti est méconnu. »
Il y aurait peut-être beaucoup à dire sur cette matérialisation du talent et sur cette façon de chiffrer l'inspiration. Mais Balzac, excessif dans la forme^ est vrai dans le fond. Il continue :
A Un marchand envoie-t-il une balle de coton du Havre à Saint-Pétersbourg, si quelque mendiant monté sur une barque y touche, ce mendiant est pendu. Pour obtenir un libre passage en tout pays à ce ballot, à ce sucre^ à ce papier blanc, à ce vin, l'Europe entière a créé un droit commun. Ses vaisseaux^ ses canons^ sa marine, ses marins, toutes ses forces sont aux ordres du ballot... Mais un livre parait-il, oh I ce livre est traité comme on traite le pirate ; on court sus au livre ; il est avidement recherché; il est saisi dans ses langes^ dans ses épreuves; il
est plus tôt contrefait qu'il n'est fait L'Allemagne,
ritalie^ l'Angleterre, la France^ avancent une main avide sur le livre; car cette baraterie étant générale, la France a été obligée d'imiter les autres pays. Ainsi, pour le difficile produit de l'intelligence, le droit commun est suspendu en Europe, comme en France le Gode est suspendu pour l'auteur, p
La France, en effet, était alors (ne l'est-elle pas encore?) une autre Belgique et contrefaisait pour T Amérique .du Sud, par exemple, tous les ouvrages espagnols. Mais, résultat singulier, tandis que les libraires de Belgique gagnaient fort peu de chose, en somme, à pratiquer ce que Balzac appelle de la baraterie, les libraires de France s'enrichissaient dans ce petit commerce et les contrefaçons françaises de Cervantes, de Moratin, de Lara, deZorilla, de Martinez de la Rosa, emplissaient la Havane, le Mexique et toutes les contrées qui parlent castillan.
J'engage fort ceux de nos députés qui veulent parler sur cette question mise à l'étude d'un traité littéraire international^ à lire, s'ils peuvent se le procurer, le travail de Balzac daté de 1834. Il est presque tout entier encore d'actualité. Balzac^ parlant de toutes les façons de contrefaire, n'a garde, comme on pense, d'oublier le théâtre, l'auteur dramatique qui emprunte Tidée d'un livre pour en faire une pièce. Contre cette autre piraterie, Balzac encore s'insurge et tonne.
« Un homme d'honneur, incapable de prendre chez vous les pincettes pour attiser votre feu, vous prend sans scrupule le bien le plus cher; il n'a pas la conscience plus troublée que s'il vous avait pris votre femme; mais l'amant prendra une femme consentante^ tandis que le sigisbé dramatique viole votre idée. Aussi cet adultère est-il sans excuse.
« Nous publions un livre pour qu'on le lise, et non pour le voir lithochromisé en drame ou tamisé en vaudeville. 11 existe là une question à faire juger. La prise d'une idée, d'un livre, d'un sujet, sans le consentement de l'auteur, eût soulevé l'indignation générale du dix-huitième siècle qui, à notre honte^ poussait jusqu'à la plus exquise politesse le sentiment des convenances littéraires. L'auteur dramatique n'ignore pas qu'un livre, après vous avoir coûté de grands labeurs, après avoir exigé la patiente sculpture du style (et le style est tout un homme, ce sont ses impressions et sa substance), ne se paye pas 1,500 fr., tandis que la pièce faite avec ce livre donne trois fois le prix du livre, quand la pièce tombe, et donne la contribution foncière d'un village, quand elle réussit. En un mot, La Fontaine nous disait notre fait avec Ber^ trand et Raton, o Et Balzac ajoute ironiquement :
« Pourquoi n'aurions-nous pas de loi littérairement municipale, qui dise, à propos des beaux livres : — Il est défendu de déposer ici des pièces de théâtre! »
A coup sûr, on sent dans ces pages la rancune de l'homme qui a fait du théâtre et qui a échoué, ou qui rêve
d'en faire, et qui en redoute les difficuhés; mais Balzac a raison de proclamer ainsi le droit, en quelque sorte personnel, du créateur sur son œuvre. Seulement j'y reviens, il parle trop d'argent!
En vérité, cette éternelle* préoccupation fatigue! Eh! laissez donc les auteurs dramatiques s'enrichir à vos dépens! Que récolteront-ils à emprunter ainsi, à piller, à imiter, à contrefaire? La notoriété, la popularité vulgaire? Gardez la gloire^ gardez l'admiration raisonnée, réfléchie, intime et profonde. Voilà ce que* n'aura jamais le millionnaire Scribe et ce que gardera le piocheur et le créateur Balzac.
Que j'aime mieux Jules Janin allant, dans un article que je parcourais naguère, jusqu'à regretter la contrefaçon belge, parce qu'elle popularisait davantage l'écrivain. « Oh! quelle joie et quelle fête, et quelle admirable combinaison lorsqu'une contrefaçon de la première contrefaçon venait ajouter d 0,000 volumes déjà contrefaits! » L'exclamation n'est point d'un commerçant, mais elle est d'un véritable homme de lettres, insouciant de toutes choses, excepté de la renommée. D'ailleurs, la renommée peut être dorée, et Dickens n'est point rapetissé à mes yeux parce qu'il a gagné une fortune avec ses livres. Pour en revenir donc à la cpntrefaçon, il est temps qu'on y mette bon ordre. Elle envahit, elle menace, elle ruinera la librairie française, si l'on n'y prend garde.
Bien n'égale la rapidité et la dextérité avec laquelle les libraires étrangers contrefont nos [livres. Il faut n'avoir pas voyagé sur la ligne du Rhin pour ne point connaître ces petits in-32 fabriqués à Manhein, à Mayence ou ^à Leipzig, et qui sont la reproduction intégrale de nos romans, de nos feuilletons. Livres de poche à couvertures bleues, dont la collection atteint peut-être, à cette heure. Je chiffre de 1,000 ou 1,200 volumes. Tout ce qui a obtenu depuis dix ou douze ans quelque succès chez nous est reproduit là et contrefait.
Chose curieuse, les ouvrages français, ainsi publiés, reviennent plus cher à l'acheteur que s'il se les procurait
chez réditeur véritable. L'édition française est, comme on dit, à meilleur marché que l'édition allemande. Mais les éditeurs allemands ont sur les nôtres un avantage considérable. Us impriment en volume tel ou tel roman à mesure que le roman parait découpé en feuilleton dans un journal. Comme leurs volumes sont assez minces, de quatre ou cinq feuilles tout au plus, ils en ont bien vite trouvé la matière. Dix ou douze feuilletons suffisent. Ainsi il n*est pas rare que le premier volume d'un roman en cours de publication à Paris soit mis en vente dans les gares de chemins de fer allemands, et cela bien avant que l'éditeur parisien ait donné la première page de son livre à l'imprimeur.
Les romans judiciaires de Gaboriau, pour ne citer qu'un exemple, sont imprimés à Leipzig au fur et à mesure de leur publication dans le Petit Journal^ et Déntu peut lire l'édition allemande avant d*avoir mis en train Tédition française.
Or» il faut se rendre compte de l'état actuel de la librairie en France. Il est déplorable. Le journal fait au livre une concurrence terrible et on pourrait dire, jusqu'à un certain point, que ceci a tué cela, La librairie végète. 11 n'est plus qu'une sorte de livres qui réellement se vendent, affirmait l'autre jour M. Michel Lévy, ce sont les livres de bibliothèques, les éditions de prix ou de luxe. On compte encore des bibliophiles, des amateurs de beaux ouvrages, on en compterait, je crois même, plus qu'autrefois, mais de public, de véritable public^ il n'en est plus.
La Bibliothèque des Chemins de fer, si florissante il y a dix ans, semble abandonnée, ruinée. Tout le monde achète des journaux, personne ne songe aux livres. On ne lit plus, pour tout dire, ou du moins on ne lit que les menus faits, les renseignements, les cancans et les reportages des feuilles à nouvelles.
Il en résulte que si notre librairie n'avait pas le public étranger pour remplacer le public français qui lui mauque, elle serait définitivement frappée. Le livre, en un
AIT THÉÂTRE» Idl
mot, n'existerait plus* Fort heureusement, À l'heure où nous semblons n'avoir plus besoin que de renseignements, les étrangers tiennent encore à la recherche des idées. Ce sont eux qui achètent et qui lisent nos travaux d'érudition et de littérature.
La librairie française, qu'on songe à ce résultai qui est grave, est devenue un article d'exportation.
L'écrivain français doit compter, pour vivre, sur le seul lecteur étranger.
Un éditeur expert me disait tout dernièrement^ qu'à aucun prix il ne publierait un livre,qui s'adresserait) pat exemple, au seul public parisien. Le public parisien, éû librairie, ne se compose point de plus de trois cents personnes. Ce n'est réellement pas assez. Il faut mettre en vente des ouvrages d'un intérêt en quelque sorte général pour que l'éditeur y trouve son compte.
Donc, prenons garde à ce danger de la contrefaçon, qui enlèverait à notre librairie le seul marché sur lequel elle puisse opérer, c'est-à-dire le marché étranger. L'AI* lemagnô est encombrée de ces contrefaçons assez mal faites, sortes d*éditions Tauchnitz plus médiocres. La So^ ciélé des gens de lettres pouvait plaider, poursuivre. Ah ! le bon billet à La Châtre ! Les procès eussent été interminables. A Vienne, grâce à M. de Gramont^ il fut plus facile de s'entendre. On arriva, s'il m'en souvient bien, à une transaction.
Mais en Prusse, mais en Angleterre, mais en Amérique» quel pillage I On ne peut se faire une idée des maquignonnages littéraires qui s'y pratiquent. Les œuvres de littérature, pièces de théâtres, romans, livres d'histoire, y sont imités, contrefaits, traduits, revus, diminués, augmentés, débaptisés, découpés de la plus odieuse façon. Il n'est pas cinq pièces de celles qu'on représente, à cette heure, sur les théâtres de Londres, qui ne soient des pièces françaises traduites, ou, pour me servir du mot juste, adaptées.
L'adaptation est un singulier pseudonyme de la piraterie. Étant donné un livre ou un drame, il suffit d'y
192 LA VIS MODURNE
changer une page ou une scène, et moins que cela^ quelques mots, pour Vadapter, Quelle chose charmante que l'adaptation! Traduction? non certes! Contrefaçon? fi donc ! non. Adaptation, c'est-à-dire travail personnel sur un travail personnel, labeur glorieux qui vous donner sans craindre une poursuite, le droit dé substituer sur l'affiche votre nom d'adaptateur au nom du créateur.
Et c'est ainsi qu'avec le plus grand succès et le plus gros bénéfice on adaptait naguère Frou-Frou sur un théâtre anglais, sans que MM. Meilhac et Halévy eussent le moins du monde le droit de protester, l'adaptation étant une sorte de tangente légale par laquelle s'échappent tous les contrefacteurs, qui se moquent bien de Finutile convention du 3 novembre 1851.
Je mè rappelle toujours avec quel étonnement je vis représenter, au Princess'-Theater, un drame de MM. Brisebarre et Nus, les Pauvres de Paris , sous ce titre : The Streets of London {les rues de Londres). Même intrigue, mêmes incidents. Mais les noms des personnages étaient devenus anglais, mais on avait changé la place de la Concorde en Cbaring-Cross et les auteurs français n'avaient rien à dire ! — Adaptation.
En Italie, même façon ou même sans-façon d'agir. Le Supplice d*une Femmes de M. de Girardin, y devient la Pavera, et tout est terminé. L'adaptation est parfaite. Un jour, Donizetti met en musique le livret d'un opéra intitulé Lucrezia Borgia, M. Victor Hugo se fâche. Il réclame, il est dans son droit. Qu'à cela ne tienne. Lucrezia Borgia deviendra subitement Renegata, et la scène se passera, non pas à Ferrare, mais en Turquie. D'ailleurs, simple substitution de noms. La pièce demeure identiquement la même. Adaptation. Mais M. Victor Hugo n'aura plus rien à dire. Bmegata n'est pas une contrefaçon, c'est — différence énorme ! — une adaptation. A cela rien à répondre. — Adaptation, c'est la réponse stéréotypée, le tarte à la crème des contrefacteurs.
Rien n'est amusant au surplus comme cette mascarade dramatique inventée par les librettistes italiens, le Roi
s'amuse devenant Rigoletto^ la Grâce de Dieu, Linda di Cha^ mouniœ et la Dame aux Camélias^ la Traviata. Rien ne démontre mieux combien il est facile de passer à travers les articles d'une convention comme à travers les mailles d'un filet et de quelle adroite et immorale manière les auteurs sont pillés^ bernés^ dépouillés et joués de toutes les façons.
Et les choses se passent de même en Amérique, et la contrefaçon, encore un coup, est pratiquée en Prusse sur une échelle autrement grande. C'est à n'y plus rien connaître. Un littérateur fort connu pour ses traductions d'ouvrages anglais se présente un jour chez Dentu en apportant la traduction d'un roman américain qu'il vient d'achever.
— Publiez cela, dit-il, c'est excellent, dramatique au possible, très-curieux , très-mouvementé et d'un auteur inconnu qui ne peut manquer de devenir célèbre.
— Il suffit que vous jugiez ainsi son œuvre, répondit l'éditeur. C'est fort bien.
Et il envoie droit le manuscrit de la traduction à l'imprimerie.
Mais, à mesure qu'on imprime, qu'on relit les épreuves, l'éditeur s'étonne. 11 a comme un vague soupçon d'avoir déjà lu cela quelque part. Oui, à n'en pas douter, ces aventures lui sont connues. Qui les lui a contées? Où les a-t-il apprises? Peut-être en rêve. On a de ces ressouvenirs bizarres et comme fantastiques. Mais, non, ce n'était pas en rêve que Dentu avait fait connaissance avec ce roman.
Le traducteur lisant un livre américain avait été frappé par le mérite de l'ouvrage, et il s'était mis à le traduire, seulement, ô stupéfaction, le roman américain n'était lui-même que la traduction littérale d'un roman de Paul Féval qui figure justement sur le catalogue de Dentu.
Le traducteur américain avait simplement modifié, changé le titre de l'ouvrage français. Il avait adapté la couverture.
104 LA. VIE MODBRNE
Voilà les dangers signalés, les ruses connuesi les exemples donnés. Que les Sociétés de gens de lettres et des auteurs dramatiques agissent^ travaillent, présentent bientôt à qui de droit leurs doléances, nous verrons ce qu'en pensera le Corps législatif, et si la propriété littéraire ne peut être enfin garantie par une solide et définitive convention internationale.
Gtiinabs : Une VUiU di ATmm, oômédie en un acte, par M. Alexandre Dumas fils.
16 octobre 1871.
J'ai été tout à fait, je ne dirai pas séduit, — le mot implique une sorte de grâce que n'a point l'œuvre dont je parle, ^- mais conquis par la dernière pièce de M. Dumas fils. Je sais peu au théâtre d'oeuvres aussi hardies, aussi nettes et aussi cruelles. Dans un cadre restreint, dans le court espace d'une heure, en quelques scènes qui sont bien plutôt des conversations philosophiques que des dialogues dramatiques, le moraliste a fait tenir plus de vérités et d'observations qu'on n'en rencontrerait dans mainte comédie plus étendue. Cette Visite de noces ressemble à certains flacons exotiques qui, dans une fiole étroite et petite, contiennent de capiteuses et énergiques essences. On ne saurait dire plus de choses et les mieux dire, sans feinte hypocrisie, en moins de temps.
Le sujet, c'est l'éternelle donnée de toute comédie française, l'inévitable, le fatal adultère. Le théâtre contemporain, depuis dix ans, vit grassement de ce produit que M. Dumas, en chimiste psychologue, appelle sans plus de façon une mixture. Mais, cette fois, la mixture est supérieurement décomposée et passée au filtre par une main expérimentée. Après une telle épreuve, bien entêté et
aveuglémeDt tenace qui couvrirait du pseudonyme de la passion une réalité pareille* Les lendemains de ramoùr, le fond de la coupe et le reliquat vaseux de la bouteille où Ton puisa l'ivresse, tout est montré, virilement montré, sous les couleurs, et je dirais volontiers, sous les odeurs vraies.
Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout^ disait Sainte-Beuve un jour qu'il avait analysé une ou deux des œuvres les plus importantes du roman contemporain* Ces analystes» aujourd'hui^ ne se contentent plus du livre, et la physiologie prend le théâtre d'assaut. « cœur hu^ main! à corps humainl » s'écrie un des personnages de M. Dumas ûls, et toutes les préoccupations de l'auteur d'une Visite de Noces tiennent dans ces deux mots. M. Du« mas s'est en elTet constitué en une sorte de chirurgien moral un peu brutal, comme Dupuytren, pratiquant volontiers la saignée, comme Broussais, mais aussi bon praticien et d'une main aussi légère que les plus habiles. D'un esprit trop sérieux et trop vivement sollicité par les questions qui agitent une époque troublée entre toutes, après avoir écrit des œuvres d'observation passionnée ou passionnelle, il se lassa bientôt des combinaisons du théâtre agréable, des peintures de mœurs sans sanction et sans but précis^ et, après avoir ému ou amusé son temps» il prit peu à peu le soin de l'instruire. De là date Ja transformation singulière du talent de M. Dumas fils, et ce que j'ap^ pellerais volontiers, si Ton n'avait abusé du terme, sa seconde manière.
IndilTérent au début de sa vie, à la plupart des préoccupations sociales, qui pourtant se faisaientjour dans maints écrits, sans compter l'avertissement des faits, M. Dumas devait sentir bientôt qu'un homme ne vaut que par la somme d'efforts qu'il apporte dans la lutte livrée par ses contemporains à la recherche du bonheur, du repos, de la liberté, de tout ce qui est le but et trop souvent la chimère de l'homme. 11 se convainquit assez rapidement que tout n'est pas pour le mieux, lorsqu*on a diverti quinze cents ou deux mille personnes assemblées dans un théâtre, et
lorsqu'on a empoché dix ou douze pour cent sur la recette. Il voulut plus et mieux. « Le poète a charge d'âmes^ a-t-on dit. » Sans croire tout à fait à ce mot d'ordre un peu ambitieux, Dumas ûls voulut cependant prouver que Tauteur dramatique^ sous peine d'être un amuseur d'un rang plus élevé que les bateleurs ordinaires, devait se préoccuper d'avoir un but, une haine, une foi.
Aussi bien, assez brusquement il changea de méthode. Il brûla sans faiblesse, dans ses préfaces devenues célèbres, ce qu'il avait adoré autrefois. Il avait jadis idéalisé la courtisane, il ne célébra plus désormais que la ménagère, et arracha à Marguerite Gautier son bouquet de camélias. Dès lors, son idéal nouveau fut celui-ci : démontrer, par des vérités cruelles jusqu'à l'âpreté, que tout ce que l'homme et la femme décorent du nom de poésie, de passion, d'affection éthérée, n'est que la satisfaction brutale, presque vile, d'appétits déguisés ; ôter à l'adultère son masque, à l'amour faux ses paillons, à la fantaisie son auréole, et ramener la vie aux réalités les plus dures, les moins enivrantes et les plus sévères.
Est-ce bien là, comme on l'a dit, arracher à la vie tout, ce qui fait son prix et son charme, volatiliser tout parfum, couper les ailes au papillon el ne garder que la chenille? Je ne sais. Ou plutôt, non; je sais que cela n'enlève à la vie rien que ses séductions de passage, et que cela lui laisse ses tendresses éternelles. Le moraliste assez misanthrope substitue avec soin, ne l'oublions pas, une joie à une autre, mais une joie durable et saine à une félicité de rencontre et de hasard. Dans une Visite de Noces, nous l'avons dit, c'est à l'adultère qu'il s'en prend. Mais, s'il travaille à nous en montrer les ressorts cachés ou plutôt, pour lui emprunter sa comparaison chimique, les éléments qui le composent, ne mçt-il "pas en regard, formant une paisible et charmante antithèse, le bonheur tranquille, sans fièvre, sans secousse que donne un mariage heureux, l'enfant qui naît, la mère rouge déplaisir, donnant le sein au nouveau-né qu'elle allaite? C'est dire que l'idéal de M. Dumas fils réside en cette vérité toute simple, mais qui
n'est plus banale, tant elle est dédaignée, que la vie pondérée constitue seule pour Thomme la santé morale et que l'être psychologique doit redouter la fièvre autant au moins que l'être physique.
Je vois venir les objections. La belle découverte que c'est là ! Comment, M. Dumas fils a inventé tout cela ! Il a trouvé que deux et deux font quatre? Il a brisé l'œuf de Colomb et il Ta fait tenir debout? — Eh , oui ! Il a osé dire comme il la voyait la vérité, et c'est là sa force. Il n'a pas craint d'être banal ou vulgaire en étant sincère. Il a su, d'ailleurs, donner à ces vérités les séductions de haut goût du paradoxe, et arrivant, par exemple, aux mêmes conclusions que M. Feuillet, qui, lui non plus, n'admet pas l'adultère, mais qui le corrige avec mignardise, il s'est montré singulièrement nouveau et personnel en proclamant le deiLx et deux font quatre en question.
Quel est le but de cette comédie en un acte, la Visite de Noces? Il est double. Pour M. Dumas fils, il s'agit d'abord de prouver que Tadultère a de tels lendemains, qu'il vaut mieux cent fois qu'il n'ait jamais de présent. « Voilà donc « comment cela finit, dit un des acteurs du petit drame, et par la haine chez la femme et le mépris chez l'homme. <t Alors à quoi bon ?. » Le point d'interrogation contient toute la pièce. A quoi bon? répondront les libertins, mais à passer des heures agréables, à caresser la sensation et à prendre le plaisir où on le trouve. Soit. Mais, en ce cas, appelez donc l'adultère par son nom qui est débauche. Ne le voilez pas sous une appellation faussement gracieuse. Montrez-le et pratiquez-le tel qu'il est. Voilà ce que dit crûment M. Dumas fils. Et il a raison.
— L'adultère, nous disait-il un jour, je veux le démonter publiquement, lui ouvrir le ventre et montrer, par exemple, que c'est une seule raison d'économie, qui fait qu'on prend la femme d'autrui.
Il n'en est pas encore arrivé à montrer cela, mais, dans la Visite de noceSy l'adultère est déjà suffisamment démonté, M. de Cigneroy a eu pour maîtresse, pendant deux ans, la comtesse de Morancé. Un beau jour il l'a quit-
tée pour se marier. La pauvre femme est tombée de toute sa hauteur, à demi foudroyée. Lui a bien eu cinq minutes de remords^ puis il- est parti; il a épousé sa femme, et le voilà, un matin, faisant à madame de Morancé la visite de noces obligatoire, accompagné de sa femme suivie d'une nourrice qui porte M. de Cigneroy fils, âgé de trois mois. A peine Cigneroy est-il entré chez la comtesse, qu'il apprend, par un ami de la maison, Lebonnard, un philo* sophe pratique, que madame de Morancé, jadis, au temps où lui, Cigneroy, se croyait le seul homme qu'elle aimait, avait pour amant un certain Espagnol du nom de don Alphonse, sans compter Lebonnard lui-même, et que depuis que Cigneroy l'a quittée, elle se console parfaitement les yeux et le cœur secs, avec un vieux et ridicule membre du Parlement anglais. Cette révélation foudroyante produit sur Cigneroy Teffet paradoxal qu'on peut attendre. Au lieu de se sentir le cœur plein de colère méprisante pour madame de Morancé, cet homme, véritablement homme jusqu'aux moelles, se reprend tout à coup d'une sorte de désir ardent. Il entrevoit tout ce qu'il a perdu de beauté, de caresses, d'amour, de plaisir en délaissant sa maîtresse.
Et c'est ici que se place la seconde vérité qu'avait en vue Dumas fils : a L'homme se croit jaloux par amour, quand il est amoureux par jalousie* )> Hélas, oui, voilà qui est à la fois très- triste, très-vif et très*humain. Tel qui ne ressent plus aucun amour pour une femme, sent se réveiller en lui tout ce qu'il nomme sa passion, s'il apprend que cette même femme, dédaignée par lui, s'est donnée à un autre. La nostalgie des voluptés passées le reprend et le secoue. Sans doute, une âme ûère étouffera ce sentiment, et remplacera bien vite le désir par le mépris. Mais Molière aussi était une âme fierez et, cette âme, il l'abaissait pourtant^ rougissant, devant l'infidèle Bejart.
Ce triste retour de Thomme vers le paradis — ou l'enfer — qu'il a abandonné et qui lui parait seulement le paradis perdu depuis qu'un autre s'assied sous le pommier, M. Augier l'avait déjà montré dans ce Paul Forestier, dont le principal défaut était d*être écrit en vers. Mais la^erve
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vigoureuse d'Emile Augier est bien dépassée par la netteté acérée de Dumas ûls. Celui-ci est implacable^ impassible. Ce n'est pas un peintre, c'est un prosecteur. Il taille, coupe, sonde^ ampute. Nous allons voir bientôt où il veut en venir.
A peine M. de Cigneroy est-il instruit des trahisons de madame de Morancé, qu'il court à elle, et, après lui avoir jeté au visage les reproches d'infamie, il écoute la justification sinistre de cette femme.
Elle a pris un premier amant -parce qu'elle s'ennuyait, un troisième parce qu'il était l'ami du second, un dernier parce qu'il était bon et riche, ce qui ne gâte rien. Elle avoue tout cela avec une candeur audacieuse, s'arrétant parfois au souvenir attristé d'un vrai bonheur, sincère, profond et perdu. Lui écoute haletant la confession de la malheureuse, et, quand elle a fini, ce parfum de vice lui monte au cerveau et le grise, et il propose, il offre, le misérable fou, à madame de Morancé de fuir avec elle, de retrouver la volupté passée, de vider ce flacon dont l'absinthe n'est point tarie...
Elle feint d'accepter. Il sort, et quand il est parti, un ah! pouah! écœuré et furieux sort des lèvres de la comtesse. Elle a menti. En se salissant ainsi aux yeux de cet homme, elle mentait. Tout à l'heure elle l'aimait encore. Faible cœur, elle redoutait sa venue; maintenant elle le méprise à jamais : (( Oh! dit-elle à Lebonnard, qui lui a dicté son rôle, je n'aurais jamais cru qu'on pût en arriver à tant haïr ce qu'on avait tant aimé! »
C'est ce pouah ! c'est ^e dégoût que M. Dumas fils voulait faire toucher du doigt au spectateur. La leçon est farouche. Elle frappe droit. La scène, d'ailleurs, au point de vue strictement dramatique, est singulièrement forte, enlevée avec audace par Tauteur, interprétée victorieusement par Tactrice. Toute la salle est partie d'un élan, applaudissant, étonnée et domptée. Voilà vraiment qui est d'un maître.
A partir de ce moment, la pièce, un peu brusque en début, est terminée. Pourtant M. Dumas fils s'amuse encore à faire sauter cette marionnette humaine qu'il tient
par un fil au bout de sa plume, et qui n'est certes pas un pantin de coulisses, mais une créature faible, faite de chair et d'os, de sang et de nerfs. On n'en voit pas souvent au théâtre. M. de Cigneroy, apprenant que madame de Morancé est une honnête femme, sent aussitôt baisser sa passion. « Mais quoi 1 si elle est honnête, je n'en ai pas besoin, j'ai ma femme. » Et, lui parti, Lebonnard offre le bras à madame de Morancé, et l'on va déjeuner en recommandant au sommelier de ne point agiter le vin pour éviter la lie au fond du verre.
Ce Lebonnard, on le voit, n'est autre que l'ami des femmes, ce type déjà choyé par M. Dumas fils, mais un ami des femmes réduit aux proportions d'un causeur de salon. Il tourne bien aussi la thèse, il tient bien des conversations ironiques, où Brantôme coudoie Romulus, et Plante se retrouve avec Jean-Paul Marat. Pour un peu il citerait du latin comme le Goconnas paternel, mais à tout prendre il est meilleur garçon et moins sceptique que son aîné M. de Ryons. Non pas qu'il soit crédule, s'il est croyant. Ce Lebonnard, un moment, se livre même avec le nourrisson de madame de Cigneroy à des propos qui, dits sur le ton badin, n*en sont pas moins aussi sombres qu'une nuit d'Young ou un conte de Poë. « Ton papa est fâché « parce que je lui ai dit la vérité, murmure Lebonnard au « nourrisson ; les hommes n'aiment pas la vérité. Toi non a plus tu ne Taimeras pas, et tu auras un jour des enfants « qui ne l'aimeront pas davantage. Et d'enfants en enfants « ce sera ainsi jusqu'à la fin du monde. — Aussi bien, « reprend Lebonnard, suis-je enchanté d'avoir pris l'ex- « cellente détermination de laisser finir ma race avec « moi. »
C'est fort bien, et j'accorde que cela est vrai. Mais alors la conséquence logique des doctrines de Lebonnard, c'est la désespérance et le pistolet. A quoi bon durer? Et que sert-il de traîner le boulet, si la conviction suprême est que la vie est un trop funeste cadeau pour la communiquer à d'autres sans remords? Je me rappelle cet article où M. Ernest Renan nous prédisait un avenir où chacun
AU THiSaTRE. 201
se demanderait s*il vaut bien la peine de vivre? An vivm'e tanti est? Lebonnard raisonne ici comme Renan. Il abdique. Il est loin de la théorie nouvelle^ de la lutte pour Vexistence, de Darwin. Que si le monde Técoutait, le monde finirait vite. On a reproché à M. Dumas fils de manquer d'émotion; on a même dit de cœur dans ses ouvrages. M. Dumas a dû sourire. Il n'est pas de ceux qui confondent l'émotion virile avec le sentimentalisme, et il tient à n*ètre point la dupe d'une pleurnicherie. Il a raison. Mais^ à leur tour, ils ont raison ceux qui reprochent à Lebonnard son pessimisme. Eh bien : oui! je crois au progrès, à l'avenir meilleur, à la refonte et à l'amélioration de l'homme. Je crois que M* de Cigneroy fils écoutera peut-être plus facilement la vérité que M. de Cigneroy père, et s'en trouvera certainement plus heureux. Tudieu! si nous en étions là que l'humanité ne fût plus qu'une fourmilière entre les mains d'une fatalité^ comme les sots ou les fous ne sont que des pupazzi entre les doigts des auteurs comiques, la parole désespérée et fausse de M. Renan serait une vérité à pratiquer, et cette terre finirait par un vaste suicide. ^ Mais nous n'en sommes pas \k, et Dumas lui-même nous engage à vivre, mais en ordonnant notre vie. Moins de passions, plus de devoirs. Et quant à l'adultère, économie chez l'homme^ prostitution gratuite et souvent vénale (les Lionnes pauvres) chez la femme, voilà le dessous du masque. Qu'en diriez-Yous, Lélia, Indiana, Valentine, toutes les passionnées et les exaltées des lendemains de 1830? Ce qu'elles en diraient, demandez à George Sand elle-même, à George Sand assagée et ramenée au vrai par l'expérience de la vie. Ah! certes, les coups d'audace et de crudité pareils à ceux que nous lance bravement Dumas fils sont autrement moraux que toutes les chimères romantiques et romanesques. C*est de l'art et de la vérité en acier : cela eslpoli, brillant, perçant comme une lame de fine trempe. Cette Visite de Noces ne me paraît d'ailleurs qu'un essai. Cet acte inaugure victorieusement le théâtre plaidant et probant que veut désormais donner Dumas fils. Il en avait essayé déjà dans l'Ami des femmes, mais alors il semblait
(|u'il eût perdu le sens, le tact dramatique. La thèse tenait trop de place dans cette comédie audacieuse, la plus étonnante peut-être de son Théâtre complet. Cette fols il est maître de ses planches. Il joue du public comme les jongleurs, et il le force en outre à écouter des vérités souvent dures, qu'il n'a jamais entendues sur la scène. Le succès de la Visite de Noces nous en promet un autre pour la pièce en trois actes qui doit lui succéder dans le répertoire de Dumas et qui a pour titre : la Princesse Georges.
Rendons aux interprètes cette justice, qu'ils ont été aussi excellents que possible. Mademoiselle Desclée joue madame de Morancé avec un goût et une émotion infinis. Elle est parfaite. L'explosion qui coupe la scène] en deux, le cri de la femme indignée, sa colère, son mépris, elle a rendu tout cela en comédienne éminente. Je la voudrais voir justement dans VAmi des Femmes. Elle y retrouverait ces mêmes applaudissements. Landrol passe avec habileté par toutes les sensations de cette girouette humaine qui s'appelle M. de Cigneroy, et Raynard a donné, avec succès, sa physionomie spirituelle et narquoisement bonne à Lebonnard, dont il adoucit la malice et l'âpreté. Mademoiselle Kelly n'a qu'un bout de rôle, celui de la jeune mère, madame de Cigneroy. Elle le joue bien, mais j'ai peur qu'elle ne se soit un peu trop pressée de quitter, pour le Gymnase, le théâtre de Cluny où elle était mieux en sa place et où elle achevait, en quelque sorte, son apprentissage.
Pour résumer mon jugement sur cette pièce, qui est bel et bien une œuvre, c'est évidemment la tentative la plus hardie qui se soit produite sur le théâtre depuis de longues années ; c'est un chef-d'œuvre d'observation cruelle, exacte, un essai de moralisation par le dégoût, l'adultère personnifié dans l'Ilote ivre; c'est la plaie de ce temps découverte brusquement, scientifiquement étudiée et traînée toute vive et saignante sur ce vieux théâtre de Madame, tout étonné de se voir transformé en clinique par un de ces physiologistes dont Sainte-Beuve, en les rencontrant sur
son chemin, saluait Tavénement.
Oviov : La Baronne, drame en quatre actes, par MMi Edouard
Foussier et Charles Edmond.
, 17nOTembr« 1871.
MM« Edouard Foussier et Charles Edmond Tiennent de rencontrer dans un sujet, déjà traité par M. Emile Augier, un succès très-réel et très-vif. Il en est de certaines données dramatiques comme de certains paysages, que plusieurs peintres à là fois peuvent transporter sur la toile en imprimant au site étudié leur caractère propre et leur cachet personnel. Le sujet du Mariage <r Olympe est de ces tableaux-là.
La courtisane s'impîantant au foyer de la famille, la femme perdue prenant la place de Thonnête femme, le nom honoré traîné dans la boue par celle qui 's'en est fait une marque de rachat, les fiers souvenirs du passé, odieusement flétris par la vilenie du présent ; puis, le courroux de la vertu blessée, la colère de Thonnôteté ridiculisée, la révolte de la dupe, voilà le drame. Il n'en est pas, à coup sûr, de plus simples, de plus vrais et de plus poignants I
Lorsque M. Emile Augîer entreprit d'écrire le Mariage d'Olympe, il voulut réagir contre l'invasion du théâtre par la courtisane poétisée et pardonnée. La femme perdue tenait, en effet, le haut du pavé, un pavé vaseux. Elle était partout — et toute-puissante. Elle s'imposait et prenait dans le monde de l'art, et aussi dans la vie, ses grandes entrées. L'auteur de V Aventurière voulut les lui fermer d'un coup sec. Il fit tuer sans pitié la courtisane Olympe d'un coup de pistolet, comme on abattrait un chien pris de rage. Quel scandale ! Le public était encore
peu habitué à de telles audaces. Il se fâcha. Le Ma^ riage d'Olympe, œuvre mâle et forte, n'eut, dès Tabord, qu'un succès d*étonnement et de révolte.
c( Le coup de pistolet seul en fut cause^ me disait un jour Dumas fils. A la place d'Augier, j'aurais simplement terminé mon drame non pas en retirant Olympe du monde des vivants, maison la rejetant dans le monde des viveurs. Au moment où le vieux gentilhomme va la tuer, j'aurais chargé Facteur Félix de venir lui dire : « Ne vous donnez pas cette peine, monsieur le marquis, cette femme n'est qu'une courtisane cotée et tarifée ; elle n'a point de nom ; elle n'a qu'un numéro d'écrou. Elle ne vaut pas que vous donniez votre vie pour avoir le droit de la frapper à mort. La police lui défend d'être épouse ; elle n'est donc pas mariée à votre fils, ayant renoncé au droit d'avoir une famille pour être une machine à plaisir. »
Le dénouement de Dumas fils, dans tous les cas, égalait bien celui d'Augier en brutalité sévère. Il était même plus cruel peut-être — plus crû si vous voulez — avec sa modération apparente : je ne le cite d'ailleurs que pour prouver, comme je le disais, que la même idée, là même donnée peut inspirer, et bien inspirer, différents cerveaux. C'est ainsi que les auteurs de la Baronne viennent de renouveler à la fois le Mariage d'Olympe^ et aussi cette comédie de MM. Meilhac et Halévy, qui s'appelait Fanny Lear. Le sujet de leur drame, c'est encore la courtisane mariée, ou plutôt cette fois, l'aventurière, la femme du monde tombée — tombée jusqu'au vice et prête à rouler jusqu'au crime. — La baronne Vanbergest une de ces déclassées appartenant au monde par leur nom, au demimonde par leurs mœurs, vivant de hasards et d'aventures, en quête à la fois d'un amant qui les aime ou d'un mari qui les paye, aff'amées de Ixixe et condamnées à cette misère hypocrite et tarée, plus lourde que la pauvreté, d'ailleurs prêtes à tout, décidées à saisir l'occasion pour ♦sortir de ce faux luxe pesant et à reconquérir une large place à ce soleil en forme de louis d'or qui est celui de la fortune, fallût-il, pour y parvenir, tuerie mandarin dont
parlait Rousseau, et ce mandarin môme fût-il à Paris, au lieu d'être en Chine. Dès la première scène du drame, le personnage est bien posé par les auteurs. La conversation intime de la baronne avec sa femme de chambre nous met au courant des mœurs de l'aventurière. La scène est àWiesbaden, dans ce milieu international et interlope où se coudoient les flâneurs de haute et de basse vie, les moucherons de Tété, diplomates de rencontre, majors de table d'hôte, gentilshommes de fabrique nouvelle, littérateurs de rouleUe, jeunes misses audacieuses comme des horseguards, veuves étranges que les auteurs de la Baronne ont baptisées de ce nom : les Ondines. Nous savons, dès le lever du rideau, en quel monde nous mettons le pied. Nous essuierons nos talons en sortant.
Cette baronne Vanberg est la maîtresse d'un certain docteur Yarley, jeune, savant, ambitieux, troublé, avide de parvenir, impatient et furieux des obstacles, fort épris de cette femme qui sera son mauvais génie, mais ne détestant en même temps ni la richesse ni les honneurs. Il est bien tracé, ce caractère louche qui deviendrait si facilement odieux, et qu'une dernière flamme d'honnêteté éclairera d'un jour presque sympathique. Pour le moment et au début de la pièce, le jeune docteur est en quête de quarante mille écus qu'il lui faut trouver pour affermer je ne sais quelle source d'eaux minérales que ses prospectus se chargeront de mettre à la mode. Mais où trouver ces quarante mille écus? où déterrer ce premier enjeu du duel avec la fortune ? C'est la baronne qui se chargera de les demander au comte de Savenay, un vieux gentilhomme en ce moment à Wiesbaden avec sa fille, et qui se sent pris pour madame Vanberg de cet amour dévorant et profond des vieillards.
Au moment même où la baronne va adresser à M. de Savenay une demande d'argent, faite au nom du docteur, le comte se risque justement à offrir à cette femme son nom, sa fortune, sa main. Quelle tentation ! Cette couronne de comte, cette colossale fortune de M. de Savenay, cette triomphale rentrée dans un monde dont elle ne con- II. 42
naît plus que la lisière ou la marge, tout cela est effroyablement grisant pour la baronne. Elle accepterait volontiers du premier bond, mordant aux pommes d'or, en fille d'Eve qui sait le poids du jeûne, si elle n'aimait point réellement le docteur Yarley, si elle ne l'aimait de cet amour entier, fauve et bestial des femmes perdues. Mais ^ Yarley lui-môme, sans le vouloir et sans le savoir, pousse la baronne à ce mariage avec le comte. Il laisse échapper devant elle ce secret qu'il connaît, lui médecin : le comte, miné par une hypertrophie du cœur, n'a pas six mois à vivre. C'est un condamné à mort, une sorte de cadavre ambulant. Dans six mois, tout sera dit, et il aura disparu. C'en est assez pour que la baronne Vanberg se décide aussitôt à l'épouser. La perspective de l'héritage du vieillard l'attire invinciblement et triomphe de sa résistance. Et puis, quoi ! c'est pour Yarley aussi qu'elle épouse. Veuve de nouveau, n'apportera-t-elle pas au jeune savant une fortune inespérée et autant d'amour inassouvi que par le passé ? Au second acte, nous sommes à Paris, chez M. de Savenay. La baronne est dévenue comtesse. Elle triomphe. Elle baigne son regard dans le ruissellement des rubis et des cabochons. Elle se soucie aussi peu d'ailleurs de son nouveau mari que de feu le baron Vanberg, qui s'est jadis tué à la chasse, peut-ôtre à cause d'elle, et elle laisse traîner sur les tapis l'alliance qu'elle vient de recevoir et qu'elle a déjà laissé glisser de son doigt, sans la chercher, sans la regretter. Dès le premier jour, elle a fait enlever du grand salon le portrait de la première femme du comte, et l'a relégué dans la chambre de mademoiselle de Savenay. L'aventurière prend possession avec une âpreté altière, par droit de conquête, de cette noble maison patriarcale et paisible. M. de Savenay veut, il est vrai, que toutes les volontés plient devant un caprice de la comtesse. C'est un abandon absolu de tout son être qu'il fait à cette femme ; et il est heureux de sa faiblesse, savourant cette joie inespérée d'un amour nouveau, réchauffant sa vieillesse sévère et chaste à l'électricité capiteuse de cette créature, lorsque tout à coup, dans sou
galon^ un homme parait, affolé^ égaré. C'est le docteur Yarley qui, à la fois poussé par la jalousie et par un reste d'honneur, et croyant que le mariage n'a pas eu lieu, accourt de Munich et vient s'écrier : « N'épousez pas la baronne Yanberg, elle n'est pas de celles que les comtes de Savenay épousent. Elle est ma maîtresse ! » Impassible et retranché dans son incrédulité, M. de Savenay va chasser Yarley avec colère, lorsque la baronne entre brusquement. Le comte se retourne vers elle : a Entendez- vous ce que dit cet homme, madame ? Il prétend qu'il est votre amant ! » La fureur concentrée du vieillard doit, à ce mo« ment, faire bondir son cœur à le rompre. « Si vous avouez, dit tout bas Yarley à la baronne, vous le tuez ! » Alors^ froidement, résolument, comme elle le frapperait d un couteau, la baronne s'agenouille avec lenteur devant le comte en signe d'aveu.
Le troisième acte a décidé du succès de la pièce. Le comte a pris son parti : il va marier sa fille au fiancé qu'elle aime, et que la baronne avait essayé déjà de faire coDgédier. Il réalisera tous ses biens, vendra ses terres pour les convertir en valeurs au porteur ; puis, emmenant 1* ex-baronne Vanberg dans un voyage, il s'en séparera au premier relais, la laissant libre de retourner à sa vie passée, et il rentrera dans le monde, en se disant veuf une nouvelle fois. Mais avant peu, ces projets vont s'écrouler. La présence de Yarley dans le château, le soupçon que cet homme et cette femme ont pu se revoir sous son toit, la colère de l'époux trahi et de l'homme souffleté dans son honneur arrachent M. de Savenay à sa résignation et à sa sévérité froidement calculée. Il se sent pris d'une fureur soudaine. Il se redresse, il menace : o La poussière que je suis redevient l'homme que j'ai été I » Et, devant sa fille et le fiancé de mademoiselle de Savenay, devant les gens de loi appelés pour le contrat, devant Yarley, devant un médecin aliéniste de ses amis, le vieillard s'emporte, s'égare jusqu'au point de lever une chaise sur la tête de la baronne et de menacer de mort cette femme. Puis, la crise de colère passée, il s'évanouit sur un canapé, étouf-
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fant, pleurant de rage, — et la baronne, pâle et silencieuse jusque-là, répond alors en faisant constater publiquement que M. de Saveuay vient d'être pris d'un accès d'aliénation mentale.
Il est évident que le drame tout entier a été conçu et écrit pour amener la dernière scène de l'œuvre. On la devine. Le comte de Savenay, jeté dans un cabanon de fous, interdit, aliéné ( puisque le mot légal est encore celui qui rend le mieux, avec je ne sais quelle poésie, quelle précision lugubre, Tétat du malheureux pris de folie), le comte, bien et dûment, et de par la loi, séparé du reste des vivants, délié de la responsabilité de ses actes, s'échappe de Tasile où on l'a enfermé, arrive chez la femme qu'il a épousée et qui l'a jeté, lui, dans ce bagne de Charenton, puis, calme comme un justicier implacable, effrayant, l'étrangle en lui disant: «N'ai-je pas le droit de commettre ce meurtre? et ne suis-je pas fou ! »
Il devrait, du moins, l'étouffer en lui parlant ainsi : Ne suis-je pas fou ? Toute la pièce est là. Malheureusement, à cette heure sinistre, le comte de Savenay parle trop, et le drame y perd en puissance concentrée : le mutisme seul était vraiment formidable. Ce n'en est pas moins là un dénoùment vigoureux et d'une admirable couleur tragique. C'est le dénoùment du Mariage d'Olympe avec quelque chose de plus théâtral et de plus saisissant. Dans la pièce de M. Augier, le vieux gentilhomme tuait Olympe avec la froideur du bourreau qui exécute : dans le principe même, et la version première, qui ne fut pas mise à la scène, il la tuait, puis se brûlait la cervelle, tandis que la vieille comtesse, sa femme, à genoux sur le devant du théâtre, récitait la prière des agonisants. Dans la Baronne, M. de Savenay, sous son impassibilité d'exécuteur, cache encore la morsure de l'amant bafoué : il y a de la jalousie dans le geste farouche qui lui met ses doigts crispés autour du cou de cette femme. Il l'étrangle comme Othello étouffe Desdémone.
Tel est, dans sa netteté nerveuse, ce drame puissant, attachant et grave. Mais à côté du drame même, il y a ici
une sorte de thèse qui n'empiète pas sur l'action, et qui fait cependant réfléchir le spectateur. MM. Poussier et Charles Edmond ont voulu protester aussi contre ces séquestrations arbitraires, qui font^ souvent, des^maisons de fous autant de bastilles, et mettent la liberté de Tindividu à la merci des gens de science^ médecins donnant parfois des consultations comme ils décerneraient des mandats d'amener. C'est une chose terriblement étrange que la folie, le plus ironique problème que pose le destin à la faiblesse humaine. Et qui dira où elle commence^ où elle finit ? Les aliénistes enragés la voient partout, ils ont pour la découvrir un flair de limier qui éventerait tout le monde à la fois, de peur de se tromper. Leur prunelle a des regards inquiétants lorsqu'elle se fixe sur les yeux des simples mortels. Un tic, le moindre tic nerveux surpris sur un visage, leur suffît pour déclarer que la folie de l'individu est nettement constatée. Et vite, voilà un homme exposé à séjourner parmi les aliénés.
On se demande avec effroi ce que peut devenir, dans le milieu morbide où il est alors jeté, un être humain dont l'originalité ou l'excentricité, la violence ou la passion peuvent, aux yeux prévenus d'un aliéniste, passer pour de la folie. Quelle raison, fût-elle dix fois trempée, demeurerait solide dans ce monde épouvantable, où toutes les actions humaines, les sentiments, les espoirs* les ambitions, les chimères de ce bas monde sont exagérées, parodiées, ridiculisées par ces satiriques en action, les plus cruels de tous, les plus atroces, — les fous ? Comment tout ce qui est la clarté, la lumière, la vie de l'intelligence ne s'éteindrait-il point, peu à peu, comme une lumière dans le vide, au milieu de ces cerveaux pleins de ténèbres? On ne voit de supplice comparable à celui d'un être raisonnable précipité parmi les fous que ce châtiment antique qui accouplait dans son horreur un vivant à un cadavre.
Le drame moderne, au surplus, n'a pas de sujet plus palpitant que celui-là. Il est pris dans le vif même des mœurs actuelles et des iniquités de la loi. Les exemples ne sont pas rares de ces séquestrations qui révoltent :
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Sandon, M. de Puyparlier, mademoiselle Hersilie Rouy, autant de romans incroyables et narrants. Cet admirable Molière^ dans une scène de la raillerie la plus acérée, glissée justement dans la plus bouffonne de ses farces, avait déjà, avant tous, montré au théâtre Teffroi d'un malheureux homme accusé et convaincu de folie par des docteurs plus fous que lui : c'est dans Monsieur de Pourceau^ gnac* Assis entre deux spectres au bonnet de médecin, le malheureux frissonne et se débat vainement contre ces deux tortionnaires, aussi redoutables que des familiers du Saint-Office : « Est-ce que nous jouons ici une comédie?— Non, Monsieur, nous ne jouons point, — Que voulez-vous donc avec vos sottises ? —- Bon ! dire des injures, voilà un diagnostic qui nov>s manquait pour la confirmation de son mal ! »
Ce que Molière nous présentait sous des couleurs ironiques, le théâtre contemporain, qui ne sait plus rire, le fait voir sous des teintes plus sombres. La Baronne^ parmi ces études acérées et attristées, peut être regardée comme une œuvre véritable. Écrite d*un style très-ferme aux moments tragiques^ un peu trop quintessencié, en revanche, lorsque les personnages font de Tesprit, la pièce révèle le talent et la conscience de deux hommes qui prennent leur art au sérieux, et qui osent risquer une chute pour arriver au but proposé. Cette conscience a, cette fois, assuré leur succès, qui sera durable. M. Poussier avec les Lionnes pauvres et le Beau Mariage, M.Ch. Edmond avec la Florentine et ï Aïeule nous avaient d'ailleurs habitués à cette audace sans fracas, mais virile, qui est en littérature ce que la probité est dans la vie.
Ils ont, au surplus, trouvé dans Geffroy un interprète hors de pair. Ce rôle de Savenay, choisi par l'éminent comédien après cinq ou six années de retraite, restera comme une de ses créations les plus saisissantes. Nul ne rend comme Geffroy ces physionomies altières, où la passion concentrée frissonne comme un feu intérieur allumé dans un marbre. Il était hautain, dédaigneux et fier dans ce personnage sculptural d'Âlceste, et personne n'a joué
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depuis lui comme il le jouait, le Misanthrope. Il avait été le Chatterton de Vigny, il fut le Galilée de Ponsard,.et comme il s'était montré à la hauteur du rêve du poëte jeune, il communiqua une flamme inattendue aux longues tirades du poète mourant. Galilée ne fut un succès que pour lui^ mais ce fut un triomphe. Depuis, Geffroy se consolait du théâtre abandonné en gravant des types de co« médiens d'autrefois, en reprenant son pinceau et son burin. Il rentre magistralement dans la BaronnSé Un peu gêné^ eût-on dit, au premier acte« il a eu des accents d'une douleur, d'une énergie superbes au troisième acte. De pied en cap il est bien Thomme de ce rôle^ et son pâle visage^ au dénouement, a l'impassible et glacial aspect d'une statue du Commandeur étreignant un Don Juan femelle,
Gtxnabb : La PrincuBê QtorgUj trois actes de M. Alexandre Dumas fils.
4 décembre 187i.
Après son étude sévère et cruellement acérée de l'adultère, après la Visite de noces , ce petit acte si plein, si touffu, avec ses hardiesses hautement dites et ses sousentendus nettement indiqués, M. Dumas fils a voulu pousser plus avant sa dissection du mariage et de la trahison dans le mariage. Il nous en montrait hier les dégoûts et comme le fond bourbeux, il nous veut indiquer aujourd'hui un de ses dangers, un de ses aspects nouveaux, un de ses côtés inétudiés.
Il pourrait y avoir deux façons de faire la critique de la Princesse Georges. On peut l'analyser au point de vue dramatique seul, en artiste, et rechercher de quelle façon nouvelle M. Dumas entend dorénavant traiter le théâtre. On peut aussi rechercher dans cette œuvre et en dégager
la thèse, la considérer seulement en philosophe, et jusqu'à un certain point en légiste. La thèse en question est celle-ci : l'adultère étant par la loi considéré comme un crime chez la femme, que devient-il lorsqu'il est commis par l'homme? — Un crime égal. En ce cas, la femme n'a-t-elle pas le droit de tuer le mari qui la trahit, absolument comme le mari a le droit d'assassiner la femme qui le trompe? M. Dumas répond oui, ou, pour parler plus vrai, la Princesse Georges, mise en scène par M. Dumas, répond oui.
M. Dumas fils tient à se faire adorer du sexe opprimé, dans lequel il a vu tant de fois le sexe oppresseur. Son Ami des femmes n'était qu'un terrible ausculteur de consciences et de cœurs féminins; le véritable « ami des femmes, » à partir d'aujourd'hui, c'est M. Dumas. Je ne sais pas, à dire vrai, si la conclusion de sa thèse est rigoureusement exacte et si l'adultère chez le mari est aussi coupable que chez la femme; je n'en crois rien. Ce sont là des questions délicates, pleines de controverses, et qui demanderaient un certain développement : mais, au courant de la plume, on peut cependant affirmer qu'il n'y a nullement parité entre les deux fautes, ou, si vous le voulez, entre les deux crimes. La famille, par exemple, et le foyer sont, à coup sûr, moins compromis par l'adultère de l'homme que par celui de la femme. Une maison où le mari est adultère est triste peut-être, — malheureuse ; une demeure où l'adultère entre par la femme est maudite et perdue. L'adultère masculin, puisqu'il faut disserter là-dessus, c'est, passez-moi le mot, une lézarde, une pierre qui tombe : l'adultère féminin, c'est absolument la ruine.
Sans aborder même le côté social de la question, les deux fautes ne sont pas identiques. Un mari peut fort bien ne chercher dans le coup de canif que le plaisir de le donner, la femme lui demandera Taffection, la passion, et par conséquent le déchirement même du lien conjugal. M. Dumas et son héroïne me diront sans doute que je raisonne là en homme et au masculin, et que je suis or-
fèvre comme M. Josse. Certes la princesse Georges a ses motifs pour penser autrement : elle souffre, elle s'irrite, elle est trompée; elle trouve la trahison de son mari aussi coupable que le serait sa trahison à elle ; mais quelle que soit sa souffrance féminine, elle n'égale point, je le répète, celle d'un honnête homme bafoué dans son honneur. Et quand il n'y aurait que ce ridicule stupide qui s'attache au mari trompé, cela ne suffirait-il pas à rendre plus épouvantable et plus dangereuse la chute volontaire de la femme?
D'ailleurs, j'admets un moment que, sur ce point, les choses se valent. M. Dumas a bien présenté sa thèse, et, grâce à son admirable talent, le public l'a parfaitement acceptée. Il s'est mis tout entier du côté de la femme trompée; et lorsqu'elle s'écrie : « Eh bien! maintenant n'ai-je pas le droit de le punir comme je l'entends, comme il me châtierait moi-môme? » le public, pour un peu, eût répondu : « Certes, vous avez assez souffert et assez bien plaidé votre cause pour conquérir ce droit. » Or, que fait alors M. Dumas? Il va justement contre sa propre idée, ou plutôt il l'abandonne en chemin; il la laisse tomber, il la rejette au bon moment, au moment même où il était*, maître de ses auditeurs et capable de tout leur faire entendre.
Voici la pièce; jugez-en :
La princesse Georges de Birac — ou la princesse Georges , comme on l'appelle familièrement dans le monde qui l'aime et la respecte — est mariée depuis un an. Elle a donné à son mari — et elle tient assez à le répéter — son être tout entier, ses espérances, sa beauté, se» pensées secrètes, ses pudeurs. Elle s'est abandonnée avec joie à cet homme qu'elle aime, qu'elle a juré d'aimer. Luij après avoir prêté le même serment, s'est empressé de ne le point tenir. Il a une maltresse, une sorte de statue adorable et glacée, blonde, pâle, avec des lèvres de goule, impassible et superbe, tout l'opposé de sa femme, nerveuse, elle, fiévreuse, brune, emportée, et qui a, nous dit-elle (ici la physiologie remonte un peu haut), du sang
214 LA VIE MODBRNE
abyssin dans les veines. Ce prince de Birac appartient corps et âme à sa maîtresse. Elle l'enlace^ elle le ruine. Il est marié avec la princesse Georges sous le régime de la communauté, et voilà qu'il ira jusqu'à emprunter deux millions à la fortune de sa femme pour fuir, éperdu, avec madame Sylvanie de Terremonde.
La princesse Georges sait tout, elle apprend brusquement cette trahison, elle est affolée et torturée. Cependant elle essaye encore de se tromper elle-même, de croire aux mensonges de son mari, qui lui jure que certain rendez-vous surpris n'était qu'un dernier rendez-vous, qu'il n'a jamais aimé Sylvanie, qu'il ne l'aime plus et ne la reverra de sa vie, après cette soirée toutefois où la maîtresse invitée doit se rendre chez l'épouse. La princesse ne demande qu'à se convaincre que Georges de Birac dit vrai, puis, lorsqu'elle voit, à n'en point douter, que son mari mentait, lorsqu'elle tient la preuve que le prince va fuir èivec Sylvanie, elle chasse honteusement cette femme en lui crachant au visage, face à face, tout bas, les yeux dans les yeux. La scène est superbe, hors de pair, et moins belle encore que celle qui va suivre.
A peine madame de Terremonde est-elle partie, hautaine et glaciale, que M. de Terremonde entre, cherchant sa femme. C'est un homme violent, ce mari, roux, trapu, solide. Tout à l'heure, dans le coin des dames, on disait de lui : C'est un bœuf; on eût pu dire un taureau. 11 va, dans la vie, le front baissé, comme pour enfoncer les obstacles. Ce Sgçinarelle sanguin est un Othello fauve et vigoureux. « Où est ma femme? »
-— Votre femme, répond la princesse Georges, je l'ai chassée I
— Chassée?
— Je ne reçois pas chez moi les femmes qui ont un amant 1
— Elle? un amant! Vous mentez! Un amant! Et qui donc?
— Cherchez.
Le second acte unit sur ce magnifique coup de ton-
nerre. C'est bref, c'est franc, c'est saisissant, c'est vraiment beau. Et comme l'actrice joue tout celai Jusqu'à présent le drame a d'ailleurs tenu le premier rang dans l'œuvre nouvelle. La situation, bravement exposée dès le lever du rideau, apparaît éclatante de netteté, et fait songer, par la manière franche et nette dont elle est montrée , à ce chef-d'œuvre de rapidité dramatique et puissante qui s'appelle le Supplice d'une femme. A partir du troisième acte, la thèse apparaît. Mais nul ne s'en plaint, croyez-le. Toute la salle, encore un coup, pactisait volontiers avec la princesse Georges et acceptait son paradoxe, ou sa vérité, comme on l'entendra. Ainsi trahie, tombée brutalement du haut de son rêve, madame de Birac cherche autour d'elle un appui, un sauveur. Ce salut, elle le demande au vieux notaire de sa famille, M, Galanson, puis à sa mère, madame de Périgny. Le notaire répond que la loi est inflexible et que ce qui est enchaîné est bien enchaîné. On ne tranche pas ces nœuds gordiens, on les détend par des procès en séparation — qu'on ne gagne pas toujours. Ainsi répond la loi. Que répond la famille? « Ma foi, je regrette de t'avoir donné ce mari-là, mais je ne le connaissais pas, je ne savais pas, je me suis mariée deux fois, et j'ai été parfaitement heureuse; l'important est qu'il ne dévore pas toute ta fortune avec cette femme. Bonsoir I » Et la femme trahie reste seule, accablée.
Ici, M. Dumas prend la parole par les lèvres de son héroïne : « C'est ainsi que la société et le Code, que les hommes qui ont fait la loi traitent celles qui sont leurs mères , leurs femmes*, [leurs filles , leurs sœurs. » Soit ! Une femme résoudra donc seule ce problème , pour lequel la famille et la loi n'ont pas trouvé de solution : « Je suis le juge de cet homme, dit la princesse Georges. » Revenez demain , notaire; la princesse aura découvert ce que vous n'avez pas su trouver. Eh! parbleu, cela est trouvé, c'est le divorce. M. Dumas, je vous en avertis, -fera tout, dès à présent, pour arriver à démontrer la nécessité du divorce. Cette fois, il voulait y arriver
en faisant tuer le mari coupable par la femme trompée. Lady Othello. Pourquoi pas?
Hélas, au dernier moment, il a hésité. Quoi! lui? Il avait conduit sa pièce à cette situation virile : la princesse Georges savait que M. de Terrera onde, ignorant le nom de l'amant de sa femme, attendait cet amant au bas de la fenêtre, un pistolet à la main, décidé à tuer à tout hasard. Que ferait la princesse Georges, s'arrogeant le droit de vie et de mort sur son époux adultère? La justiçière jetterait-elle son mari aux coups de Texécuteur? Les deux personnages sont là, la femme implorant un mot d'amour afin de faire grâce au coupable, le mari n'ayant de parole affectueuse ou passionnée que pour Vautre! Alors la princesse Georges : « Partez, dit-elle, pour moi, vous êtes mort! » Mais dès qu'il va franchir la porte derrière laquelle est le meurtre, elle se précipite au cou du prince : « Ne pars pas, reste, il te tuerait ! » Un coup de pistolet retentit en effet. C'est M. de Terremonde qui vient de tuer un certain M. de Fondette, sorte de chérubin énamouré, qui obtenait, ce soir-là, un premier rendez-vous de Sylvanie de Terremonde.
— Et je tuerai ainsi tous ses amants, ajoute le furieux en rentrant.
A quoi uii valet du logis réplique :
— Il est enragé. Je vais le faire arrêter!
Ce dénouement a surpris, décontenancé tout le monde. Son moindre défaut est de ne rien terminer. La femme, le mari et la maîtresse demeurent toujours en présence, et si le prince de Birac est du tempérament de M. de Cigneroy, de la Visite de Noces, si l'amour s'éveille, comme le dit M. Dumas, avec la jalousie, son héros aimera d'autant plus Sylvanie qu'il vient d'apprendre qu'elle était mieux dotée d'amants. En outre la thèse dont nous parlions est exposée et point prouvée. La princesse Georges nous promet des solutions qu'elle ne mène pas jusqu'au bout et des châtiments qu'elle n'ose appliquer. Ce mari coupable, cet époux adultère, dans la pensée première de rauteur, c'était un condamné à mort. Il voulait le frapper
comme M. de Lys frappe Diane. La princesse Georges, dans la pensée primitive de l'auteur, tenait parole. C'est le dénouement logique, inévitable, fatal de la situation. Ici l'amnistie, excellente ailleurs, n'était point possible. Le revolver était chargé, il fallait s'en servir, mais contre le vrai coupable. Que si la balle de pistolet de M. de Terremonde fait ricochet et frappe au cœur un petit monsieur qui soupire, toute la pièce s'écroule, et tant de passion, d'esprit, de vigueur, de puissance dramatique, de talent, n'est mis en œuvre que pour aboutir à une déception. Quel dommage!
Pourquoi M. Dumas, qui a la force, a-t-il voulu avoir l'adresse? Ce coup de pistolet du mari, qui jette à terre un comparse, me fait souvenir du coup de fusil de ce mari de Nos Intimes, qui descendait au dénouement un renard. Mais quand on a la franchise et la décision, quand on a pour humeur particulière le dédain des escamotages, ne doit-on pas laisser l'habileté à d'autres? Les deux premiers actes avaient obtenu un des plus vifs succès que j'aie vus au théâtre. Ils sont tour à tour et charmants et vigoureux. J'y relèverais bien , çà et là, des fausses notes, par exemple, longueurs dans les caquets des mondaines; au second acte, une étrange habitude d'amalgamer des noms propres bizarres, madame du Barry et Bomarsund, mais qu'est cela? Ces deux beaux actes Sont réellement de premier ordre, et la fin du second est magistrale.
Mais ce maudit dénouement! Mieux eût valu cent fois que la princesse Georges, affolée, tuât son mari de ses propres mains, avec le couteau à papier rouge encore du sang d'iza Clemenceau, que de faire assassiner à la place du prince ce pauvre mouton de M. de Fondette. La pièce en eût certainement moins souffert.
Mademoiselle Aimée Desclée a trouvé, dans la Frincesse Georges, son plus grand triomphe. On ira l'applaudir dans ce rôle fait à sa taille, et où elle déploie toutes ses qualités de jassion, de mérité, de simplicité saisissante. L'admirabie comédienne s'est surpassée, et son succès est 11* 43
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devenu une ovation : on n'est certes pas plus com* plète. Mademoiselle Pierson n'd qu'une scène, mais ella la joue supérieurement. Croirait-on que ce sympathique visage puisse devenir quasi-terrible? Avec ses cheveux d'un blond tendre, ses yeux froids, ses blanches épaules sortant de sa toilette noire, avec ce ruissellement de diamants, froide, impérieuse, elle ressemble à une sorte d'Ophélie sinistre. Mademoiselle Massin apparaît et disparaît : elle est jolie au point qu'on dirait volontiers qu'elle l'est trop.
Quant aux acteurs, sauf Raynard et Landrol , qui sont excellents, ils ont paru quelque peu 'effacés. Pujol jouait mieux autrefois ces rôles de maris passionnés. J'oubliais injustement Francès, qui remplit fort bien son rôle de notaire psychologue.
Les deux Dunuis. — Vne préfaôe d'Alexandre Damas fils. — Représentation extraordinaire au bénéôoe de la souscription pour le monument de Pumas père.
18 décembre 1871 •
La semaine littéraire a été remplie de ce nom, Alexandre Dumas, qui rappelle depuis longtemps une double gloire. Un véritable ami de l'art dramatique, tout entier à sa tâche qui consiste à populariser à la fois les chefs-d'œuvre anciens et nouveaux, M. Ballande, célèbre aujourd'hui, dans une représentation extraordinaire, la mémoire d'Alexandre Dumas père; et M# Dumas fils publiait hier une préface à sa dernière pièce, qui nous fournit l'occasion de revenir un moment sur la Princesse Georges.
Je regrette que, pour fêter tout à fait dignement Alexandre Dumas père, M. Ballande n'ait pas choisi des œuvres moins connues de la génération actuelle et peut-
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être plus remarquables que celles qu'il a offertes au public. Sans doute Antony, ce merveilleux accès de fièvre chaude^ tout embrasé encore et tout fumant des feux d'une sorte de passion sauvage; sans doute Charles VU et ses grands vassaux où retentit, à travers le palais d'un roi, le rugissement du noir Yakoub; sans doute ces drames ont leur profond intérêt, et gardent encore après trente ans une puissance véritable, mais ils ne feront pas con« naître dans toute la splendeur de son génie dramatique ce créateur étonnant qui fut^ on peut le dire^ et de pied en cap , dans sa vie privée comme dans ses livres^ le théâtre personnifié.
M. Ballande avait eu d'abord une idée excellente. Il voulait donner cinq actes divers de Dumas, un acte pris à cinq de ses drames les plus remarquables. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Assurément, la nécessité d'une représentation improvisée l'a voulu ainsi ; et M. Ballande, dans sa sympathique ferveur d'imprésario, doit regretter, par exemple, de n'avoir pu montrer au public de 1870 ce prologue de la tragédie de Caligula, prologue qui frappa d'admiration le public de 1837. En effet, si les cinq actes de la tragédie ne tiennent point ce que promettait ce magistral début, et si le monument n'est pas, à beaucoup près^ aussi réussi que le portique, il n'en est pas moins vrai que ce prologue de Caligula est une chose achevée^ superbe, la plus éclatante mise en scène du monde romain de la décadence qu'on puisse concevoir.
Avec sa puissance de résurrectionnistef si je puis dire, Dumas, cet évocateur du passé, qui n'a d'égal, qui n'a de supérieur que Michelet,. a fait venir dans une dizaine de scènes la quintescence des récits de Tacite ou de Suétone, et des satires virulentes de Juvénal. Oui, c'est du Juvénal en action que ce tableau de la corruption romaine s'étalant en plein Forum, ce fourmillement luxueux, séduisant et révoltant à la fois de jeunes débauchés sortant de chez le barbier pour aller s'ouvrir, en souriant, par ordre de Tempèrent, les quatre veines chez le baigneur voisin. Voici la maison du consul Afranus, avec les deux haches
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pendues à la porte. Voici la voie Sacrée, et, tout à l'heure, le char d'ivoire et d'or qui porte César et sa débauche; tout à l'heure Messaline, sous son déguisement de Victoire ailée^ passeront^ triomphants, devant les temples de la Fortune et de Jupiter-Tonnant. Cependant, au fond du théâtre, apparaît comme un avertissement, comme une menace, la roche Tarpéienne, où vont tant de fois aboutir ces triomphateurs d'un moment et ces heureux d'un jour.
Voilà quel vivant spectacle Alexandre Dumas avait renfermé dans ce Prologue, une de ces œuvres les plus complètes et les plus surprenantes. Cet homme, peu versé dans l'étude de l'antiquité, l'avait, avec un sens prodigieux de divination, non pas apprise, mais réellement vv£ et obser-^ vée. Tel de ses romans, Acte, où il met en scène Néron courant dans le cirque, est un récit achevé et érudit de la civilisation et de la dégradation gréco-romaine. Je regrette, encore une fois, que le directeur des représentations du dimanche, à la Gaité, n'ait pu donner place à Caligula dans le programme de cette solennité littéraire. Mais je suis bien certain aussi qu'il le regrette plus encore que moi-même. Au lieu de ce Dumas magistral, nous aurions eu le Dumas magnifiquement forcené d'Antony, celui qui, en pleine dédicace de ce drame, s'écrie, dans ses vers à une femme aimée :
Pour t*arraeher à ton époux, je donnerais
{ l'exclamation révèle toute une époque)
Je donnerais ma vie
Et mon ftme, si j^y croyais!
Le produit de cette représentation de la Gatté sera versé dans la caisse de la souscription pour élever un tombeau à Alexandre Dumas, souscription qu'ont entreprise les sociétés réunies des auteurs dramatiques et des gens de lettres, et à laquelle M. Ballande vient de prêter
son coDCOurSt Ce ne sera point là, d'ailleurs^ la seule représentation qu'on destinera à ce tombeau. On avait même parlé d'une statue. Ceux qui ont gardé du prodigieux conteur un souvenir reconnaissant voudront payer à sa mère ce juste tribut^ et lui rendre cet hommage^ que Ton refuse parfois aux vivants, que l'on accorde plus volontiers aux morts, et que le glorieux Dumas père, plus heureux, que bien d'autres, aura rencontré à la fois pen« dant sa vie et après sa mort.
M. Alexandre Dumas ûls, depuis l'an dernier, depuis le jour où l'auteur des Mousquetaires a été emporté, en pleine invasion et sans savoir, du moins, que son pays était en proie à l'étranger ; depuis un an, M. Dumas ûls est devenu, pour la critique et pour le public, Dumas tout court. Lui, continue « à ajouter à sa signature le nom de fils^ dont il se fait encore un titre. C'était modestie jadis, c'est en quelque sorte piété aujourd'hui. Il veut rester, il restera Dumas fils, et ceux-là mêmes qui songeraient à opposer sa manière précise, laborieuse et achevée à l'allure ardente, improvisée et débordante de son père, ne le feront pas tant que, par ce nom de fils, il indiquera, de son propre mouvement, qu'il entend regarder toujours celui qu'il aima comme un maître qu'il respecte. C'est un maître aussi, cependant, et d'une puissance au moins égale, sous certains rapports, que l'auteur du Demi-Monde et de VAmi des Femmes. Mais, tandis que Dumas père était, dans toute sa franchise, le poète aventureux qui obéit à sa fantaisie, à son caprice et à sa passion, Dumas ûls est le savant qui étudie sur lui-même, autant que sur les autres, les phénomènes de la vie, qui les modère, les dirige et souvent les dompte, lorsqu'ils présentent quelque apparence morbide.
Un savant est-il supérieur à un poète? toute la question est là. On pourrait répondre, il est vrai, que la science, chez Darwin, touche à la poésie et que chez Goethe la poésie devient de la science. Il y a, pour revenir à Dumas, longtemps que le parallèle a été étudié et qu'on a constaté que jamais deux natures ne furent plus dissembla-
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bles. Cette vérité en est même devenue banale. M. Dumas fils, aujourd'hui, fournit cependant à la critique le soin de remettre le parallèle à demi usé en circulation.
Alexandre Dumas , lorsqu'il donnait au théâtre es grands drames bouillonnant de la jeunesse, les jetait, pour ainsi dire, au public, d'une main prodigue, ne répondant aux objections que par une œuvre nouvelle, et écrasant la discussion par une création inattendue. M. Dumas fils a plus d'affection pour ses nouveau-nés. Il ne passe d'une œuvre à une autre qu'après avoir tourné et retourné, montré sous toutes ses faces au public — qui lui en sait gré — qu'après avoir démonté, en quelque sorte, l'œuvre dernière, La préface vient alors en aide à la comédie et au drame, et le moraliste explique le dramaturge. Celte fois, M. Humas, piqué, je ne sais pourquoi, par certains reproches de la critique, a voulu défendre devant le public cette Princesse Georges qui se défend fort bien toute seule , chaque soir, et par son propre succès. 11 s'est adressé, négligeant les littérateurs et les gazetiers, tout droit à la foule, à ce Monsieur tout le monde dont parlait Voltaire, et que Luther appelait aussi Herr Omnes : Monsieur Tous. Il l'a arrêté au passage, il lui a offert un siége^ comme Auguste à Cinna, et il lui a dit : Causons.
C'est une bonne fortune, pour un public comme pour un particulier, que de causer avec Alexandre Dumas fils, l'esprit le plus fin, le plus imprévu et le plus nerveux, des aperçus nouveaux, profonds, une étonnante science de la vie, de cette vie électrique qui fut la nôtre, un dégoût amer, quasi-misanthropique, pour tout ce qui corrompt, des fusées de mots et des gerbes d'idées : tout cela rapide, franc, sans façon, étincelant. On écoute, on est charmé. Et le public a écouté la Préface nouvelle.
Cette préface aborde plusieurs points en contestation. Elle traite de l'immoralité au thé.âtre, du sort de certaines pièces admirables qui manquèrent de sombrer à leur première audition, enfin du dénoûment de la Princesse Georges. Nous allons, à notre tour, aborder rapidement ces fameux motifs de causerie.
Et tout d'abord, M. Dumas fils déclare que le théâtre est forcément, est fatalement immoraL « Le théâtre étant, dit-il, la peinture ou la satire des passions et des mœurs, il ne peut jamais qu*étre immoral, les passions et les mœurs moyennes étant toujours immorales elles-mêmes, n Je ne suis pas de cet avis et je trouve, pour ma part, cette alBrmation singulièrement paradoxale. Quoil les passions et les mœurs sont toujours immorales ! « Parlez pour la France, • dira volontiers l'étranger qui nous écoute et qui nous montrera l'un Dickens, l'autre Schiller, un autre Manzoni, un quatrième Cervantes. Eh bien ! non, non, toutes les passions ne sont pas immorales ! Il y a des passions nobles et fières, de généreuses ardeurs, des mœurs vaillantes et pures, il y en a, même dans ce fumier qui est la société contemporaine, il y en a môme dans ce mohde parisien moderne, que je comparerais volontiers à la sentine dont parle Salluste à propos de Rome. Quoi ! au lendemain des jours maudits où tant d'humbles et pauvres gens sont tombés, pourquoi? pour qui? pour un nom, pour une chimère, pour la patrie! après le spectacle offert, dans la débâcle générale, par tant de gens résolus qui sont devenus, tués à l'ennemi, des martyrs, et des martyrs sans phrase; après tant d'héroïsmes qui ne sont inconnus que parce que le talent néglige de les faire connaître^ un homme de cœur, haut placé, comme M. Dumas flls^ ne trouve rien à peindre, affirme qu'il n'y a rien à étudier que des passions et des mœurs immorales. Et il ajoute que le théâtre ne vit que de ces passions et de ces mœurs!
Le théâtre répond de lui-même. Et Corneille avec Horace, avec Chimène, avec Emilie? Et Racine avec Mithridate? Et Molière avec Alceste? Ne connaissaient-ils pas les tares et les plaies du cœur humain, ces médecins de Tâme? et n'ont-ils pas cependant ardemment jeté le : En haut les cosurs ! le coup de clairon qui fait vibrer toutes les fibres supérieures de la nature humaine, le sursum corda éclatant qui vous prend aux entrailles et qui grandît, pour un moment, le plus humble jusqu'à en faire un héros? Certes, je n'aime pas, lorsqu'il s'agit d'art ou de
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littérature , les hypocrites d'honnêteté qui se voilent la face devant une vérité mise à nu. Je crois/ au contraire, que l'artiste a le droit de tout peindre. Le moraliste a ses entrées partout, comme le médecin. Mais, s'il est autorisé à ouvrir une clinique ou un dispensaire pour les mœurs gangrenées^ il ne s'ensuit pas qu'il doive proclamer que son ministère consiste seulement à vivre, et à vivre toujours, dans ce milieu malsain. Il y a d'autres endroits en ce monde que ces charniers. Il y a des oasis au milieu de rinfamie comme il y en a dans le désert. Âh! Toasis* l'oasis, dès que M. Dumas fils nous le montre, il y glisse aussitôt, avec un malicieux plaisir, un reptile. Tous ses paradis terrestres ont une Eve de hasard et un serpent de fondation.
Chacun, il est vrai, et je le reconnais, étudie ce qui lui plaît. J'avais pour professeur d'histoire naturelle un éminent naturaliste, l'excellent M. Duméril, mort récemment, et qui, pris d'amour justement pour les reptiles, nous disait souvent d'un air attendri : « Quel dommage, messieurs, ces pauvres serpents! on les détruit tous! » M. Dumas fils, au contraire de M. Duméril, veut à coup sûr détruire les serpents féminins, et voilà bien pourquoi il les étudie de préférence. Mais il ne s'ensuit pas que le théâtre soit spécialement destiné à nous montrer des vipères comme la baronne d'Ange ou des boas froidement affamés comme madame de Terremonde. Les colombes, mon cher maître, et les humbles poules de basse-cour ont aussi leur place marquée dans le monde hospitalier de l'art. Et, certes! il serait temps de les y appeler, ces pauvres négligées, et de peindre non plus les mœurs moyennes, mais les passions hautes, puisque M. Dumas fils assure que les <&. mœurs moyennes» sont nécessairement immorales. 11 serait temps de proclamer pour l'honnêteté le droit au théâtre^ qui ne serait certes pas, on en conviendra, un droit subversif. Et qui le pourrait mieux faire que M. Dumas lui-même, en possession de la pleine autorité de son admirable talent, dans tout son développement maître complet de la scène et du public.
« Je ne suis pas entré au Gymnase, disait-il dernièrement avec son sourire^ je ne suis pas entré dans la maison de M, Scribe pour continuer son commerce, mais pour Texterminer. » Bravo ! c'est fort bien, et nul plus que nous n'applaudit à cette exécution d'un genre faux, petit et mesquin, quoique séduisant par plus d'un côté. Mais si l'artiste énergique et fort, épris de vérité, audacieux, ferme, abat brusquement avec des œuvres telles que la Vihite de Noces et la Princesse Georges tout le vieux théâtre démodé, en revanche, je demande au moraliste qu'il extermine aussi la société gangrenée dont il a étudié les plaies et que son théâtre porte des coups droits comme ses préfaces.
La Princesse Georges, dont j*ai énuméré les qualités superbes, la puissance dramatique, l'habileté au début, la vérité courageuse et les magnifiques effets jusqu'au troisi^e acte, a d'ailleurs, malgré son dénoûment, rencontré dans le public le succès le plus complet. M. Dumas fils, que les pauvres hères vont trouver bien exigeant, se plaint d'avoir vu mal accueillir, le premier [soir, la dernière scène de la Princesse Georges. « C'est, dit-il, ce diable de premier mouvement. Rappelle-toi, malheureux, dil-11 au public, que tu as sifflé Phèdre^ le Cid, le Mariage de Figaro, Guillaume Tell y et le Barbier de Séville, » M. Dumas donne ici au public une volée de bois vert imméritée. Pour le Barbier de Séville, soit, et pour Guillaume Tell, je l'accorde; mais jamais y eut-il, au théâtre, vogue pareille à celle qui attendait le Mariage de Figaro? Ce malheureux public en fît le succès, malgré la vogue et malgré la cabale. Il n'avait d'ailleurs pas sifflé Phèdre, et si Mme de Sévigné, qui détestait Bajazet, et le duc de Nevers qui tenait pour la PMdre de Pradon contre celle de Racine, ont attristé le tendre Racine à l'épiderme si sensible, cela ne regarde point le public. Le public non plus n'avait pas mal accueilli le Cid. M. Dumas fils oubIie~t-il donc le vers devenu proverbial :
Tout Paris, pour Chiniène, a les yeux de Rodrigue.
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Et comment appelle-t-on^ dès son aurore^ la pièce de cet homme de trente ans^ qui se nomme Gonieille^ la Naissante merveille? Corneille a dû sonrire au lundiste qui a dit le mot. Un adversaire du poête^ Tauteur du Juge-» ment du Cid, « par un bourgeois de Paris» marguillier de sa paroisse^ v constate lui-même^ tout en soupirant, ce grand succès. Le cardinal de Richelieu en pâlit de colère. Scudery adresse un pamphlet à rAcadémie, qui se prononce pour Corneille. En vérité, beaucoup de gens se contenteraient d'être siffles ainsi par le public.
Malgré toutes ces raisons, prises dans le présent et dans le passé, le dénouement de la Princesse Georges n'est pas, quoi qu'en dise M. Dumas ûls, dans la logique de la situation, si franchement établie par lui. le suis^ je ravoue, de ces tempéraments et de ces appétits dont parle l'auteur dans sa Préface, et j'aurais désiré, j'attendais ce dénoue* ment indigne de l'art. M. Dumas fils assure que cette con* clusion eût été grotesque. La logique ne peut pas être, n'est jamais grotesque. Comment! Mme de Birac prend la peine de nous avertir; elle nous annonce que, se substituant à la famille et à la loi , elle va trouver, elle, de sa propre autorité, une solution à l'adultère commis par le mari, et cette solution, c'est le pardon, c'est l'amour, c'est le commencement de cette affection qui, pourtant on l'avouera, chez une telle femme, ne peut plus refleurir dès que la tige en est brisée. Oui, plus l'âme de la princesse Georges est haute, plus son désespoir sera irrémédiable... De tels cœurs, une fois fermés, ne se rouvrent plus, ils se dessèchent. Mais M. Dumas nous le dit, il veut qu'elle vive, qu'elle soit heureuse, qu'elle produise. « J'ai besoin des enfants de cette mère. » Et Mme de Birac sera mère après avoir fait tuer, elle, cet enfant qui a une mère aussi, ce Chérubin d'amour à son premier rendezvous, ce M. de Fondette qui n'avait rien à voir aux querelles du ménage de Birac, et qui, cependant, reçoit en plein cœur, lui innocent, la balle due à ce maricoupabiel Et Mme de Birac sera heureuse après ce meurtre? Et elle ne tremblera pas que ce spectre d'adolescent vienne s'as-
seoir au chevet de ses amours reverdies? Non, encore une fois, cette femme est trop noble et trop flêre pour accepter cette félicité tachée de sang. D'ailleurs, la goule est toujours là; Mme de Terremonde rôde autour du nid, et M. de Birac n*est point reparu. Si la Visite de Noces dît vrai, encore une fois l'amant inassoiTVî retournera à sa maîtresse et délaissera sa femme qui, cette fois, j'espère, ne fera plus tuer personne pour lui.
Je regrette d'avoir eu à souligner encore le jugement que je portais dernièrement sur la Princesse Georges. "Mais M. Dumas fils est de ceux dont on ne peut laisser passer les mâles écrits sans en saluer les vérités, sans en redresser les quelques paradoxes qui s'y glissent comme des piments ajoutés à un mets savoureux. Je suis d'ailleurs satisfait d'avoir, en discutant la Préface, pu constater le succès grandissant du drame, de Mlle Desclée et de M. Dumas fils.
CoiiiDiE-FsAliÇAiSB : Chriitianêf pièce en quatre ftetei,
de M. Edmond Gondinet.
tl décembre i87i.
M. Edmond Gondinet vient de franchir, en une soirée, cette distance souvent impossible à parcourir qui sépare l'auteur à sitccès de l'auteur en pleine autorité. Il avait rencontré déjà la vogue, il a trouvé cette fois les applaudissements complets et l'estime durable. C'est à la Comédie* Française qu'il apporta, si je ne me trompe, à son début, un petit acte , sa première pièce, dont le public de la rue Richelieu semblait, l'autre soir, avoir oublié la mémoire. Après ses alertes et charmantes comédies du Gymnase et du Palais-Royal, M. Gondinet a repris le chemin du Théâtre-Français; mais il n'y entre plus en débutant, et, depuis la première représentation de Christiane, on peut dire qu'il y rentre en maître.
Çhristiane est certainement une des pièces les plus intéressantes et les mieux conduites que nous ayons rencontrées authé&tre depuis longtemps. Discrète et sincère» rémotion y est singulièrement juste, tendre^ sans manière, et le, rire a la franchise la plus vraie; l'esprit, le mordant le plus aiguisé et le moins amer. Avec un rare bonheur d'exécution^ et sous une forme aimable et sympathique, M. Gondînet a renouvelé un sujet dramatique déjà bien vieux, souvent traité et bien traité, tantôt par la comédie, tantôt par le drame, et il a imprimé à ce sujets non point banal, certes, mais cependant connu, son cachet individuel, il lui a donné son caractère propre, fait d'honnêteté et de franchise.
Ce sujet, c'est la lutte entre la nature et la loi, entre le père par le droit du sang et le père par le droit du Gode» c'est encore une fois Téternel adultère de§ œuvres d'art contemporaines, mais l'adultère étudié sous une de ses faces, ou plutôt de ses conséquences les plus poignantes. M. de Noja, ambassadeur au Pérou, riche, honoré, séduisant, revient du long exil auquel la diplomatie l'a condamné, avec une tristesse au cœur emportée au départ, rapportée au retour. Il est des passions qui emplissent toute une existence , fût-ce par le souvenir. Même coupables , elles s'épurent en prenant possession de certains êtres privilégiés du sentiment et de la douleur. L'amour que ressentait M. de Noja pour la femme du banquier Maubray était et est demeuré une de ces passions-là ! Madame Maubray a ordonné à M. de Noja, son amant, de s'éloigner. M. de Noja est parti, et madame Maubray est morte. En rentrant en France, M. de Noja n'a conservé que l'accablement irréparable produit en lui par cette mort.
Bien décidé à ne jamais aimer de nouveau, il ne sait plus que se dévouer. 11 dotera sa nièce, il vivra à Paris, entre ses amis, M. de Briac et le docteur Solem, aux côtés de sa belle-sœur. Il sera à quarante ans comme s'il en avait soixante. Sa vie est finie pour avoir mal commencé. Et voilà que brusquement, presque par hasard « il apprendjpar une confidence de sa nièce Âdrienne et
par un aveu de M. de Briac^ que le banquier Maubray a une fille, Christiane, et que cette ûlle est sa fille, à lui^ de Noja, la chair de sa chair, son sang même et sa propre vie. Tout en lui se réveille aussitôt de ce qui fut jadis son amour pour la mère, tout réapparaît, et ressuscité^ transfiguré, sous la forme sacrée d'un amour paternel qui va jusqu'à l'abnégation et à l'absolu sacrifice.
Quelques-uns ont trouvé que cet homme, revenant après dix-sept ans de sou ambassade péruvienne^ s'éprenait bien vite de cette enfant, dont il ignorait la veille l'existence, et que la « voix du sang » poussait son cri un peu trop vite. J'ai répondu à l'objection en disant que l'amour ressenti par M. de Noja pour Christiane se double au premier moment du souvenir de la morte. La vision de la passion coupable se dresse, devenue chaste et attirante, devant ce père. Et, d'ailleurs, pourquoi n'y aurait-il point des amours coup de foudre pour le roi Lear comme pour Roméo ?
Retrouvant son enfant, ou, pour mieux dire, découvrant son existence, M. de Noja n'a d'autre souci , d'autre soin, que de la voir, de l'approcher, de lui parler. Ami de la maison Maubray, M. de Briac supplie M. de Noja de ne point se trahir, de dominer son émotion, de maîtriser cette joie iaattenduc. M. de Noja verra donc, et rencontrera Christiane dans une fête, où, l'invitant comme une étrangère, il pourra cependant lui parler comme un ami.
La première entrevue de la fille et du père a, dans la comédie de M. Gondinet , une grâce exquise et discrète qui séduit et émeut à la fois. C'est rapide, san& phrases , sans soupirs, ce n'est rien, et c'est parfait. Avec quel alerte bonheur le moindre cri mélodramatique est évité ! Et tout à l'heure , lorsque la situation tournera décidément au drame, comme l'auteur saura la maintenir dans le ton voulu, qui est le bon ton !
Cette dramatique situation, on la devine sans peine. Christiane a conçu pour le fils d'un vieux gentilhomme, M. de Kérouan, un amour profond. Élevée durement par le banquier Maubray, qui sait qu'elle n'est pas sa fille.
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elle aime, elle qu'on n*aime pas. M. de Noja, interrogé par le père de M. de Kérouan sur le degré d'honorabilité du banquier Maubray, répond que, certes, le fils d'uu gentilhomme peut épouser la fille d'un homme d'affaires. M. de Noja a cependant entre les mains un dossier où se trouve singulièrement compromis un des agents de M. Maubray au Pérou. Mais il affirmera l'honneur de M. Maubray pour assurer le bonheur de Ghristiane. Il a raisou, d'ailleurs, et la probité de M. Maubray est stricte ; le banquier ne s'acharne à accoler son nom au nom déshonoré de Senoncourt, son agent, que pour forcer M. de Noja, ambassadeur au Pérou, de déshonorer et de ruiner Ghristiane en clouant au pilori ce nom de Maubray.
Le mari trompé a gardé , depuis dix-sept ans, au flanc une plaie ouverte. Il hait d'une implacable haine ce M. de Noja, qui lui a arraché la joie de son foyer. C'est M. de Noja qu'il frappera dans Ghristiane. Elle aime M. de Kérouan; il la contraindra d'épouser un jeune sot, M. Arthur de Beaul)riand, dont la seule qualité est d'être le fils d'un ministre. Ghristiane, ainsi condamnée, en mourra peut-être. Peu importe î M. Maubray est son père, de par la loi, et, comme père, il ordonne. Alors M. de Noja se dresse devant lui, et la scène, longtemps attendue durant le deuxième et le troisième acte , éclate à la fia du quatrième acte. Elle a assuré le succès complet de l'ouvrage. Elle est réellement belle et émouvante.
Après avoir brûlé le dossier qui compromet Senoncourt et avec lui M. Maubray, après avoir assuré la fortune du banquier* sauvegardé sa réputation, préservé le nom de Maubray de toute souillure, M. de Noja supplie Maubray de donner M. de Kérouan à Ghristiane. Il demande, il prie, il va ordonner tout à l'heure. G'est , mais bien autrement traitée, la scène d'un drame.de la Gaieté, le Médecin des Enfants, qui est aussi un succès éclatant. Les deux hommes, le mari et l'amant, se retrouvaient ainsi au chevet de la fille mourante. Maubray, inflexible, rendra M. de Noja afi'olé. « Mais vous tuez Ghristiane I — Je vous défends, répond Maubray, d'appeler ainsi mademoiselle
Maubray devant moi î b Sur ce mot , de Noja recule , pousse un cri : « Ah! dit-il, vous savez que Christiane est ma filie. v Et, comme Maubray s'incline, terrible et froid : « Vous croyez donc, maintenant, que je vous la laisserai torlurer ainsi! Je suis son père! — Dites-le-lui donc, réplique Maubray en apercevant Christiane^ la voilà ! D
Ce choc, non de mots, mais de sentiments, est vraiment traité par M. Gondinet de la façon la plus remarquable. Rien de trop.
Tout cela est juste et profondément vrai, pénétrant. M. de Noja est écrasé par sa paternité même. Oserait-il nommer Christiane sa fille sans souiller à jamais la mémoire de la mère ? La paternité, pour s'imposer, doit être sans tache. C'est le châtiment dé l'adultère qu'il puisse tout dérober à la loi, moins le droit. Devant Christiane, M. de Noja est forcé de se taire. 11 baisse le front, et M. Maubray, qui a attendu si longtemps son heure, se venge en assurant, devant le vrai père impuissant à rien sauver, le bonheur de Christiane elle-même. Il retire sa parole à M. de Beaubriand stupéfait; il donne Christiane à M. de Kérouan, et il presse d'un mouvement brusque contre sa poitrine, il embrasse nerveusement Christiane , dont il reçoit les effusions devant M. de Noja , blessé au cœur.
— Il me la prend cette fois, murmure M. de Noja, et maintenant je serai seul !
Je ne saurais trop louer ce dénouement d'une sensibilité juste, point maniérée, poignante et saine. Il est gros de moralité autant que de larmes. Doucement, sans en avoir l'air, M. Gondinet fait aussi la leçon à l'adultère. Il ne cautérise pas, il ne maudit point, il murmure avec une éloquence contenue des vérités qui ne perdent rien pour être dites d'un ton attendri. Cette partie dramatique àe Christiane tient tout entière, d'ailleurs, dans le premier et le dernier acte. Les deux autres sont remplis de ces détails amusants que l'auteur de la Cravate blanche et de Gavant, Minart et Compagnie sait jeter dans l'action
avec beaucoup d'adresse et d'art. Les personnages épisodiques sont tracés lestement , d'un crayon fin et discret. Ce M. de Beaubriand, reflet horriblement terne d'an père illustre et qui répond à ceux [qui lui demandent 'de ses nouvelles : Merci, mon père va bien^ est une silhouette des plus divertissantes et des mieux réussies.
Le docteur Solem est parfait, et je ne sais pas si, de tous les personnages, de la pièce, je ne préférerais point ce M. de Briac^ vieux garçon amoureux du célibat, spirituel et charmant, dupe dans sa jeunesse^ détrompé à l'âge mûr, et arrivé sans secousse, comme il le dit luimême, au moment de la vie où Ton n'est bien aimé que de soi-même.
Je retrouve en lui la caractéristique même du talent de M. Edmond Gondinet : de l'esprit, et du plus délicat, du plus franc, une certaine note attendrie , mais point larmoyante, du tact, de la finesse, un grand fonds de misanthropie souriante et de bonté. Avec cela un je ne sais quoi de loyal et de militaire, la poignée de main large et la parole honnête. Alais je m'aperçois que, pour un peu, je tracerais, à propos de l'œuvre, le portrait de l'auteur. Ce ne serait pas là tâche désagréable. Sans fracas, sans cette sorte d'habileté qui se fait à la fois jour sur les planches et dans la vie, en marchant droit devant lui, et en travaillant avec le soin de son art et le souci de son nom, M. Gondinet est arrivé, en quelques années, à ces applaudissements de Christiane qui lui assurent encore, j'en suis certain, des succès à venir. Il a réussi par sa propre nature, par cette honnêteté que subissent ceux-là mêmes qui la nient; et pour faire parler à ces personnages le simple langage de la probité courante, il n'a pas eu besoin d'interroger un autre quelqu'un que lui-même. C'est par ces qualités, rares partout et surtout au théâtre, qu'il a conquis, peu à peu, la sympathie du public. Il n'est point entré dans le succès par effraction, ne s'y est pas glissé par ruse, il y a pénétré toutes portes ouvertes : « Je suis ainsi , prenez-moi, ou ne me prenez point. I» Et c'est pourquoi, une fois entré, il y restera.
Décidément, et quoi qu'on dise, il n'est rien de tel que cette droiture vaillante qui ne marche pas plus lentement d'ailleurs, il faut le répéter bien haut, pour marcher d'un pas plus ferme et plus sûr. Et le public subit plus facilement, par je ne sais quel magnétisme secret, Tinfluence de l'œuvre, lorsqu'il sait, lorsqu'il sent et devine que l'homme qui la lui présente l'a conçue et tracée dans sa loyauté cordiale et dans sa conviction absolue.
Christiane est jouée comme on joue à la Comédie- Française. Sous ce rapport, du moins, Paris peut servir toujours de modèle. L'ensemble est parfait. Delaunay, qui pour la première fois, dans .le rôle de M. de Noja, abordait l'emploi des pères, y a déployé toute sa flamme et tout son talent. Il n'est point déplaisant de s'imaginer encore aussi ardent le père de Christiane. Son sacrifice y gagnera au dénouement en abnégation, et sa solitude s'en accroîtra. Delaunay a été tout à fait supérieur dans le dernier acte, où il a rencontré ses plus vifs applaudissements. Febvre donne au banquier Maubray une attitude raide et froide tout à fait remarquable. C'est l'homme d'argent qui n'a pu étouffer encore le mari meurtri, plein de douleur haineuse. Correct, impassible et sévère, il a partagé en toute justice le succès de Delaunay. Coquelin est tout à fait amusant dans ce rôle de M. de Beaubriand, le fils des œuvres paternelles. Adorablement costumé, il a poussé un peu à la charge son personnage , qui n'y a d'ailleurs rien perdu. Thiron est excellent, absolument bon, comédien parfait dans ce rôle difficile de M. de Briac, un confident, rien de plus, mais dont il fait un premier rôle. Prudhon et madame Ponsin traversent l'action et méritent qu'on ne les oublie pas. J'ai gardé pour la fin mesdemoiselles Reichemberg et Tholer, deux jeunes filles sorties le même jour du Conservatoire, et que Christiane met tout à fait en lumière. Mademoiselle Tholer, qui me paraissait jadis destinée aux rôles dramatiques, s'est tournée avec succès vers les rôles de coquettes ingénues. Elle est charmante dans Christiane, mais mademoi* selle Reichemberg y a rencontré un vrai succès. On n'est,
il faut ]*avouer, ni plus délicatement charmante ni plus aimable. Cette fois^ mademoiselle Reichemberg a pris réellement sa place, et une place au premier rang, à la Comédie-Française,
XXYIl
Vavdetille : Rabagatj comédie en cinq actes, de H. Victorien Sardou. — Ambigu : Lite Tatemieff drame de M. Alphonse Daudet.
5 février 1872.
Je me suis demandé, avec une certaine inquiétude, l'autre soir, en sortant du Vaudeville, si le retour de Tex-empereur était proche. Évidemment cette petite crainte était exagérée, mais M. Sardou venait de prendre le vent avec une telle habileté qu'on pouvait bien s'y laisser tromper. M. Sardou est, en effet, ce qu'on pourrait appeler un auteur dramatique barométrique. Il monte ou descend à tel ou tel degré selon le temps qu'il fait ou qu'il va faire. Toujours à l'affût et prompt à saisir l'actualité, il la pique avec prestesse et la cloue d'un petit coup d'épingle sur le carton qu'il a préparé. C'est sa papillonne à lui, et voilà bien pourquoi ses pièces, au bout d'un temps assez court, tombent en poudre et s'effeuillent comme les âiles desséchées d'un insecte. Son œuvre tout entière n'en pourrait pas moins servir à indiquer les variations et les modifications de l'esprit public. Tour à tour libéral et réactionnaire, selon que la liberté ou la réaction est en hausse et donne des proûts à celui qui l'exploite, il chantera, par exemple, les démolitions de Paris dans les Ganaches, lorsque M. Haussmann sera au pinacle, et il les flétrira dans Maison Neuve^ lorsque M. Haussmanu approchera de sa chute. La plupart de ses pièces sont conçues et exécutées comme ces revues de (in d'année qui nous montrent un compère faisant défiler devant nos yeux les verres de la lanterne magique annuelle. Avec ce procédé, on peut à coup sûi* être, sur le
AU THÉATRB. 385
moment^ amasant^ piquant^ très-mordant même, et faire illusion sur son mérite, mais on ne laisse derrière soi rien de durable et rien qui survive à l'actualité et à la minute. Ces plats du jour n*ODt point de lendemain. Peu importe, il est vrai, à l'homme spirituellement pratique qui s'enrichit à les confectionner.
Pour cette fois, le malin écureuil, grimpé sur l'arbre de Scribe, a prétendu servir à la démocratie tout entière un mets de sa façon, une nerveuse pluie de coquilles de noix et de noisettes jetées comme à la volée au visage de gens qu'elles n'atteignent pas. Que si M. Sardou tenait à produire une pièce de plus sans se donner la peine de trouver une intrigue, de creuser des caractères, et d'agencer une action intéressante, il y a réussi en ramassant les lieux communs qui courent les journaux hostiles à la République, et en les faisant débiter par des acteurs de talent. Mais, à dire le vrai, ce n'est pas ainsi qu'on affirme, que l'on consolide sa réputation dramatique. Je ne rencontrerai pas de contradicteurs en affirmant que, même parmi les claqueurs du premier soir, nul n'eût supporté la ridicule intrigue qu'on nous présentait si les scènes aristophanesques ne fussent venues les étouffer et les faire oublier.
Aristophane! Être Aristophane 1 Telle est l'entreprise qui a tenté M. Sardou. Mais n'est pas Athénien qui veut.
Lorsque le railleur Aristophane attaquait d'ailleurs le démocrate Cléon, il y avait quelque danger à le faire, et si bien que, nul acteur n'osant se charger du personnage, l'auteur lui-même, on le sait, prit le masque et joua le rôle. Mais Aristophane du moins aiguisait-il sa haine jusqu'à la rendre fine et piquante comme le dard d'une abeille; la calomnie se faisait, avec lui, élégante et attique ; son talent, sa verve, son esprit, sa poésie emportaient tout. «cLes grâces, cherchant un sanctuaire indestructible, trouvèrent, disait Platon, Tàme d'Aristophane. » Certes, il pouvait railler la crédulité du peuple et l'audace des démagogues, car ceux-là mêmes qu'il attaquait étaient désarmés par sa bonne humeur et son génie. On est con-
damné — * que M. Sardou le sache bien — à faire rire jusqu'aux gens qu'on écorche lorsqu'on écrit une comédie aristophanesque, et ce n'est pas précisément le résultat qu'a obtenu l'auteur de Rabagas. S'il n'eût irrité, il eût ennuyé. D'ailleurs Aristophane lui-même a sur la conscience un certain méfait qui montre le danger de ces railleries haineuses et publiques. Les Babyloniens et les Chevaliers attaquaient Cléon, les JSuées attaquaient Socrate. En voulant atteindre les sophistes, le satirique frappait un juste. La coupe que vida le philosophe n'était pas seulement pleine de poison^ elle contenait aussi quelques gouttes du fiel d'Aristophane.
M. Sardou, je pense, ne demande ni la mort du pécheur ni la mort de Rabagas, ni celle de Socrate. Il veut battre monnaie avec les battus, et pour cela il daubera vaillamment sur ces misérables républicains du Crapatud-Volant qui empêchent Son Altesse le' duc de Monaco de dormir. Il personnifiera, dans un assemblage hideux de mauvais drôles, de charlatans et de faquins, le parti républicain tout entier. « Un banqueroutier y trois faillis^ deux escrocs, un utopiste, sept imbéciles et huit ivrognes^ et vous aurez tout justement la composition du Crapaud volant, qui représente à Monaco le progrès, la lumière et la liberté. »
C'est là le style de la pièce. Il n'est, on le voit, ni bien relevé, ni bien tendre. Ainsi, chose convenue, le républicanisme est composé de ces hideurs. Cette crasse repré* sente tout un |>arti. Cette lèpre est la République. Rabagas, cet odieux rhéteur, histrion à demi filou, à demi forçat, crocheteur de serrures au besoin, c'est le représentant de la démocratie française. « Je vais, dit-il au dénoûment, dans le seul pays où l'on apprécie les gens de ma trempe. — Où donc? — En France! » Et voilà qui est dit. Salue, France !
Mais, à côté de Rabagas, y a-t-il au moins dans l'œuvre nouvelle un type de républicain convaincu, patriote, honnête toujours et dupe parfois? Non, pas un, absolument pas. M. Sardou n'en a point trouvé. Pour faire sa pièce « anti-révolutionnaire et monarchiste, » comme l'a quali-
fiée M. About, il a d'ailleurs usé d'un procédé Bien simple : il a divisé le monde en deux camps : les honnêtes gens d'un côté et les gredins de l'autre. Les gredins sont tous démocrates; comme de juste les hommes de bien sont tous du parti de la cour.
Quelle courj il est vrai? M. Sardou ne nous ledit point, mais il nous le laisse deviner. Ce ne peut pas être la cour de Henri V, certes; il nous a appris, dans une pièce célèbre, ce qu'il pensait des légitimistes : — Ce sont des ganaches! La cour des d'Orléans? M. Sardou a également persiflé Torléanisme dans cette même pièce, si bien épluchée à sa date par Prévost-Paradol, et où il caractérisait ainsi les partis : la légitimité, c'est la chaise à porteurs; Torléanisme^ lapatache; mais la locomotive et le progrès s'appelle (ceci était sous-entendu) le bonapartisme. Je prends l'idée de l'œuvre, non les mots. La censure impériale, sévère pour deux autres pièces de Sardou et autorisant en i 862 les GanacheSy en soulignait avec \oieV excellent esprit. Je le crois pardieu bien! La ganache de l'Empire, la seule et vraie ganache, comme eût dit Napoléon 1% qui traitait de ce nom son beau-père^ la ganache grognarde était soigneusement oubliée.
Voici donc la pièce posée. Étant donnés d'un côté un souverain humain, faible, charmant^ et pourtant assez corrompu pour vouloir folâtrer avec les Américaines, de l'autre un hâbleur éternel, qui fait de la révolution sa carrière^ M. Sardou nous montrera la lutte de ces deux principes, Tun odieux, l'autre adorable. A droite, Berquin et ses séductions^ à gauche le citoyen de Sade et ses horreurs; l'orgeat au palais, la chope de Gambrinus à la brasserie. £t le duel commence.
C'est un grand malheur d'avoir des nerfs et de se laisser impatienter et emporter par les observations des voisins, et les coups de battoir, pareils aux coups de pied de râne, qui s'abattent sur la face de ce drôle de Rabagas. Le mieux n'était certes pas de s'émouvoir devant ces quolibets tintamaresques et ces plaisanteries caricaturales, c'eût été, au contraire, d'écouter avec attention cette pièce
S38 LA. VIE MODB&NB
fade et son iatrigue comiquement puérile qui fofme ua si étrange contraste avec les charges politiques pla« cées à côté: une crème fouettée dans une cuvette de vinaigre.
Cet agréable mélange du Trône d*Èco$se et du Domino noir, qui s'appelle Rabagas^ méritait d'être pacifiquement dégusté. J'eusse aijné à regarder paisiblement se fondre la meringue des amours innocentes d'une princesse de Monaco avec son cousin Carie. C'est Daphnis et Chloé à rOpéra-Comique. Pauvre petite princesse! Cet affreux tyran de prince de Monaco la veut marier, s'il vous platt, à quelque descendant de la famille royale. Il n'entend pas que le cousin Carie fasse pius longtemps les yeux doux à sa fille. Et qu'il est charmant, cependant, le cousin Carie ! Un habit bleu de Prusse, un gilet pourpre et la culotte de peau. Comment voulez-vous qu'une petite princesse n'ait point la tête tournée par ce cousin-là? Ajoutez qu'ils ont été élevés ensemble et qu'il l'a tirée d'un bassin où elle se noyait étant enfant. L'infortunée princesse en est réduite, pour causer un peu avec son Carlè, à donner des rendezvous au bel officier. Rendez-vous séraphiques et purs, n'en doutez pas. On se parle doucement à travers des barreaux énormes. L'amour et la pudeur y trouvent leur compte, et si les misérables gazetiers et démocsocs du Crapaud^Volant ne se mêlaient pas de ce qui se passe au château, cette douce berquinade pourrait durer ainsi longtemps, à la grande joie de la petite princesse de Monaco et au grand ennui des spectateurs.
Fort heureusement, Rabagas est là. Il pérore, intrigue, complote, se grise de phrases et d'absinthe jusqu'au moment où, séduit par la maîtresse du prince, mistriss Blount, et passant la culotte réactionnaire, il ordonne des chargés de cavalerie sur ses anciens amis et fait arrêter le Cr apaud' Volant f et la rédaction de la Carmagnole, Ici se place le plus joli mot de la pièce, un des seuls jolis; Rabagas, devenu ministre, est averti que l'émeute, dont il devait donner le signal,- éclate sur la place :
— L'émeute, comment l'émeute? dit-il en regardant sa
montre, mais il n'est pas l'heure : c'est commandé pour oazebeuresl
Au moins le trait est amusant. Les autres sont lourds^ hargneux et insolents.
Mais en vérité, quelle mouche a donc piqué M. Sardou? Sérieusement; je ne le savais pas si violemment déchaîné contre cette République, qu'il appelle avec tant de joie une République provisoire, et voilà le mot qui m'a surtout blessé. Après le 4 septembre, je l'ai rencontré fort satisfait et trôs-aimable. Je l'avais connu dantoniste^ pour ma part^ et promettant, à la révolution prochaine^ asile à M. Dari* mon, qui pourtant portait culotte. Depuis cette époque, je ne me souviens pas que la République lui ait causé de bien grands dommages. Le 4 septembre^ il est vrai, a retardé d'un an et plus la première représentation du Roi Carotte^ mais si le 4 septembre avait été pour quelque chose dans ce résultat^ ce serait un acte de critique littéraire dont tous les hommes de goût devraient le louer.
Est-ce donc là le crime que M. Sardou veut faire expier à cette malencontreuse République qui &, en outre, chassé un autre monarque non moins infortuné que le Roi Ca-> rotte?
Plaignons le sort de ce pauvre Holopheme Si méchamment mis à mort par Judith !
Tenez^ je vais dire tout net mon opinion sur cette œuvre de BabagaSy qui, en même temps qu'elle est une hardie spéculation^ est un véritable acte politique. Je concevrais Je courroux d'un ennemi de toute démocratie, je concevrais M. Veuillot apportant à la scène son drame virulent, le Lendemain de la victoire, je concevrais un de ces Bonapartistes qui applaudissaient, jeudi dernier, venant faire de la polémique sur la scène. Resterait à savoir s'il convient de transformer le théâtre en réunion publique, dont le chef d'orchestre est le président et les musiciens sont les assesseurs, réunion publique où la réplique n*est point admise. Resterait à savoir si un homme, à quelque parti qu'il appartienne^ s'assied dans sa stalle pour s'entendre in-
jurier durant cinq heures, et s'il doit retrouver sur les planches les insultes qu'il évite — lorsqu'elles se produisent dans les journaux — en ne lisant point ces journaux. Encore une fois^ ce s.erait là chose à discuter. Mais ce qui me navre^ dans Tespèce, c'est cette attaque appelée courctgeuse par ceux qu'elle flatte, et que l'auteur dirige si étrangement contre des hommes tombés.
Qui est Rabagas, en efl*et? Lorsque M. Sardou dut, un moment, donner sa comédie au théâtre des Variétés, ce fut parce que l'acteur Grenier, portant toute sa barbe, ressemblait vaguement à l'homme que l'auteur voulait directement attaquer. Plus tard, ce type primitif se transforma prudemment, et M. Sardou en fit un démocrate relaps, s'écriant : Nous sermis la force, après avoir dit : Nous sommes la liberté ! Le troisième acte de Rabagas est la mise en scène assez funèbre de « l'empire libéral. » Mais, quel que soit celui que M. Sardou ait voulu peindre, il n'a frappé qu'à l'heure où il n'était plus dangereux de frapper. C'est sur un homme à terre que sont dirigés ses coups, s'il a voulu traîner M. Ollivier sur la claie, et Rabagas ne serait pas une mauvaise pièce qu'il resterait encore, au passif de l'auteur, cette mauvaise action. .
Et c'est lui, sceptique par tempérament, artiste par curiosité, railleur par habitude, lui qui, certes, étant étudiant, a dû siffler la Foire aux idées, c'est lui qui réédite cette « foire aux injures » , moins divertissante et plus prétentieuse que l'autre ! M. Sardou nous répondra qu'il n'a pas voulu peindre la République, mais la Commune. 11 nous dira encore que, dans Rabagas même, il a opposé à la démocratie française, représentée par Rabagas, Yuillard et Rapia, la démocratie américaine, personnifiée par mistress Blount. Mais nous savons ce que M. Sardou pense de la démocratie américaine. Il nous l'a dit encore dans ses Femmes fortes où il accable de ses brocards l'éducation ferme et civique des États-Unis. Ce n'est pas le seul point d'ailleurs sur lequel M. Sardou ne se trouve plus d'accord avec lui-même.
« L'Hôtel de Ville, dit son Rabagas, c'est le débarcadère
de Vémeute. » La définition a fait rire. Mais alors, logiquement^ M. Sardou devrait applaudir à l'incendie de THÔtel de Ville par les fous furieux du mois de mai. Non, il n'applaudit pas, et il a raison. II se souvient qu'il a donné jadis une autre définition de l'Hôtel de Ville, a L'Hôtel de Ville, s*écriait le Rysoor de Patrie, c'est la maison commune^ la maison du peuple. Ici, nos pères ont fondé les lois que nous allons défendre. A ces fenêtres^ ils ont prodamé les libertés que nous alUms reconquérir ! » Et voilà ce que je reproche surtout à M. Sardou, c'est, à Theure où la nation épuisée a soif de calme, les esprits de repos, où l'on est las de la fièvre, où tous ont besoin de travail pour payer la rançon de la France, où l'Alsace, bras amputé de la patrie, se saigne encore pour donner son or au tronc dont on l'a séparée, à cette heure où tout honnête homme doit étoufi'er ses rancunes, ses espoirs, ses ambitions, devant le pays qu'il faut refaire; c'est d'avoir—lui que nous avons connu, autrefois, d*instinct généreux et d'esprit séduisant — attisé , ravivé les haines, provoqué la colère, spéculé sur le scandale, bafoué jusqu'à nos revers, jusqu'au fameux plan de la défense, et proclamé que la France était Tasile des drôles, cela devant les Prussiens qui nous demandent encore : la bourse ou la vie ! La seule haine que doive prêcher le théâtre aujourd'hui, c'est la haine de l'étranger. Une pièce sereine et vaillante comme Patine, célébrant la lutte pour le sol, eût rencontré toutes les sympathies, Mais il n'en est pas de même de l'œuvre présente, qui ne flatte que des ambitions, ne ranime que des appétits de pouvoir. Je m'occupe beaucoup moins en effet de la question de savoir contre qui que de savoir pour qui elle est écrite, quels caractères elle flagelle, quels intérêts elle sert. Qu'on bafoue Gatilina> soit, mais qu'on ne rappelle ou qu'on ne ramène point César! Les insurgés vaincus ne sont plus dangereux, les conspirateurs émérites le sont toujours. Pleine liberté pour le penseur et le dramaturge, certes, oui ! Mais encore faut-il qu'il se rende bien compte de l'opportunité de sa satire et de ses dangers.
S42 LA VIB MODERNE
Apaisemeût, c'est le mot d'ordre : oubli, paix, labeur^ reconstruction et reconnaissance. Et à ce programme, l'auteur de Aa6dga8 oppose, à la grande joie des bonapartistes qui sont les révolutionnaires aujourd'hui^ il op« pose la haine, l'ironie, la raillerie enûelléeet la calomnie. Quelle chute^ et que l'homme d'aujourd'hui est loin de l'homme d'autrefois! Grâce à lui, voilà qu'on a crié: Vive l'empereur! l'autre soir. Et qu'il ne dise point qu'il en est mécontent^ la communication préventive de son manuscrit au journal V Ordre et au Gaulois, ou du moins la publication immédiate des fragments choisis de sa pièce dans ces deux journaux, prouve qu'il est fort-bien avec ceux qui demandent l'anéantissement de la République et traitent de communeux les conservateurs de l'ordre actuel. Communeux! Mais ce sont surtout les républicains convaincus qui doivent reprocher à la Commune ses folies et ses crimes; crimes et folies permettent que la mauvaise foi confonde les Rabagas de la Commune avec les hommes de la République. Les bonapartistes seuls peuvent avoir vu avec plaisir le mouvement communiste. Lebeau, le directeur du Journal officiel, nous apprenait; il y a deux jours^ devant le conseil de guerre, qu'il avait reçu des offres de la part d'agents bonapartistes. La Commune, en effets c'est le Césarisme en bas, comme l'empire est la Commune en haut.
Mais me voilà.bien loin du Vaudeville, des théâtres et de Rabagas I C'est la faute de M. Sardou qui^ lorsqu'il entame des polémiques^ ne le fait point comme M. Alexandre Dumas fils^ son maître, dans une brochure qu'on lit palsiblement; avec profit, au coin du feu, sans être exposé à s'irriter publiquement devant certaines phrases. De ces phrases, M. Sardou, reculant devant son audace, en a coupé un certain nombre après la première représentation ; il a fait grâce au public des trois sommations lugubres et des roulements de tambour. A-t-il aussi renoncé à faire promener le faux cadavre de Rapia ivre-mort, qui rappelait le cadavre beaucoup trop réel de ce pauvre grand diable insensé de Victor Noir? les beaux souve-
nirs, et bien opportuns à ramener au théAtre I Après tout^ je le répète, qu'y aurait-il dans Rabagag si ces aimables choses n'y étaient pas?
Une intrigue insignifiante^ enfantine^ une insipide ber^ quinade, qui se liquéfie au dernier acte et tourne à la pantomime, un style de petit journaliste médiocre, rien de saillant, de nouveau, de vraiment fort dans la haine; nulle conviction; en un mot, une charge pour une charge, un crayonnage grossier, de laides exceptions qu'on nous donne pour des individualités, un égout de Paris qu'on nous présente pour la Seine.
Je ne sais ce qui adviendra de cette œuvre et si elle aura cent représentations ou dix; mais, succès d'argent ou chute scandaleuse, triomphe ou échec, elle est déjà jugée et condamnée par les honnêtes gens, qui pensent que toute sédition est aujourd'hui antipatriotique. « Rabagas correspond à la Foire aux idées, disait hier un journal bonapartiste, et il ne sera pas moins salutaire. » La Foire aux idées a préparé le coup d'État de 51, c'est-à-dire l'avénement des Rabagas de boudoir, d'écurie et de prisons pour dettes. Dire que l'œuvre de M. Victorien Sardou pourrait avoir ce résultat, c'est déjà lui infliger le premier et le plus lourd des châtiments.
La pièce est jouée avec verve et avec talent par Grenier, qui se démène comme un beau démon. Lafont, dans le rôle du souverain sentimental qui hésite devant les char^ ges de cavateiHe^ à cause des femmes et des enfants qu'on écrase (le digne homme 1], s'est composé une physionomie avenante. Tous les souverains n'ont pas une telle élégance. On ne confondrait jamais le prince Lafont avec un de ses laquais. Mlle Antonine, distinguée sous ses toilettes déjà célèbres, est entrée avec succès dans remploi desjeunes veuves coquettes, qui lui convient mieux que celui des jeunes premières. Mlle Hébert est gentille et ne parvient à tirer aucun autre parti du rôle de cette infortunée princesse, qui ne peut même pas dire papa à son père, tant ces canailles de républicains s'en moqueraient. Pauvre enfant l Fripmille de Rabagas ! (Le mot est de ht pièce.)
944 LA VIE MODBRNE
Rabagas m'a entraîné beaucoup trop loin pour que je donne au drame de M. Alphonse Daudet la place que je voulais lui réserver. Lise Tavemier contraste un peu trop avec les récits délicats et charmants que nous nous sommes habitués à voir signés de ce nom. M. Alphonse Daudet a une grâce particulière pour conter ces historiettes^ semi-souriantes^ semi-attendrissantes^ qu'il égrène chaque lundi, depuis tantôt un an, et qui s'appellent ou VEnfant espion, ou V Entrée à Berlin, ou le Képi, C'est exquis, la plupart du temps, c'est parfait^ finement étudié, et d'une poésie ironique qui rappelle les humouristes les plus aimés. C'est un peu maladif aussi parfois, d'une tendresse un peu souffrante. On dirait que ce fin méridional a comme la nostalgie des couchers de soleil avignonnais ou nimois.
Quel dommage que M. Daudet n'ait pas mis plus de sa personnalité, de son émotion propre, dans ce dram^ de Lise Tavemier ! Il nous a donné là une histoire assez sombre, où le public, décontenancé, ne rencontre pas une physionomie aimable à laquelle il puisse s'attacher. Lise Tavemier est une Ursuline défroquée, poursuivie par la malédiction de ses compatriotes et qui vit seule, avec une parente, qu'elle bat. Le vieux scélérat de Roure, un marchand d'objets de sainteté, se doute que la religieuse sait le secret du trésor des Ursulines qu'on n'a point retrouvé depuis 93. Pour le connaître, il veut d'abord faire épouser Lise à un coquin de neveu qu'il a, puis, Mme Roure mourant, il veut épouser Lise elle-même. Finalement, il poursuit la défroquée jusque dans le caveau où sont enfermés les saints ciboires, les ostensoirs et les calices du couvent; il la tue, et Lise Tavemier se venge en le noyant dans cette cave avec les trésors. Mme Marie Laurent et Clément-Just jouent ce drame avec beaucoup d'autorité. La comédienne a eui plus d'une fois, des moments, des regards, des éclairs réellement superbes.
Mais je regrette, encore une fois, que M. Alphonse Daudet ait cru devoir sacrifier tant de ses qualités personnelles au mélodrame. Au lieu de son verre de fin muscat
qu'il nous sert habituellement dans un cristal ciselé^ il nous a versé une rasade de vin bleu. A votre vigne, ô poète ! à cette vigne dorée de rayons, située là-bas, au penchant du coteau, derrière les figuiers du moulin que regrettaient les Lettres d'un absent. Pourquoi jouer du couteau ébréché des faiseurs y quand on peut moduler de si douces et de si séduisantes c.hoses? Pourquoi rugir, quand on sait chanter?
La rentrée de mademoiselle Schneider. — L'Opérette.
8 arril 187t.
11 ne faut jamais revoir, a-t-on dit, les pays visités à vingt ans et les femmes aimées au même âge. Tout retour vers le passé est une course à la déception. La petite auberge où l'on s'arrêta, un soir de fatigue, pour dévorer de grand appétit une omelette improvisée, et boire en riant un petit vin délicieusement aigrelet vous semble, à cette seconde visite, morne, froide et laide. L'illusion d'un premier voyage n'y est plus; le charme est rompu; la poésie ou la griserie du grand air s'est envolée : la réalité reste seule, la réal\fé triste. On regarde avec une certaine mélancolie ce qu'on admirait jadis avec une véritable fièvre, et bientôt on s'éloigne, le cœur gros de regrets et furieux contre la curiosité sotte qui «vous a poussé à évoquer ainsi des séductions évanouies, évanouies à tout jamais.
Je songeais à ces mélancoliques retours, l'autre soir, en me rendant aux Variétés, où le nom de mademoiselle Schneider attirait encore les curieux. Mademoiselle Schneider, la diva des dernières années de l'opérette, la souveraine fantaisiste d'un théâtre tout particulier, capi-
346 LA VIB MODERNE
teui et pétillant comme une coupe de Champagne ^ un tempérament tout particulier et très-original d'artiste et de comédienne, la plus choyée et la plus applaudie, à coup 8ûr^ des chanteuses de couplets, elle revenait au feu de la rampe ! Elle réapparaissait devant le public y elle endossait, après deux ans qui comptent triple et quadruple^ les mêmes costumes qu'autrefois! Son nom seul évoquait tout un monde de souvenirs enfouis, envolés, disparus, te temps où une première d'Ofienbach pesait beaucoup plus dans la balance de la curiosité publique qu'un discours de M. Thiers à la Chambre, ou qu'un livre de Michelet ou de Renan. Gela date d'avant le déluge.
Quelle fièvre alors dans ce fameux tout-Paris se pressant aux bureaux de location^ aux guichets des agences pour obtenir, à prix d'or, un bout de strapontin dans un couloir traversé des vents coulis! Gomme on se précipitait à l'assaut d'un coupon! Gomme il fallait, sous peine de passer pour un Welche, assister, à tout prix, à cette première! C'est que « tout le monde » y serait, depuis la pâle courtisane, qui se mourait dans sa baignoire, depuis la Barucci jusqu'à l'ambassadrice autrichienne, qui, du haut de son avant-scène, battait la mesure et marquait, du bout de son éventail, les temps de la valse nouvelle du maestro. Elle donnait le ton, madame de Metternich, et chacun suivait. Ce monde, préoccupé de bagatelles, avait éîevé la parodie à la hauteur d'une Institution; et lorsque le czar de toutes les Russies se dérangeait pour venir de l'Ermitage à Paris, il s'inquiétait avant tout de mademoiselle Schneider et de la Grande-Buchesse,
Ce passé date de cinq ans, do six ans à peine, et qu'il est loinrl La tourmente est venue succédant à ces quadrilles. Elle a tout emporté, et je me demandais, avant d'aller revoir Barbe-Bleue, si mademoiselle Schneider ellemême n'avait pas été détrônée, et s'il ne fallait pas l'appeler, elle aussi, V ex-Schneider^ comme tant d'autres. Eh bien non, elle se fait toujours applaudir, et toujours fait salle comble. Elle a un peu grossi, un peu vieilli, sa voix a subi quelque peu « l'irréparable outrage » du
temps, mais l'actrice n'en demeure pas moins fort spirituelle et agréable à voir, surtout après les imitatrices sans grâce véritable qui lui avaient succédé sans la remplacer.
Elle n'a pas retrouvé, pourtant, à mon avis, le même public qu'au temps jadis. Il est aussi nombreux, mais il n'est point le môme. Je cherchais à l'analyser, l'autre soir. Beaucoup d'étrangers, de provinciaux, de bons bourgeois écoutant Barbe-Bleue comme ils écouteraient une féerie; des officiers, las de la théorie et se divertissant d'un refrain grivois, et puis, çà et là, comme un ressouvenir d'autrefois, des jeunes gens, de tout jeunes gens, avec la cravate blanche et le gilet large ouvert, mais peu nombreux, à vrai dire, et faisant l'effet d'un anachronisme. D'ailleurs, plus pratiques que leurs aînés, et menant de front l'élégance et Téconomie. L'un d'eux tenait à la main un sac de bonbons orné d'une faveur rose. A n'en pas douter, c'était pour l'offrir à quelqu'une de ces spectatrices des loges (les mêmes qu'au temps jadis). Mais, pas du tout ; mon voisin ouvrit le sac lui-même, y prit du bout des doigts une ou deux pastilles gommeuses et, se penchant vers un ami : « Je soigne mon rhume, vous voyez. »
Petit symptôme de peu d'importance. Mais il prouve, après tout, que la nation se range. La race des Gramont- Caderousse est finie. Ce furent bien les derniers lions, capables de lutter à coups de canne contre un commissaire de police pour empêcher mademoiselle Pierson de danser un pas dans le Cotillon, On les vit, un jour, pour ce fait, en police correctionnelle. Ils gâchaient leur vie, mais largement, sans compter, en vrais prodigues d'existence et de fortune. Et— réflexion philosophique — celles pour qui ils gaspillaient et leur vigueur et leur nom et le trésor des leurs, les voilà qui leur survivent, et nous les retrouvons, un peu ridées, engraissées ou maigries, mais rieuses toujours, et ne se souciant guère de tous ces fantômes qui furent (souvenirs envolés ! ) leurs amants d'un jour ou d^une tiuît.
Dites-moi pourquoi ces pensées, dignes des Nuits d'Young, me Tenaient, tandis que les plaisanteries de Barbe-Bleue se déroulaient sur la scène? Je n'en sais rien, mais invinciblement, en revoyant l'actrice toujours charmante qui chantait et riait devant moi^ je me rappelais ces choses oubliées, ces propos éteints et d'un autre âger Singulière physionomie et très-curieuse que celle de mademoiselle Schneider elle-même. Elle laissera un nom, moins exquis mais aussi tapageur que ces 4ioms des comédiennes galantes d'autrefois. Elle aura son chapitre spécial dans l'histoire morale (c'est le mot, parait-il) du second empire. Son sympathique filet de voix, cristallin et caressant, a fait autant de bruit que le tonnerre d'une tribune. En enlevant d'une telle époque le souvenir de la comédienne, le tableau ne serait pas complet.
Vraie destinée de fille de théâtre et d'enfant de la balle que la sienne : toute jeune et maigrelette, à quinze ans jouant Michel et Christine à l'Athénée de sa ville de Bordeaux, puis, d'un vieux professeur nommé maître Schafîner — comme un musicien de conte d'Hoffmann — recevant des leçons de chant et les mettant à profit au petit théâtre d'Ageu^ où, pendant trois ans, elle joua tous les rôles les plus modestes avec une sorte de passion et de rage de parvenir. Mais qui parviendrait à Agen? Elle quitta le petit théâtre et vint à Paris, où, tout près des Variétés, dans un hôtel secondaire de la rue Geoffroy- Marie, elle se loge, pour être plus rapprochée du théâtre où elle voudrait bien pénétrer.
Mademoiselle Schneider était alors une jeune fille mince et frêle de dix-huit ans, le corps aminci comme une des vierges folles sculptées par Erwin de Steinbach^ le visage allongé, charmant, tendre, triste et souffrant, encadré par des cheveux d'un blond tirant sur le roux, l'air maladif, assez timide et presque douloureux. Elle se présenta aux Variétés et n'y put entrer; alors elle se rabattit sur ce petit théâtre des Bouffes-Parisiens, qui succédait alors (quelle antithèse!) au théâtre enfantin de Comte, et la voilà chantant de sa voix douce les premières
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opérettes, les chansonnettes d'Adolphe Adam avec les Pantins de Violette et les bouffonneries d'Offenbach avec le Violoneux et Tromb-aUGazar, Elle n'était encore que Tombre de ce qu'elle devait être plus tard, une promesse, ^i Ton veut, mais qui eût deviné l'étoile boulevardière dans cette ûllettè souffreteuse qui charmait^ qu'on aimait, mais qu'on plaignait? — Une Mignon du quartier Bréda. Les années se passent. Elle entre enfin aux Variétés, son rêve, mais pour en partir bien vite et pour pénétrer, toutes portes ouvertes, au Palais-Royal. C'est là que l'attendait sa vogue première. On l'applaudit dans le Punch Grassoty dans cette burlesque Mariée du Mardi'GraSy dont elle menait, tambour battant, le cortège; dans les Mémoires de Mimi-Bamboche (que d'actualités défuntes aujourd'hui!) dans les Diables roses, vaudeville compromis à la première représentation, et dont elle fît un succès de par son entrain et sa verve. Sa réputation était désormais établie. Des scandales privés n'y nuisirent pas. Tous ont oublié, sans nul doute, certaine pièce où, comme mademoiselle Schneider venait de vendre publiquement ses diamants, les auteurs avaient trouvé charmant de faire débiter à la comédienne un couplet où elle disait tout net : « Je n'ai plus de diamants, je les ai mis aux enchères, mais je compte bien sur le public pour m'en offrir d'autres. »
Ab ! ce fut un beau tapage à ce couplet! La salle se mit en courroux. On siffla. La chanteuse était interdite. Le couplet fut supprimé à la seconde représentation. C'était le temps où, dans une revue dont j'oublie le titre, mademoiselle Schneider remplissait agréablement le rôle — et surtout le costume — d'un petit pâtissier, vêtu de soie, la veste de satin blanc et le béret sur l'oreille. Elle était charmante, son visage pétillant d'esprit, la bouche rieuse et les yeux méchants. C'était l'heure de son succès, non pas encore celle de son triomphe. — Il ne data, à vrai dire, que des grandes opérettes des Variétés : la Belle Hélène et la Grande-Duchesse de Gérolstein.
Mademoiselle Schneider n'avait pas inventé l'opérette,
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et bien avant elle une chanteuse, très-effacée depuis, mademoiselle Tautin, y avait trouvé des succès éclatants; mais la nouvelle venue donna à ce genre^ à cette perpétuelle parodie, son cachet particulier et définitif. L'allure narquoise, le geste mordant, effronté, sauvant la grivoiserie par une certaine élégance sceptique, la voix railleuse tour à tour et passionnée, il y avait, certes, chez mademoiselle Schneider, un tempérament d'artiste original et entraînant. Mais à côté de ces qualités piquantes, quels défauts dont l'actrice pouvait aisément se corriger ! Comme elle gâtait, comme elle gâte à plaisir sa verve franche, ironique, par une exagération de gestes et de charges qui ne font rire que les badauds!
Ce sont des tics bizarres, des façons singulières de tenir ses mains pendantes, ou de les rejeter de côté en crispant ses doigts, ce sont des pieds de nez vulgaires, des grimaces et des contorsions qu'il faudrait laisser aux imitatrices et aux parodistes.
On nous faisait remarquer, il est vrai, avec beaucoup de justesse, que ces défauts n'étaient jamais aussi accentués chez elle et mis en saillie que lorsque la comédienne revenait de donner des représentations à l'étranger.
Nous aimons, en effet, jusque dans ces bouffonneries, qu'on garde une mesure, un ton juste, une retenue qui ajoute parfois à la drôlerie même.
Les étrangers ne sont pas ainsi. Le goût leur manque, il faut bien qu'ils le reconnaissent. Ils nous reprochent, avec raison à mon sens, nos écarts, nos folies; mais ils devraient reconnaître que, lorsqu'ils nous les empruntent, ils les élèvent, en les exagérant, à la quatrième puissance. La charge avec eux devient contorsion, épilepsie. Mademoiselle Schneider est contrainte de doubler, en les alourdissant, ses effets pour les rendre visibles aux yeux . des Anglais ou des Russes. Aussi bien, lorsqu'elle a fini un de ces voyages, nous semble-t-elle avoir perdu de sa grâce et de cette sorte de distinction relative qu'elle garde jusqu'en ses excentricités.
Les étrangers, qui ont d'ailleurs contribué largement,
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à Paris même> au succès de Topérette, aiment^ en fait d'art, Je gros pain, non le gruau. C'est ainsi qu'à Londres, sur un théâtre anglais, on avait^ dans la représentation des Brigands f introduit cette innovation de danser le cancan après chaque morceau chanté par les acteurs. Les morceaux étaient généralement applaudis, mais le cancan était frénétiquement bissé. Point de mesure. Ils exagèrent tout. Ce qui est lascif ici devient hideux là-bas. Avez- vous vu, aux Folies-Bergère, certain quadrille féminin dansé par une miss Colonna et sa troupe? Jamais désossement et contorsions pareilles n'ont été possibles.
Ces femmes échevelées parodient étrangement les déhanchements des Clodoches, Elles se tordent^ se cassent^ essuient le parquet du bas de leur menton, lancent leurs cheveux et leur front en arrière, comme des Ménades ivres, rampent à terre comme des crabes en fureur. C'est le triomphe de la danse de Saint-Guy, et Ton réclamerait volontiers ]a camisole de force pour ces agitées et ces épileptiques. Et voilà ce que devient la caricature française entre ces mains anglaises ; le dessin de Gavarni tourné à la charge farouche et sombre d'Hogarth.
Les étrangers n'ont sur nous qu'un seul avantage, mais il est énorme, lis ne prennent jamais au sérieux ces fantaisies plus ou moins amusantes. Le répertoire d'Offenbach est aussi couru en Allemagne qu'à Paris; Hervé a fait fureur à Londres comme aux Folies-Dramatiques, mais la parodie, la charge — en un mot, la blague qui était devenue le fond même de notre Humeur nationale
— n'ont jamais là-bas pénétré dans les esprits aussi profondément que chez nous. J'ai assisté à la représentation de la Grande-Duchesse de Gérolstein, à Vienne. Les Viennois ne sont pas un peuple de puritains, mais ils gardent encore une naïveté que nous n'avons plus. Ils s'amusaient franchement, bravement, sans arrière-pensée, riant d'un bon gros rire à ce; qu'ils appellent des bêtises. Chez nous, au contraire, les bêtises et les blagues sont — ou étaient
— la grande préoccupation de tous.
Certes, le répertoire de Schneider n'est pas plus cor-
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rupteur qa*un autre^ qae celui de Déjazet, par exemple, mais il faut bien avouer qu*il manquait de contrepoids. II était tout. Qu'un esprit lettré se divertisse au spectacle de Tantiquité raillée avec infiniment d'esprit par les auteurs de la Belle-Hélène, ou à la parodie du drame lestement enlevée comme dans Barbe-Bleue, rien de mieux. Mais ce sont les ignorants de tous les mondes , qui s'amusent de ces charges et s'habituent à tout mépriser, parce qu'ils voient tout railler, souvent fort agréablement, je l'avoue, lorsque c'est Meilhac ou Halévy qui raille.
11 en résulte que la parodie passe dans le langage, dans les mœurs et comme dans le sang. L'opérette devient l'encyclopédie de tout une génération. Combien ont vu vingt fois la Grande-Duchesse, qui n'ont pas écouté', une seule fois, le Misanthrope? Au fond, le public raisonne comme Jules Vallès : « Le vieil Homère aux Quinze Vingts! Et toi, cascade, Hortense, ma lille! » Vallès lui-même et les Vallès font de la parodie et de la charge jusqu'à ce qu'ils mettent leur < blague » en pratique , et que tout cela aboutisse, un beau jour, à quelque horrible fracas.
Non, en vérité, sans proscrire un genre qui amuse et des auteurs d'un talent absolu, je ne puis admettre que que tout un peuple prenne pour régime les primeurs et les acides de l'opérette. Il lui faut bien un peu, ce me semble, de viande noire. Or, c'est ce que ne négligent point les étrangers : ils doublent peut-être la dose du haschich que nous leur donnons après l'avoirïgoûté ; mais ils combattent ces excitants par un régime solide et viril. Et voilà pourquoi, sans doute, ce qui produit chez nous l'anémie ne débilite pas nos imitateurs, à la fois nos plagiaires et nos ennemis.
Les Prussiens, par exemple, ont beaucoup ri, mais beaucoup, à la Grande-Duchesse de Gérolstein. En ont-ils pour cela désappris la discipline? Non. Mais ils ont ri en se disant : « C'est pourtant cela, un état-major français! b Ils nous apercevaient, nous, sous les costumes allemands de nos acteurs. Souvent, d'ailleurs, ces costumes devenaient, chez eux, des uniformes français. Je m'étonne que
l'Empire, si soupçonneux, ait laissé représenter cette satire, impossible sous une régence. Les scrupules de la censure furent désarmés par « les costumes grotesques de ce duché imaginaire. » La censure laissa dire et laissa passer. Il faut bien, d'ailleurs, que tout pouvoir ait un aveuglement spécial.
A Pétersbourg, dernièrement, sur un petit théâtre de la Perspective- Newski, mademoiselle Schneider jouait justement la Grande-Duchesse, aux applaudissements de tout le high-life militaire russe. Or, en sortant de son théâtre, la première image qu'apercevait la comédienne, c'était le monument de l'impératrice Catherine 11, cette grandeduchesse de l'histoire : une grande duchesse, d'ailleurs, virile et supérieure. Aucun Russe n'y pensait. — Et comment vivraient les satiriques si leurs adversaires prévoyaient, devinaient et avaient trop d'esprit?
CoMéDiB-FRÂNÇAiSE : Représentation de retraite de Régnier. •*- Nany, comédie en quatre actes, par MM. Henri Meilhac et Emile de Najao.
15 ATril 1872.
La Comédie- Française nous a donné, cette semaine, à deux jours d'intervalles, deux soirées fort intéressantes. La représentation d'adieu de Régnier datera, entre toutes, dans les souvenirs du Théâtre-Français. Elle avait attiré tout un monde choisi d'amateurs, de vieux habitués de la rue de Richelieu, venus pour applaudir une dernière fois un comédien aimé, et de jeunes gens accourus pour voir, dans deux ou trois de ses meilleurs rôles, un maître en l'art de dire, et qu'on n'entendra plus maintenant.
Régnier a été acclamé et fêté. Certes, nul ne mérite la sympathie et l'estime plus que ce vaillant comédien, de- II. 45
meure sur la brèche pendant plus de quarante ans, toujours actif;, infatigable, dévoué à son art, aimant le théâtre à la folie, acteur comme Figaro était paresseux, avec délices, travaillant d'ailleurs et cherchant sans cesse, doublant ses qualités d'artiste par ses études d'érudition, et apportant dans son métier je ne sais quelle autorité nouvelle, née de sa réputation d'excellent homme et d'homme d'honneur. Aussi bien, lorsqu'il a reparu, Tautre soir, sous le costume de Figaro, la résille à la tête et la veste andalouse au dos, on Ta si fort applaudi, salué d'une telle façon qu'il est demeuré, un bon moment, fort ému et dans l'impossibilité de dire un mot à la comtesse Âlmaviva.
C'était précisément sous ce costume et dans ce rôle, qu'il y aura tantôt quarante et un ans, en novembre 1831, Régnier, sortant du Palais-Royal, avait débuté à la Comédie-Française. Leste, pimpant, la voix bien timbrée, avec un nasillement qui donnait une expression narquoise à chaque mot habilement détaché, il avait été du premier coup, et comme d'un bond, le Figaro de Beaumarchais, alerte et sur le qui-vive, prêt à tout, même à faire le bien, révolté et dévoué, amer et rieur à la fois, un des rôles les plus difficiles du théâtre et qui servent d'échelle à mesurer un artiste.
Ce ne fut cependant point dans Figaro que Régnier se révéla tout à fait au public. Il devait attendre deux ans encore, jusqu'au moment où, dans Bertrand et Uaton, il fut chargé, à côté de Samson et de Duparay, du rôle épisodîque du petit commis Jean. La façon dont on arrive à être connu en matière d'art ressemble parfois beaucoup à la manière dont on fait sauter un tonneau de poudre. Il suffit d'une étincelle pour déterminer l'explosion. Cette étincelle, pour Régnier, ce fut un cri, ce fut la façon dont, au milieu des intrigues politiques imaginées par Scribe dans sa comédie si fort compliquée, Régnier s'écria : Vive Jean ! comme s'il eût crié : Vive moi. Ce fut charmant et d'un prodigieux effet. La salle partit, l'explosion eut lieu. Le lendemain, Régnier était célèbre. Le tonneau de
poudre avait sauté. El l'étincelle électrique, c'avait été ce cri de vive Jean ! que n'ont jamais oublié les habitués de l'orchestre.
Régnier avait déjà cette nature nerveuse, pétulante et pétillante, toute de nerfs, très-vigoureuse sous sa frêle apparence qui est demeurée la môme toujours, aussi vibrante que jamais, en dépit de l'âge. Il avait ce masque mobile, aux plis intelligents, à la fois aimable et sarcastique ; ce visage qui semble être d'un autre temps, car nous avons presque tous la physionomie d'une époque déterminée, et qui se rapproche des figures de la fin du dix-huitième siècle. On m'a même conté, à ce propos, une anecdote caractéristique. Lorsqu'au lendemain de i 830, deux auteurs, dont j'oublie les noms, apportèrent et firent recevoir à la Comédie-Française un drame en prose intitulé Camille DesmoulinSy drame qui fut repris, en 1848, à la Porte-Saint-Martin, je crois, l'acteur Perrier, chargé dans cette pièce du rôle de Robespierre, cherchait la façon dont il devait interpréter son personnage. Il n'existait alors aucune tradition sur la manière dont parlait ou marchait Robespierre.
L'acteur Gobert devait, peu de temps après, rappeler le souvenir de Napoléon le"^ à tous ceux qui l'avaient connu, par la seule façon dont il allait aspirer une prise de tabac, ou croiser les mains derrière son dos. Mais Robespierre n'avait point, que l'on sût, du moins, de tic connu, et le comédien Perrier était fort embarrassé.
— Parbleu, lui dit alors quelqu'un, que n'allez-vous donc rendre visite et demander des indications à Barère.
Le vieux Bertrand Barère vivait encore, -en effet, et il habitait, près du marché Saint-Honoré, à cinq minutes du bâtiment où s'était tenu jadis le club des Jacobins, un appartement assez pauvre d'où, pressé par le besoin, presque par la misère, il adressait des lettres à M. Thiers pour obtenir la succession de Garât, et d'où il rimait aussi des alexandrins à la louange de Louis-Philippe. Barère y gagna d'avoir son portrait au musée de Versailles.
Ce fut chez l'ancien conventionnel que se rendit l'ac
leur Perrier. Mais il avait parlé de soq projet et de sa visite future à la Comédie-Française. Régnier, curieux de voir de près un des hommes de la Révolution, demanda alors à Perrier de l'accompagner chez Barère. Ils partent ; ils sonnentchez l'ancien tribun, et ils le trouvent enfoncé dans un fauteuil et songeant. Perrier expose alors l'objet de sa démarche, demande quels gestes habituels, quel port, quel regard avait Robespierre. Barère ne répondait pas ; mais, les yeux fixes, dirigés sur Régnier, qui l'étudiait, de son côté, avidement, le vieillard semblait étonné et frappé, presque ému d'une ressemblance étonnante. Enfin, répondant à Perrier, il leva le bras, et montrant de son geste, autrefois menaçant, Régnier, bien surpris à son tour :
— Tenez, dit-il lentement, Robespierre, le voilà !
Je me suis surtout rappelé cette anecdote, lorsque Régnier jouait son rôle d'intendant dans Mademoiselle de la Seiglière, De noir vêtu, correct, tiré à quatre épingles dans son costume sombre, c'était bien là l'homme du tiersétat s'élevant implacable à côté de la noblesse des la Seiglière qui croulait. Gomme ce rôle et tous ceux qui suivirent étaient composés par Régnier, étudiés, savamment et nettement mis à leur plan ! Dans Une Chaîne, dans Gfabrielle, dans V Aventurière, il allait rencontrer bientôt de véritables triomphes. Plus bourgeois, pour me servir d'un mot pris dans bien des sens, mais qui rend ici fort bien ma pensée, plus bourgeois que Samson, et d'une bonhomie moins ouverte que celle de Provost, il avait plus qu'eux une finesse particulière, stridente en quelque sorte, malicieuse, et surtout le don absolu de donner à chacun de ses personnages une physionomie toute nouvelle. Le drôle effronté de Y Aventurière, cet Annibal, bravache descendu de pied en cap d'une toile de Valentin, qu'il était différent, par exemple, du mari trompé et étouffant de sa douleur, du Supplice d'une femme! Régnier avait ainsi, à la lois, le rire et les larmes, la fantaisie absolue et le souci de la réalité la plus profonde. Nous ne l'avons guère applaudi que dans ses créations dernières, et nous n'avons pu, par
exemple, le voir dans Adrienne Lecouvreuvy où il était si poignant et si simple dans le rôle touchant de Michonnet. Mais, ce me semble, les rôles de sa maturité, ceux que nous lui avons vu interpréter, sont ceux où il a marqué le plus profondément, et où il a posé, si je puis dire, comme son cachet définitif.
Quel chef-d'œuvre de composition, par exemple, que ce rôle du vieux Noël dans la Joie fait peur ! Jamais comédien a-t-il dépassé, égalé l'irrésistible émotion que Régnier communique là à toute une salle? Quelle merveille de détail et d'ensemble 1 C'est, pour comparer l'art dramatique à la peinture, — deux arts parallèles — délicat comme un Mieris et large comme un Rembrandt. La façon dont, tout en débitant le monologue du domestique Régnier époussète les meubles, range les livres, enlève une peluche du dos d'un fauteuil, est une chose achevée. C'est la vie même, et lorsque, tout à coup, le jeune maître qu'on croit mort revient dans le logis désolé, lorsqu'il se dresse devant le serviteur effaré, quel déchirement ! On voit l'acteur pâlir, perdre connaissance et, roide, tomber foudroyé, la tête en avant. C'est un des plus puissants effets, des plus simples et des plus saisissants que j'aie vus jamais au théâtre. Régnier anime, accentue ce long drame en un acte où l'émotion, à la fin^ devient un peu factice, oùlacordedela douleur est trop tendue, tendue à se casser, mais qu'il avait su rendre intéressant jusqu'au bout par la façon dont il jouait cela, et aussi par les conseils qu'il donna et l'aide qu'il apporta à l'auteur.
Régnier est un lettré, on le sait, en effet, et un auteur dramatique dont on a plus d'une fois applaudi le nom, et qui s'est modestement dissimulé dans plus d'un succès où il a mis la main. Dans Mademoiselle de la Seigliére, dont je parlais tout à Theure, il avait collaboré avec M. Jules Sandeau comme dans la Joie fait peur avec madame de Girardin. La Joconde, Delphine Gerbet, le Chemin retrouvé portent sa signature, et combien d'articles encore d'érudition et de curiosité attirante n'a -t- il pas publiés, sur le théâtre, soit dans V Encyclopédie de P. Leroux et
J. Reynaud, soit dans le Magasin pittoresque! Il avait €ommeDcé là une série d'études fort piquantes et d'un intérêt absolu^ le Molière des comédiens, où il faisait connaître au public toutes les traditions laissées à la Gomédie-Fran çaise par Molière et sa troupe^ la façon dont chaque rôle était conçu et avait été joué tour à tour. Je ne sais pourquoi Régnier interrompit ce travail. Il est, à mon Bvh, tenu de le compléter, et surtout maintenant qu'il a pris des loisirs. Quel autre que lui écrirait maintenant un semblable livre?
Sur Molière, en effet, et sur le répertoire classique, Régnier est un renseignement vivant. Ses leçons du Conservatoire sont à la fois pratiques et théoriques. Il en* seigne la littérature et démontre la façon dont on joue. Personne, dans le Mariage forcé, n'a interprété comme lui cette scène étourdissante du philosophe, disciple d'Ariatote, qu'il avait justement choisie, l'autre soir, pour ses adieux. La physionomie courroucée, les gestes furieux, la loquacité féroce du philosophe, Régnier rendait tout cela avec une verve infinie. Les sourcils en accent circonflexe, sa bouche crispée en croissant de lune, ses prunelles chargées d'électricité^ son poing fermé faisaient la plus complète bouffonnerie de cette colère pédantesque. Jamais Aristote n'a eu de plus fougueux disciple, et le Mariage forcé de plus heureux interprète. Régnier était bien étonnant encore dans le Sganarelle de Don Juan, Quelle verve et quel esprit ! Et, en pleine vigueur de talent et de sève, Régnier disparaît, voulant coquettement nous laisser tous nos regrets. Il ne sera plus que professeur, conseiller, amateur, et je sais par expérience combien, avec quel art, quel soin, quel souci de l'œuvre, quel dévouement à l'art dramatique et à l'amitié, il enseigne et indique le ton, les défauts, les dangers. C'est le manuel vivant du parfait comédien.
On lui a payé, en une soirée, non pas certes tout ce qu'on lui devait d'émotion reconnaissante, mais une partie de cette dette en l'applaudissant une dernière fois. Toute cette salle choisie, où presque chaque spectateur
portait, comme on dit^ un nom, battait des mains et acclamait le comédien qu'elle ne doit plus, et qu'elle espère pourtant revoir. Le rideau est tombé comme tombaient aussi les fleurs et les couronnes. Et, la rampe baissée, tout a disparu de ce qui avait été, ce soir-là, comme pendant tant d'années, rironie avec Beaumarchais, le rire large et franc avec Molière, Témotioù puissante avec le ^drame moderne. Et tout cela disparaîtrait, s'envolerait en fumée, toute cette gloire du comédien n'aurait pas de lendemain ! Que si fait. Sans doute, la destinée du comédien semble, au premier aspect, moins assurée, mais il reste à ces artistes, joie et plaisir de plusieurs générations, il reste, en somme, cette chose légère, fugitive, impondérable, volage souvent, mais aussi durable parfois, et plus durable peutêtre que tant d'autres monuments humains : il reste le souvenir ! c'est-à-dire la gloire qui demeure dans la mémoire, dans les écrits et sur les lèvres des hommes. Aussi bien parlera-t-on de Régnier tant qu'il existera un art français, et tant que le théâtre, qui fut une de nos renommées, demeurera debout.
Madame Arnould-Plessy, qui débuta à la Comédie-Française peu après Régnier, toute jeune fille et déjà rivale de mademoiselle Mars, a salué une dernière fois l'éminent comédien à l'heure du départ. Elle était fort émue en disant ces huit vers piqués sur son éventail. Elle l'était moins, deux jours après, en jouant Nany. Ce rôle évidemment lui plaît. Célimène a revêtu avec coquetterie la robe noire, et coiffé le bonnet de paysanne auvergnate. Il ne déplaît pas à la Sylvia de Marivaux de patoiser la langue de M. Rouher. Elle a plié son élégance souveraine à ce réalisme, et elle a fait de ce rôle de mère, âpre et dure, une de ses créations les plus complètes, les plus parfaites.
Les auteurs de Nany doivent bien des remercîments à madame Plessy. Elle a animé, rendu possible, expliqué leur personnage. Ce caractère complexe de la paysanne d'Auvergne, elle l'a, pour ainsi dire, commenté avec passion devant le public. Ce n'était point chose facile. Nany, la Nany, comme on dit, Nany Bram est la veuve d'un petit
taillear mort à la peine, et qui a, par son trayail, élevé son fils, un grand garçon devenu un peintre de talent. , Elle est fiére de lui comme un artiste l'est de son œuvre. Elle le dévore plus qu'elle ne Tadore. Elle le veut pour elle, et pour elle seule. Elle n'entend point qu'il se marie, qu'il aime une autre femme ou plutôt qu'il aime une femme réellement supérieure. Elle est jalouse; elle lui passerait bien une épouse d'esprit inférieur, soumise et tremblante, une brebiSy comme on dit dans la pièce, mais justement Pierre Bram aime une jeune fille résolue, franche, loyale et d'une intelligence tout à fait élevée.
Pour Nany, ce n'est point là la femme qui convient à son fils ; elle fait rompre le mariage en avertissant, par une lettre anonyme, une maîtresse de son fils qu'elle jette à la traverse de ces projets d'union, et quand elle s'aperçoit que cette méchante action a brisé le bonheur de son fils : -- Soit, dit-elle, je consens à ce que tu te maries. Je te choisirai une autre femme...
Mais Pierre a repris sa volonté et sa force en perdant celle qu'il aimait. Il se redresse devant sa mère, il parle haut, il entend vivre seul et libre. La mère menace, il est inflexible. Après avoir chéri cette mère au-dessus de tout ce qui existait au monde, il lui déclare qu'il ne l'aime plus, et, à ce mot, la mère reparaît dans Nany et elle s'agenouille devant son fils pour lui demander pardon. La comédie alors finit, comme toutes les comédies, par un mariage, cela va sans dire.
On voit, par cette rapide analyse, le défaut capital de la pièce. Le drame est latent, il est tout psychologique, comme dirait un allemand; il gronde dans l'âme de Nany,mais il ne se présente pas, clair, évident, aux yeux du public. 11 y a toujours, du commencement à la fin, un sous-entendu et, puisque les auteurs ont inventé la déclaration d* amour scientifique, il y a, dirai-je, dans leur problème un X qu'on ne trouve pas. Cette Nany est-elle une paysanne rapace, redoutant de voir s'en aller, avec son fils, la fortune qu'il a gagnée ? Alors sa conduite est explicable, c'est Agrippine doublée d'Harpagon, nous savons à
qui nous avons affaire. N'est-elle, au contraire, qu'une mère égoïste, enivrée delà gloire de son enfant et voulant, au besoin, porter son ruban de la Légion d'honneur? Tout s'explique encore, quoique moins clairement.
Mais les auteurs nous disent nettement au quatrième acte de leur œuvre que Nany, toute illettrée qu'elle est, a le culte du talent de son fils, et qu'elle le veut grand, illustre, immortel. En ce cas, je ne comprends plus. Que si c'est surtout le talent de son enfant qui la préoccupe, elle voudra, ce me semble, assurer son avenir, et ne l'empêchera pas d'épouser qui bon lui semblera, surtout pour l'encourager à conserver des maîtresses qui peuvent l'entraîner fort loin. Il faut au théâtre des types nettement tracés, des caractères entiers, d'un bloc et d'une pièce.
Les finesses de l'analyse, les replis moraux appartiennent au roman. C'est un sujet de Balzac que cette comédie de Nany, et il fallait le livre pour le bien expliquer et le bien traiter; au théâtre, comme Nany ne peut tout dire, bien des points demeurent obscurs. Il n'y a point de drame, point de choc, voilà le principal défaut des quatre actes de MM. Meilhac et de Najac.
J'aurais compris que la lutte s'engageât entre Jeanne, la jeune fille, et Nany, la mère; chacune forte de son amour, de sa conviction, et plaidant sa cause; mais c'est l'ami La Bastide qui, dans la pièce, prend la place de la jeune fille. Le drame y perd singulièrement. Au lieu d'avoir la victime, on n'a que son avocat, c'est trop peu. Et quel dommage ! car c'était là un sujet poignant et nouveau. Je regrette tout le talent dépensé dans Nany, car il y en a eu baaucoup ; il y a là un soin, une étude, un souci de la peinture des caractères qu'on ne saurait trop louer. L'œuvre en elle-même est excellente, c'est «l'effet» qu'elle n'atteint pas. Encore un coup, elle est trop concentrée. L'émotion ne jaillit pas, ne sort pas de cette situation pourtant très - douloureuse et très-nouvelle au théâtre.
Pour tout dire, les auteurs ont voulu trop mettre de
choses dans Nany. Ils ont compliqué le personnage au lieu de le simplifier. C'est évidemment Tesprit chercheur, analyste, observateur de M. Meilhac, qui a renchéri sur la donnée si bien vue par M. de Najac. 11 en est résulté que Nany n'est ni une mère jalouse, ni une mère avare; c'est un composé de sentiments disparates^ une Agrîppine tournant à l'Égérie: une mère des Gracques ici, une mère Major là. Ce caractère étrange va d'ailleurs, je pense, être fort discuté, et je ne réponds point de n'y pas revenir pour étudier, à mon tour, ces cas spéciaux de l'amour maternel.
Nany nous en laissera le temps, car ce sera un succès, je l'espère encore, grâce surtout à madame Plessy, dont je ne saurais trop louer le talent. Coquelin, Delaunay et mademoiselle Croizette la secondent fort bien dans des rôles effacés par cette envahissante et inquiétante figure de Nany, type nouveau dans tous les cas, et que MM. Meilhac et de Najac auront eu l'honneur de produire les premiers au théâtre. Ce n'est pas là un mince mérite.
CouéDtfi-FBAKÇÀiSB : Hélène f drame en trois actes, de M. Edouard Pailleron. — Yabi^és : Les Sonnettes , un acte, de MM. Meilhac et Halévy.
18 novembre 1872.
J'ai été amené, cette semaine, à relire une vieille mais très-célèbre pièce de Kotzebue, Misanthropie et Repentir, Le sujet est toujours cette éternelle question autour de laquelle tournent, depuis des années, les dramaturges contemporains. Le principal personnage du drame est encore l'AduWère, et l'intérêt s'attache à l'infaillible dilemme: Faut-il tuer? Faut-il pardonner? On remarquera d'ailleurs que, lorsque pareille question est posée, au théâtre ou dans les thèses journalières, c'est toujours l'homme qui
Ja pose. Il serait^ paraîUil, tout à fait jridîculc et mal parlé que ce fût une épouse qui se dît à elle-même : Tue-le! Kotzebue,- comme M. d'Ideville lorsqu'il écrivait ici môme Tarticle qui donna lieu à la réponse de M. Dumas fils et à ces innombrables réponses littéraires qui ont^ cet été , encombré nos librairies, Kotzebue est absolument de l'école du pardon. Depuis lui , les dramaturges ont écrit bien des drames, mais la question n'a point fait un pas. On se trouve toujours au môme endroit et on y demeurera sans doute jusqu'à la solution inévitable ou du moins logique : le rétablissement du divorce.
Cependant , et à vrai dire, il me semble que Tesprit public et le sentiment de la foule se rangent plus volontiers du côté de cette doctrine du pardon. Le Tue-la! n'a pas empêché M. Dubourg, lors de son procès, d'inspirer une parfaite horreur. Plus nous allons et plus toute espèce de violence nous choque et nous irrite. Il se fait involontairement dans les âmes — et en dépit des affreuses catastrophes traversées — un mouvement marqué vers la clémence et la douceur. Me trompé-je? Les effroyables événements de ces deux dernières années « ces réveils de massacres et de barbaries^ semblent-ils me donner tort? Non, et^ à coup sûr, les réflexions du lendemain, les retours de la conscience vers la justice^ les revanches de l'humanité sur la hideuse tuerie me donneraient raison. Les récentes œuvres produites, œuvres puisées dans le sentiment public, appuient d'ailleurs , à leur tour, ridée que j'émets ici.
M. Edouard Pallleron a voulu, à son tour, apporter dans ce procès toujours pendant l'autorité de son talent et de sa conviction. Il avait, dans sa dernière œuvre ou plutôt dans son avant-dernière, dans les Faux Ménages^ plaidé la cause de la famille en retraçant le tableau ironique ou cru«t des unions de hasard ; dans son nouveau drame, dans cette pièce, Hélène , qu'il avait d'abord, comme Schiller é^ivant Intrigue et Amour, appelée une tragédie bourgeoise, M. Pailleron traite une idée parallèle, et conclut encore au respect du foyer.