LA TIB MODS&KS
La sympathie littéraire que j'ai poar M. Pailleroa date de Ston premier Toliime de vers, de ses Parasites, Yraî boaqoet de flears fraîche , toates parfîimées de jeunesse et, çà et là, brillantes de ces larmes de la vingtième année qui sont comme la rosée du premier amour. En attendant qu'il appelât un nouveau volume devers : Amours el<Hat»es, le poêle, alors à ses débuts, avait donné à son premier volume le nom de sa première pièce, le Parasite, cet alerte tableau antique, rimé par on Parisien qui avait évidemment fait, avec Horace , l'école boissonnière. Puis vint une comédie toute moderne, d'une gaieté pleine de verdeur, le Mur mitoyen, une plaisanterie où pourtant la mélancolie laissait doucement percer sa pointe attendrie.
Et le cœur d'on timide est un coffre d*ayare !
Je me rappelle comme ce vers fut applaudi par ce jeune public de l'Odéon , si dévoué alors à la génération nouvelle, aimant à saluer tout nouveau venu, qu'il s'appelât Amédée Rolland, du Boys ou Pailleron ! L*auteur du Mur mitoyen devait bientôt passer la rive et, parti de l'Odéon, frapper à la porte de la rue Richelieu. On lui ouvrit sans peine. Le Dernier Quartier réussit haut la main et, sauf cet élégant croquis de la vie parisienne , le Mcmde oit Von s* amuse, représenté au Gymnase, M. Pailleron ne devait plus rien donner à un autre théâtre qu'à la Comédie- Française. Après son grand succès des Faux Ménages, nous n'avions eu à écouter de lui que V Autre.Motif^ cette agréable et leste causerie, d'un tour si pimpant et si gai. L'Autre Jlfo^i/ n'était qu'un entr'acte pour M. Pailleron entre sa grande comédie et ce qu'il appelait, à bon droit, son drame. 11 voulait frapper un coup décisif et, avec une foi profonde et un soin que l'on ne rencontre plus souvent parmi ceux qui se vouent au théâtre, iltravaillait et polissait son œuvre, qu'il voulait âpre, nette et forte.
On pourra reprocher à ce drame Hélène ses procédés hardis et son audace ; on ne lui reprochera pas, du moins, do manquer de courage. M. Pailleron a abordé de front
son sujet et Ta traité avec une vigueur singulière , dont le public s'est un moment montré surpris , mais qui , en somme, constitue le mérite et fera la durée de la pièce.
Hélène Duprat est une jeune orpheline ignorante, élevée, comme par secours, dans la maison de sa tante, madame de Rive, et qui grandit en même temps que deux jeunes gens, ses cousins, dont l'un, René, — un misérable, à coup sûr, — abuse de la crédulité, de la stupidité, comme dit Hélène elle-même, de l'enfant devenue jeune fille et en fait sa maîtresse. Puis il part. Hélène, demeurée avec ce secret qui la tue, se demande si mieux ne vaudrait point mourir, lorsque, blessée, désolée, malada, elle se prend cependant à aimer, à aimer de son amour entier et, en vérité , de son premier amour, un médecin , Jean Duprat, qui la soigne et qui la sauve.
Duprat veut l'épouser. Hélène consent; elle consent parce qu'elle aime, et la voilà qui vit, ou qui revit, presque heureuse. Espérant que le passé est oublié, mort, elle se refait un bonheur aux côtés de cet homme honnête et bon dont elle entend faire respecter le nom. Tout ce drame est déjà comme endormi dans le souvenir lorsque l'action commence. Hélène , penchée à sS. fenêtre , a cru voir, dans l'ombre du jardin, s'agiter une silhouette inquiétante :
Je me trompais. — Pourtant il m^avait semblé voir,
En bas, dans le jardin, une ombre se mouvoir
Décidément je me trompais... Oh! cette idée Qui s'impose et me suit, et me tient obsédée !...
Et tout à coup, comme un caillou enveloppé d'un papier et lancé du dehors tombe dans la chambre, Hélène pousse un cri :
Âhl je le savais bien... Encor lui! Toujours luil
C'est René, en effet, c'est le cousin et c'est l'amant d'Hélène qui passe là, qui attend et qui espère qu'on va le recevoir et peut-être l'aimer encore. Jean trouve à sa
266 LA VIB MODERNE
fenêtre Hélène, encore malade. Il l'exhorte à se mieux soigner, il Pentoure lui-même de ses tendresses et la protège de sa science. C'est un brave homme que ce docteur, et en même temps c'est un homme. Il a lutté , pioché, souffert; ilXest bâti,your par jour,'effort par effort, sa fortune et son indépendance; il a élevé seul'sa sœur Blanche, orpheline comme lui, et qu'il regarde comme sa véritable fille. Il va la marier à un homme d'honneur qui aime d'un amour profond et assuré cette enfant. Jean est donc arrivé à cette heure de la vie où, après avoir creusé durement le sillon , on va recueillir enfin et se reposer. Les bonheurs des honnêtes gens ne durent pas longtemps, au théâtre comme dans la vie.
René est là, René que n'a pas voulu revoir Hélène. Elle a prétexté une maladie pour ne pas lui être présentée de nouveau. Lui, à son tour, feindra un départ au moment où tout à l'heure Jean Duprat va prendre le train de Paris pour y aller soigner un malade, et entrant, en vrai marin et en amoureux passionné, par la fenêtre, il se présentera presque menaçant devant Hélène effarée. Cette scène, comme tout le pi^emier acte, est singulièrement poignante et hardie. L'amant , évoquant ce qu'il appelle ses droits passés, supplie tour à tour et menace; la maîtresse, devenue épouse, se révolte contre tant d'audace ou supplie devant tant de dangers. Laroche et mSdemoiselle Favart ont d'ailleurs joué tout ce tragique duo avec une véritable fièvre ; mais la comédienne surtout s'est montrée remarquable, mieux que cela : tout à fait admirable de courroux, de haine et de mépris.
Mais que me voulez-vous, à la fin?