HÉLÈNE
Misérable !
Àhl misérable ! Eh! bien, vrai, je ne croyais point. Si déloyal qu'on soit, qu'on le fût à ce point 1
La scène tout entière est écrite sur ce ton bref, ardent, d'une cruauté et d'une vérité saisissantes. J'ai rarement entendu, au théâtre , un cri plus émouvant que celui de cette femme, misérablement traquée jusque dans son bonheur, insultée dans sa vie nouvelle au nom de sa vie passée, et se redressant pour jeter cette réponse à la face de cet indigne amant qu'elle n'a pas même aimé :
Eh bien! cela c'est lâche! Oui! lâche! lâche! lâche!
Tout à coup , au moment où Hélène chasse devant elle René, dont le front rougit enfin, elle recule éperdue. On monte dans Tescalier. Quelqu'un est là. C'est Jean, peutêtre. Voilà la honte! René, heureusement, a un mouvement de remords, qui ne lui servira guère. Il escalade le balcon et se précipite par la fenêtre.
C'est en effet Jean qui revient. Son malade parisien est mort. Jean Duprat embrasse Hélène, qu'il retrouve pâle, tremblante. Et voilà qu'un grand bruit se fait sous la fenêtre. La voix de madame de Rive, la mère de René, se fait entendre, poussant des cris. On a ramassé René, la tête fendue, sous le balcon d'Hélène. Des domestiques le rapportent maintenant, évanoui et le front saignant.
Aussitôt Jean comprend tout, et, avec lui, le fiancé de Blanche, qui regarde tour à tour René étendu sur le canapé .et Hélène fléchissant sous le regard de son mari. Jean marche déjà sur Hélène , la menace aux lèvres et le bras levé, lorsque. Blanche accourant, le malheureux s'arrête net et murmure: Ma sœur! Ainsi, le caractère de cet homme se trouve déjà tout tracé. Ce seul mouvement le peint de pied en cap et va donner la clef même de son caractère et de son cœur.
Jean, tombant ainsi brusquement du haut de ses rêves, découvrant que l'amour de cette Hélène, amour sur lequel il s'appuyait, confiant, était un mensonge odieux, une trahison, Jean n'aurait certes qu'une pensée maintenant, celle de se venger, s'il ne se traçait à lui-même un devoir plus haut, plus sacré, mais plus dur. Il faut que
sa sœur Blanche^ innocente de la faute d'Hélène, soit heureuse et, comme elle aime le comte Paul, il faut qu'elle l'épouse. Paul, assez indulgent en toutes choses, sauf sur la question d'honneur, refuserait d'entrer dans une famille marquée par quelque scandale public ou quelque tache cachée. Jean le sait bien. Il faut donc étouflfer en lui toute colère, effacer du front d'Hélène tout remords. Le comte Paul doit tout ignorer. Et, devant les questions de Paul, Jean Duçrat n'hésitera point, pour assurer le bonheur de Blanche, à j urer que rien ne s'est passé dans la famille depuis le jour des fiançailles.
Mais quand il sera certain que Blanche épousera Paul, au moins le mari pourra-t-il satisfaire son désir de vengeance? Oui, cent fois oui, H a déjà pris rendez-vous avec René. On se rendra à Berne. On se rencontrera là; enfin le mari tient sa vengeance : la vie de René maintenant appartient à Jean. Eh bien ! non, Jean Duprat ne pourra pas même se venger ainsi. Madame de Rive a deux fils, tous deux marins. Elles les aime, mieux que cela : elle les adore, et voilà que, brusquement, la nouvelle de la mort du frère de René arrive à cette mère , tout à l'heure confiante et heureuse. Jean les voit couler, ces larmes de la pauvre femme; il les entend, les sanglots qu'elle pousse. Et, maintenant, aura-t-il le courage de frapper le seul enfant qui reste à madame de Rive? Pourra-t-il jamais se faire justice et se venger de René ?
A Berne, dans huit jours, monsieur,
dit René. Et Jean, avec un éclat douloureux :
ÂHez-yous-en, Vousl Est-ce que je peux vous tuer à présent?
Puis, demeuré seul, accablé : Ainsi tout m* échappe! — En efl'et, qui frapper? Le malheureux est condamné au pardon, et, devant Hélène, qui veut se tuer, qui va se tuer, il sent fpndre peu à peu sa dernière colère ; il est désarmé, ses larmes coulent :
Oui, je pleure, je pleure I Soyez flère! ma vie est perdue à jamais.,.
Oh! malheureuse!... Enfin^ pourquoi?...
— Je vous aimais?
On sent déjà que le pardon absolu est entré, avec ce mot d'Hélène, dans l'âme de Jean Duprat. Il pardonnera en effet. Il aime, il aime encore cette femme qui a été toute sa vie, toute son espérance. Ce n'est point faiblesse, c'est bonté, et il laisse tomber enfln le mot de Yhomme qui pardonne, et on devine que dans cette âme austère rien du passé ne reviendra en amertumes ou en souvenirs.
J'ai fait connaître, en l'analysant, la pièce de M. Edouard Pailleron , qui n'a pas , à mon avis , reçu du public de la première représentation l'accueil qu'elle méritait. Le public a ses jours de bouderie comme les jolies femmes. Héîèjie est, à mon sens, une œuvre supérieure, par exemple, à telle pièce favorablement accueillie, il n'y a pas longtemps, au môme théâtre, et môme — je remonte plus haut — au Supplice d'une femme, qu'on a si justement applaudi. Il y a dans la pièce de M. Pailleron une élévation de ton et à la fois une tendresse de sentiment, des . délicatesses de sensation tout à fait réelles et senties, qui m'ont particulièrement touché. Que de traits saisis au passage et qui sont d'un poëte attendri , en môme temps que d'un penseur aimable et de ton juste :
Le bonheur, paraît-il, ii*aime pas qu'on soit vieille !
Jean, parlant à Paul en lui parlant de Blanche :
Et, quant à son bonheur, Consultez la tendresse encor plus que l.'honneur!
Puis, lorsqu'il parle encore de cette enfant, sa sœur, avec quelle exquise sensibilité il l'appelle un de ces doua? fardeaux :
Légers quand on les porte et lourds quand on les pose.
Et cette jolie défînîtion du hasard^ qui rappelle justement un mot de Théophile Gautier :
Le hasard^ mais c'est Pieu qui garde Tanonyme.
Voilà ce qui fait le prix de cette pièce; voilà ce qui, en dépit des résistances d'une partie du public, en dépit même de certaines longueurs du dialogue, assure la destinée littéraire de cette œuvre où l'auteur des Faux Ménages a résolument, volontairement, fait taire son esprit si alerte et si aiguisé, pour ne laisser parler que son cœur et sa conviction. Il n'y a pas là le moindre Coquelin pour rire, disait-il lui-môme la veille de la représentation. Mais il y a des choses discrètes, charmantes, qui amènent aux lèvres un sourire attendri. Je ne sais point si cela ne vaut pas mieux. En ce sens, la scène des aveux entre Paul et Blanche, tandis que la jeune fille dévide de la laine, est une chose tout à fait aimable et réussie. M. Pailleron reviendra quand il voudra à ce rire gai et franc qui est le sien; aujourd'hui, il s'est jeté droit dans le drame, dans une de ces tragédies de tous les jours où se débat « ce pauvre cœur humain. » Il y a trouvé trois actes émouvants, ce qui est bien, et une pièce qu'on pourra relire avec plaisir après l'avoir écoutée avec émotion, ce qui est mieux.
Quand donc nous déshabituerons-nous de traiter les études sincères et loyales avec le sans- façon que nous donnons aux petites œuvres courantes, et même au besoin avec moins d'attention ou de respect?
Les applaudissements n'ont pas été épargnés à Delaunay, le soir de la première représentation. Il les méritait complètement. Cette création de Jean Duprat , qui n'est pas tout à fait dans sa nature physique , est un de ses meilleurs rôles. Il a eu des douleurs contenues et des expressions admirables. A ses côtés , mademoiselle Favart a trouvé encore un triomphe. Je voudrais cependant lui donner le conseil de ne point broyer les vers aussi vite. Elle s'est, au deuxième acte, privée d'une salve unanime
de bravos, parce qu'on n*a pas entendu, au moins au balcon où j'étais placé, son monologue. Le geste, Texpres^ sion étaient superbes; mais les mots ne nous arrivaient pas. C'est là un conseil, ce n'est pas une critique. Ce rôle d'Hélène, mademoiselle Favart l'a créé avec sa puissance et son ardeur ordinaires. Quelle vraie et grande comédienne ! Febvre est fort remarquable dans le personnage difficile à tenir du comte Paul, et mademoiselle Nathalie a exprimé avec beaucoup de justesse et de sentiment la douleur de madame de Rive. Quant à mademoiselle Reichemberg, gracieuse, vraiment jeune, avec ses élans et ses sourires, elle est tout à fait charmante. Ce n'est pas une actrice, c'est une jeune fille.
Les Variétés ont aussi renouvelé leur affiche. Sur les deux pièces en un acte représentées le môme soir, l'une a particulièrement réussi : c'est la pièce de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy, les Soniiettes» L'esprit y fait rage et court au bout de chaque phrase avec une vivacité charmante. Figurez-vous un proverbe d'Octave Feuillet joué, au cinquième étage, par une femme de chambre et un valet de pied, mais du Feuillet vivant, sans morgue et sans phrases, du Feuillet parisien et endiablé. Augustine et Joseph sont en querelle. « Nos gens » se disputent sous les toits tout comme M. le marquis et madame la marquise au premier étage. Augustine reproche surtout à Joseph la fameuse scène de la berline. C'est tout un poème. Il y a là une aventure amoureuse avec une institutrice anglaise, contée de la façon la plus plaisante du monde et que madame Chaumont détaille avec une verve infinie. Cependant les scènes de ménagé de nos geiis sont interrompues par les coups de sonnette nerveux, saccadés, de la marquise et du marquis. Il faut descendre, remonter, descendre encore, et les reproches, les dents qu'on montre, les griffes qu'on rentre, les soupirs, les larmes, tout "va son train, dans ces mansardes en révolution.
A la fin, cela va sans dire, on se raccommode, on se tend patte blanche, lèvres roses, et tout finit, non par des chansons, mais par un baiser. C'est le plus amusant et le
plas spirituel des actes que ces quelques scènes si lestement troussées. Je parlais tout à l'heure de Feuillet. Oq dirait plutôt du Marivaux en livrée, du Marivaux point guindé, décravaté, libre de ton, libre d'allures, et qui aurait lu Musset et la Vie parisienne,
Dupuis et madame Chaumont jouent les Sonnettes d'une façon supérieure. Dupuis^ en costume de laquais^ le visage enfoncé dans ses fourrures, a bien la plus drôle de figure qu'il se soit composée depuis longtemps. 11 faut le voir encore^ dépouillant ses vêtements de cérémonie et ses mollets de gala. Peut-être prend-il trop de temps ,' comme on dit au théâtre , en débitant son rôle, mais il est tout à fait amusant et bon comédien. Madame Chaumont est absolument charmante^ elle aussi. Tous ses récits sont dits et mimés dans la perfection et par le menu. Les moindres gestes^ les moindres signes ont une signification et . une valeur. C'est une Déjazet d'aujourd'hui, un croquis de Grévin agissant et parlant. On a fort applaudi les acteurs et les noms des deux auteurs décidément habitués aux succès les plus vifs, ceux qui,amusent la foule et qui contentent les délicats.
Gtmnabb : La Femme de Claudey pièce en trois actes, de M. Alexandre Dumas fils. — V Anniversaire de Matière,
20 janvier 1873.
Discutons en toute franchise la Femme de Claude et M. Dumas fils. Il est de ces talents qu'on honore en leur disant la vérité.
Le public de la première représentation de la Femme de Claude a écouté avec une évidente émotion frapper les trois coups et regardé dans un respectueux silence se lever lentement la toile sur l'œuvre nouvelle de M. Alexan*
dre Dumas fils. On sentait dès l'abord, dès la première minute, que les spectateurs s'attendaient, avec raison, à une œuvre particulièrement pensée , travaillée et sentie. La JFemmc de Claude était, en effet, la première pièce conçue d'après certaines idées nouvelles que l'auteur du Demi- Monde donnât au théâtre. La Visite de Noces, cette âpre et nerveuse étude, cette sorte d'anatomie rapide de V adultère, n'avait été qu'une sorte d'appât jeté au public, et la Princesse Georges paraissait marquer un genre de transition dans ce qu'on a déjà appelé la seconde manière d'Alexandre Dumas fils. Il y avait, en effet, dans cette comédie autant de drame que de philosophie^ et ce n'était décidément que dans la Femme de Claude que les préoccupations actuelles, les obsessions de moraliste de l'écrivain devaient absolument se faire jour.
Elles ne datent cependant pas d'hier, ces préoccupations louables et élevées , et nous nous rappelions justement , tout en écoutant la Femme de Claude, une conversation que ilous eûmes avec l'auteur au lendemain de la publication des premières Préfaces de son Théâtre. M. Dumas fils était déjà, alors comme aujourd'hui, préoccupé de l'idée d'un théâtre nouveau à créer, à inventer ou plutôt à imposer au public. Profondément convaincu que l'auteur dramatique sérieux qui réunit deux mille personnes à la fois par soirée devant son œuvre a autre chose à faire qu'à leur conter, après tant d'autres, les amourettes de Colin et de Colette, M. Dumas fils voulait faire de la scène une école, une chaire, une tribune, bref un engin de moralisation et d'enseignement. C'était là son but, c'était son rêve, c'était sa pensée constante.
(f J'ai fait , nous disait-il , cette réflexion que le public patiente et s'ennuie durant des heures entières pour attendre un décor à effets une apothéose, un décor, des glaces , un tour de physique ou d'optique , et qu'on peut fort bien lui demander la môme somme de patience et d'attention devant des idées, des réflexions et des discussions. C'est nôtre droit de lui parler de la sorte, et je dirai que c'est notre devoir. »
274 LA VIE MODBRNE
On trouvera dans l'état d'esprit, dans la série de réflexions où les Préfaces de son T/iêdf rejetaient Dumas ûls, le secret du théâtre particulier qu'il veut, non pas inaugurer, — il Ta déjà tenté, — mais acclimater avec la Femme de Claude, A vrai dire, l'Ami des femmes appartenait déjà à ce genre de théâtre où la physiologie joue autant de rôle que la psychologie, et où les livres du docteur Trélat et de Darwin tiennent une plus grande place, dans la volonté de Tauteur, que les comédies de Molière. Les rudes événements que nous avons traversés, depuis deux ou trois ans, n'étaient pas faits d'ailleurs, on en conviendra , pour arracher M. Dumas à ses pensées sérieuses; ils n'ont fait, au contraire, qu'accentuer davantage son humeur de réformateur. Le théâtre étant momentanément impraticable, — durant la guerre et le lendemain de la guerre, — M. Dumas s'était fait brochuriery et il avait dû même éprouver une certaine joie à pouvoir tout dire, tout exprimer, tout imprimer, sans subir cette gêne particulière des coulisses, de l'optique scénique, de l'acteur qui interprète et du public qui écoute. L'espèce de fièvre qui se mêle ou survit à toute polémique s'en étant mêlée, M. Dumas fils s'est donc trouvé, en ces derniers temps, jeté — non sans plaisir pour lui et pour nous — hors de sa voie première , et hanté, pour ainsi dire, d'un monde tout nouveau d'idées, de réflexions et d'observations. Peut-être , en gagnant là une véritable science du langage philosophique, a-t-il perdu aussi, dans ces travaux inattendus, ce sens spécial du théâtre que ne possèdent pas toujours les plus hauts génies, qui s'émousse si facilement, et que l'auteur de la Dams aux Camélias et de Diane de Lys portait en lui à un degré si étonnant.
V Homme-Femme, d'où procède la Femme de Claude y est une œuvre née, non pas fortuitement et du cas spécial de M. Dubourg, commenté par M. d'Ideville, mais de ces réflexions constantes dont je parlais tout à l'heure et de ce besoin très-noble de moraliser, d'instruire et de sauver qui s'est emparé de M. Dumas fils depuis quelques années.
Avant d'avoir écrit VEomme-Femme , M. Dumas avait écrit V Affaire Clemenceau, et c'est de ce romau, je dois le dire, que nous espérions voir tirer, un jour, un drame. Le drame est tout indiqué, en effets dans Clemenceau; il n*est embarrassé ni de longues théories sur la fabrication des projectiles, ni de dissertations sur l'origine des espérances; il est pris dans le vif même de la douleur humaine. Clemenceau est un homme , et* non un saint ; Iza est une femme, et non une infanticide. Ce [sont des créatures humaines^ faites de chair et d'os, qui s'agitent à travers les pages de ce livre entraînant; ce ne sont pas des équations algébriques qui se combattent et se heurtent.
Je vois bien ce qui est arrivé à M. Dumas fils, et je ne saurais, pour ma part, le trop louer d'une aventure où sa préoccupation supérieure a été la recherche ardente de l'idéal. Il a voulu sublimer, si je puis dire , son fameux : Tue-la ! Il a voulu du moins l'expliquer en le mettant en action* Les deux principaux personnages de sa pièce, il les avait caractérisés dès l'apparition de sa brochure : « Us* agit d'un Claude moderne , conscient, chrétien... Quant n àla femmCy c'est V étemelle Messaline^ après comme avant a le Christ. » Comment maintenant amener cet homme à tuer cette femme? C'était là le problème. Ou plutôt le problème était celui-ci : cet homme peut-il tuer cette femme ?
La réponse, expliquée par le drame, était encore contenue dans VEomme-Femme^ et M. Dumas a voulu faire bien comprendre qu'il entendait que l'homme se fit seulement exécuteur dans le cas où la femme « le limiterait dans son mouvement humain, Varrêterait dans son action dioine. • L'action divine, pour la définir, c'est le rôle supérieur que peut, que doit essayer de jouer toute créature humaine, et M. Dumas veut que ce rôle soit entravé pour que l'homme s'arroge le droit de tuer. Il serait, en effet, assez sauvage d'immoler une femme dans un instant de colère, de jalousie, de folie furieuse, simplement parce qu'elle est coupable, et sans se donner le temps d'examiner
les circonstances atténuantes ou aggravantes. La loi primordiale: Ne occides! Tu ne tueras point! qui est la loi naturelle, semble dominer toutes les lois humaines.
Antony tue Adèle d'Hervey pour sauver l'honneur même de cette femme ; le marquis de M. Augier tue Olympe pour préserver de la bave de la fille perdue le renom sans tache d'une famille et la pureté d'une enfant innocente. Voilà des cas où lé public est parfaitement d'accord avec l'auteur. Le public même admet qu'Othello étouffe Desdémone calomniée parce que la fureur et l'amour fougueux d'Othello, surexcités par les infamies d'Iago, expliquent et excusent, pour ainsi dire, cet horrible meurtre. Enfin, Clemenceau a le droit de frapper Iza de son couteau d'ivoire, car cette créature a brisé le bonheur, perdu la vie d'un honnête homme. Mais M. Dumas a craint sans doute qu'on ne Taccusât de demander la mort de la pécheresse et qu'on ne prît au mot son ordre de procureur moraliste : Tue-la! Il a donc voulu circonscrire sa thèse; il a choisi, dans la ménagerie féminine, un véritable monstre, la fameuse guenon du pays de Nad, la femelle de Caîn dont il nous avait parlé, et, après nous avoir montré, durant trois actes, ses hideurs morales, il nous a contraints d'être volontairement sans scrupules complices de Texécution de cette femme par la main de son mari.
Eh bien, voilà l'erreur; l'auteur dramatique s'est trop défié, à mon sens, du public. 11 a redouté que le coup de fusil du dénouement ne parût trop brutal et, pour le faire passer sans encombre, il a pris trop de précautions, les unes physiques, les autres morales. Au premier acte, nous sommes dans le cabinet de travail de Claude Ripper et de son élève Antonin. Claude est un ingénieur, un inventeur, qui a trouvé un bijou de canon capable d'émietter en trois heures les fortiûcations de Mayence ou celles de Coblentz. De son côté, Antonin a fabriqué un fusil à deux coups se chargeant ensemble par un système intérieur. C'est précisément ce fusil inédit qui, au troisième acte, étendra roide morte Césarine. Pour nous habituer à sa détonation, on essaye donc cet engin dès le premier acte.
Les coups de feu retentissent, et Césarine frissonne et se bouche les oreilles, comme secouée et effrayée par des pressentiments. Ce ne serait là^ d'ailleurs, qu'une précaution bien légitime de dramaturge qui connaît toutes les susceptibilités du public et qui s'en gare. Mais ce qui est plus grave au point de vue de la thèse morale, c'est que M. Dumas a volontairement noirci la femme coupable, pour que toute la salle à la fois fût d'humeur à lui jeter la 'première 'pierre,
Césarine n'est pas seulement la femme adultère, elle est la mère coupable ^ V infanticide, et enfin la 'voleme, sans compter qu'elle est un peu Bavaroise, — nous dit tout bas l'auteur, — ce qui doit la rendre définitivement antipathique à un public français. Elle était mère avant d'avoir épousé Claude, et elle a laissé mourir son enfant sans l'aller voir ; elle s'est enfuie au bras d'un amant , et à cet amant elle a soutiré 200,000 francs qu'elle prétend tenir de sa grand'mère ; devenue enceinte une seconde fois, elle a commis un crime pour se débarrasser du petit être né de ses enttailles maudites, comme elle dit; enfin, vendue à l'agent secret d'un gouvernement ennemi de la France, elle s'off're et se donne à Antonin, le disciple chéri de Claude et le confident de ses pensées , pour qu'Antonin lui livre à son tour le secret de la fabrication du canon que Claude a inventé et que le comité d'artillerie vient d'expérimenter.
En vérité, c'est là trop d*ulcères rassemblés, et personne ne s'étonnera et ne poussera les hauts cris si un homme tel que Claude — un grand homme — tue comme une chienne malfaisante une femme comme Césarine. Elle a dix fois mérité d'être supprimée^ exterminée, selon le mot de Claude, et en parlant d'elle, ce n'est point : Tuela î qu'il faut dire, c'est Exécute-la l Mais alors que devient la thèse même de l'auteur? Que deviennent les conseils d'une éloquence vécue, que donne, dans l'jffomwe- Femme, Tauteur à son fils idéal? Pour qu'une règle de vie soit bonne à suivre , encore faut-il qu'elle ne s'applique pas seulement aux exceptions, aux orages improba- II. 46
bles, mais à ce qui est de tous les jours, de toutes les heures. Qui s'est avisé de plaider autrement que devant la cour d'assises la cause de la femme empoisonneuse, de la femme infanticide , de la femme meurtrière? Un monstre est un monstre, on le sait. Ce qu'il s'agissait de démontrer, c'est que l'honnête homme trompé , — je ne dis pas l'homme de talent limité dans sa fonction, l'homme de génie arrêté dans sa mission , je dis l'homme, le premier ou le dernier venu, Sganarelle , Georges Dandin , Claude épicier et non inventeur, — a le droit de tuer la femme qui l'a déshonoré.
Eh bien, non, il n'a pas ce droit, vous le voyez bien; vous le lui contestez vous-même , puisque vous faites de sa femme, non pas seulement une passionnée, non pas seulement une débauchée ou une femme vénale, mais encore une criminelle, une criminelle en bonne forme, digne d'être dénoncée au procureur du gouvernement qui nous régit actuellement, comme dit M. Dumas avec une affectation d'ironie absolument inutile ici, il l'avouera luimême. En donnant des traits si affreux à Césarine, l'auteur se prononce donc lui-même contre cette peine de mort qu'il ne maintient dans son drame que parce qu'elle frappe une scélérate. Cela est si vrai que, lorsque la pièce commence, Claude a déjà pardonné la première faute de Césarine. « Vous avez pardonné? lui dit-on. — J'ai effacé, » répond-il. Et le mot est, autant que le sentiment, absolument beau. Claude ne frappe, ne tue, que lorsque Isl faute devient crime.
Encore quelle veillée du mont des Oliviers passe ce chrétien avant de faire justice; quelle sueur d'angoisse et d'agonie l'inonde au moment où, l'œil sur la nature immobile, endormie, baignée des clartés de la lune, il se demande, dans un fort beau monologue, quel est son pouvoir et quel est son droit ! Je suis même certain que Claude ne tuerait point si l'idée supérieure de patrie ne venait s'ajouter à ses douleurs intimes et si Césarine n'allait pas livrer, vendre à l'ennemi, le secret qu'elle vient de voler à Antonin.
Ainsi, que de précautions prises! Quelles accumula-
tions d'infamies sur la tête de cette femme! La dernière pièce de M. Dumas fils était évidemment conçue, peutêtre à demi écrite, avant la guerre, et ce sont les sanglants événements de 1870-71 qui ont amené Tauteur à mêler à une intrigue privée te souvenir des malheurs publics. Je le remercierai volontiers de ce grand sentiment de patriotisme, de souffrance véritable, de ces élans virils, filiaux, vers la France vaincue; ils témoignent assez que l'auteur a pensé , songé , que son cœur a saigné comme d'une blessure reçue et que, chargé de parler à une foule assemblée, il a tenu à lui faire connaître son cri de ralliement et son devoir.
Malheureusement, cette préoccupation nouvelle a entraîné M. Dumas un peu loin; elle lui a fait introduire dans son œuvre un personnage hybride, le faux Gascon Cantagnac, qui disparaît sans qu'on sache de lui autre chose que ceci : il est l'agent d'une société dont le but est d'asservir à elle le monde entier, cela par la force. Il se présente à Claude Ripper en pleurant un fils, ce Cantagnac, « un fils qu'ils m'ont tué; » et, peu après, nous apprenons que ce Cantagnac n*est lui-même qu'un de ceux qui tuaient nos frères de France. Ainsi apparaît tout à coup, dans le logis austère de Claude, le spectre bouffi de l'Allemagne. Ce Cantagnac n'est qu'un Rodin de Germanie recevant son mot d'ordre de Rerlin, comme le Rodin d'Eugène Sue recevait son mot d'ordre de Rome. Nous tombons aussitôt dans je ne sais quelles complications policières, dans les replis d'un espionnage répugnant. Et, chose à noter, le public devient aussitôt incrédule, et il a raison. Hélas! ce n'est pas parce que la Prusse nous a volé le secret de nos canons que nous avons été vaincus, c'est parce que notre sottise, notre infatuation et l'entêtement des gouvernants nous ont empêchés d'adopter les leurs!
On voit assez, par ces lignes, dans quelles séries de réflexions la Femme de Claude entraîne involontairement le spectateur. La pièce et l'analyse de la pièce semblent disparaître pour laisser place à des digressions et à des discussions philosophiques ou politiques. Le système présent de
M. Dumas fils me parait donc antithéâtral , ou du moins incompatible avec l'humeur actuelle du public. C'est un compromis entre le drame et la conférence. L'écrivain n'a rien perdu de lui-môme, au contraire, je dirai absolument qu'il a gagné en profondeur, en pensées , en vues originales, parfois excentriques, en apparence, mais tournées toujours vers un horizon élargi et illuminé d'une lumière nouvelle. Le mal est que, — selon le mot de son Claude^ qui est un mot volontairement puisé chez Louis Veuillot, M. Dumas a jeté Vancre en haut. Or, le théâtre est essentiellement une œuvre d'en bas, et je n'entends pas dire — comprenez-moi bien — une œuvre inférieure ; le théâtre est une œuvre humaine, palpitante, saignante. La contemplation, le rêve, la philosophie, ces forces et ces vertus y doivent tenir moins de place encore que la vie. Agir, c'est la consigne de tout personnage de drame; le mouvement, c'est sa raison d'être. Je sais bien qu'Hamlet pense, doute, hésite et même discourt avant de frapper ; mais la vie d'Hamlet est toute cérébrale. Il y a du fou dans ce prince de Danemark , et ce n'est point un cas de pathologie mentale que M. Dumas a voulu nous montrer en nous créant ce Claude « conscient et chrétien. » Nous aurons d'ailleurs à revenir certainement sur une telle œuvre, car il n'y a pas à douter qu'elle ne soulève dans la critique des polémiques curieuses. Nous développerons alors peut-être quelques-uns des points de discussion que nous indiquons ici. Il est probable aussi que M. Dumas se mêlera au procès, car on ne lance pas une œuvre de combat pour ne point la soutenir la plume à la main.
J'ai dit ma pensée sur l'œuvre nouvelle, en dépit d'un vif sentiment d'estime que j'ai pour ce talent rare et magistral. Les véritables sympathies consistent plus encore à montrer la pierre d'achoppement à l'artiste qui chemine qu'à lui jeter au front les roses du chemin. M.Dumas, encore un coup , a eu grand tort de ne point traiter la Femme de Claude comme il avait traité Y Affaire Clemenceau, cherchant à émouvoir parce qu'il était ému , à toucher parce qu'il avait souffert. V Affaire Clemenceau est — et
voilà ce qui fait son prix — une histoire de tous les jours. La Femme de Claude est une exception et un cas. Vite^ alors, au commissaire ou au Musée pathologique !
Je sais bien que M. Dumas nous répondra: « Un cas, « vous avez dit le mot, et je n'ai pas voulu peindre autre « chose! Je vous ai montré une créature infâme, bestiale, « féroce, vile, toute d'instinct (Voyez Trélat, p. 4i, ch. II, « je vous le dis moi-même); je vous l'ai montrée tuant, « cariant dans leur âme, dans leur cœur , et jusque dans « leurs os, les créatures humaines placées sur sa route; « je vous l'ai montrée fille ingrate , amante dégradée , « épouse parjure, mère sans entrailles, féconde dans le « vice et stérile dans l'amour; je vous l'ai montrée volant a et violant le secret de l'homme qu'elle pouvait tuer et « qu'elle a involontairement rendu grand parce qu'il a « puisé dans sa douleur une force nouvelle pour le tract vail ; — je vous l'ai expliquée, analysée, disséquée mo- « ralement avant de la frapper ; je lui ai fait crier : Est-ce « que je suis Française? à cette femme qui avait déjà dit : (( Est-ce que je suis mère? — puis je l'ai fait tuer d'un « coup de feu comme une voleuse de nuit et une meur- « trière ! Je ne voulais pas faire autre chose, pas montrer « autre chose, pas prouver autre chose. Que vous me a compreniez ou ne me compreniez pas, peu m'importe I « J'ai dit. i>
Ici, je serai de l'avis de M. Dumas fils, et je ne suivrai pas la critique lorsqu'elle déclare repoussante , indigne du théâtre, immorale, cette Césarine Ripper, la Messaline bourgeoise, jamais rassasiée, et morte déjà dans son corps et dans ses sens lorsque Claude la tue. Je trouve que , de pied en cap, la misérable est peinte de main de maître. Elle a des grâces félines, des hypocrisies d'enfant, des caprices de folle, des colères de fauve ; elle est nerveuse, emportée, puis rampante, lâche et peureuse. Elle brave Claude du regard, et, pour un peu, se courberait devant lui, tête basse. La perversité moderne n'a jamais été mieux caractérisée, je crois, et personnifiée que dans cette créature sans amour et sur laquelle glisserait sans
la purifier toute Teau des rédemptions passées et futures. Quel portrait , ou plutôt quelle statue animée , électrisée du vice ! Je regrette que, poussé par l'antithèse, M. Dumas ait mis en regard de cette épotise de la vie matérielle de Claude cette fiancée de la vie spirituelle , la petite juive Rébecca, dont le mysticisme n'a pas produit l'effet que l'auteur en attendait. La véritable antithèse de Gésarine, ce n'est pas la Mignon de Goethe aspirant au ciel, c'est la compagne souriante, aimable, bonne, sans phrases et sans façons, la ménagère, la Charlotte adorable et honnête de cet insensé de Werther.
Ai-je jugé la Femme de Claude? Non. L'œuvre est trop complexe et mérite une bien autre attention. Ses défauts n'ont rien de banal , rien de bas. On ne sent là aucune idée de spéculation, rien qu'un désir profond de refonte morale, qu'une soif de mieux, qu'un besoin de nouveauté, que la recherche d'un idéal. L'esprit mordant de Dumas fils y apparaît , çà et là , comme un coup de clairon gaulois interrompant des propos scientifiques ou bibliques. Des scènes vivantes et puissantes, entre autres l'admirable scène entre Claude et Gésarine au second acte, sont là pour prouver que le dramaturge n'a point failli. Quant à l'écrivain, il .a mis dans ces trois actes de ces choses concises et nettes qui ne sont qu'à lui ( — Je garde Gésarine chez moi, dit Claude; de cette façon, elle me ridiculise un peu plus y mais elle me salit un peu moins) , et aussi de ces accents réfléchis et pensifs qu'on relit lorsqu'on les rencontre dans un livre , et qui valent qu'on retourne les écouter lorsqu'on les entend au théâtre. Combien de ces détails pourrions-nous extraire de ce drame, et que nous donnerions parfois pour de gros volumes. Le Va travailler! de la dernière scène est en ce sens superbe. « Une seule « petite phrase où il y a des vues et de l'imagination , « disait le prince de Ligne, est préférable à la Bibliothèque « des savants, »
Mademoiselle Desclée a trouvé un succès incontesté, éclatant dans ce rôle de Gésarine. Elle y est superbe; ce n'est pas une actrice, c'est une femme. L'art est ici pousse
jusqu'au naturel absolu. Avec quelle fièvre elle va, vient, s'assied au piano, le referme, supplie, menace, froisse les papiers, frappe les planches à épures , relève la tête pour regarder en face Claude, qui la menace de mort! Mademoiselle Desclée est une Rose Chéri possédée du démon. Elle a les nerfs, les accents, les folies voulues pour rendre de façon irrésistible les belles inconscientes du drame contemporain. Elle est , si l'on veut , dans la Femme de Claude, 'quelque chose comme la Dorval du vice : — une créature de chair et d'os plutôt qu'une comédienne, c'està-dire la comédienne la plus hardie et la plus étonnante de l'heure actuelle.
Landrol est absolument excellent dans le personnage de Claude. Il y a dix ans que Landrol joue de façon supérieure tous les rôles qu'on lui fait jouer. Il les joue si bien qu'on ne s'aperçoit pas que c'est un comédien de premier ordre, et partout, et toujours. Il se rend trop utile, et on ne s'aperçoit pas assez qu'il est nécessaire. Il y a des caractères de cet ordre, moins distingués que lui , mais qui ont un peu de sa destinée : M. Munie, M. Laute, par exemple. Ce sont moins des acteurs que des gens instruits et qui comprennent tout. On ne leur en sait pas assez gré.
Pujol est très-bien en Israélite épris de l'idée de reconstruire Jérusalem, comme jadis le voulait Maurice de Saxe. Pradeau a rendu possible le sire de Cantagnac, et Villeray est vraiment trop fougueux et trop fatal dans son rôle d'Antonin. Il a des façons si brusques de serrer les papiers précieux, qu'on jurerait qu'il les jette au feu. Mademoiselle Pierson s'est trompée , cette fois : elle blonde et élégante, elle a exagéré sa blondeur; blanche, elle s'est faite diaphane. C'est trop, beaucoup trop. Elle a voulu ne pas frôler la terre, ressembler à un Raphaël, mais elle a dépassé le but et elle s'est faite préraphaéliste. Cette vierge du temps des Primitifs a, d'ailleurs — ce n'est qu'un détail — le tort de laisser un peu de son teint blanc sur l'habit de son père lorsqu'elle l'embrasse. Voilà l'inconvénient de tant de poésie. En revanche, si la figure est
manquée , Tactrice a dît avec beaucoup de charme et de grâce les adieux mystiques de cette Muse juive. Mademoiselle Yannoy est tout à fait dramatique et excellente dans le rôle d'une soubrette complice de la femme de Claude et prise enfin de repentir.
Odéojh : VÂÎeulêf drame en cinq actes, de MM. Ad. d'Ennery et Ch. Edmond (reprise), — Folies -Dramatiques : La Fille de Madame Angot, de MM. Siraudin, Clairville et Eoning.
24 férrier 1873.
Les théâtres ont donné maintenant ce qu'on pourrait appeler les grandes nouveautés de la saison. Il ne leur reste plus qu'à épuiser leurs succès ou à gagner, tant bien que mal^ la fin du Carême. En attendant}, il faut nous contenter des reprises. Depuis le Théâtre-Déjazet, qui reprenait naguère les Femmes qui font des scènes, de Charles Monselet, jusqu'au Théâtre-Français, nous rencontrons donc des rééditions d'œuvres connues , et nous ne nous en plaignons pas toujours.
L'Odéon devait, par exemple, représenter un drame tiré par madame George Sand de son roman Mademoiselle de la Quintinie. Le drame s'est vu doublement arrêté, et par la maladie de Berton, le père, et par une sorte d'interdiction tacite. L'Odéon a dû chercher autre part son salut, et, après avoir hésité, il l'a trouvé, je crois, dans une pièce dont la réputation n'est plus à faire et qui est depuis longtemps célèbre.
L'Odéon a repris V Aïeule, de MM. d'Ennery et Charles Edmond, un drame qui devint plus que centenaire au théâtre de l'Ambigu. Il y a , en vérité , peu de situations dramatiques aussi profondément saisissantes que celle du
quatrième acte de cette pièce. On sait que le sujet du drame est celui-ci : dans une maison composée d'un mari, de sa femme, de sa fille, d'une autre fille d'un premier lit, et d'une vieille aïeule paralytique, un assassinat est commis^ une jeune fille est lentement empoisonnée et comme jour par jour. Une main invisible, insaisissable, verse le toxique dans les potions de la malade. Où est le coupable? qui est le coupable? C'est là que gît le drame. On soupçonnera tour à tour la mère rivale de sa fille , la sœur même de la victime, une femme de chambre, un vieux paysan, ami des sortilèges , et qui rôde autour du logis; on soupçonnera tout le monde ^ excepté la vraie coupable, l'aïeule, la paralytique, la vieille douairière, qui , pour assurer toute la fortune à sa petite-fille , feint de ne plus se mouvoir, et se relève la nuit pour empoisonner la fille de celle qu'on nomme l'étrangère.
Il y ^) J6 le répète , peu de données aussi émouvantes et aussi puissantes dans le théâtre contemporain. Il y a peu de scènes qui produisent un effet de terreur semblable à celui qui a encore glacé d'eff'roi, l'autre soir, les spectateurs de l'Odéon, lorsque, silencieuse, terrible, éclairée par un rayon lunaire, l'aïeule se glisse, comme une goule, dans la chambra où dort la pauvre enfant qu'elle tue jour par jour, goutte à goutte. Cette trouvaille dramatique est de celles qui datent et qui font la fortune d'une œuvre. J'y reconnais Tinvention mâle et hardie de cet esprit chercheur, curieux et profond à la fois, qui s'appelle Charles Edmond. C'est évidemment lui, avec ses préoccupations shakespeariennes , son goût pour l'originalité forte qui a trouvé de pied en cap ce personnage, ce type effrayant de l'aïeule.
On rencontre dans le roman contemporain un autre type de paralytique — de vrai paralytique , cette fois — c'est celui du vieux Noirtier, dans le Comte de Monte-Cristo. M. Zola a tracé aussi, dans Thérèse Raquin, une physionomie de mère paralysée et qui entend, sans pouvoir crier, les meurtriers de son fils se vanter de leur crime. Mais ces paralytiques (singulier reproche, on l'avouera) n'agis-
sent pas, ou plutôt Alexandre Dumas avaitirouvé le moyen de faire agir à côté M. Noirtier, tandis que dans V Aïeule la paralytique est l'héroïne même du drame et la dure cheville ouvrière de Taction. Je le redis encore, je sais peu de pièces de théâtre aussi neuves, aussi curieuses, aussi viriles.
Les acteurs de FOdéon ont eu, depuis le premier jour jusqu'au dernier, le grand tort de jouer le drame de MM. d'Ennery et Charles Edmond comme ils eussent joué du répertoire. M. Pierre Berton lui-même, qui est charmant, absolument élégant et spirituel dans le rôle du Commandeur, semble se croire dans une comédie de Marivaux. Il s'est montré pourtant excellent de jeunesse et de grâce dans la jolie scène du second acte où il jure de n'aimer personne et où sa cousine Jeanne le force à dire : Je vous aime. Mademoiselle Broisat est fort bien aussi, avec cette voix harmonieuse, caressante, musicale, qui est son grand charme. Elle a eu de très-bons et même de trèsbeaux mouvements dramatiques. Mais comme elle est déjà maniérée I Comme elle tend avec affectation ses mains en avant en les arrangeant, comme si le sculpteur était là et les allait mouler ! Mademoiselle Broisat est une artiste très-sympathique et, encore- une fois, elle a joué avec talent ce rôle de Jeanne; mais les éloges de la critique lui auraient-ils déjà tourné la tête? C'est ce qui arrive d'ordinaire, et c'est ce qui perd la plupart des débutantes.
M. Georges Richard a donné une physionomie trèscurieuse, un peu farouche peut-être, mais tout à fait remarquable au personnage de Biassou, un des derniers succès de l'excellent Boutin. Nous n'étonnerons personne en disant combien M. Richard, l'auteur des Enfants, est un comédien intelligent et soigneux. Mademoiselle Baretta est absolument gentille et touchante dans le rôle de la jeune fille qu'empoisonne Taïeule. Mais l'artiste qui domine tout le drame, c'est madame Marie Laurent. Elle jouait la duchesse autrefois à l'Ambigu; elle joue la douairière aujourd'hui, et on ne peut imaginer un visage plus terrible, mieux empreint d'implacable volonté, avec
des yeux plus ardents et plus magnétiques que les siens.
Madame Marie Laurent vient, depuis deux mois, de faire preuve, à TOdéon, d'un rare talent et d'une rare puissance. Elle a tour à tour joué, d'une façon fort remarquable, trois rôles des plus différents, celui de Clytemnestre, celui de Phèdre et celui de l'Aïeule. Elle a exprimé les fureurs horribles du drame antique, les douleurs de la tragédie racinienne et les terreurs du drame moderne. Quand on a ce don de création et d'avatar, on est une comédienne hors de pair. Madame Marie Laurent semble d'ailleurs se trouver dans son élément avec ces personnages élevés, car, encore un coup, le type de TAïeule n'a rien de vulgaire et dépasse la portée des drames ordinaires. Madame Laurent est vraiment tragique sous la perruque poudrée et les vêtements à fleurs de la paralytique. On songe, lorsqu'elle apparaît étendue dans son fauteuil, à cette pâle et sévère figure de la reine Elisabeth mourante, que peignit un jour Paul Delaroche. Toute la salle l'a rappelée au dénouement, et c'était justice.
U Aïeule, ainsi remontée et retrouvée, consolera, je l'espère et j'en suis sûr, l'Odéon du dommage que lui aura apporté l'ajournement de Mademoiselle de la Quintinie, Le drame a retrouvé sur la rive gauche son succès de l'Ambigu.
Je ne parlerai de l'amusant et curieux vaudeville joué aux Folies-Dramatiques, la Fille de Madame Angot, que pour évoquer ce type divertissant de madame Angot qui égaya toute une génération , celle de nos grands-pères. O puissance de certaines créations littéi'aires! Ce qui fit le rire d'autrefois va faire encore la gaîté d'aujourd'hui. • Madame Angot est, comme tous les types devenus populaires, comme Chauvin, comme Robert-Macaire, comme Prudhomme, une amusante personnification d'ane époque. Cette grosse mère, réjouie, moustachue et dodue, résume drôlatiquement la période qui va de la chute de la royauté à la chute de l'Empire, l'heure bénie des enrichis et des parvenus, où les fournisseurs et les riz-pain-sel forment une ronde avec accompagnement de sons de pièces d'or.
Madame Angot est une sorte d'Ouvrard femelle qui s'étale dans sa corpulence parmi les fêtes du Directoire et les éblouissements de l'Empire. On la voit partout; on la rencontre partout, dans ces temps de fièvres, de luttes, de spéculation, de batailles, de grandeur, de folie. Le théâtre chante ses prouesses comiques sur tous les tons, la brochure raconte ses exploits, la caricature lègue ses aventures à la postérité. Une seule pièce, payée 500 francs à l'auteur, un pauvre diable nommé Labanelle-Corsse, donne au théâtre de la Gaîté, en 1797, plus de 200,000 francs. C'est Madame Angot, ou la Poissarde parvenue* Avant tout, en effet, dans l'ordre des types — inventés par les hommes et plus vivants parfois que des êtres humains, — madame Angot est une femme de la halle , grosse, grossière , forte en gueule comme une servante de Molière, le cou charnu, enguirlandé d'une lourde chaîne de montre, ses doigts énormes alourdis de bagues plus larges que celles des chevaliers romains, le bonnet sur l'oreille et le tablier rouge au ventre. Madame Angot a ses libres allures toujours et ses libres entrées presque partout. Elle se présente comme un ouragan; elle va, vient, brise, parle haut, étonne, détonne et jargonne. Elle a, dans l'ordre réel, une sorte de représentation très-fidèle; c'est la première femme de Janot, ou plutôt encore c'est la légendaire duchesse de Danizig, celle qui, arrêtée par un huissier à la porte des Tuileries, répond :
— Annonce la maréchale Lefebvre.
Et, comme l'huissier demeure interdit :
— Eh bien, quoi? Ça te la coupe, mon fiston?
Madame Angot est bien vraiment la femme et la bonne
femme de ces généraux improvisés, de ces héroïques palefreniers devenus colonels, de ces soldats qui enlevaient leurs épaulettes à la pointe de leur sabre , et comme à la force du poignet. Elle a été tour à tour vivandière et harengère, et maintenant elle est, comme on dit, femme de la nouvelle France, millionnaire, le poing sur la hanche et le cœur sur la main. Les parvenues du premier Empire et celles des dernières années de la République devraient
plus OU moins se reconnaître dans ce personnage bruyant, ridicule et bon enfant.
Chaque époque a, de cette sorte, une personnification dans l'ordre littéraire, et tant pis pour les générations qui ne peuvent pas prêter à la caricature ! Cela prouve qu'elles n'ont ni angles ni physionomies. Les médailles effacées sont sans valeur. Chauvin, le patriote absolu et entêté, naît au lendemain de Waterloo, comme le malin petit bossu Mayeux, irrité et barricadeur, voit le jour en 1830. M. Prudhomme est la personnification même du régime du juste milieu et — je vais dire une énormité — la personnification de la France. Il en a les préjuges, les sottises, les ignorances, les majestés et, à tout prendre aussi r.l'honnêteté. Je ne voudrais pas pousser trop loin ma comparaison ; mais ne retrouve-t-on point partout, et même trèâ-haut, ce profil curieux de Prudhomme, que Monnier a copié sur sa propre face ? Le second empire ne s'incarne dans aucun type : un moment, on a pu croire que la physionomie du gandin {Chabannais ^ceiie variété de Mayeux — sot, querelleur, farceur, débauché) demeurerait populaire. Elle a été vite oubliée. En revanche, Robert'Macaire est resté , et ce faiseur illustre me semble dater plus encore de 1855 que de 1835. L'agio forcené devait se couler en statue sous la forme de ce merveilleux aventurier. Peut-être le drôle sera-t-il la vivante, l'éternelle personnification d'un siècle voué à l'intérêt et, au-dessus de nos ruines et de nos douleurs, l'avenir apercevra-t-il, debout et triomphant,
Robert- Macaire avec ses bottes éculées.
Bref, pour en revenir à madame Angot, elle a subi bien des aventures théâtrales avant le vaudeville du théâtre des Folies-Dramatiques. La première œuvre où elle figurait date de 1797. Le théâtre de la Gaîté donnait alors la Nouvelle Parvenue. C'était madame Angot. Deux ans après apparaît Madame Angot y ou la Poissarde parvenue . En i799, voici venir le Bepentir de madame Angot, ou le Manage de Nicolas. En 1803, on représente les Dernières Folies de ma- II. 47
dame AngoU Enfin le chevalier Jean Aude, — chevalier de Malte, s'il vous plaît, et cependant simple vaudevilliste,le vaudevilliste Aude , l'auteur de Cadet-Houssel barbier et de Cadet-Roussel misanthropey s'empare de ce type amusant et bouffon de madame Angot et le couvre encore de sa popularité d'auteur dramatique applaudi. Il fait jouer cette pièce célèbre, qui fut donnée plus de deux cents fois de suite, nombre énorme pour le temps. Madame Angot au Sérail de Constantinople , trois actes de grosse galté et de pure folio qu'on utilisa un peu plus tard, lorsqu'on écrivit Mademoiselle Déjazet au SéraiL
Et ce ne fut pas tout. Aude donna encore Madame Angot dans son ballon; on représenta Madame Angot au Malabar; on imprima ÏHistoire populaire de madame Angot, reine des Balles ; on mit à la mode un jeu nouveau qui s'appela le Jieu de madame Angot : c'était une rage » une passion, un délire. Yadé avait chanté madame Angot; mais ce n'étaient pas seulement les bouchons de la Râpée, c'étaient encore les salons de la Chaussée-d'Antin qui retentissaient de la gloire de cette femme illustre.
Madame Angot, s'il faut en croire son historien, avait, en effet, une fille, qu'elle maria à un certain Fanfan, négociant marseillais. La mère et la fille furent donc, ajoute la chronique, prises par des corsaires barbaresques et vendues comme esclaves à Tunis. Ce n'est point là la tradition qu'ont suivie les auteurs de la Fille de madame Angot. Cette fille, la petite Clairette, est l'enfant delà halle et de la balle. Elle a été élevée sur le carreau du marché des Innocents. Elle a pour camarade de pension mademoiselle Lange, la maîtresse de Barras, On va la marier au perruquier Pomponnet, qu'efie n'aime pas; et, pour fuir ce mari, elle chante publiquement une chanson réactionnaire qui la conduit droit en prison- Ces couplets, que mademoiselle Paola Marié enlève avec un entrain charmant), ont failli diviser la salle en deux camps. Ils ont pour refrain ces deux vers :
Celait pas la peine, assurément, De changer de gouvernement)
Ai; THEATRE. ^91
— Comment diable la censure a-t-elle laissé passer ce refrain-là? se sont écriés quelques-uns. Elle tient donc à ce qu'on fasse tout haut l'éloge du gouvernement déchu et à ce qu'on raille publiquement le gouvernement existant?
J'avoue que, pour moi, je ne vois pas tant de périls dans une chanson. Il est bien évident — comme les censeurs eux-mêmes s'en expliquaient volontiers , en causant au foyer — que les couplets de Clairette sont le sujet absolu de la pièce, et qu'il était impossible de les supprimer sans supprimer du mêine coup les actes qui les suivent. Or, je suis loin de demander des suppressions et des interdictions, et j'ai trouvé qu'on pouvait bien laisser jouer l'Oncle Sam^ sans danger pour la République américaine et méxae pour la République française. Loin de me plaindre qu'on ait laissé passer cette alerte satire du Directoire, je demanderais, au contraire, qu'on laissât tout dire et qu'on ne supprimât rien du tout. Ce n'est point parce que Rabagas attaque la République qu'il me déplait , c*est parce que sous la République on ne laisserait point se produire le contraire de Rabagas qu'on est en droit de s'étonner et de se plaindre. Que l'on chansonne les folies du Directoire , rien de mieux: mais qu'on laisse aussi chansonner la Royauté, ce ne sera que justice. Or, je doute que la censure permette cette dernièro licence, — et c'est là qu'elle prête le flanc et qu'elle se donne tort. Elle a peut-être raison, après tout, et elle évite ainsi ou du scandale ou du désordre. En attendant, on s'amuse de la République « et la République , qui a bon dos, n'y perd rien. Elle a demandé la liberté : elle donne la liberté de se moquer d'elle. Ce n'est pas un rondeau qui la jettera bas. D'ailleurs, les couplets ont raison aussi^ et, devant certaines injustices, lorsqu'on remet en place des Leverriers de toute sorte, on fredonnerait volontiers, comme la fille de la mère Angot :
C'était pas la peine, assorêment, Dq c^gor de gouvernement!
292 LA VIE MOPERNE
Ainsi, tout le monde est d'accord, et j'applaudissais les couplets que chante mademoiselle Paola Marié absolument comme eût pu le faire le rural le plus endurci. La chanson est gaie, bien en situation, et, comme toute la pièce, elle a une vive allure, la vraie couleur du temps et le brio endiablé de cette fin dû dix-huitième siècle. La mise en scène, fort soignée, nous montre ces muscadijis aux collets noirs et aux gants verts que Debucourt nous représente, et dont les soldats ras^tondus d'Augereau coupaient si bien, dans les rues, les cadenettes prétentieuses.
Les auteurs de la Fille de madame Angot ont introduit dans leur action — outre le célèbre docteur Trénitz — un personnage fort curieux dans l'histoire, ce fameux Ange Pitou que Dumas a tiré de l'oubli et qui fut vraiment un des héros de troisième ordre de la Révolution française.
Ange Pitou était un chanteur des rues qui s'en allait, raclant de son violon, sur le Pont-Neuf et dans les carrefours, et qui, monté sur une chaise, jetait au vent des couplets fort ^royalistes. On a publié le recueil de ses chansons, recueil assez rare dont les frères de Concourt citent quelques extraits dans leurs études sur les mœurs au temps de la Révolution. Ange Pitou avait aussi été libraire, rue Ghabânnàis , puis rue Croix-des- Petits - Champs. Un des coups de vent de la Révolution devait enlever Ange Pitou de Paris et le jeter en exil, à la Guyane. Ses souvenirs de Cayenne sont des plus curieux, et nous donnent sur le séjour là-bas de Billaud- Varennes et de Collot-d'Herbois des renseignements importants. Pitou devait échapper au climat de Gayenne. Il revint en France. On le retrouve protégé par le sénateur Garât; puis, sous la Restauration, demandant une indemnité au roi , et répétant partout qu'il avait^ reçu de Louis XVÏ et de Marie-Antoinette la mission de servir leur cause. L'auteur de l'Analyse de nos malheurs et de VAlmanach des chanteurs parisiens, l'ancien chansonnier Ange Pitou, devait mourir à Paris dans un âge avancé, après 1840. La date est difficile à fixer. Un de nos amis, membre
AtJ THÉÂTRE. 293
éloigné de sa famille, et qui porte le même nom que lui, se propose de restituer un jour la physionomie? intéressante de ce comparse du grand drame.
Variétés': Toto chez Tata^ un acte, par MM. MeLlhao et Ludovic Halévy. — Gymnase : Un Beau-Frère y drame de M. Adolphe Beloty tiré du roman de M. Hector Malot.
• i" septembre 1873.
C'est surtout au théâtre et aux auteurs dramatiques qu'on peut appliquer ce mot célèbre : « En France , rien ne réussit comme le succès. » Dès qu'on est accepté, applaudi et classé, on peut tout se permettre. Les planches, ce terrain si dangereux pour ceux qui s'y essayent, deviennent tout à la fois très-solides et très-fertiles. Les bravos engendrent les bravos, la vogue s'en môle et l'on peut impunément risquer les choses les plus hardies. C'est ainsi que MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy viennent de faire , avec le plus vif succès, du journalisme au théâtre. Ils ont écrit en collaboration un de ces articles enjoués el mordants pareils à ceux qu'ils ont donnés tour à tour, l'un et l'autre, à la Vie parisienne ; puis, au lieu de l'envoyer au journal de Marcelin, ils l'ont apporté à une comédienne excellente et l'ont chargée de réciter cet article devant le public. Se figure-t-on M. Emile de Girardin traitant la question de la paternité et arrangeant sous forme de monologue dramatique une de ses réponses à M. Dumas fils? C'est un peu cela pourtant qu'ont fait MM. Meilhac et Halévy. D'une plume acérée et délicate , toute parisienne et douée à un degré infini (combien de fois l'avons-nous dit déjà?) d'un accent de contempora^ néité vraiment séduisant , ils ont écrit un feuilleton de journal, une nouvelle dialoguée, ce qu'on voudra, et ils
ont donné à cette piquante esquisse le nom de comédie. Ils en avaient usé déjà de même à propos d'un autre monologue joué par cette môme madame Chaumont^ Madame attend Monsieur, Je suis loin de me plaindre de ces façons d'amuser le public et loin surtout de déprécier ces alertes études, absolument vivantes et d'une saveur toute particulière. Le croquis est un art , une chose parfaitement remarquable et qui donne souvent, même qui rend mieux que l'œuvre plus considérable ou le tableau achevé, la manière, le tempérament personnel du peintre.
Madame attend Monsieur et Toto chez Tata , aussi bien que les Sonnettes ou le Roi Candaule, caractérisent le talent essentiellement moderne et actuel des auteurs de Frou- Frou, Tout cela est absolument signé et daté. C'est la comédie vive, preste et pressée, hâtive, fébrile, nerveuse, lestement troussée et retroussée, qui rend le mieux la tournure , les tics et les élégances, élégances charmantes OU' vicieuses, de ce temps-ci. Je suis certain que les auteurs de ces jolies choses ne s'arrêteront pas à la surface et iront un jour ou l'autre plus profond que Tépiderme. Ne trouverait-on pas dans leur œuvre commune des hardiesses, en 'apparence inattendues, et qui trahissent la préoccupation, la recherche du drame poignant et de la comédie vigoureuse? Fanny Lear et aussi les Moulins à ve7it, que signèrent les deux collaborateurs, le Fetit-Fils de Mascarille f la Vertu de Céliméne, Fabienne y Nany^ que donna Meilhac seul Ou avec M. de Najac, contiennent des situations d'un intérêt capital et d'une rare nouveauté. Chose curieuse, ce ne sont point là les plus grands succès remportés par les auteurs; il semble que le public leis ait plus volontiers applaudis lorsqu'ils mêlent à la vérité, qui fait le" fond des œuvres que je viens de citer, un grain de fantaisie et de caprice. Leur théâtre fantaisiste a toujours été plus chaudement accueilli (j'en excepte Frmi- Frou) que leur théâtre réaliste.
Quand je dis réaliste, je me sers d'un mot qui n'est pas tout à fait juste. Le réalisme de Meilhac et Halévy est loin de rappeler ce qu'on a entendu longtemps par réalisme
en littérature et en art, les romans de Ohampfleury, par exemple, ou les tableaux de Courbet. C*est un réalisme élégant, à la Musset ou à la Stendhal. Henri Beyle, il est vrai, aimait les vérités plus âpres, et Musset les goûtait plus amères. Malgré tout, on rencontrerait facilement l'influence de ces deux hommes dans les œuvres de Meilhac et Halévy, et, pour les comparer à des peintres, ils me rappellent, je suppose, Debucourt, beaucoup plus que Chardin ou les petits Flamands.
Les croquis des deux auteurs à la mode resteront, n'en doutons point, pour bien caractériser un certain coin du monde où nous avons vécu. Les Sonnettes, le Roi Candaule, Toto chez Tattty ont une qualité essentielle, primordiale, qui est la vie. La jument de Roland a beau avoir toutes les vertus du palefroi superbe; elle n'en a aucune, en réalité, puisqu'elle est morte. Les œuvres de Halévy et de Meilhac vivent et, je le répète, c'est là leur charme et leur forôe. Elles vivent sans doute de cette vie toute de névrose qui est la vie moderne ; elles ont plus de nerfs que de muscles; elles gardent toutes, quoi qu'elles en aient, ce maudit petit ver de la corruption parisienne qui se glisse dans les plus beaux fruits; mais, encore un coup, elles ont le mouvement et la vie, et le diable au corps, et la séduction et la beauté du démon, qui laissent bien loin derrière elles, surtout au théâtre , tous les attraits angéliques.
Toto chez Tata a donc la grâce et l'entrain de ses atnées. On prend plaisir à écouter ce ravissant monologue; mais ce plaisir, d'ailleurs, ne va point sans regrets, lorsqu'on songe que cet articulet, ainsi récité, débité et mimé, tient la place d'une jolie comédie que MM. Meilhac et Halévy eussent pu trouver le temps de combiner. Il n'en est pas moins vrai que ces causeries au théâtre sont loin de déplaire au public. On l'a bien vu lorsqu'il s'est enthousiasmé pour un dialogue en vers, comme le Passant, et môme pour un simple récit, comme la Grève des forgerons ou le Benedicite, Encore une fois, ces succès ne sont point de vrais succès dramatiques; mais il suffit, après tout,
que ce soient des succès littéraires. Leur mode, au surplus, ue date pas d'hier, et l'on a vu Déjazet, en son temps, conquérir plus d'une fois son public avec un monologue. On se souvient de Sous clef^ cette amusante causerie qu'elle débitait si bien.
Toto chez Tata pourrait aussi prendre pour titre : Sous clef. G^est l'aventure d'un jeune collégien, mis au cachot pour être allé rendre visite à une dame galante, aventure racontée par le caplif lui-même. Le surveillant des arrêts n'apparaît, de temps à autre ^ que pour permettre au principal personnage de respirer un peu.
Toto est un collégien moraliste qui, en visitant l'Exposition des chiens^ en compagnie de camarades, a aspergé d'eau le chien rose d'une personne à la mode, Tata Bourguignon. Tata est intervenue ; elle a giflé quelques-uns des collégiens, et a traité de crtupauds toute la bande. L'étude tout entière a résolu de donner à Tata une leçon de politesse. 11 s'agit de se rendre chez elle pour lui dire tout net que l'étude la méprise; mais comme, pour arriver jusqu'à ces filles^ il faut de Vor, beaucoup d'or (et avec quel art Céline Ghaumont prononce ces^mots!), on a ouvert une souscription et l'on a recueilli vingt-sept francs cinquante dans toute la classe. Les vingt-sept francs sont enfermés dans un sac à bi^es, et le sort désigne Toto pour aller les porter, avec le mépris de la collectivité^ à Tata Bourguignon.
Toto hésiterait à remplir ce devoir s'il ne savait que cette Tata est justement la maîtresse de son correspondant, le marquis ***, et que la marquise, sa correspondante , en souffre profondément et en pleure même quelquefois. Les pleurs de la marquise donnent du courage à Toto. Il entre, le képi sur l'oreille et plus fier que Bragance, chez Tata Bourguignon. D'abord un peu troublé par la jolie fille, dont le pied mutin joue railleusement d'une babouche alléchante, Toto aperçoit dans un coin la canne de son correspondant y et cette vue lui donne de l'audace. Il crie, il pérore, il moralise, il menace, ce petit Desgenais en tunique, et il en viendrait à frapper Tata de la canne de
son correspondanty lorsque le correspondant lui-môme apparaît, et entraîne ou emporte Toto, tandis que Tata, furieuse^ crie au gamin du haut de Tescalier : « Toi, je le repincerai dans quatre ou cinq ans! »
Toute la pièce est dans ce récit, plein d'esprit, plein de traits, mené bride abattue. Le récit fini, la pièce est terminée. On voit bien encore le maître des arrêts apporter à Toto du madère de la part de la marquise et se mettre à écrire lui-même avec trois plumes à la fois le pensum de l'élève aux arrêts. Mais la pièce est finie ; je dis la pièce ou la comédie, pour parler comme l'affiche.
£h bien! en somme, l'affiche a raison. La comédie existe, et c'est madame Céline Chaumont qui nous la donne, par ses gestes, par la façon étonnante dont elle a saisi les manières, les tics, l'accent du collégien. Elle a une manière de refaire le nœud dérangé de sa cravate, de reboutonner son gilet, d'écouler si sa montre n'est point cassée, de boucler et déboucler son ceinturon, de le plier en deux, de le faire claquer, de dresser ses épaules avec menaces en bravant le geôlier qui surveille le cachot; elle a des façons d'aller, de venir, de plier son mouchoir aux quatre coins pour en faire un bonnet, de tracer sur le mur une circonférence pour servir de cible à des boulettes, des airs de réciter, sur le ton de la mélopée classique, des vers de Virgile, qui sont pris vrarment sur le vif. N'était le képi un peu trop luisant aux galons et qui dénote le travesti lorsque la comédienne le pose sur sa tête, on croirait vraiment avoir affaire à un collégien qui se plaint et se révolte.
Les étonnantes qualités de finesse, de mordant, l'esprit endiablé de Céline Chaumont^ et ses défauts mêmes, n'auront jamais été mieux placés que dans ce curieux monologue. Ce n'est plus la fine mouche des Sonnettes^ c'est un chérubin qui se fait justicier avec une sorte de rage ado* lescente. Ici, le ver éternel, c'est le cri charmant de Tala : « Je te repincerai! » Voilà, en effet, ce que deviendra Toto : il retrouvera Tata plus rfdée et plus maquillée, mais toujours à la mode, passée dans la vieille garde ^ mais tou-
jours saluée militairement , et Toto payera cher ses velléités de moraliste. Au correspondant de Toto auront succédé bien d'autres marquis et bien d'autres personnages dont Toto connaît les noms pour les avoir lus dans son Histoire de France. La phrase est charmante et profonde^ et Toto viendra après eun, apporter sa jeunesse, sa foi, sa vigueur, sa puberté à la courtisane vieillie.
« La voilà donc , cette Laïs : la paresse et l'ivrognerie en personne! dit le Grec Épicrate dans son Antilais, Elle ne songe quotidiennement qu'à son boire et à son manger Au temps de sa jeunesse et de sa fraîcheur, elle
s'autorisait de sa cour de satrapes pour avoir l'abord farouche; tu te serais fait plus vite ouvrir la porte de Pharnabaze que la sienne. Mais maintenant'qu'elle a déjà couru tant d'années et qu'elle approche du but, maintenant que l'harmonieux ensemble de son corps se dénoue et se relâche, il est plus facile de la voir, et qui veut peut cracher sur elle. Elle fait la chasse aux soupers dans tous les coins d'Athènes; elle abordé sans choix les jeunes et les vieux, elle s'est apprivoisée au point de venir manger l'argent dans le creux de la main. »
Prenez le cotitraire de la boutade > et vous aurez la vérité actuelle. Nos Laïs à leurs débuts font le métier de l'Athénienne vieillie ♦ et nos courtisanes usées ont, dans leur décrépitude, tout le succès qu'on refusait à leur fraîcheur. Ce qui était exact du temps d'Épicrate ne l'est pas du temps de Meilhac et Halévy, et Page ne donne que plus de piment aux courtisanes parisiennes. Toto sera donc la proie de la vieille Tata. Pauvre Toto ! Et pauvre jeunesse aussi! Nous avons connu un temps où les collégiens avaient d'autres rôves que d'aller chez Taûi Bourguignon lui dire, en se brûlant à la chandelle^ qu'on la méprisait. Je veux même croire que les lycéens d'aujourd'hui ont d'autres préoccupations que celle qui pousse Toto chez Tata, par amour de la correspondante^ A tous les camarades de Toto assis sur les bancs du collège, je souhaite, dans tous les cas, un autre idéal, et j'espère qu'ottleur donnera à entendre qu'il y a de par le monde un autre but.
^ AtJ THIÉATRK. 299
Mais prenons Toto comme il est aux Variétés. Il est charmant. Je disais que madame Céline Chaumont lui avait donné une physionomie tout à fait hardie et amusante. Elle a de l'esprit et de la grâce jusqu'au bout des ongles , cette élève de Déjazet qui semble avoir dépassé Déjazet. Elle aussi, Déjazet, avait joué un rôle de lycéen, Léon, dans la Petite Sœur, Avait-elle ce pimpant singulier de Chaumont? Elle était plus gracieuse sans doute, ou plutôt elle était d'une autre époque. Elle personnifiait^ dans ses plus séduisantes élégances , et ses perversions capiteuses, le galant dix-huitième siècle. Céline Chaumont* c'est, au contraire, notre époque môme et sa façon de plaisanter, de railler, de faire poser* Dans ce petit art grivois, Céline Chaumon-t dispute le succès à madame Judic; elle est autrement comédienne et elle dit cent fois mieux, si elle est loin de chanter aussi bien. Leur manière est d'ailleurs bien différente. Madame Judic a l'air de ne pas comprendre les sous-entendus qu'elle débite; elle les dit, les laisse tomber, d'un ait* innocent, avec de grands yeux étonnés; Chaumont les souligne d'un coup d'œil ou d'un geste. On a dit (c'est Paul de Saint-Victor) que Judic prenait une feuille de vigne pour s'en faire un éventail; j'ajoute que, cette feuille de vigne, Chaumont la dissèque, la mordille, l'égratigne, la met en morceaux. Il ne faudrait même pas qu'elle allât trop loin et mît trop d*intentions à toutes choses. Pour le moment, elle est dans la plénitude de son succès et du talent le plus parisien qui soit à Paris. Toto chez Tata n'avait pas besoin d'une telle interprète pour être une petite chose exquise; mais, avec Chaumont, le croquis double de prix, et l'article, écrit pour une feuille volante, devient comme une fantaisie bibliographique à laquelle cette sorte de reliure ajoute une valeur toute nouvelle.
Le Gymnase a donné, hier, une comédie dramatique tirée par M. Ad. Belot d'un roman de M. Hector Malot, qui obtint un réel succès, il y a six ans environ, et qui en est arrivé à sa cinquième édition. La pièce et le roman ont pour titre : Un Beau-Frère.
300 ' LA VIE MODEKNE
M. Hector Malot s'est conservé, dans la littérature contemporaine, une place à part. Â Theure où les nécessités de la lutte quotidienne autant que les ardeurs des tempéraments entraînent la majorité d'entre nous de tous les côtés à la fois, il s'est volontairement contenté d'être et de demeurer romancier. Il n'a pas cru le roman étouffé par la politique ou distancé par le théâtre, et il a eu rai- ' son. M. Malot, d'ailleurs, tout eu y gardant sa place personnelle, est loin de s'être désintéressé du mouvement contemporain. U n'est pas et n'a jamais été neutre. Son talent mâle et fort, où jamais la sobriété du fond n'est sacrifiée à Téclat de la forme, a toujours été au service des idées politiques généreuses ou des idées scientifiques nouvelles. Aussi bien, en quatorze ans, de i859, date de l'apparition de son premier roman, les Victimes d'amour ^ à 1873, où il vient d'achever une série d'études sur la dernière guerre et sur l'Empire, Un Blessé, Un Mariage sous le second empire, Hector Malot a conquis une autorité réelle dans ce genre particulier qui sera la forme particulière à notre temps, comme le pamphlet l'a été au dernier siècle, et le théâtre au temps de Louis XIV.
C'est, en effet, dans le roman que peuvent le mieux se faire jour les qualités d'analyse et ce besoin de tout disséquer, de tout étudier par le menu , qui font notre humeur moderne; le roman se plie à toutes les combinaisons, à toutes les recherches. Il est purement amoureux si Ton veut, il devient satirique si on l'exige, philosophique pour peu qu'on y tienne. Le roman est le véritable genre qui convienne tout à fait à une littérature affranchie.
Mais, dans le roman, M. Hector Malot n'a eu garde de choisir le genre spécial des aventures, des récits de cape et d'épée. Outre que ces sortes de contes ont vieilli, il s'est trouvé, pour en écrire, des maîtres difûciles à égaler. L'observation patiente et savante, l'étude sévère de la vie moderne, ont attiré, tout d'abord, l'auteur des Vietimes d'amouvy qui n'a point dévoyé de son chemin et qui est constamment demeuré fidèle à son inspiration pre*
mière. Hector Malot a donc bien vite rencontré, dans le cercle d'abord restreint des lettrés et des connaisseurs, une sympathie très-vive; puis, dans le public, un réel succès, qui ne peut que s'accroître. Il y a vraiment, dans cette trilogie des Victimes d'amour, dont Fauteur conte tour à tour les souffrances , en partant des amants pour arriver aux enfants en passant par les époux, — il y a des pages d'un dramatique achevé et d'un ton pénétrant. Le paysage, nettement peint, par des touches vigoureuses, sans longueurs, encadre avec un grand art les personnages que l'auteur fait vivre d'une vie réelle, sans passions surhumaines, à la Byron, mais sans vulgarités écœurantes.
C'est là même la marque distinctive du talent de Malot. Il se tient à égale distance de l'exagération'du sentimentalisme et de l'affectation du réalisme. Il aime le vrai, non pour ses laideurs, mais pour ses accents pénétrants. La poésie, pourvu qu'elle soit d'un ton juste, ne déplaît pas à l'auteur des Amours de Jacques, Un beau lever de soleil, un crépuscule touchant, une nuit étoilée, le parfum des fleurs, la nature, en un mot, joue son rôle dans les romans de Malot ; mais elle n'y écrase point les personnages et elle sert à faire comprendre leurs sentiments par leurs sensations.
Depuis quelques années, M. Hector Malot (et on l'en a blâmé bien à tort) cherche à donner à ses romans un but déterminé, et il y réussit. Un Beau^Frère, c'est la loi même, la loi sur les aliénés, qu'il attaque et dont il fait mesurer la portée odieuse, toucher le danger et l'injustice. Dans tn Miracle, c'est le cléricalisme même qu'il combat; dans le Roman d'une conscience, cesi à la fois la guerre et TEmpire. Hector Malot est de ceux qui ne pensent pas que l'art se dégrade parce qu'il se fait militant. Le métier de joueur de flûte ne convient pas à tout le monde. Quoi qu'on dise, d'ailleurs, le meilleur moyen de vivifier l'art, de lui conserver sa vigueur et sa puissance, c'est de l'intéresser à tout ce qui agite notre temps. A cette seule condition, nous léguerons quelques pages, impré-
gnées de nos larmes ou brûlantes de nos espoirs, à ceux qui nous suivront.
Hector Malot l'a compris, et cette fidélité au programme de sa jeunesse a fait son succès et a donné de Tautorilé à son nom* Sollicité depuis quelques années par le théâtre, M. Malot a cependant délégué à un autre le soin de transporter Un Beau-Frére à la scène. M. Malot a tâté toutefois du théâtre, si j'en crois Yapereau, qui assure que Tauleur de Madame Obernin a a collaboré à quelques drames joués au boulevard. » M, Yapereau dit encore que M. Malot écrivit a des brochures politiques pour un sénateur. » Et quel sénateur? Quelles brochures? Quels drames? Ce sont là des questions sans réponse, et M. Malot lui-même pourrait seul nous renseigner. Toujours est-il que ses collaborations dramatiques ne comptent point, jusqu'ici, pour la critique, et que M. Malot reste jusqu'ici un romancieri et j'ajoute un des premiers romancier^ de notre temps.
Le drame du Gymnase suit pas à pas le roman de M. Malot, jusqu'au dénouement, qu'il a gâté en le rendant heurevœ. Drame et roman mettent en scène un de ces terribles cas de 5équestration> pour cause de folie, que rend possibles l'application de la loi de 1838» M. Garsonnet a protesté contre cette loi^ dont il a subi les atteintes, et je ne serais pas éloigné de croire que son cas ait décidé M. Malot à écrire Un Beau-Frère* Ce beau-frère est un assez odieux coquin^ qui, obligé de compter trois cent mille francs à Cénéri , ne trouve rien de plus simple que de le faire interdire et enfermer. Des violences de caractère et dos générosités d'humeur donnent à l'accusation un certain fondement^ et le malheureux Cénéri est enfermé dans un asile d'aliénés^ à la ferme du Lua. La folie, au théâtre comme dans la vie , a à la fois quelque chose d'attirant et de repoussant; mais son principal défaut est d'être triste. Impunément, un roman peut être lugubre. Un drame a besoin d'autres touches, çà et là, avivant un fond obstinément noir. Cénéri sort de l'asile des aliénés à peu près fou, fou du délire desperséciUiotis, Dans le roman,
il se tue logiquement, et l'effet de la donnée en est plus poignant. Dans la pièce, M. Belot a tenu à faire survivre le personnage. Un de ses arais, un avoué, tue le bcau'fréï^e, et avec la persécution disparaît la monoraanie de la persécution. Il y a deux actes excellents dans Un BeaurFrérey le troisième et le quatrième, l'intérieur de la maison des fous et la lutte entre le beau- frère et sa femme, faible créature, rendue courageuse par le danger qui menace son. frère Cénéri.
Une autre ^cène, que le public n'a pas bien comprise, et qui est intéressante, est celle où le père de Cénéri, magistrat en enfance, interroge son fils, qu'il croit fou. C'est rimbécillité traitant le bon sens (ïimbécile. Malheureusement une telle antithèse est dangereuse au théâtre où l'on rit volontiers des g âteyx.
Bref, le drame captive comme le roman, qu'il a eu le grand tort d'affaiblir, de ne point présenter par ses côtés les plus originaux. Que devient, par exemple, tout le côté ambitieux du caractère du beau-frère et toute la partie du high life, si intéressante dans le livre ?
Pujol a admirablement joué le rôle du malheureux traité de fou. Il a une énergie singulière et dos abattements touchants. Villeray est fébrile et menaçant dans le beaufrère.
Un acteur, jusqu'ici au second plan, M. Ulric, a joué avec talent un rôle de fou raisonnable qui rappelle un peu la fameuse création de Lesueur dans les Fous d'Edouard Plouvier. M. Blaisot est aussi excellent dans le personnage du docteur, l'aliéniste doux. Madame Fromentin a eu des moments de colère et des mouvements très-énergiques. Mademoiselle Angelo et mademoiselle Vannoy sont fort bien dans les rôles épisodiqUes. Landrol, comme toujours, est très-bon, et Ton a revu avec plaisir M. Derval, fort touchant et très-simple dans le personnage du magistrat à demi ramolli.
XXXIY
Gyhnasb : Moniteur Alphumseyisoméàie en trois actes, de M. Alexandre Dumas fils.
l** décembre 1S73,
« Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour maudire ses juges? dit l'Alrnaviva du Barbier de Seville, — On a vingt- quatre ans au théâtre,' » répond Figaro. L'auteur de la Femme de Claude n'a pas attendu autant que cela pour maudire les siens; et encore ne les a-t-il point maudits, il a fait mieux : il les a conquis et charmés.
Monsieur Alphonse est une des meilleures — quelquesuns disent la meilleure — des comédies de M. Alexandre Dumas fils. Pour moi, je ne saurais préférer une œuvre à une autre, Diane de Lys au Demi-Monde, et Monsieur Alphonse à la Dame aux Camélias^, Je dirai seulement que celle dernière œuvre est égale à ses aînées par le mérile litléraire, par Tart infini avec lequel l'auteur noue et dénoue les situations les plus périlleuses, et que^ si elle a sur les comédies passées une supériorité, c'est par l'élc- ; vation de la pensée, la hauteur des idées et la portée mo- ' raie. On ne saurait demander au théâtre une moralité plus frappante jaillissant d'une action plus simple, et une impression plus honnête ressortant de la lutte de caractères plus opposés. Au point de vue de la morale,-dont M. Alexandre Dumas se fait un honneur aujourd'hui de se soucier profondément, — il n'est pas possible de donner à la femme tentée de faillir une leçon plus cruelle qu'en la mettant en présence d'un type pareil à celui de Monsieur Alphonse; il n'est pas possible de relever avec plus de fierté de son abaissement immérité la femme qui a été entraînée dans la honte, mais qui n'a rencontré que
le remords au fond de sa«chute. Au point de vue de l'art, art d'autant plus parfait qu'il se dérobe, qu'il procède par phrases nettes, acérées, profondes, et non par tirades, on ne saurait non plus demander mieux, et, si j'avais à définir cette comédie, Monsieur Alphonse, je dirais volontiers qu'elle a la hardiesse de facture du Supplice d'une femme, avec deux éléments nouveaux : la galté la plus vive et le sentiment le plus exquis. Monsieur Alphonse est donc« on le voit, un chef-d'œuvre en son genre, et depuis fort longtemps la critique n'avait pas été appelée à juger une pièce de théâtre de cette valeur.
Mais, tout d'abord, je veux faire ressortir, en dehors de toutes les qualités littéraires, cette force de volonté» cette conviction, cette foi véritable qui ont permis à M. Dumas fils de résister à ses dernières épreuves, et qui, après la dure bataille de la Femme de Claude, lui ont donné la vigueur voulue pour remporter cette complète victoire. Ce n'est pas lui qui aurait cédé devant le public; il l'estime assez pour le braver, il s'estime trop lui-même pour le servir. Le public s'est irrité devant ce caractère étrange et apaisé de Claude , ne punissant la créature humaine qu'autant qu'elle s'opposait à l'accomplissement d'une fonction humanitaire? M. Dumas ûls- n'a point capitulé , ne s'est pas déclaré battu. Il a fait comme Bonaparte à Marengo , il a regardé sa montre, et, sur le terrain même où il xenait d'être repoussé, il a voulu remporter l'avatitage. Il a repris ce même type de Claude ; il a enrôlé son ingénieur dans la marine, et, conûant dans son idée, il a attaqué une fois encore les positions disputées. J'ai bien dit : Monsieur Alphonse est son Marengo , un Marengo où tous ses acteurs, tous ses soldats, auront eu leur part de gloire et où le général en chef n'aura à regretter aucun Desaix. « Ils ne veulent point des idées exprimées sincèrement, disait M. Dumas ûls après la représentation de la Femme de Claude, Eh bien, je leur donnerai le Caporal et la Payse ! » Ce n'était là qu'une boutade. 11 ne s'agit point d'un vaudeville avec Momieur Alphonse, mais d'une belle et noble comédie où l'auteur célèbre, dans un style excellent et
d'un accent conyaincu^ ces gran'des et bonnes choses : la pitié, le pardon, la famille , — cette patrie intime où l'on apprend à chérir la patrie^ cette famille agrandie.
Le sujet de la pièce,, c'est encore — mais à un point de vue plus poignant que jamais — l'éternelle question de l'adultère.
Raymonde de Montaiglin, la femme d'un marin, le commandant de Montaiglin, a, pendant un des voyages de son mari^ succombé à je ne sais quelle surprise. Ignorance d'un côté, audace et violence de l'autre, elle est devenue, malgré elle-même, la maîtresse d'un ami de son mari, Octave, un jeune homme dont le père, compagnon d'armes de M. de Montaiglin, est mort dans les bras du commandant, et dont la mère a succombé plus tard, après s'être ruinée pour payer les dettes de son fils. « Une femme, dit Labruyère, oublie d*un homme qu'elle ri aime 'plus jusqu'aux faveurs qu'il a reçues d'elle, » Raymonde n'a jamais aimé Octave, elle n'a donc pas eu beaucoup de peine à l'oublier; ce n'est point là une adultère comme a la femme de Claude, » une de ces guenons du pays de Nad que M. Dumas vouait au revolver du mari ; c'est une pauvre femme faible, séduite, entraînée, tombée, mais toujours pure de cœur et d'âme. 11 est d'ailleurs résulté de cette aventure , de cette faute dont Raymonde est la victime plutôt que la complice, — il est résulté un enfant, une petite fille, élevée chez des paysans, et que Raymonde et Octave vont visiter de temps à autre , — la mère en couvrant la petite Adrienne de baisers et en se laissant appeler par elle maman, le père en se faisant nommer Monsieur Alphonse et en regardant constamment son chronomètre afin de ne point manquer le train qui doit le ramener à Paris.
En tout, M. Alphonse a fait de la sorte six visites à son enfant.
Cette petite fille rembarrasse. Il a trente-trois ans, elle en a onze ; il va se marier, il épousera bientôt une certaine madame Guichard , ancienne servante d'auberge , mariée à un vieux monsieur fort riche dont elle a soigné
les derniers catarrhes et dont elle a hérité. M. Alphonse est même un peu plus que le fiancé de la grosse dame; il est son amant et même son obligé. C'est un type que le diX'huitième siècle a mis plus d'une fois en scène , ce chevalier à bonnes fortunes; mais je ne crois pas que nul auteur dramatique Tait traîné sur la scène avec plus de vigueur et d'audace heureuse que M. Dumas fils. M. Alphonse — ou Octave — veut donc, avant d'épouser madame Guichard^ se débarrasser d'Adrien ne. Il a trouvé, pour arriver à ce résultat, un excellent moyen : c'est chez Montaiglin, chez la mère, sous le toit conjugal, qu'il abritera l'enfant de l'adultère. Il arrache tout d*abol*d le consentement de Raymonde ; puis il demande à Montaiglin de se charger de cette fille, dont il lui révèle brusquement l'existence.
Le commandant reçoit la confidence avec sévérité. Il parle, à ce garçon perdu, le langage du devoir, de l'honneur; il lui demande où le mènera une vie gâchée, une existence que le malheureux va littéralement vendre à une femme de basse extraction ; il se chargera d'ailleurs de l'enfant. Octave n'a plus qu'à amener Adrienne au logis; elle sera la bienvenue.
La petite Adrienne n'ignore pojnt qu'on la conduit chez sa mère. Elle ne cherche pas à comprendre pourquoi Raymonde venait l'embrasser furtivement , comme une coupable. « Je n'ai rien compris, je n'ai rien cherché, dira- « t-elle tout à l'heure à sa mère. J'ai senti, voilà tout, « qu'il n'y a que toi qui m'aimes dans le monde, que je « n'aime que toi sur la terre et que c'est un secret. » Elle entre donc, en saluant, dans le salon de Raymonde, elle l'appelle madame; puis elle lui saute au cou dès qu'elle est seule avec elle, et lui donne, cette fois, le doux nom de maman. Quelques-uns ont trouvé que l'enfant était bien précoce et bien forte, à onze ans, pour savoir dissimuler ainsi. Ils ne se sont pas rendu compte de l'infini qui emplit ces petites tètes. L'enfant est le grand mystère; il est naïf et profond, habile et confiant; il sait interroger comme le juge d'instruction et garder un secret comme
le plus muet des coupables. L'enfant, c'est Thomme à l'état instinctif, c'est-à-dire plus faible au point de vue du corps^ plus insondable au point do vue des idées. Qui n*a pas reculé , baissé les yeux et gardé le silence devant le point d'interrogation intjuiétant et incroyable d'un enfant de dix ans?
C'est une des plus jolies scènes de la pièce que ce duo entre Raymonde et Adrienne. On a entendu dans la vie de semblables dialogues; cela est vrai et cela sonne franc comme le baiser du soir que la mère échange avec sa fille.
« — Rien ne nous séparera plus? dit Adrienne.— Rien.
— Je coucherai près de toi? — Oui. — Dans ta chambre?
— Dans la chambre voisine. — Les portes ouvertes? — Oui. — Nous nous endormirons en causant le soir. — C'est cela. — Et la première réveillée embrassera Tautre.
— Ce sera moi. — Ce n'est pas sûr. Enfin! je vais donc avoir une enfance !»
Sauf le dernier soupir, qui est bien un peu pensé, mais qui peut cependant se rencontrer sur des lèvres de dix ans, que cela est exquis, charmant, pris sur nature! Et que de bonnes fortunes pareilles dans celte touchante comédie de Monsieur Alphonse!
Adrienne est donc accueillie, recueilhe chez M. de Montaiglin. Raymonde s'habitue déjà à ce bonheur, lorsque madame Guichard arrive, essoufflée, après avoir passé la nuit dans un fiacre qui courait après Octave. Elle sait, on vient de lui dire que son fiancé avait une fille ; elle veut avoir une explication avec le galant. La conclusion en est que le mariage ne se fera point si madame Guichard ne garde pas Adrienne. La dame veut être sûre , au moins, que, si la mère de la petite vit encore (Octave lui a dit qu'elle était morte), elle ne pourra voir son enfant qu'en s'adressant à madame Guichard. Il faut maintenant que M. Alphonse exige de madame de Montaiglin cette chose inattendue : le départ d' Adrienne. La pauvre Raymonde reçoit ce rude coup en plein cœur. Elle ne saurait abandonner son enfant à une étrangère. Elle s'était habituée
depuis quelques heures à Tidée de la garder près d'elle. Elle complote avec Tenfant une fuite prochaine. Adrienne se sauvera et ira se réfugier, si on veut l'emmener; chez la nourrice de Raymonde, rue des Abbesses, à Montmartre. Là^ du moins 9 la mère et la fille se retrouveront et s'aimeront librement.
L'entrée de M. de Montaiglin coupe court à cet entretien, et c'est ici que se place une admirable scène, une de celles qui ont décidé du grand succès de Monsieur Alphonse. Qui ne se rappelle la situation pathétique du Supplice d*une femme, l'épouse adultère tendant à son mari, par un mouvement d'honnêteté instinctive, la lettre qu'elle vient de recevoir de son amant? La situation ici est parallèle^ sinon identique. Raymonde, pénétrée de douleur, s'oubliant elle-même pour ne plus songer qu'à la cruelle nécessité où elle est de laisser partir son enfant, dit à son mari combien elle souffre, combien Adrienne souffrira, à son tour, chez une étrangère , chez une femme telle que madame Guichard. Adrienne a déjà été si malheureuse! Elle n'a jamais connu sa famille; elle a vécu chez des paysans; tendre, elle a manqué de toutes les tendresses ! Et on va la confier à une madame Guichard! On va la livrer à cette femme qui la réclame comme un otage ! La pauvre Raymonde parle avec une éloquence si profonde, si vraie, si douloureuse, que M. de Montaiglin se sent tout à coup envahi par un soupçon , qui devient une certitude à chaque parole de sa femme.
Il regarde Raymonde, et, pâle, tout ému :
— ' Mais c'est ta fille! dit-il.
Raymonde recule effarée, puis, éclatant en sanglots, se précipite dans les bras de son mari. Ici, Claude réparait dans M. de Montaiglin. Il connaît Raymonde; il sait ce qu'elle a dû souffrir; il a pu, connaissant Octave, se convaincre que la responsabilité de la faute remontait à Tamant et non à la femme. Il pardonne donc. Il pardonne, malgré les supplications de Raymonde, qui le supplie de la punir. « Va, lui répond-il, va embrasser ta fille ! Y> Le deuxième acte finit sur ce mot superbe.
310 LA VIE MODERNB
Et ce n'est pas tout. Cet époux outragé ira plus loin en« core. Il fait appeler à la fois un notaire et Octave. Il s'agit de reconnaître un enfant déclafé à l'état civil né de père et mère inconnus. Octave, pressé par Montaiglin de reconnaître Adrienne» hésite, recule^ demande à réfléchir : « Un enfant reconnu a plus de droits qu'un enfont recueilli. Il devient parfois gênant dans les affaires de succession. » Le commandant coupe court d'un ton bref aux explications et aux excuses de « Monsieur Alphonse. »
— Appelle madame de Montaiglin, dit-il à un de ses matelots.
Puis, lorsque Raymonde est présente, il dicte au notaire le nom, laissé en blanc sur l'acte légal, le nom de l'homme qui reconnaît Adrienne pour sa fille. Ce nom > c'est le sien, Jean-Marc de Montaiglin , et il le prononce fièrement, sans faiblesse, tandis que la pauvre Raymoode, pâle et accablée, regarde cet homme comme on regarde^ rait son Dieu. Elle l'admire, elle l'adore.
Mais il faut deux témoins à un acte de cette sorte. Le premier, ce sera le matelot Remy, tout fier de l'honneur que lui fait son commandant; le second, ce sera Octave lui-même.
— Qu'est*ce que cela signifie? dit le jeune homme eo s'avançant.
— Gela signifie, lui répond Montaiglin en le regardant en face , que la fille de ma femme ne peut avoir d'autre père que moi. Allons, signe!
Cette scène admirs^le a fait passer dans tottta la salle des [frémissements d'émotion. Et avec quelle simplicité magistrale elle est traitée! Gomme tout cela e»t vrai, puissant, pris dans le plus profond de l'âme humaine, exempt des supercheries et des habiletés qui font triompher les faiseurs l La riposte du commandant ressemble à quelqu'un de ces coups droits des grands maîtres de l'escrime; les combinaisons artificielles des habiles du théâtre font songer aux traîtrises adroites des bretteurs.
Le dénouement de Monsieur Alphonse est digne de son début. Octave se mQt à la disposition de Honiaiglini mais
le commandant le renvoie à sa destinée, laissant à la vie le soin de le venger du jeune drôle. Et, comme « Mon- . sieur Alphonse » ne comprend rien à cette grandeur d'àme : « — Ce n'est pas la seule chose, dit-il, que tu ne comprennes point. Nous ne sommes pas de la môme espèce. » Octave n'aura pas môme la consolation de faire chère lie avec les écus de madame Guichard; la dame est courroucée et ne lui pardonne point ses mensonges. Passionnée au début de la pièce, domptée par ce jeune homme aux mains de femme, qu'elle étoufferait facilement dans ses bras robustes de paysanne, elle rougit à la fin de cette liaison ; elle a retrouvé, au contact de Montaiglin, la vérité même de sa propre nature, plutôt dévoyée que corrompue. Et c'est bien là ce que M. Dumas a voulu montrer : l'homme représenté par Montaiglin se faisant rédempteur d'âmes, arrachant à la fois au mal Raymonde et madame Guichard, la femme tombée et la femme perdue. On avouera que ce n'est pas là une conception vulgaire. L'intrigué imaginée ou traitée par M. Dumas fils peut être jusqu'à un certain point connue, rappeler telle ou telle pièce du Théâtre -Français, le Supplice d'une femme, où M. Dumas a mis sa marque, les Enfants, de M. Richard, etc. ; mais ce qui fait le prix de cette œuvre, c'est l'élévation et le calme de la pensée, c'est l'accent mâle de cette conclusion, c'est le talent personnel et robuste qui s'affirme là au degré suprême.
Il y a deux scènes capitales, magistrales, dans cette comédie, la grande scène du second acte entre Raymonde et son mari» la scène du troisième acte entre Montaiglin et madame Guichard, et je ne sais vraiment pas laquelle est la meilleure. Elles se valent; mais peut-être est-ce encore la dernière qui me paraîtrait la plus remarquable. C'est là, c'est dans cette conversation entre la femme perdue et l'homme admirable et resté debout, que tout ce . qu'il y avait de primitivement bon dans la nature vulgaire de madame Guichard s'épanouit, fleurit, apparaît comme une fleur sur un tas de boue. Évidemment, je le répète, dans la pensée de M. Dumas, ce Montaiglin n'est pas seu-
lement Vhomme qui pardonne^ il est aussi celui qui rachète. L'influence de cette nature, faite non-seulement d'honnêteté, mais d'honneur, ne s'arrête pas —je tiens à le redire — à Raymonde; elle s'étend sur madame Guicliard, et à la lumière de cette raison virile, de cette clarté et de celte pureté de sentiment, la pauvre femme aperçoit tout ce qu'elle aurait pu être elle-même au contact d'un homme aussi supérieur, aussi fort et aussi bon. Il y a là une émotion contenue, entrecoupée de rires, de plaisanteries attendries, de mots d'un naturel poignant et vrai , qui fait de cette scène quelque chose de profondément attendrissant et de profondément humain.
Oui, humain, je le répète; car il faut s'entendre sur ce qu'on appelle l'humain et le surhumain. Rien n'est surhumain, après tout, de ce qui peut faire vibrer en nous des sentiments inattendus, plus vigoureux dans le bien que ne l'exige peut-être la morale de tous les jours, mais se rapprochant de cet idéal et de cet absolu dont nous avons du moins la conception si nous n'en trouvons pas la réalité. Certes, il est surhumain, ce soldat qui répond fièrement, bravement, à l'aveu de sa femme et en parlant delà fille de l'adultère:
— Eh bien ! nous la garderons !
Il est surhumain comme le sont tous les êtres affranchis des passions qui nous rapetissent. Mais n'est-il pas permis à l'auteur, je dirai ici au poëte, de créer, de peindre, de nous. présenter de pareils types, de vivre avec eux, de nous les donner comme des modèles? Ne nous sentons-nous pas dans une atmosphère morale toute nouvelle ? Ne nous semble-t-il pas que ce marin nous emporte avec lui yers l'infini ,de la mer? Et d'ailleurs, quelque misanthrope qu'on puisse être , — et peut-être aussi parce qu'on est misanthrope, — ne saurait-on rencontrer, môme dans notre humaine espèce, des individualités dont la beauté d'àme atteint parfois et réalise de tels rêves de splendeur morale? Un Marc-Aurèle pardonnant à une Faustine, c'est, par exemple, un Montaiglin sous la pourpre, avec la couronne d'un César au front.
Demeurons^ demeurons longtemps dans Tintimité de pareils êtres. Sachons les applaudir dans le domaine de l'art : peut-être est-ce le moyen de leur donner un prétexte à naître et à vivre de notre vie. Il vaut mieux s'attarder avec de telles âmes, et prendre plaisir à de tels dévouements et à de telles pensées, qu'à tout ce qui débilite et affadit. Nul plus que moi n'aime et n'admire la vérité, l'âpre vMté, comme dit Stendhal ; mais nul aussi n'aime à se sentir touché au cœur par un fier langage, apaisé, profond et grave, de la gravité douce de ceux qui croient avoir trouvé dans la bonté le secret de la vie. D'autant plus que, tel que nous le présente M. Dumas, ce Claude nouveau, ce commandant de Montaiglin, n'a rien de baiTàl dans sa bonté, et qu'il ne la fait point reposer sur l'indifférence, mais sur l'affection : il connaît le vice , et il le hait , comme il déteste toute laideur et toute lâcheté; mais il a épuré son âme à quelque doctrine stoïcienne, et, en sachant combattre le mal partout où il le rencontre, il sait aussi découvrir et mettre au jour le bien partout où il se cache. « S'il se rencontrait un homme comme vous sur vingt, dit madame Guichard au commandant, l'humanité se tirerait encore d'affaire. »
Voilà le dernier mot peut-être de cette œuvre où M. Dumas a moins encore voulu peindre un homme que présen*: ter aux hommes un modèle à suivre.
11 a d'ailleurs (et c'est ici que l'auteur dramatique reparaît) incarné ce type supérieur dans un de ces êtres qui, par leur vie, connaissent mieux que les autres le dévouement à tout ce qui est la vérité, le dédain de tout ce qui est le faux. Il a choisi un marin , l'âme agrandie par l'habitude de l'infini, épurée , comme ses poumons, par l'air vivifiant de la mer, et il a fait tomber de cette bouche habituée au commandement les mots de pardon et d'oubli. C'est Pujol qui joue ce rôle, et il le joue avec une superbe autorité. Une femme d'esprit disait, en parlant de Pujol : « Il joue bien les marins parce que , pour les « représenter, il n'est pas besoin de savoir marcher. Les 9 marins marchent mal, Pujol aussi. » C'est possible; 11. 48
Tacteur a une roideur peut-être trop grande, mais il est convaincu , viril , consciencieux ; ce n'est pas seulemeat un comédien, on sent que ce doit être un homme. Il a et il prend chaque jour sur le public un peu de cette autorité qu'avait autrefois Tisserant. Il est correct, sympathique et énergique.
Frédéric Achard représente Monsieur Alphonse, et il lui a donné une excellente physionomie : Tair fat, le sourire satisfait, et le ton du langage impertinent. Tandis que madame Guichard lui parle, il tire un ivoire de la poche de son gilet et se fait les ongles. Ce n'est là qu'un trait, mais c'est un trait de caractère. Le rôle était difficile; M. Achard s'en est bravement et victorieusement tiré.
Mademoiselle Pierson a obtenu, dans Raymonée, un succès incontesté. Le rôle avait été conçu et écrit pour mademoiselle Desclée. On le devine, on le sent, on le voit. Mademoiselle Pierson a donc pris le parti le meilleur, celui de s'inspirer du souvenir de cette étonnante comédienne, qu'une maladie grave a contrainte de quitter le théâtre. Je crois bien que la première représentation de Monsieur Alphonse sera pour mademoiselle Pierson, coostamment en progrès , une date des plus heureuses. Elle n'avait pas encore été accueillie par le public avec de tels bravos. Elle est excellente dans ce personnage de Raymonde, et elle y est d'autant meilleure, je le répète, qu'elle a eu à lutter contre un rôle difficile et contre le souvenir de l'admirable e.t pauvre Desclée*
Quant à mademoiselle Alphonsine, elle doit être enchantée d'avoir été chargée du personnage de madame Guichard. Je cherche vainement la femme qui, à son défaut, eût pu représenter une telle créature, faite de vulgarité, dUnconscience, de bons instincts, de vice et d'honnêteté. Alphonsine fait rire et pleurer. Elle a des mpts d'un naturel absolu. Pourrait-on mieux exprimer qu'elle Téton* nement éprouvé lorsque madame Guichard, ayant reconnu la petite Adrienne et s apercevant qu'elle s'est déclarée par cela même la mère de l'enfant reconnue par M« da Montaiglin^ a'écr|e ;
— Eh bien, j'ai fait là quelque chose de joli !
Je donne le sens des paroles, à défaut du texte.
Il faut voir la stupéfaction d'Alphonsine. C'est, encore une fois, la nature même prise sur le fait.
Alphonsine ! Quand on prononce ce nom, cela évoque, pour tous ceux qui ont suivi le théâtre parisien depuis \ingt ans, un souvenir de galté printanière, quelque chose comme Técho affaibli d'un flon-flon. Alphonsine fut, avant tout, lorsqu'elle débuta aux Délassements-Comiques, avant de passer aux Variétés , une de ces grisettes joyeuses comme Lambert Thiboust aimait à en mettre en scène , comme Musset nous en a laissé des croquis, une Mimi Pinson plus populaire, une Bernerette, moins la mélancolie. Elle arrivait, chantait, i*iait, avec de petites chatteries toutes drôles, des frissons comiques et qui n'étaient qu*à elle, une afféterie d'enfant gâté. Et vraiment elle était l'enfant gâté du public. On la choyait, on la fêtait ; elle fut, un moment, la plus parisienne des actrices de vaudeville. Puis, un jour, dans un joli tableau populaire, dans ï Homme n'est pas parfait, voici que cette joyeuse Alphonsine s'avise de faire verser des larmes. La grisette d'autrefois était devenue une brave femme, franche, loyale, très-dramatique , et celle qui donnait jadis la réplique à Lassagne eût pu porter sans faiblir le poids d'un drame. On s'aperçut que sous le rire il y avait une pensée, et sous la fusée de gaité une vive flamme de sentiment. Ce sont ces qualités que mademoiselle Alphonsine déploie à un haut degré dans le personnage de madame Guichard, sa meilleure création, à coup sûr, la plus complète et la plus profonde.
Il ne serait pas juste d'oublier mademoiselle Lody, qui a si gentiment joué , et avec une voix si bien timbrée, le rôle de la petite Adrienne. Mademoiselle Lody, qui représente une enfant de onze ans, est une élève du Conservatoire qui a quatorze ans à peu près. Elle est toute mince, mignonne et d'une intelligence tout à fait vive. Sa diction est fort bonne, sans manière, sans cette prétention insupportable des petites débutantes. On ne sau-
rail mieux commencer la carrière du théâtre que ne l'a fait celle enfaut, qui d'ailleurs, ce me semble^ avait déjà joué des rôles enfantins à la Comédie-Française.
On le voit, c'est une soirée triomphale que cette représentation de JUo7meur Alphonse. La critique, cette fois, applaudira plus qu'elle ne jugera. Elle est sous le charme. Et c'est tant mieux; car, ce qui vaut plus encore que le talent lui-même ^ c'est la loyauté dans le talent et la persistance dans la foi — deux vertus littéraires dont vient de faire preuve M. Dumas ûls, et que nous avons toujours honorées en lui^ même lorsqu'on les discutait, même lorsqu'on les niait. Nous sommes donc doublement heureux de les voir reconnues et saluées aujourd'hui.
M. Dumas est sorti victorieux de la lutte qu'il soutenait depuis quelques années contre une partie du public et de la critique. Il a su vaincre; il ne lui reste plus qu'à profiter de sa victoire et à nous donner désormais des œuvres conçues dans le sentiment de morale fière et de probité véritable qui caractérise ce drame simple, émouvant et élevé.
OoHÉDiE-FsAKÇAiSE ; Jean de Thommerayj comédie en cinq actes, de MM. Emile Augier et Jules Sandeau.
5 janvier 1S74.
M. Emile Augier, séduit par le charme intime et honnête d'une nouvelle de M. Jules Sandeau, Jean de Thmamerayj vient de tirer une copoédie en cinq actes du récit du conteur. Ce n'est pas la première fois que l'auteur du Fils de Giboyer collabore avec l'auteur de Madeleine et de Manamja.M. Augier a donné avec 51. Sandeau la Pierre de touche et le Gendre de M, Poirier^ deux œuvres hors de pair; et ce n'est pas là, à dire vrai, une collaboration ordinaire. Ces deux talents sont absolument faits pour se comprendre et se compléter. M. Jules Sandeau , écrivain délicat, analyste touchant, moraliste pénétrant et ému , apporte à M. Augier des tendresses de sentiment qui s'allient fort bien aux qualités mâles et hardies de l'homme qui a signé les Ltonnes 'pauvres et les Effrontés, II résulte donc de l'association de ces deux individualités une sorte (Je personnalité à la fois sentimentale et ironique , pleine de vitalité et de force, et c'est ainsi que le Ge^idre de M.Poi' fier plaît en môme temps par la puissance dé l'émotion et par la force de la satire. Cette comédie résume excellemment, en les montrant unis, les caraclères et les talents de MM. Augier et Sandeau.
Jean de Thommeray, lorsque la nouvelle fut mise en* vente, il y a quelques mois, en un volume qui contient aussi une remarquable histoire, le Colonel Evrard, obtint un succès d'autant plus solide qu'il était plus intime et plus délicat. Le public lettré fut vivement touché de la simplicité de ce récit, d'où se dégageait une douce idée morale. 11 s'agissait là d'un jeune homme, pris honnête
et bon à sa province et roulé, comme un caillou livré à un torrent , par là vie parisienne , tombant de chute en chute jusqu'au scepticisme le plus profond , et arrivant à la négation de la famille, de la patrie, du bien et du mal; puis^ tout à coup, se relevant, comme soulevé par une étincelle électrique, au spectacle de son père et de ses frères arrivant à Paris pour défendre contre l'étranger la capitale de ce malheureux pays qui est la France.
La nouvelle de M. Jules Sandeau , animée , d'un bout à l'autre, d'un grand souffle d'honnêteté, manquait peutêtre d'une originalité qui ne faisait point défaut à ce dénouement, empreint en outre d'une saisissante grandeur morale. Le roman contemporain n'a pas inventé beaucoup de scènes aussi émouvantes que celle où M. Sandeau nous montre Jean de Thommeray assistant au défilé des mobiles de la Bretagne , entendant le biniou qui joue tristement les airs du pays, regardant les rangs pressés où sa place est marquée et d'où il est absent, lui, l'enfant prodigue et le patriote désillusionné.
Le vieux M. de Thommeray, qui commande te bataillon, fait l'appel de ses hommes, et lorsqu'il a uni, un nouveau venu, poussé par sa naturelle vaillance qui s'éveille, s'avance, tète nue, et réclame sa part de danger.
— Qui étes-vous? dit le chef.
— Un homme qui a mal vécu et qui a juré de bien mourir !
Le commandait remet un fusil à ce soldat inattendu , et, lorsque le jeune homme est rentré dans le rang :
— Jean de Thommeray, dit le père, continuant son appel.
Une voix mâle répond :
— Présent!
La nouvelle tout entière est dans ce seul mot, si habilement préparé, si bien amené et qui produit un si grand effet lorsqu'il tombe, à la dernière page, comme un mâle appel de tambour. Ce mot aura été pour beaucoup, n'en doutez pas, dans le vif succès du récit de M* Sandeau. H en marque bien le sens, il en accentue l'intérêt. C'est
AU THIÊATRE. 319
]'étude d'une âme troublée jetée dans un milieu malsain et se retrouvant elle-même à la première bouffée d*air salubre, -— que le conteur a voulu faire. C'est une leçon de morale qu'il a enfermée d'ans les soixante pages de son récita et Theure était pour cela bien venue. 11 y a tant de ces esprits dévoyés qu'un jet de lumière peut tout à coup remettre dans le chemin de Damas! .
Je ne m'étonne pas que M. Émilo Augier ait été tenté par la nouvelle de M. Jules Sandeau et se soit mis si cordialement à Toeuvre pour la faire passer de la bibliothèque au théâtre. Cette idée de la régénération d'un noble caractère^ un moment entraîné vers les choses basses;, M. Augier l'avait déjà traitée dans une pièce âpre et hautaine qui n'obtint pas, à mon avis, le succès qu'elle méritait. Je veux parler de la Contagion, Le principal personnage de la Contagion était précisément un autre Jean de Thommeray, un Huron, jeté, tout naïf et tout simple, au milieu du high life parisien et se débattant de son mieux entre une aventurière de grande race et le baron d'Estrigaud, un coquin de l'espèce exquise.
M. Augier, moraliste un peu amer, ne caressant pas volontiers le vice et le marquant, au contraire, d'un fer rouge, devait tenir à reprendre en sous-œuvre une idée qu'il n'avait pu émettre qu'à demi. Il a donc choisi la nouvelle de M. Sandeau pour la transformer en comédie, et l'événement, sans lui donner absolument raison, ne lui a pas précisément donné tort.
En principe, il serait assez difficile de décider s'il convient d'emprunter au livre un sujet de pièce de théâtre, et si les romans sont bien faits pour être découpés en scènes dramatiques. Ici, je pense, — comme en toutes choses, — il n'y a point d'absolu. Tel roman, qui offre presque à chaque page des situations saisissantes, évidemment faites pour passionner le public, sera facilement transporté sur le théâtre, et les spectateurs y trouveront leur compte. Tel autre, qui ne vaut que par la finesse de l'analyse, la peinture des caractères» le charme des paysages encadrant une action simple, paraîtra vite dé-
placé si on le transforme en actes forcément languissaois. Tout est relatif y encore une fois. Les romans historiques de Dumas père, avec leurs prodigieuses inventions, leurs éblouissements de couleurs, leurs chocs incessants d'aventures, sont des drames tout faits, tout créés. Les idylles de George Sand, la Petite Fadette, la Mare au Diable, ne fourniraient ou n'ont fourni^ au contraire, que des pièces médiocres, car ces chefs-d'œuvre ne valent que par le détail. François le Champi, si fort applaudi au théâtre, n'est pourtant pas une exception. Le personnage de Jean Bonnin, qui en fit en partie le succès, est, par exemple, tout entier inventé pour les besoins de la comédie et n'a rien de commun avec le récit primitif.
Jean de Thommeray^ qui appartient à ce genre d'histoires émouvantes sans combinaisons et par le fait seul de je ne saiis quel charme honnête, irrésistible, ne semblait donc point contenir un sujet de comédie. L'action n'en est pas une; elle s'éparpille sur plusieurs personnages. On y assiste aux candides amours de Jean de Thommeray et de sa cousine Marie: aux amours adultères de Jean et d'une femme du monde, d'un monde assez étrange; aux aventures de Jean avec une fille à la mode, qui s'appelle, je crois, Fiammelta dans le roman et Blanche ou Baronnette dans la comédie. Tout cela est fort intéressant, tour à tour, mais ne constitue pas une action dramatique. La pièce a cinq actes : ce sont cinq tableaux séparés entre eux et simplement unis par la personnalité de Jean de Thommeray qui les traverse tour à tour, à la façon d'un compère de revue.
Au premier acte, Jean de Thommeray est chez lui, en Bretagne. Il attend ses deux frères, qui reviennent d'Afrique, engagés volontaires et simples soldats, selon l'habitude de la famille, mais décorés de la médaille militaire. Il est fiancé à sa cousine, et le voilà qui , au retour de la chasse, superbe avec son costume d'Hippolyle breton, ce* quette doucement avec une Phèdre parisienne en villégiature dans l'Ouest. Cependant les gars du pays arrivenl, entourant et acclamant les deux enfants de Thommeray
qui se présentent^ couverts de Jeur uniforme de chasseurs d'Afrique, devant leur père, debout sur le perron du château, entre sa femme et son fils atné, et buvant, dans la vieille coupe de famille, le vin des grands jours, en portant un toast au devoir, au dévouement et à la France.
Il y avait, dans ce premier tableau, volontairement rempli de discours , une telle force de sentiments probes et fiers, que toute la salle a éclaté en applaudissements, voulant bien montrer ainsi qu'elle accueHlait avec la même sympathie les deux auteurs de l'œuvre nouvelle et les accents qu'ils faisaient entendre.
C'est un fait, assurément, qu'à cette heure le public est tout prêt à acclamer celui qui parlera une langue juste à ses instincts honnêtes et sincères. Le public n'est plus en défiance contre les grands sentiments et les idées élevées; au contraire, il ne demande qu'à se livrer et, après s'être laissé entraîner à ce qui est frivole, à se laisser emporter par ce qui est sain et fort. Mais encore faut-il l'intéresser, l'attacher, l'amuser. Rien ne résiste à l'ennui, et une salle qui ne s'amuse pas devient implacable. Un homme d'esprit nous disait un jour en toute vérité : « Vous rassembleriez deux mille personnes dans « un théâtre en les avertissant qu'il s'agit de la vie d'un « homme; — qu'on va représenter une pièce et que, si « elle ne réussit pas, l'auteur sera guillotiné au dénouett ment ; quelle que pût être la sensibilité privée des deux « mille spectateurs rassemblés, si la pièce les ennuyait, « si elle était longue et mauvaise, personne au monde ne a pourrait empêcher la salle de bâiller, de montrer son « ennui, et par conséquent l'auteur d'être es^écuté. »
Je ne veux pas dire que les habitués de la Comédie- Française aient jamais eu l'intention de traiter ainsi MM. Augier et Sandeau. Tout au contraire, Jean de Thommeray a été fort applaudi. C'est une conception élevée et digne de louange et d'estime; mais, précisément paï^ce que les auteurs avaient, tout d'abord , introduit le public dans une atmosphère honnête, embaumée de fleur d'oranger, dans un milieu patriarcal, ils l'ont eux-mêmes
forcé à se cabrer ensuite lorsqu'ils l'ont fait passer dans le salon où l'on joue, et dans l'appartement de Jean de Thommeray , où les dames du monde brisent, de colère, les ombrelles des femmes du demi-moude. Les auteurs nous diront qu'on ne saurait vraiment bien châtier le vice qu'en le peignant tel qu'il est chez lui. Mais voici précisément ce qu'on peut leur répondre : Jusqu'à présent, la cocotte, pour l'appeler par son nom, n'était pas chez elle à la Comédie-Française. Elle avait ses grandes entrées sur la scène du Vaudeville, des Variétés, voire du Gymnase; mais elle ne se glissait rue Richelieu que sous un pseudonyme, presque sous un masque, et dans les costumes du répertoire. Aujourd'hui, elle promène et fait bruire, sous couleur de morale, ses falbalas sur les planches du Théâtre-Français. Elle y est entrée par droit de conquête, comme elle se montre déjà dans les réceptions académiques, elle qui se contentait jadis des premières des Bouffes-Parisiens. Ne vous y trompez pas. Cette introduction de la cocotte dans les pièces de la Comédie-Française n'est pas autre chose qu'une invasion. Le sentiment dans lequel'MM. Augier et bandeau ont tracé la silhouette de cette Baronnette est loin d'être repréhensible, mais le fait est là : Baronnette étale son chignon roux sur la scène du' Théâtre-Français, et elle jette crânement ses mois d'argot parisien aux échos habitués aux graves paroles tlu Misanthrope.
Le plus curieux, c'est que Baronnette obtient son billet de logement dans la maison de Molière justement dans une comédie aux tendances morales et aux conclusions qu^si puritaines. C'est pour dégoûter Jean de Thommeray des passions et des caprices que MM. Augier et Jules Sandeau le livrent tour à tour à la femme adultère et à la fille folle. Ils ont voulu, je le répète, montrer les dégradations successives d'un être né bon et vertueux ; mais il est arrivé, ce qui n'est point rare en pareil cas, une chose assez curieuse, c'est que Jean de Thommeray, malgré ses vertus premières, ressemble fort, au bout d'un certain temps, à un misérable, tandis que les personnages coupables ou
vicieux sont tout bonnement charmants. On n'a rien à reprocher à la femme adultère dans Jean de Thommeray, Elle aime. Elle pousse Jean à jouer pour gagner cinquante mille francs dont elle a besoin', mais elle les refuse dès qu'il les a gagnés. En revanche^ il la traite de la façon la plus grossière et lui jette au visage un de ces mots que les femmes ne pardonnent pas. Jean de Thommeray» ruiné» va épouser la Qlle d'un banquier qui veut se payer un gendre titré.
— Allez-vous donc faire un mariage d'argent? lui de« mande la femme qu'il a aimée.
Et lui, brusquement et brutalement :
— Avez-vous donc fait un mariage d'inclination?
La pauvre femme ,' à mon sens , n'a pas à regretter un pareil amant. Et Baronnette? Elle est bizarre ^ fantasque, insensée, toquée, dirait Gavarni. Elle tient à empêcher Jean de partir pour la Bretagne et à souper avec lui, là, surle-champ^ sans façon. Elle le tutoie à première vue^ ce qui a dû faire rougir les bustes de la Comédie. Elle a des mots terribles à propos des bijoux qu'on lui offre : « Vous savez, celui-là, je vous promets, mon petit Jean , que je ne le mettrai pas dans la vente ! » Elle est sans scrupules et sans façons, sôit; mais elle n'a ni pose ni afféterie : elle tient à a demeurer avec Jean de Thommeray », quitte à perdre ce qu'elle nomme sa position et à mourir un peu plus tôt sur la paille. Personne ne s'aviserait, sans nul doute, de songer à sa candidature pour le prix Monthyon ; mais Jean n'a pas à lui faire de bien gros reproches, et ce n'est pas Baronnette qui a tué en lui les bons instincts et les nobles pensées. Que nous sommes loin ici (au point de vue du danger couru ) de cette terrible Olympe dont M. Augier traça, un jour, le portrait d'une main si ferme et d'un burin si cruel!
A dire vrai, on ne sait qui aétouffé chez Jean ces germes
honnêtes. MM. Augier et Sandeau ne nous le montrent
, pas assez. Confiant et chevaleresque au premier tableau,
Jean de Thommeray devient sinistre comme un héros de
Byron au dernier acte, et il jette à Paris endormi des ma-
3^ LA VIEMODERNK
lédictions qui semblent tomber des lèvres de Manfred. Encore un coup, il n*a cependant à s'en prendre qu'à luimême. Les gens qui l'ont corrompu n'étaient que de médiocres corrupteurs, et Ton n'est point perdu pour avoir donné à déjeuner à quelques amis qui font des mots au dessert. Que si Jean de Thommeray a été tenté, c'est qu'il était, comme eût dit Dorine, bien tendre à cette tentation, et, pour être juste, il a bientôt fait de passer du puritanisme un peu sauvage qu'il montre en Bretagne au scepticisme amer qu'il affecte devant Paris assiégé.
Ces réserves faites, il n'en reste pas moins une œuvre auimée d'une haute idée morale. Les auteurs ont peutêtre trop insisté sur les personnages vicieux qu'ils ont rendus agréables, tandis qu'ils noircissaient leur héros à plaisir; l'impression de Jean de Thommeray n'en a pas moins été profonde. Le premier tableau avait préparé les spectateurs aux pensées les plus douces et à la fois les plus viriles. Le dernier acte les a laissés sous une vive émotion. C'est un prodige de réalité et d'effet théâtral que ce dernier tableau. Jamais l'Opéra, jamais le théâtre n'est parvenu à reconstituer ainsi la vérité même, à la rendre visible et comme tangible aux spectateurs. Je n'ai jamais vu pareille chose. Le quai, ce quai Malaquais, si peu éloigné de la Comédie-Française, était là, sous nos yeux, non pas représenté par un décor, mais absolument vrai, tel qu'il est, et l'on s'est extasié à bon droit devant une telle vision. M. Perrin a fait là son chef-d'œuvre de mise en scène.
Sous un ciel troublé de septembre, la nuit, sous des nuages brouillés à travers lesquels filtrent les rayons de la lune, les quais de Paris, déserts, ponctués de lueurs qui semblent s'éloigner et se perdre à l'horizon comme des files de vers luisants, se détachent, avec les lignes de leurs silhouettes, sur une atmosphère triste et pénétrante. Les bâtiments dé l'Institut coupent ce panorama saisissant. Des lanternes rouges éclairent, au coin de la rue Bonaparte, des travaux de terrassement. La lumière, la couleur, la disposition de ce décor, sont autant de surprises.
L'effet est prestigieux. Deux hommes sont en scène au lever du rideau, et ils semblent, tant le reste est vivant et vrai, faire partie intégrante de ce diorama.
Cependant, les clairons retentissent au loin; on sent que cette ville à demi assoupie a sa vie cachée, et que ce grand corps de cité a revêtu son vêtement militaire. Lorsque le détachement des mobiles, avec leurs uniformes mêlés, vareuses et blouses, est entré en scène, l'illusion a rappelé à bien des spectateurs ces scènes inoubliables du siège qui déjà ont pris pour nous le caractère d'événements devenus légendaires.
On s'est beaucoup demandé, à ce propos , si le moment était déjà venu de représenter, sur le théâtre, ces faits d'un passé -qui date d'hier. Sommes-nous bien fondés à nous décerner à nous-mêmes des brevets d'héroïsme simple, ainsi que le font, au dernier acte, les deux bourgeois de MM. Augier et Sandeau, causant entre eux comme des individus détachés d'un chœur antique ou comme les personnages épisodiques des drames de Shakespeare? Ce n'est pas nous qui demanderons jamais qu'on excite encore ce sot chauvinisme national qui nous a menés, parl'infatuation de nous-mêmes, au dénouement que nous avons vu. Les souvenirs de la dernière guerre sont d'ailleurs sacrés, comme la mémoire d'un mort. Il n'y faut toucher que d'une main légère et pieuse. Pourtant, n'est-il point permis d*évoquer des images sombres ou chères pour rappeler à tous, discrètement, qu'il est une patrie? Ne saurait-on trouver une consolation dans le spectacle de grandeurs passées , de dévouements inconnus, de sacrifices modestes?
D'ailleurs, qu'on essaye ou non de résister, de tels tableaux produisent sur les cœurs de profonds effets. On a mis en scène au théâtre du Château-d'Eau, dans la revue de fin d'année, un épisode de l'évacuation de nos départements de l'Est. C'est le matin : dans le village muet et clos on n'entend que l'écho insultant d'une musique prussienne qui s'éloigne. A peine les dernières notes ont-elles été entendues, que les habitants se glissent hors des main. 49
sons comme des ombres^ regardent au loin si les Allemands ont disparu, et tout aussitôt s'embrassent, ouvrent leurs fenêtres^ déploient les drapeaux tricolores, tandis que du côté opposé à l'endroit d'où partait la fanfare germaine, on entend retentir, clair comme un chant de coq, le son alerte des clairons français. Je sais tout ce qu'on peut reprocher à une pareille exhibition , je comprends autant que personne que le silence convient à de certains malheurs; mais j*ai vu l'évacuation, j'ai assisté à des scènes réelles, et pourtant ce tableau patriotique , au milieu d'une revue de fin d'année, ne m'en a pas moins ému, comme il émeut, en dépit des mécontents, tous les spectateurs qui le regardent, et les mécontents les premiers.
Le dernier acte de Jean de Thùmmeray a saisi le public avec une intensité peut-être plus grande. J'ai regretté que les auteurs n'aient point terminé leur drame par le mot superbe du roman : Présent! Je le répète, c'était la conclusion logique du sujet. Avec tous ses défauts (nous avons dit que c'était là une succession d'épisodes, une accumulation de diverses actions plutôt qu'une comédie véritable), Jean de Thommeray n'en est pas moins digne des deux auteurs qui ont écrit cette œuvre. On y retrouve, avec toutes les tendresses de M. Sandeau, la hardiesse sympathique et forte de M. Augier, parfois poussée jas^ qu'à la crudité. Mais que de mots frappants et forts ou comiques, comme ceux des jeunes gandins causant chez Jean de Thommeray, entre la poire et le fromage, ou fermes comme celui de ce personnage qui s'écrie : « On n'amasse plus la fortune aujourd'hui, on la ramasse! »
Jean de Thommeray est excellemment joué. Got n'a pas un grand rôle; mais il a fait un type amusant d'un agioteur avide de noblesse. Maubant a la dignité la plus grande dans le personnage du vieux comte de Thommeray, et madame Guyon s'est fait vivement applaudir dans le rôle de la mère.
M. Mounel-Sully, si artistiquement beau sous la toge antique ou le pourpoint du dix-septième siècle, a paru gêné
dans le frac moderne. Il pousse trop loin, au dernier acte, les imprécations de son personnage.
Laroche est fort bien, et M. Joumard a eu le plus grand succès dans un rôle épisodique de gommeux qui se \ante de son cachet .* sigillum meum. Au reste, ce sont deux rôles à côté qui ont absolument animé la pièce. Mademoiselle Croizette, dans le personnage de Baronnelte, a vraiment montré une intelligence étonnante et un naturel écrasant. Elle a une façon de relever sa jupe lorsqu'on lui annonce l'entrée de madame de Thommeray, et de fuir en s'écriant: — Aie! la mère! Par où s'en va-t-on? — qui est le sublime du genre. Ce bout de rôle, qui a fait froncer le sourcil aux vieux habitués du théâtre, a été pour mademoiselle Groi* zette son plus grand succès. Elle y est parfaite. J'avoue maintenant que, sans parler de la majesté de la Comédie* Française 9 il y a tout un monde dans l'entrée bruyante f tapageuse, insolente, de l'habitante du quartier Bréda en plein répertoire. Les dieux s'en vont! Et les filles folles arrivent I
Mademoiselle Favart, qu'on n'avait pas vue depuis long» temps, a reparu dans le personnage de la femme adultère. Elle y est tout à fait remarquable , et variée dans ses in« tonations et la recherche de ses effets. Je ne sais pour> quoi elle a rappelé à plus d'un spectateur mademoiselle Fargueîl. Elle a vraiment quelque chose de la désînvol-* ture de la comédienne du Vaudeville.
Thiron n*a point de rôle, pas plus que mademoiselle Bel* ehembergj qui paratt et disparait après avoir été juste* ment applaudie, la charmante jeune fille, mais commd une pensionnaire qu'on envoie se doucher de bonne heure.
En résumé, l'accueil fait à l'œuvre de MM. Emile Atigiet^ et Jules Sandeau a été sympathique, et l'on a salué là deux maîtres aimés qui ont toujours mis leur talent att service des idées justes , saines et élevées — ce qui eôt déjà d'une origiiialiié grande par le temps qui court.
Porte -Saint-Maktin : Les Deux Orphelines, drame eu huit tableaux de MM. Ad. d'Eiinery et Cormon.
2 février 1874.
M. d'Ennery nous disait un jour : « Il n'est pas trèsc difficile de faire une pièce qui réussisse; ce qui est plus « malaisfî , c'est de faire une bonne pièce qui réussisse. » Certaines banalités obligées sont toujours, en effet, à peu près sûres de passer, pour me servir de l'expression de M. SardDu. Un drame qui n'aborde de front aucune idée nouvelle^ qui se tratne habilement dans les sentiers battus^ ne soulèvera jamais de grandes protestations et fera son chemin sans fracas, mais sans accident. Voilà ce qu'entendait M. d'Ennery par « la pièce qui réussit». Mais on peut dire que les auteurs du drame nouveau de la Porte-Saint-Martin viennent de signer une bonne pièce et qui a réussi. Ce succès est même un des plus grands et des plus mérités que nous ayons vus au théâtre depuis longtemps. Il rappelle, par son intensité^ et rappellera sans doute par sa durée ces triomphes légendaires d'autrefois, Trente ans ou la Vie d'un Joueur, Victor ou VEnfant de la forêt y de V. Ducange, ou la Grâce de Dieu, de M. d'Ennery lui-même.
M. d'Ennery vient de rencontrer là un des triomphes les plus complets de sa carrière. V Aïeule ^ qu'il composa avec M. Charles Edmond, ne produisit pas plus d'effet, à la première représentation, que ces Deux Orphelines. Avec un art étonnant^ une patience consommée^ un doigté merveilleux, l'auteur a tenu toute une salle sous le coup de l'émotion la plus profonde ou de la terreur la plus grande. C'est décidément un habile homme et un maître en ce genre que M. d'Ennery. Il connaît comme personne
le c(Bur humain, non pas peut-être le cœur humain des personnages qu'il met en scène, mais à coup sûr le cœur humain du public.
Le cœur humain de qui? le cœur humain de quoi?
dit Musset.
M. d'Ennery sait exactement quelle dose d'effroi ou d'attendrissement il faut servir à la foule dont le cœur humain est absolument transformé lorsqu'elle entre au théâtre, et qui, fût-elle totalement composée de gredins, n'en est pas moins accessible à tous les sentiments les meilleurs et les plus tendres. C'est même un des privilèges du théâtre de faire subir à l'homme de telles transformations. Un avare y va très-bien, par exemple,- rire, et de grand cœur, de la lésineric d'Harpagon.
C'est une des vertus de M. d'Ennery que de savoir, à un milligramme près, ce que peut supporter le public qui l'écoute. Je le comparerais volontiers à un de ces médecins habiles qui tantôt. font de l'homœopathie, tantôt de l'allopathie, tantôt de la chirurgie. Il vous sert l'émotion à doses infinitésimales; puis, au lieu de ces globules, il vous tend une coupe pleine d'un nouveau breuvage, et finalement il tranche dans le vif et déblaie un dénouement^ pour parler le langage du théâtre, comme un operateur couperait un membre.
C'est surtout en écoutant les Bsux (hyhelines que nous avons pu nous apercevoir de cette habileté qui tour à tour se plaît aux nuances ou tranche dans le vif* On a dit de M. d'Ennery un bien joli mot et qui peint tout à fait la faculté maîtresse du dramaturge : « D'Ennery, a-t-on dit, est, à lui seul, une salle pleine. » Il sait d'avance, étant donné tel mot ou telle situation, ce qu'en penseront à la fois, et les fauteuils, et le parterre, et le paradis. 11 connaît admirablement ce clavier humain d'une salle de spectacle. Ce qui nuit aux auteurs, c'est qu'ils ne s'imaginent point TefTet absolu que produiront sur le théâtre plein de monde les actes qu'ils font répéter devant des
830 LA VIB MODERNE
banqaettes \ldes* Les banquettes vides sont fort indulgentes; mais, dès qu'elles se peuplent, elles sont bien capables de se fâcher. Tout le talent du metteur en scène consiste donc, nous l'avons déjà dit plus d'une fois, à se figurer la salle pleine et à deviner ce qu'elle pensera de l'œuvre qu'on répète. Or, c'est précisément là le talent spécial de M. d'Ennery. J'imagine que c'était aussi celui de M. Scribe. Une idée qu'on apporte à un tel homme, en supposant qu'elle vaille 50 lorsqu'on la lui soumet, vaudra 100 lorsquil Taura examinée, approuvée, et qu'il en aura tiré tout ce qu'on peut en tirer.
En matière de collaboration , il est assez difficile — et il serait même fort indiscret et fort déplacé — de rechercher quelle est, entre les collaborateurs, celui dont la part est la plus large; et, en parlant de M. d'Ennery, je n'ai garde d'oublier M. Gormon, qui certes a sa grande et belle part dans ce remarquable drame des Beux Orphelines. Mais je prends M, d'Ennery comme type de ces charpentiers habiles dont la jeune génération a trop médit, et qui, habitués au travail et au soin, ne livrent rien au hasard dans leurs œuvres^ et construisent une pièce avec le patient labeur d'un architecte menant une demeure des fondations au faite. La plupart du temps, ^ depuis quelques années du moins, je crois, — M. d'Ennery laisse à ses collaborateurs le soin de dépister le sujet et les situations. Il attend qu'on ait fait lever le lièvre ou happé le lapin, et qu'on le lui rabatte ou qu'on le lui rapporte. Alors il examine le gibier, et, avec son flair^ habituel, il vous répond : c'est bon ou c'est mauvais, cela va ou cela ne va point.
Et lorsqu'on lui] demande, un peu déconcerté, ce qu'il faut trouver à la place de ce qu'il a rejeté, il répond imperturbablement :
— Cherchez !
— Mais chercher quoi? Trouver quoi?
— Cherchez !
C'est la réponse éternelle. Et le plus curieux, c'est que, poussé par lui, on cheiiche et l'on trouve, et 'que, lorsqu'on
a trouvé^ il accommode si bien le produit de la chasse , que le mets qui en résulte peut à bon droit garder le fumet et comme le cachet particulier du maître. Quel exemple pour ceux des nouveaux venus qui bâclent un drame sans penser, sans peser, sans rester, comme dit le poète, et qui ont écrit leurs cinq actes en moins de temps que ne mettent des hommes comme M. d'Ennery ou M. Germon pour achever un plan et construire un scénario?
Ce qui est très-remarquable dans ces Deux Orphelines , comme dans tous les mélodrames de cette école, c'est la façon dont ces huit tableaux sont équarris. On les pourrait comparer à un meuble achevé, dont tous les tiroirs ferment hermétiquement et dont les serrures jouent avec facilité. Cela est parfait dans son genre. Hien n'est inutile ; le hasard n'a aucunement sa part dans les combinaisons multiples du drame. Nous aurions rempli tous nos feuillets d'habitude avant d'avoir achevé l'analyse, et, dans cette succession de scènes^ il n'est pas un détail qui ne serve, soit aux péripéties, soit au dénouement. Les longueurs mêmes, qui ne font pas défaut aux Deux Orphe- Unes, semblent des habiletés; elles rendent plus saisissants encore les coups de théâtre qui leur succèdent.
Théophile Gautier raconte , dans cette Histoire du Romantisme que nous annoncions Tautre jour S que, lorsque son ami Joseph Bouchardy, Bouchardy au cœur de salpêtre comme on disait dans le cénacle, ût représenter, à la Gaîté, le Sonneur de Saint-Paul, le feuilletoniste de la Presse essaya d'en donner in extenso le compte rendu à ses lecteurs, a Neuf colonnes d'analyse, dit Théophile a Gautier, ne nous avaient amené qu'à la moitié (^i prête mier acte. Comme Bouchardy était devenu notre voisin,
1. C'est un des volumes les plus curieux, les plus intéressants, les plus personnels de l'écrivain. Ces fragments, qui dureront, ont été réunis,'avec un soin pieux et un goût très-sûr, par un esprit épris de Tliêophile Gautier, et qui pénétra très-avant dans la pensée du maître. G^est M. Maurice Dreyfous, dont on connaissait déjà uu viril volume de vers. H faut lire cette Histoire du Romantisme, (1 vol., chez Charpentier.)
c( nous Tallâmes chercher pour nous guider dans ce dé- « dale d'événements ; mais, après une ou deux heures de « marches et de contre-marches, il nous avoua qu'il ne «4 s'y retrouvait pas, n'ayant pas son plan devant lui. » Pareille aventure n'arriverait point, sans doute, à M. Cormon ou à M. d'Ennery; mais il n'en est pas moins vrai qu'il nous serait assez difficile de donner, par le menu, l'analyse du nouveau drame de la Porte-Saint-Martin.
Ce drame, c'est la mise en scène émouvante des aventures de deux orphelines, jetées seules dans le Paris plein de pièges du dix-huitième siècle, le Paris des guet-apens, des lettres de cachet, de la Salpétrière, de la Grève, des exempts de police et des coupeurs de hourses. Les deux jeunes filles, qui ne sont point sœurs par la naissance, mais par Taffection et le malheur, arrivent à Paris, isolées, perdues, et, dès leur premier pas, on les sépare. Un grand seigneur débauché fait enlever et transporter Henriette dans sa petite maison; la veuve d'un supplicié, la Frochard, entraîne dans son taudis Louise , qui est aveugle, et lui apprendra à chanter et à mendier par les rues.
Comment ces deux orphelines , ainsi arrachées l'une à l'autre, parviendront-elles à se retrouver, à se réunir? C'est là que gît tout le drame, et certes un des drames les plus attendrissants, les plus émouvants qu'on ait jamais montrés à la sensibilité de la foule. Henriette, qui échappe à son séducteur, grâce au dévouement d'un jeune gentilhomme, le chevalier de Vaudrey, moins pervers que ses compagnons, n'en est pas moins arrêtée, par ordre du lieutenant général de la police, qui la soupçonne de vouloir ^ploiter son neveu et lui escroquer son nom et son titre. On la jette à la Salpétrière, parmi les vierges folles, les voleuses et les filles perdues. Elle fera partie du prochain convoi de femmes déportées à la Guyane. Comment les auteurs parviendront-ils à la tirer de ce sinistre et mauvais pas?
Louise, pendant ce temps, chante, en frissonnant.sous la neige, des chansons aux portes des églises. Elle tend la main, elle grelotte. La Frochard, cette Cîamette hideuse,
spécule, comme la mégère des lây stères de Pans, sur l'air charmant et triste de cette autre Qoualeusey une Fleurde-Marie innocente. Lorsque Louise ne veut point chanter, on la bat^ on la torture. 11 n'y a, auprès de la pauvre enfant, et pour veiller sur elle, qu'un être misérable et rachitique, faible et boiteux, le fils de la Frochard, uni petit rémouleur que sa mère et son frère appellent eux-mêmes V Avorton, V Avorton a un cœur; il plaint, il aime la pauvre fille; lorsqu'il la voit trembler de froid, il ôte son vêtement de dessus son dos et le place doucement sur les épaules frissonnantes de Louise, et raveug1e,'qui ne peut que deviner, lui dit doucement sans le voir : a C'est vous, Pierre? »
Bien n'est plus charmant et d'un ton plus juste que celte pénétrante idylle. Qu'y a-t-il là de nouveau? Peu de chose. C'est Fanchon la vielleuse, c'est Fleur-de-Marie, c'est l'éternelle abandonnée pleurant et chantant; mais cela est poignant et vrai, et i'efiet a été profond. Tandis que l'Avorton protège l'orpheline, son frère, Jacques, un grand gars brutal, odieux et lâche, voleur hier, demain assassin, convoite aussi cette petite. Il l'épousera, dût-il user de violence, et sa mère, la Frochard, approuve. Quand l'orpheline sera la femme de Jacques, on ne craindra plus du moins ses plaintes ou ses dénonciations. Comment, de ce côté aussi, les auteurs rendront-ils la liberté à Louise?
Voilà le triomphe de leur habileté : tout concourt logiquement à assurer la réunion des deux orphelines. Henj-iette est sauvée de la Salpétrière par une pauvre fille repentie, l'ancienne maîtresse de Jacques Frochard, dont la conduite a mérité le pardon. La malheureuse se substitue à Henriette et — lorsque l'exempt chargé d'appeler les femmes destinées à la Guyane appelle Henriette Gérard,^ elle répond : C'est moi!
Ici, un épisode émouvant a fait grandir le succès, déjà certain, du drame. 11 y a à la Salpétrière une sœur, bonne et douce, qui n'a jamais menti. Lorsque la maltresse de Jacques répond au nom d'Henriette, l'exempt demande à la sœur Geneviève si elle reconnaît bien Henriette Gérard ,
et la sainte fille, qui connaît l'innocence d'Henriette, se trouve prise entre sa terreur du mensonge et le désir de sauver une honnête femme. Elle hésite, elle tremble; on l'implore. Enfin, elle ment; elle répond: Oui; elle assure qu'elle reconnaît Henriette, <c C'est mon premier mensonge, dit-elle. — Il vous sera compté là-haut, lui est-il répondu, comme une œuvre de charité. »
Qui ne reconnaîtrait là, dans cette sœur du mélodrame, la sœur Simplice dont Victor Hugo nous a tracé la douce image? Qui ne se rappellerait l'épisode identique du roman des Uisérahles, et le mensonge de sœur Simplice, qai n'avait jamais menti? Lorsque Jean Valjean est poursuivi, sœur Simplice, qui le reconnaît, répond : Non, je ne h connais pas, comme la religieuse du drame , et le poète fait suivre, en des lignes émues, ce mensonge d'une sorte de salut respectueux : « Sainte fille , il te sera compté au ciel ! » Le mensonge de sœur Geneviève a fort ému le public de la Porte-Saint-Martin, et Victor Hugo a fourni encore aux auteurs des Deux Orphelines un motif touchant, le récit, fort bien dit par mademoiselle Dica Petit, de la façon dont le père d'Henriette, quoique pauvre, recueille aussi la petite Louise. « Au lieu d'un enfant, nous en aurons deux, » dit-il à sa femme en rapportant l'orpheline à son logis. — C'est l'admirable pièce de vers des Pauvres Gens, transportée au théâtre, et le « Tiens, les voilà! » du pêcheur, mis sur les lèvres d'un paysan normand. Ce ressouvenir de deux des plus parfaites imaginations d'un grand poète n'a pas nui, on le devine, à l'atteodrissement provoqué par le drame.
Le tableau de la Salpétrière avait remué la sensibilité des spectateurs; le tableau qui suit a peut-être plus profondément frappé le public. On a fort justement rappelé, à ce propos, le souvenir du dernier acte de Trente Ans ou la Vie d'un Joueur, On pourrait aussi comparer ce septième tableau des Detix Orphelines à ce drame étrange et sinistre de Zacharias Werner qui s'appelle la Nuit du vingt-quatre février. Le dramaturge allemand n'a pas accumulé dans son œuvre plus de terreur que MM. d'En-
AU THEATRB. 335
nery et Cormon dans cette mise en scène de Tintérieur des Frochard. L'antre est hideux; il sent la misère et le crime. Un escalier vermoulu conduit à une chambre sombre. Louise est couchée sur de la paille^ dans un coin. Les instruments du rémouleur sont là, et l'œil invinciblement se fixe sur un couteau fraîchement aiguisé qui jette les lueurs vives de Tacier. Ce couteau, tout à l'heure, dénouera le drame : c'est avec cette lame brillante que Pierre Frochard, TAvorton, tuera son frère, l'Hercule.
La scène est terrible, et Taillade l'a supérieurement jouée. Jacques menace Louise de son amour; il veutrem-» pêcher de franchir le seuil de la masure, Louise a retrouvé Henriette^ et les deux orphelines sont là, entre Jacques Frochard et sa mère, le vice hideux et la force épouvan* table. Pour tout défenseur, les pauvres filles n'ont que ce misérable être bancroche qui tremble ordinairement de* vaut Jacques et qui se demande lui-même s'il a du sang dans les veines. Elles n'ont que l'Avorton; mais cela suffit. Il se redresse devant la menace de son frère comme un serpent sous la griffe d'un tigre. Il n'a plus peur; il re^garde en face le grand Jaques et lui rejette ses propres paroles au visage :
— Tu l'as dit tout à l'heure : nous sommes d'une famille qui tue! Si tu fais un pas vers Louise, tu es mort!
Et il brandit le couteau qu'il vient d'aiguiser.
— Nous sommes Caïn et Abel, ajoute-t-il, mais cette fois, c'est Abel qui va tuer Caïn.
Jacques avance et frappe; l'Avorton tombe, mais c'est pour se relever et planter son couteau dans le ventre du colosse, qui chancelle à son tour et s'écroule pour ne plus se relever.
N'avons-nous pas assisté à un spectacle à peu près semblable, dans un drame que jouait fort bien Vannoy: la Bête du bon Dieu, et où le souffre-douleur se débarrassait aussi de son tyran avec un couteau ?
Il faut voir Taillade se redressant, terrible et ce couteau à la main. Il a joué toute cette scène avec une puissance superbe, comme il avait composé jusque-là tout ce
rôle d'une façon craintive et tremblante tout à fait émouvante. La pièce est d'ailleurs admirablement jouée et avec un ensemble rare. Il n'est vraiment pas un rôle qui ne soit bien tenu. Peut-être est-ce parce que les bons rôles font les bons comédiens; car, en vérité, tous les personnages de ce drame ont une physionomie, une allure particulière, un caractère. Le rôle comique de la pièce, celui d'un valet qui déploré les erreurs philosophiques de son maître, et se sent tout heureux do voir le chevalier revenir aux saines traditions lorsqu'il appelle ses gens marauds ou pendard$f ce seul rôle est mal venu. C'est là du comique à côté que tout le monde ne saurait comprendre. Mais, en revanche, quelle diversité de types dramatiques, tous dessinés avec une franchise et un bonheur absolus! Nous n'ayons pas , en effet, parlé de plusieurs personnages qui tiennent une importante place dans les Deux Orphelines : le lieutenant général de la police, entre autres, M. de Linières, jaloux de sa femme et jalouxà juste.titre, puisque Louise, la petite aveugle, est la fille de madame de Linières, ce qui amène d'ailleurs le comte à pardonner à sa femme, exactement comme le fait M. de Montaiglin dans Monsieur Alphonse,
Tous ces divers personnages gardent , dans une action multiple et qui serait facilement devenue diffuse sans l'habileté magistrale des auteurs, une physionomie et un intérêt particuliers. Encore un coup, tout cela est agencé d'une façon prodigieuse ! Quelle entente de la mise en scène dans ce tableau où nous voyons madame de Linières, la comtesse, vêtue de fourrures et d'une magnifique toilette de velours bleu, faire l'aumône à sa fille, dont les dents claquent sous la neige ! L'antithèse de cette grande dame, que suivent, chapeau bas, jusqu'à sa chaise, des valets galonnés, et de cette pauvresse qui tremble, est irrésistible comme effet. Aussi l'on pleure, et l'on pleure de douces larnaes. MM. d'Ennery et Cormon auront attendri bien des rochers. .
11 faut nommer tous les acteurs de ce grand succès, Taillade en tête. Il est admirable. On n'est à la fois ni
AU THEATRK. 337
plus humble ni plus effrayant. C'est un personnage de Sébastien Mercier, découvrant tout à coup en lui-même des accents à la Shakespeare. Lacressonnière est parfait d'autorité sous l'habit de M. de Linières. Laray est excellent. Régnier et Mangin ont absolument bien rempli leurs rôles. Mademoiselle Dica Petit a eu des accents touchants et énergiques. Son succès a été grand, mais moins imprévu que celui de mademoiselle Angèle Moreau, qui^ en un soir, a conquis la sympathie du public par la façon douce et triste et charmante dont elle joue son rôle d'aveugle. Madame Lacressonnière n'a que deux scènes, qu'elle enlève avec énergie, et madame Daubrun donne un caractère simple et vrai à sœur Geneviève. Une actrice qui fit beaucoup rire jadis, madame Sophie Hamet , a trouvé dans les Deux Orphelines l'occasion de faire frissonner.
Elle est effrayante sous les trails de la Frochard, horrible et d'une vérité superbe. La voix, le geste, le costume, tout est composé avec un talent rare, tout est parfait. C'est Chopàrd femelle.
Il serait injuste d'oublier la mise en scène , jolie et très-exacte. Le tableau de l'entrée dé la messe à Saint- Sulpice m'a particulièremenat séduit. Ces bourgeoises encapuchonnées, ces bourgeois appuyés sur leurs cannes, ces grandes dames descendant d^ leurs èhaises, ces mendiants accroupis sur les marches, ces laquais en livrée, ont vraiment le caractère du dix-huitième siècle. On songe aux tableaux de Meissonnier en les voyant, et aux bavardages de Diderot.
Bref, c'est un grand succès que la pièce de MM. d'Ennery et Corjnon. Si elle ne touchait et n'entraînait point le public, il faudrait désespérer du drame. Nous n'en sommes pas là ; tout au contraire, on peut voir, par la façon dont le public a accueilli les Deux Orphelines, que le travail, le soin, le souci du bien, ne peuvent longtemps passer inaperçus. MM. d'Ennery et Cormon sont, en effet, du temps où l'on cherchait le mieux, même dans les sphères qui ne visaient pas à l'art parfait. Quel élonnement pour
ceux d'aujourd'hui ! Voici deux homme» experts aux choses du théâtre, Tun et l'autre ont eu des succès divers et très-grands ; ils peuvent se croire maîtres de leur art et se lancer^ comme à Taveûture, dans les cinq actes de leur œuvre! Point du tout. Ils cherchent, combinent, travaillent, ne laissent rien à Valea et ne livrent leur pièce que lorsqu'elle satisfait leur propre conscience. Le succès est à ce prix. Aussi bien, voilà un drame qui, sans se piquer de faire du style et par la seule puissance de l'action, va émouvoir, comme on dit, tout Paris, et fait le plus grand honneur aux deux auteurs qui l'ont signé.
Vaudeville : Le Candidat^ comédi^ en quatre actes, par M. Gustave
Flaubert. — Aih^b Descl^b.
16 mari 1874.
M. Gustave Flaubert vient de subir, au théâtre, une de ces épreuves qui n'ont manqué à aucun des écrivains remarquables de ce temps : à Balzac , qui composa les Bessources de Quinoïa; à George Sand, qui fit Cosima; à Lamartine, qui donna Toussaint Louverture; à M. Edmond About, qui risqua Guillery et Gaètana; aux frères de Concourt, les auteurs d'Henriette Maréchal. Il est toujours dangereux, lorsqu'on a, dans les lettres, une situation acquise, de la risquer dans une de ces batailles scéniques comme on jouerait sa fortune sur un coup de dés. Un inconnu peut impunément tomber, il ne compromet rien de son passé. Eugène Scribe débuta par quatorze chutes successives, et ne s'en trouva pas plus mal. Mais un maître qui, certain de lui-même sur un autre terrain, se livre pieds et poings liés au public , engage , il faut l'avouer, une terrible partie. Et tout d'abord il a contre lui deux catégories de spectateurs : ceux qui , Tadmirant pour ses
œuvres passées, éprouveraient cependant un certain petit plaisir à lui voir faire un faux pas (car enfin de quoi se môle un homme qui veut toucher à toutes choses, et a-t-ii vraiment la prétention d'être universel?); puis ceux des spectateurs qui, ne le connaissant point, s'avisent de le juger sur l'œuvre présente et s^écrient dès qu'ils voient une faiblesse: Que nous avait-on dit? Voilà, en vérité, un homme célèbre tout à fait au-dessous de sa réputation I
Quoi qu'il fasse, l'écrivain qui, précédé d'une haute renommée, aborde pour la première fois le théâtre, doit naviguer entre ces deux écueils. Il n'a, pour lui venir en aide, que ses amis personnels, qui sont toujours rares, et qui d'ailleurs savent fort bien lâcher le gouvernail si la tempête devient trop forte. Alfred de Vigny affirmait que, pour un homme de lettres, tout livre nouveau était un nouveau début. On débute toujours, disait-il. Mais un romancier de la valeur de M. Flaubert débute deux fois lorsqu'il offre au public un ouvrage dramatique. Il met en question, et l'œuvre présente, et les œuvres passées; et plus d'un, môme parmi ceux qui Técoutent sans être du métier, plus d'un n'est point fâché de lui faire payer son tromphe d'hier par la sévérité d'aujourd'hui.
On nous répondra que nul ne force personne à écrire des pièces de théâtre. « Il est si facile , disait un homme « d'esprit , de ne pas faire une tragédie en cinq actes ! » Puis, on a peut-être bien le droit de se montrer moins indulgent lorsqu'on se trouve en présence d'un des talents les plus incontestables de cette époque , et , sans qu'on s'en étonne, on exigera plus de l'auteur de Madame de Bovary que du premier ou dernier venu.
M. Gustave Flaubert est, en effet, une des physionomies littéraires les plus remarquables qu'aient vues se produire ces quinze dernières années. Il a signé un maitre-lvore, le plus étonnant, à coup sûr, qu'on ait composé depuis Balzac , et un livre que n'eût pas écrit Balzac, car il fallait pour y parvenir une richesse de coloris , une science pittoresque du style, que Balzac, avec tout son génie, ne
possédait point, et que Gustave Flaubert semble avoir ravies à Théophile Gautier. C'est Madame Bovary que je veux dire ; tout le monde a lu ce livre. A cette heure même, il. s'en publie deux éditions à la fois, qu*on peut appeler définitives: Tune, toute de luxe et de rareté, chez Lemerre ; Tautre, chez Charpentier, avec le curieux procès intenté à Tauteur, au nom de la morale publique, par M. Pinard, le futur ministre de l'Empire. La plaidoirie de M® Senard, qui défendit Gustave Flaubert devant le tribunal correctionnel, est jointe aussi à ce réquisitoire, et l'avocat de l'écrivain ne faisait que rendre, par avance, le jugement de l'avenir lorsqu'il déclarait tout à fait viable et durable ce livre, que Lamartine admirait si profondément. Aujourd'hui, Madame Bovary, après avoir été quelque chose comme une œuvre de combat, est devenue à peu près une œuvre classique. Classique? Voilà un bien gros mot. Il faudrait l'entendre, il est vrai, comme je le prononce. Je veux dire que le style même de ce livre est un modèle de langue picturale et savante, et plût à notre maîtresse souveraine l'Université qu'un tel langage, sans être classique dans le sens absolu du mot, se parlât couramment dans nos classes !
Quant à la partie morale ou à ïimmoralité de Madame Bovary, jadis flétrie (en pure perte) par M. Pinard, j'avoue que je ne vois pas dans ce livre autre chose qu'une œuvre d'art réagissant contre certaines séductions malsaines de l'art. Ce terrible roman, avec ses crus et ses réalités saisissantes,— œuvre de professeur de clinique, disait Sainte- Beuve, qui le loua le premier; — ce roman effarouchant les pudeurs trop facilement alarmées est la négation même de tout ce qui est le faux, le malsain, la rêverie alanguissanté, l'insaisissable, le romanesque. Madame Bovary, c'est une victime du vague à l'âme publiquement disséquée devant la foule. C'est Lélia se regardant en un miroir qui ne flatte plus et y apercevant tout à coup ces laideurs atroces qui se dissimulent hypocritement sous ce mot indéfini , mensonger , l'idéal^ pseudonyme liquoreux de l'adultère : les confidences en fiacre, les amours furtives, les
escaliers sombres des hôtels garnis , tout le cadre malsain des banales passions. Les esprits qui pourraient trouver à se corrompre devant un tel spectacle sont absolument corrompus d'avance. A mon avis, c'est un terrib'le plaidoyer contre l'adultère que ce roman où l'auteur ne se pique pas de plaider, mais de peindre. Lorsque madame Bovary meurt, — et de quelle mort! — lorsqu'elle repose dans cet enclos où a des arbres, çà et là, faisaient des « bouquets noirs entre des pierres blanches, » qui la pleure, qui songe à elle durant la nuit qui suit les funérailles ? Sont-ce ses amants? Ils ne lui ont jamais demandé que du plaisir. Morte hier, elle est oubliée aujourd'hui. « Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois « toute la journée, dormait tranquillement dans son châ- « teau ; Léon, là- bas, dormait aussi. Seul, Charles Bovary, « éveillé, — le mari — pensait toujours à elle. »
Un tel dénouement , ce me semble, contient une moralité saisissante. Et voilà bien pourquoi je l'aime, cet émouvant récit où, selon le mot de l'auteur lui-même, on peut mesurer de près la petitesse des passions que l'art exagère.
Peut-être M. Gustave Flaubert, en parlant ainsi d'Emma Bovary, a-t-il voulu donner a formule môme de son propre talent au du moins de s propres recherches. Lui, si profondément artiste dans ce livre superbe, Salammbô, tout plein d'une grandeur étrange et comme chauffé d'un soleil puissant, s'est attaché à démontrer les petitesses, non-seulement de la passion coupable, mais de la vie môme, de la politique, par exemple, dans cette série d'épisodes qui s'appelle YÊdmation sentimentale. Un pessimisme profond, absolu, emplit ce dernier livre, et M. Flaubert nous y apparaît plus dégoûté qu'amer et ayant, pour parler vulgairement, fait son deuil de la bonté et môme de l'honnêteté humaines.
Être pessimiste, cela n'est pas toujours un défaut. Les satisfaits et les souriants de parti pris sont assez nombreux pour qu'on aime à saluer, de temps à autre, des misanthropes. Un front altier console de tant de fronts
courbés. Mais^ pessimiste', on peut Têtre tout à son aise dans un livre; on ne saurait Têtre au théâtre sans danger. Le lecteur d'un livre est un être avec lequel vous causez librement, au coin du feu, face à face. Vous pouvez tout lui dire. On ne le regarde pas. Il ne se fâchera point. Faites-lui toucher du doigt toutes les plaies du monde, il vous trouvera très-volontiers habile et pas du tout révoltant. Au contraire , un public multiple comme celui d'une salle de théâtre ne consentira jamais à ce qu'on lui présente le monde entier comme un ramassis de personnages odieux^ intéressés ou vulgaires. Ce même homme qui tout à l'heure, solitaire^ applaudissait aux conclusions d'un La Rochefoucauld^ sifflera les mêmes maximes professées tout haut sur la scène. C'est qu'en entrant au théâtre l'homme vous échappe; il n'est plus, comme un moment auparavant^ une individualité capable d'entendre sans broncher la vérité la plus cruelle; il est une partie de ce grand tout mobile qui se nomme un public et qui n'admet, en fait de sentiments émouvants, que l'honneur, la vertu, le désintéressement, l'amour, et qui veut à tout prix, sur la scène , des personnages sympathiques, peut-être simplement parce qu'ils sont assez rares dans la vie.
Le pessimisme de M. Gustave Flaubert lui a porté malheur. Le Candidat, ce tableau pris sur le vif — sans doute trop chargé — des tribulations d'une élection en province, a paru trop attristant à la majorité des spectateurs. Beaucoup de gens qui ont vu , il n'y a pas si longtemps, voter dans des soupières et qui n'ont pas dû oublier les rastels d'autrefois, ont déclaré que les palinodies deRousselin (c'est le nom du candidat étudié par M. Flaubert) étaient décidément invraisemblables. Et puis, en écrivant une pièce politique, ce qui est fort dangereux, ce qui l'est infiniment davantage aujourd'hui que la politique absorbe tout, M. Flaubert avait eu le bon esprit de Iprésenter au public une peinture et non une sauce, l'étude d'un type et non la caricature d'une personnalité. Le public devait lui tenir compte de cette sorte d'impartialité. Le public,
qui aime assez les coups de boutoir donnés et les égratignures faites sous ses yeux, n'en a su aucun gré à l'auteur du Candidat. Il a certainement regretté les plaisanteries de Rabagas.
Il y a cependant un tableau curieux des mœurs politiques de la province dans la pièce de M. Gustave Flaubert. Les aventures de ce malheureux Rousselin, avide de mettre sur sa carte ce titre mirifique : député, ses hésitations entre les partis les plus divers qu'il flatte tour à tour, radical ici, monarchiste là, modéré par tempérament, socialiste par occasion, républicain quelquefois , légitimiste souvent « candidat toujours, ces changements soudains et ces modifications successives ne laissent pas que d'avoir leurs côtés plaisants. Elles ne sont malheureusement pas encadrées dans une action intéressante. Ce n'est pas une chose absolue que, pour faire un civet, il faille un lièvre. Il y a parfaitement un lièvre dans le Candidat; c'est la sauce qui n'y est pas. I/accommodement est nul. Les amours intéressées de M. Mirel avec mademoiselle Rousselin, les amours adultères de M. Julien Duprat, poète et rédacteur de YImpartial, avec madame Rousselin» les ambitions du vieux Gruchet, les jalousies d'une institutrice anglaise , les vanités d'un gentillâtre de province, tout cela n'est pas fait pour passionner infiniment le public. On s'est ennuyé, il faut bien l'avouer; on s'est ennuyé plus qu'on ne le devait faire, certes, car il y a là des traits, des scènes, des tableaux qui méritaient un meilleur accueil; mais la salle n'était vraiment ni en humeur d'indulgence, ni même en humeur de justice.
C'est ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, qu'elle a tout à fait pris à rebours la pensée même de l'auteur. Au second acte, lorsque, sous les arbres du Mail , Julien Duprat, jouant à TAntony, fait à madame Rousselin une déclaration d'amour digne des tirades fatales que récitait si bien Bocage, et s'écrie : « Je suis de i830, moi! » le public s'est mis à rire, ne comprenant pas que l'auteur lui-môme raillait ce poète de province, sorte de Léon du journalisme, faisant une cour romanesque à une autre Emma
Bovary. Bref, le Candidat n'a pas réussi. On n'a pas môme vu l'idée, vraiment poignante cette fois, qui remplit le dernier acte. Ce Rousselin, qui est père, mari, ami, et bonhomme au fond , n'est plus, au dénouement, que candidat. Il sacriBe sa 011e pour s'assurer des voix; il n'a plus de monnaie à jeter à un pauvre qui meurt de faim : il a tout donné pour acheter des voix; sa femme n'est pas au logis : il ne s'inquiète pas de sa femme; il regarde la pendule et s'écrie seulement, haletant, éperdu : a A cette heure, on dépouille le scrutin !»
Cette situation est beaucoup plus philosophique que dramatique : c'est là le malheur; maiselle est réellement belle, à coup sûr. Je regrette que M. Flaubert l'ait terminée par un trait vulgaire. Au moment où Rousselin voit son salon envahi par ses électeurs, il se précipite vers le vieux Gruchet et lui demande: « Est-ce que je le suis? » — Et le paysan madré, songeant au rendez-vous de Julien et de madame Rousselin : — a Vous l'êtes, fait-il, c'est moi qui vous en réponds !>• Il y a plus d'esprit dans les autres parties du Candidat, notamment dans le tableau beaucoup trop long mais assez mordant de la réunion publique, et c'est terminer par un trait de mauvais goût une comédie vigoureuse où l'observation, l'ironie, la véi'ité, le style, ne tiennent malheureusement pas lieu de l'habileté dramatique.
Ah! si M. Flaubert avait introduit là un personnage sympathique! s'il avait offert ce régal aux baisers du public ! Mais M. Flaubert est toujours l'homme qui ne sacrifiera rien à M. Homais, et qui raconte que, lorsque Charles Bovary se cloître chez lui après la mort de sa femme, la petite ville prétend que le pauvre diable s'enferme pour boire» Lorsqu'on a cette opinion de l'humanité, on ne s'adresse pas à des foules avides de rire et peu disposées à la misanthropie. L'épreuve tentée, M. Gustave Flaubert a retiré sa pièce. Le remède est radical et point du tout proportionné au mal. Mais peut-être l'auteur de Salammbô a-t-il raison: on n'a pas écoulé le Candidat, on l'a supporté; mais on le lira; tout ce qui semblait long paraîtra
alerte, biea observé, pris sur le vif, et le succès de la brochure sera déjà une première revanche de l'auteur.
Une grande artiste est morte cette semaine. Mademoiselle Aimée Desclée, agonisante depuis de longs mois, a cessé de souffrir. Une maladie qui ne pardonne pas la dévorait sans merci. On raconte que la malheureuse femme demandait, pour en finir plus tôt, du poison à ses amis* Elle avait , accablée de douleurs, comme un appétit de la mort. La pauvre Desclée n'avait qu'à attendre. La mort venait trop lente, mais elle venait. Celle qui fut Diane de Lys, Frou-Frou, Marceline et la princesse Georges est heureuse maintenant : elle repose.
La renommée de mademoiselle Desclée avait été à la fois bien soudaine et bien lente; bien soudaine, car, du soir au lendemain, après avoir joué Diane de Lys au Gymnase, elle était célèbre; bien lente, car, avant d'obtenir du public cette justice, cette revanche, elle avait obscurément végété, dans ce même théâtre, qu'elle avait quitté enQn, lasse, ennuyée, pour demander à l'étranger les bravos que refusait Paris. Aimée Desclée était acclamée depuis dix ans en Italie qu'elle était inconnue, oubliée ici. Elle fît, à Turin, la. fortune de la troupe Meynadier. On lui trouvait un naturel exquis, un tempérament personnel, une originalité sans affectation, toutes les qualités que nous avons, depuis, applaudies en elle.
Desclée avait quitté l'Italie pour Bruxelles. Un jour, Alexandre Dumas fils alla l'écouter. Elle jouait justement Diane de Lys, Huit jours après. Aimée Desclée était engagée au Gymnase. Elle y aura laissé, dans son trop court passage, un inoubliable souvenir. Il était impossible d'être supérieure à ce qu'elle fut dans Frou-Frou et dans Une Visite de noces. Elle avait une voix à la fois nasillarde e^ musicale qui faisait frissonner, une voix qui trahissait comme un monde de déceptions et de douleurs apaisées, des yeux fixes, profonds, tristes, un regard étrange et plein d'au delà; ses lèvres, plus volontiers ironiques ou ^ souffrantes qu'amoureuses , gardaient un rictus encore affligé. Il y avait là quelque amertume devenue souvenir.
A coup sûr aussi, il y avait^ comme Ta dit Dumas fils dans, son poignant discours^ il y avait là une âme»
Ce je ne sais quoi de mystérieux donnait à Aimée Desclée un inexprimable charme. Elle n'était point jolie; elle était pire, elle était irrésistible. D'ailleurs, point coquette, non pas même vaine ou seulement enivrée de ses succès. Alexandre Dumas fîls la déûnissait ainsi : « Cesi une morte, n A coup sûr vivante, elle se survivait. Elle survivait à quelque songe. On n'écrit pas les lettres affligées qu'elle écrivait sans qu'on ait laissé au fond du passé une part de soi-même. Cette grande artiste applaudie, cette autre Dorval, eût volontiers dit, en plein triom* phe, comme Valentine de Milan : « Plus ne m*est rién^ rien ne m'est plus! » Peut-être avait-elle, avec les amertumes, la nostalgie du temps passé où, ignorée, douloureuse, luttant, cherchant, elle pouvait du moins espérer! La gloire qui vient ne donne pas le quart du bonheur de la gloire qu'on attend.
Cette femme, remarquable par l'intelligence (on va publier, dit-on , ses Lettres, d'un ton si pénétrant et d'un tour si heureux) était la fîlle d^un saint-simonîen> M. Des^ clée, qui l'avait élevée en Tinstruisant. Une vocation irré* sistible avait seule arraché mademoiselle Desclée au foyer paternel. Après tout j cette vie sitôt tranchée aura été une vie heureuse* Aimée Desclée aura paru et disparu; mais elle laissera du moins un nom dans l'histoire jamais achevée du théâtre ^ et ce nom demeurera uni à celui de l'écrivain qui parlait^ l'autre jour, sur sa tombe.
Il y a deux ans^ on jouait^ au théâtre de la Gaîtéi dans une matinée littéraire, un à-propos d'un jeune poète, l* Eloge d'Alexandre Dumas^ par M. Paul Delain L'auteur montrait, groupés autour de la statue d'Alexandre Dumasj tous les personnages qui ataient fait la gloire et qui étaient l'œuvre du grand conteur : d'Artagnan, mademoiselle de Belle-Isle, le drame et la comédie. Tout à coupj dans une robe blanche, toute simple, presque timide, une femme s'avançait, un brin de lilas. à la main. C'était Aimée Desclée, venant déposer^ au nom du fils, une cou-
roone sur le buste du pèi^. Elle représentait la Comédie moderne, et nul, parmi ceux qui l'ont entendue, n'oubliera le ton exquis dont elle dit ces simples vers^ le charme musical qu'elle leur donnait :
Je n'ai qu'un mot à dire, hélas 1 Mais^ lui-même, il m'attend ! Et si je ne suis pas De son œuvre, je suis du moins de sa famille !
C'était là le comble de Tart*
Eh bien, cet hommage que rendait Desclée au 'père d'Alexandre Dumas fils, celui-ci Ta rendu avec une émotion éloquente à la comédienne morte. Lui aussi a déposé sur la tombe entr'ouverte le bouquet de lilas et la branche de laurier. Et la dette suprême est payée, et Ton va parler encore de cette admirable Aimée Desclée jusqu'à ce qu'on l'oublie et qu'on lui découvre quelque rivale à nattre qui ne la vaudra pas.
XXXYIII
Combdie-Françàiss : le Sphinr, drame en qnafre actes, Ae M. Octave Feuillet. — VAUDEyiLLE : reprise de la Comtesse de Sommetive,
30 mars 1874.
La Nouvelle pièce de M. Octate Feuillet que vient de représenter là Comédie-Française appartient, comme il est convenu de le dire, à la deuxième manière de son auteur. Il semble, en effet, que M. Octave Feuillet ait eu deux manières , comme Raphaël : la première , où il se montre sous des traits à la fois mondains et passionnés , un gentleman énamouré , un Mitssei des familles , a-t-on dit (le mot est des frères de Goncourt); la seconde , ot il parait vouloir réagir contre lui-même^ forcer son naturel
3lB LA. VIE MODERNE
féminin et produire des œuvres ardentes et mâles , et où, sous prétexte de rompre avec ses propres traditions, il pousse la passion jusqu'à la névrose et le sans-gêne jusqu'au déshabillé. Entendons-nous : avec M. Feuillet ce déshabillé môme garde toujours une grâce qui veut être décente et qui n'en est peut-être que plus capiteuse. Ce peintre habituel des adultères du high life met des gants glacés pour tenir ses pinceaux; mais ses couleurs, qu'il trouve le moyen de parfumer, ont cependant une crudité bizarre qui les rend tout aussi chaudes et grisantes que celles du plus profond réalisme.
Je dirai plus : il y a dans cet art tout particulier, et que je reconnais très-grand, de M. Feuillet, une séduction spéciale qui ne laisse pas que de garder quelque chose de malsain, 'felle pièce de théâtre, comme Julie, de M. Feuillet, où l'adultère se fait volontiers doux et tentant, aura poussé à rêver et à s'échauffer plus de cervelles que des comédies plus brutales oii le vice est tout simplement et tout énergiquement le vice. Il est évident que M. Octave Feuillet, par son éducation , par son talent, par son tempérament, n'a certes pas la volonté de produire un tel résultat. Tout au contraire , il vise à moraliser ; c'est un moraliste, en effet, mais un moraliste peu rébarbatif, qui ne va jamais jusqu'à la colère ou dont les courroux s'arrêtent à mi-chemin, un de ces médecins aimables qui voient le mal, prescrivent le remède, mais, pour ne point se faire prendre en haine par les malades, n'insistent guère pour forcer leurs clients à absorber les médicaments voulus. Et, puisque je me suis servi de cette comparaison, il est évident que, si M. Octave Feuillet, au lieu d'étudier le cœur humain, eût étudié le corps humain, il eût été tout naturellement le médecin des dames, élégant, poli, disert, le diagnostic excellent, la main légère, le sourire à la bouche, joli homme et bon confident entendant à demi-mot, docteur peu sévère et confesseur indulgent.
La clientèle littéraire de M. Octave Feuillet est toute féminine. Tandis que M. Dumas fils fait pousser les hauts cris à tout ce qui est femme, par sa façon acérée de
traiter les choses, M. Feuillet fait sourire , par l'adresse qu'il met à les caresser. L'un prescrit les astringents, l'autre les lénilifs; l'un et l'autre d'ailleurs réussissent, par des moyens différents, à exciter la curiosité, l'adoration ou la colère de cette grande partie du public qu'on appelle /es femmes^ et qui est celle, après tout, qui fait les succès plus vifs et plus continus.
Le Sphinx, l'événement dramatique de la semaine, appartient donc à ce genre de romans et de pièces où M. Feuillet a déjà rencontré, dans le livre et au théâtre, de grands succès, très-divers : Moiisieur de Camors , JuliCy Julià de TrécûBur. Cette dernière œuvre donnerait même, plus que toutes les autres, la caractéristique du talent de M. Feuillet. Avec Dalila, c'est bien certainement ce qu'a signé de plus complet cette plume élégante qui, un moment, dans un mélodrame d'autrefois : Palma, ou la nuit du Vendredi-Saint, a cherché à retrouver les fureurs du théâtre de 1830. Rien de plus complet, en son genre, et de plus exquis que celte nouvelle, Julia de Trécceur, d'un charme étrange, et qui produit sur le cerveau l'effet de l'odeur des tubéreuses : elle- procure une sorte d'enivrement maladif. L'héroïne de Julia de Trécœur, comme l'héroïne du SphinXy est une de ces créatures féminines inexplicables, agitées par toutes les fièvres, secouées par une sorte d'hystérie, capables dans la même journée et dans la même heure d'héroïsme et d'infamie , âmes troublées et corps souffrants appartenant plutôt à la physiologie qu'à la psychologie, et qui font le malheur de ceux qu'elles nencontrent en môme temps qu'elles se déchirent ellesmêmes comme de leurs propres mains. Le roman et le théâtre contemporain onj peut-être abusé de l'étude de ces créatures d'exception. Mais, à tout prendre, ces caractères excentriques et fous sont bien modernes, et chacun décrit ce qu'il a sous les yeux. Lorsqu'il a affaire à un tel type, M. Dunaas fils est implacable : c'est la femelle de Caîn, il la tue sans pitié. M. Feuillet généralement fait tuer cette dame Caïn par elle-même. Julia de Trécœur se précipite dans la mer, à cheval, du haut d'une falaise à H. 20
pic. Un coup d'éperon , un coup de cravache , et c'en est fait. Blanche de Chelles, cette sœur de Julia de Trécœur, avale un verre de poison et meurt dans des convulsions horribles. Et c'est ainsi que M. Feuillet, qui satisfait les mangeuses de fruit défendu en les montrant si séduisantes, si provocantes, si spirituelles et si belles, satisfait aussi la morale en leur infligeant une agonie finale qui rétablit décidément ou semble, du moins, rétablir les choses.
Blanche de Chelles, c'est la femme que M. Octave Feuillet a surnommée le sphiruc» Elle doit à la fois son surnom à la conduite assez énigmatique qu'elle tient dans le monde, et à la bague ornée d'un sphinx qu'elle porte à sa main gauche. Cette bague contient une poudre terrible, toxique foudroyant qui fera son œuvre au dénouement de cette tragédie bourgeoise — ou mondaine, comme on voudra. En attendant, Blanche de Chelles, dont le mari, qui ne l'a point comprise, croise en ce moment dans les mers de Chine , est entourée par un groupe assez varié de soupirants. Trois hommes également médiocres se disputent le cœur de cette femme faite pour les grandes aventures : un gentillâtre de province, un pianiste caricatural, et un marin sans relief. Un quatrième, plus redoutable, un descendant des chefs de clans écossais dont Walter Scott a conté les légendes, lord Astley, froid et grave comme rOswald de Corinne, rôde autour de madame de Chelles, épiant une heure de faiblesse pour offrir à cette femme, qui, au contraire de madame du Deffant, a du roman et du tempérament, sa vie tout entière. Pendant ce temps, le beau-père de Blanche , un amiral aux superbes favori* gris, veille sur celte affolée et cette chercheuse d'amouf. M. Octave Feuillet nous avait tout d'abord présenté cet amiral comme un type d'honneur farouche et menaçant. L'amiral, parait-il, a du sang d'Othello dans les veines. On assure qu'il a tué ou failli tuer sa première femme, coupable de quelque flirtation trop prononcée. Lorsqu'il parle, il a des mots qui doivent donner à songer aux galants: « Dans ma famille comme à mon bord, je suis le
AU théâtre:. 851
« maître; j'ai droit de vie et de mort sur tous ceux qui « ne font pas leur devoir. » On frissonne en songeant que cette imprudente Blanche de Chelles, qui jette une grappe de raisins à demi grignotée à ses quatre soupirants en disant : Qui en veut après moi? — se trouve sous la haute surveillance de l'amiral. A quoi s'expose la malheureuse! •Il y aura quelque affreuse expiation au bout de ses coquetteries ! Le public regarde passer l'ombre de l'amiral comme il regarderait descendre de son piédestal la statue du Commandeur. Mais M. Feuillet a pris plaisir à faire repentir les spectateurs de leur frisson anticipé. Il se trouve, en fin de compte, que ce rude vieillard n'est qu'une ganache vénérable ; ses froncements de sourcils et ses roulements d'yeux ne l'empêchent nullement d'être dupé. Il s'en console en ronflant philosophiquement sur un canapé^ tandis que le pianiste aux longs cheveux, Tamoureuxde Blanche, exécute une berceuse qui, jouée pour endormir les soucis de madame de Chelles, ne sert qu'à alourdir les paupières de ce brave et débonnaire amiral. M. Feuillet est dur pour les pianistes.
Cet homme, assurément, n^aime pas la musique !
On devine bien que Blanche n'aimant ni le pianiste , ni le marin, ni le gentillâtre , — quant à son mari , il est convenu qu'on n'en parle plus, — il faut cependant qu'elle aime quelqu'un. Ce quelqu'un est M. de Savigny, le mari (Je la meilleure amie de Blanche. C'est pourtant madame de Chelles qui a marié Berthe, qu'elle aime comme une . sœur, à M. de Savigny. L'a-t-elle fait pour étoufTer en elle-même la passion qu'elle a conçue pour cet homme? Je n'en sais rien et personne n'en peut rien savoir, cela par la faute de M. Octave Feuillet. Il ne prend aucunement, en effet, le soin de nous dire comment sont nés, dans les cœurs des personnages qu'il nous présente , les sentiments qu'il veut peindre, 11 a traité cette pièce de théâtre comme il eût traité un roman, en laissant au spectateur — j'allais dire au lecteur — le soin de lire entre
les lignes. Méthode déplorable au point de vue dramatique, ou plutôt manque absolu de méthode. Au théâtre, il faut tout expliquer. Le public, avec raison, ne fait à Taulcur aucun crédit, et, pour s'intéresser à un héros, il a besoin de le connaître tout à fait. Or, d'où vient M. de Savigny? Où madame de Chelles Ta-t-elle rencontré? Est-ce avant son mariage que cette belle passion lui est venue? Questions sans réponse. On est bien forcé de prendre ces acteurs tels qu'on nous les présente.
Blanche de Chelles aime donc M. de Savigny, et celui-ci essaye d'étouffer sous une haine apparente la passion qui, de son côté, le dévore sourdement. Il veut quitter le château où il rencontre .Blanche; il veut emmener sa femme Berthe à Nice; il flagelle dans des discours âpres et cruels les femmes du monde qui font de leur beauté un appât: tout cela est fort bien, mais tout cela veut simplement dire qu'il aime profondément madame de Chelles. Qui aime bien châtie bien, même en paroles. Berthe de Savigny, avec sa clairvoyance de femme, devine ce que son mari ne s'avoue peut-être pas à lui-même. Elle est jalouse de Blanche. Vainement, M. de Savigny lui jure qu'il n'aime et n'aimera jamais que la femme à laquelle il a donné son nom ; un dernier soupçon demeure au cœur de Berthe. En attendant* ce mari redevient amant pour un soir. 11 s'en ira avec sa femme par les bois, pas à pas, sous les rayons cléments de la lune, au sortir de la soirée donnée par Tamiral.
Blanche a entendu celte déclaration d'amour faîte par le mari à sa femme. Eperdue et jalouse, elle offre à lord Astley de partir sur-le-champ, cette nuit même, pour l'Ecosse. La voiture du lord attendra dans la forêt, et Blanche de Chelles sera exacte au rendez-vous.
M. Feuillet affectionne ces scènes amoureuses dans ]es bois, sous la fouillée, au bord des étangs, au haut des vieilles tours bretonnes, par les clairs de lune romautiques, per arnica silèntia lunae. Il aime ces épisodes, semblables aux peintures de Compte-Calix, ces décors d'opéras encadrant les scènes de passion, ces paysages créés
AU THÉATRK. 3r.3
pour faire rêver les misses anglaises. On dirait Marivaux gazouillant dans une forôt ou un souterrain d'Anne RadclilTe.
Le décor de la Comédie-Française est superbe : un étang attirant et terrible, des arbres séculaires, un banc de gazon tout velouté de vert et fait pour la chute. Blanche de Chelles et M. de Savigny n'ont plus qu'à se rencontrer. C'est Berthe elle-même qui est cause de cette réunion. Elle conûe à son mari que' Blanche va partir, celle nuit même, avec lord Astley. M. de Savigny pâlit et bondit. Sous le prétexte de parler à l'Écossais, mais en réalité pour revoir Blanche, il quitte le bras de sa femme^ la laisse seule continuer sa route, et se dresse devant madame de Chelles lorsque celle-ci apparaît sous les grands arbres. « Vous ne passerez pas, lui dit-il; vous ne rejoindrez pas « cet homme, je vous le défends. J'aimerais mieux vous ta savoir morte! » Et, dans sa fureur, il la traîne un moment vers rétang aux eaux profondes. Alors madame de Chelles, avec un grand cri de triomphe : « Ah ! vous voyez bien, dit-elle, vous voyez bien que vous m'aimez! »
M. Octave Feuillet comptait sans doute que ce duo obtiendrait le même succès que jadis celui de Maxime et de Marguerite dans le Roman d'un jeune homme 'pauvre. Mais cette scène de Vétang du meurtre n'a pas la frénésie et l'accent de la tour de Kerven. Elle termine le troisième acte, qui, comme le second, est un peu long dans son dialogue, quoique matériellement assez court. Le premier acte était supérieur. Au quatrième, une grande scène, entre Blanche et Berthe, — la seule scène véritablement dramatique du Sphinx^ — a sauvé la pièce.
Berlhe sait tout. Elle a entendu Taveu de Blanche, les paroles de M. de Savigny, — car, dans le Sphinx, tout le monde entend tout, sauf l'amiral, qui n'entend rien, elle public, qui n'entend parfois qu'à demi. Blanche, dans fa coulisse, écoule les aveux de M. de Savigny faits à Berthe; Berlhe^ à son tour, écoute la déclaration faite à Blanche par M. de Savigny. Lord Astley lui-mômc entend les protostations entre-coupées de soupirs que se font M. de
Savigay et madame de Chelles. C'est là le comble de la naïveté en matière dramatique. Faire épier une scène à un personnage intéressé à la connaître, cela est, en vérité, trop facile. Gela tient lieu de combinaisons , de recherches et d'efforts. Dans le Sphinx, M. Octave Feuillet a largement usé de ce procédé : là, non-seulement les jnurs, mais les rochers, mais les troncs d'arbres ont des oreilles.
Berthe se tait, après avoir écouté de si belles choses. Elle connaît le prix du silence. Elle se contente de prendre, je ne sais où, les lettres que madame de Chelles a écrites à son mari et de menacer Blanche de les livrer à l'amiral.
— Mais tu sais qu'il m.e tuera !
— Soit, Si tu pe quittes pas ma maison, si tu ne me .rends pas mon mari, l'amiral saura tout!
— Eh bien 1 va, réplique madame de Chelles.
Berthe fait un pas pour sortir, les lettres à la main ;
mais son honnêteté se révolte contre sa jalousie. « Non , dit-elle, ce serait trop lâche! » Et, les lui jetant, elle rend les lettres à sa rivale. Épuisée par son émotion, elle est ensuite sur le point de s'évanouir. Elle étouffe , elle demande un verre d'eau, et Blanche va lui tendre un verre où la bague empoisonnée a laissé tomber quelques grains d'une poudre étrange. Mais, à son tour, madame de Chelles a un brusque remords de son infamie et de son crime. Elle se redresse, va droit à son amie, l'embrasse. ' — Je vais te débarrasser de moi, ce ne sera pas long! dit-elle.
Et elle boit le verre de poison, en suppliant Berthe de jeter sur elle un voile blanc, afin que personne n'aperçoive son visage contracté par la plus épouvantable des agonies.
M. Feuillet a écrit là une nouvelle dialoguée plutôt qu'une pièce dans le sens absolu du mot. C'est un roman, ce n'est pas un drame. Le« rôles d'hommes sont absents. L'amiral, ai-je dit,'itourne trop tôt au comique. Lord Astlcy, après s'être présenté fatal comme Lara , s'en va Ipiteoi
comme Jocrisse. M. de Savigny ne sait ni ce qu'il veut, ni ce qu'il aime, ni ce qu'il déteste. Restent les deux rôles de femmes. Blanche de Chelles, c'est Julia de Trécœur, c'est l'étrange madame de Campvallon de Monsieur de Camors (M. Feuillet parle, à propos de cette dernière, de sonsowrire de sphinx), c'est l'étemelle héroïne des dernières œuvres de l'auteur. Mais M. Feuillet, si admirable de concentration dans Julia de Trécœur^ où il nous apparaît, si je puis dire, comme un Mérimée sentimental, est diffus, ou du moins il rêve plutôt qu'il n'agit dans le Sphinx, et Blanche de Chelles n'a pas le relief, Taccent, la vigueur de ses sœurs aînées. En revanche, le profil délicat, chaste et passionné, tendre et souffrant, de madame de Savigny a été dessiné par M. Feuillet avec une infinie délicatesse. Ce rôle de second plan a facilement pris dans l'œuvre nouvelle la première place, grâce au charme tout féminin qui l'anime.
Mademoiselle Sarah Bernhart a obtenu un grand succès, et son plus grand succès, à coup sûr, dans ce personnage. Elle a dit d'une façon incomparable, avec une douceur dolente et résolue, le mot de Berthe à son amie : « Tu sais que, pour défendre ce que j'aime, je serais lionne, mol aussi. » Quelle voix musicale d'ailleurs, et comme l'actrice est douée î Au dernier acte, elle a été vraiment belle et vaillamment applaudie.
Quant à mademoiselle Croizette, sa mort, l'agonie de madame de Chelles est déjà un événement artistique. Inégale dans le rôle même, absolument irrésistible et séduisante lorsque Blanche de Chelles doit être coquette ou perfide , moins heureuse lorsque le Sphinx s'anime , livre son secret et devient passionné , mademoiselle Croizette a trouvé le moyen de mourir comme pas une comédienne au monde peut-être n'était morte avant elle. Je sais tout ce qu'on peut reprocher à cette affectation de réalisme ; mais il faut avouer que l'actrice capable de produire un tel effet est aussi admirable qu'effrayante. Je n'ai jamais vu jusqu'ici, au théâtre, quelque chose d'aussi épouvantable et d'aussi vrai. A peine mademoiselle Croizette (car
ici Blanche de Ghelles disparait) a-t-elle avalé le poison qu'une révolution terrible se fait en elle. D'un mouvement brusque, l'actrice rejette ses longs cheveux derrière son front, et ce visage tout à l'heure souriant et charmant apparaît livide , verdi , convulsé ; les yeux sont tout à coup affectés d'un strabisme affreux, la bouche se crispe et se déforme, les bras se tordent, des secousses atroces soulèvent son abdomen, étreignent sa poitrine et son cou ; d'un mouvement saccadé elle arrache, comme si elle étouffait réellement, le corsage noir de son costume d'amazone, et, lorsqu'elle meurt, elle tombe roide, les jambes écartées , les bras balants , la bouche ouverte et les yeux fixes dans une face verte et défigurée. C'est un spectacle étonnant et superbe, affreux, si l'on veut; mais Goya et ses épouvantes ne sont-ils pas aussi de l'art? La peinture, il est vrai, n'est pas identique à l'art du théâtre. Théophile Gautier disait : On ne doit jamais peindre ce qui fait horreur. Doit-on, sur la scène, représenter, dans leur réalité, les atrocités de la vie? Je sais bien que les femmes grecques accouchaient de terreur en voyant , sur le théâtre , errer les Euménides. Le but de l'art dramatique n'est pas précisément cependant le même que celui de la Chambre des horreurs de madame Tussaud. 11 faut, je pense, laisser aux Américains le soin de crever une vessie pleine de sang de bœuf, qui coule très-exactement et rougit trèsscrupuleusement les planches , lorsque Hamlet tue Polonius; peut-être devons-nous nous contenter de voir ramasser le cadavre de ce Polonius.
Cela dit — et c'est, je crois, le sentiment de la majorité du public, — je déclare que, pour ma part, cette mort de mademoiselle Croizette m'a impressionné sans me déplaire. C'est effrayant, c'est atroce; mais la comédienne capable de produire un tel effet n'a rien de vulgaire. Ou pourrait lui dire ce que Victor Hugo écrivait un jour à Charles Beaudelaire, après une lecture des Fleurs du mal, et ce serait à la fois le plus grand éloge et la meilleure critique de son agonie: « Vous avez créé une nouvelle espèce de frisson I »
M. FeuîlJet n*est-il pas un peu le complice de cette mort violente? J'imagine qu'après avoir tant parlé du poison, au premier acte, il a voulu dérouter les prévisions ou, pour mieux dire, les certitudes du public et lui servir un cmpoisonuement inédit et de haut goût. Il a dû ouvrir pour cela plus d'un traité de toxicologie. Il a questionné M. Ambroise Tardieu. A coup sûr, il a donné, comme eût dit Eugène Sue, un coup de poing de la fin terriblement appliqué, et je ne serais pas étonné que cette mort, grâce à mademoiselle Croizette, ne fît courir tout Paris. L'horrible a ses fervents, comme le suave. M. Octave Feuillet, après tant de gâteaux de miel, a servi du vitriol à ses clientes. On lui passera celte fantaisie; on lui pafse tout. Mais, si le Sphinx a du succès, l'auteur de DaWa et do Montjoie saura bien à quoi attribuer cette bonne fortune, et, pour peu qu'il s*en rende compte, nous y gagnerons tous si, au lieu de tempêtes dans un flacon de vinaigre de toilette comme le Cheveu blanc, au lieu surtout de mélodrames naïfs, relevés par un comique trop facile, comme le Sphinx, il nous donne des comédies pénétrantes comme le Village, ou des études étranges et fortes comme Mia de Trécœur, La vie moderne peut, après tout, être étudiée de toutes les manières : l'un en voit le cûté puissant, l'autre le cûté douloureux , un autre le cûté comique. M. Octave FeuilliBt en cherche le parfum capiteux, provoquant, malsain et charmeur: il le trouve. Et ses fleurs rares ont leurs fanatiques, comme les fleurs de serre et les plantes tropicales, que, pour notre part, nous donnerions toutes pour une rose de mai, une branche d'aubépine ou une fleur des champs.
Les acteurs du Sphùix ont été ce qu'ils pouvaient être, excellents dans des rôles qui n'en sont pas. Delaunay fait ce qu'il peut pour animer le perspnnage de M. de Savigny; sans Maubant, qui lui donne de la dignité, l'amiral serait ridicule. Febvre est fort bien de ton, de tenue, de discrétion, dans le rûle de lord Astley. Coquelin cadet a obtenu un succès fou eii pianiste chevelu. Il fait bien des proghès, et sa place est conquise, et très-large. Joumard
358 LA YIB MODERNE
a fait rire en cocodés prétentieux, comme il avait fait rire dans Jean de Thommeray, C'est le même rôle.
Il y a un autre cadavre en art dramatique cette semaine, c'est celui d'Alix, la fille de la comtesse de Sommerive, au Vaudeville. Après l'empoisonnée, la noyée. On se rappelle comment mademoiselle Pierson avait compris cette Ophélie de mélodrame rapportée toute pleine d'herbes dans le salon de sa mère. Elle était effrayante; mademoi* selle Bartet a voulu la rendre plus poétique. Avec elle, Alix a moins séjourné sous l'eau. Charmante comparaison et qui nous montre bien où nous mènerait l'art cadavérique. Petrus Borel et ses fantaisies lycanthropiques seraient bientôt dépassés.
ViBGINIE DeJAZET.
12 août 1874'.
Il ne faut pas être ingrat pour ceux qui ont été le sourire, la gaîté, le charme de nos premières années, et lorsque l'occasion se présente de leur rendre une partie de ce que nous leur devons de plaisirs et de rêves évanouis, hàtons-nous de la saisir.
Dans un coin de Paris, à Montmartre, il y a, en ce moment, une vieille femme de soixante-dix-sept ans dont nul ne s'inquiète , qu'on oublie , et qui cependant a amusé trois générations successives, qui a été leur séduction, qui les a grisées de son esprit, de sa verve, de ses dons
1. Cet article, ou plutôt cet appel, publié dans V Indépendance belge y donna Heu à, un mouvement de sympathie vers Déjazet, mouvement dont la représentation organisée par le GauloU fut le dénouement, en même temps quMl était pour Déjaiet un couroonement el comme une cordiale apothéose.
artistiques, d'un talent tout particulier, très-alerte , trèsfin et très-français. C'est Virginie Déjazet. Le nom est populaire. Qui ne l'a répété, comme un applaudissement, tandis que le rideau tombait sur une comédie leste et pimpante, enlevée de verve par la plus piquante et la plus gauloise des actrices? Déjazet I Ce seul nom, pareil à un gai murmure d'abeilles, évoque tout un passé de bravos enthousiastes et de printanières soirées. Tout un monde disparu reparaît dès qu'on le prononce : le monde attirant des grisettes, des frais minois, des lèvres roses, des chansons de la vingtième année. Ou plutôt la grâce fran« çaise semble s'incarner aussitôt dans un petit être élégant, mince, sémillant, en ses costumes du siècle passé, et qui va, vient, jure, jordonne, sourit, babille et pétille comme une statuette de Saxe qu'animerait l'esprit de Voltaire.
C'est Richelieu et c'est Létoriêres, c*est Gentil-Bernard, c'est LuUi dans son blanc costume de Marmiton , et c'est M. Garât avec son habit mordoré de muscadin. C'est l'écolier échappé des Prés Saint^Gervais, c'est le petit duelliste effronté de la Douairière de Brionne. Puis, soudain, métamorphose étonnante, c'est la Lisette de Déranger fredonnant, sur un air de Bérat, les souvenirs d'amour de la bonne vieille :
Enfanté, c^est moi qai suis Lisette, La Lisette du chansonnier...
Et, après Lisette, c'est la Frétillon elle-même du faiseur de chansons, Frétillon la bonne fille , Frétillon qui jette son cœur sans compter, aimante, aimée, adorée, Frétillon cette sœur ainée de Mimi Pinson, l'incarnation de la gaîté à son aurore, de la jeunesse qui ne songe point et de l'amour qui ne compte pas...
Et Frétillon, Celte fille Qui frétille Mourra sans un cotillon!
Sans un cotillon? Je n'en sais rien. Mais Frétillon, daos son humble appartement de vieille femme, Frétillon est pauvre y Frétillon est oubliée, Frétillon a besoin qu'on se souvienne d'elle et qu'on donne , au moins^ à ses dernières journées un peu du rayonnement de gloire qui illumina sa jeunesse. Virginie Déjazet n'a plus rien, parce qu'elle a tout donné. Lorsqu'elle pouvait courir encore le monde ( il n'y a pas si longtemps encore), partout où elle passait, elle laissait après elle le souvenir d'un bienfait. Sterne avait inventé le voyage sentimental , Déjazet avait réalisé le voyage charitable. Il y a à Lille, dans un coin de cimetière, la tombe d'un pauvre diable de musicien de l'orchestre qui se suicida pour elle, qui, un soir, après une représentation, se donna la mort, sans avoir osé adresser la parole à celle'qu'il aimait. — «Pauvre garçoa! dit Déjazet avec une expression impossible à rendre, que n'a-t-il parlé! » Elle ne pouvait le sauver; elle voulut du moins qu'on ne l'oubliât pas. Elle fit construire un tombeau au malheureux musicien dans le cimetière de Lille , et elle n'a jamais passé par la ville sans aller renouveler les fleurs de cette tombe.
Aujourd'hui que l'âge est venu , et avec l'âge les infirmités, la tristesse, — faut-il écrire un terrible mot? la misère. — Ce que Virginie Déjazet regrette le plus de sa vie passée, ce ne sont pas les applaudissements, les couronnes, les rappels, non, c'est la possibilité d'obliger encore et de faire le bien. Il y avait, ne rions pas, il y avait quelque chose de la sœur de charité dans celte comédienne habituée à tous les succès et à toutes les fêtes. Et n'est-ce pas Béranger encore , ce bonhomme Déranger , auquel Déjazet allait chanter la Lisette, tandis qu'il Técoutait, à demi mourant ; — n'est-ce pas Béranger qui a écrit, à propos d'une sainte fille rapprochée d'une folle fille d'opéra:
Je vous le dis, en vérité, Sauvons-nous par la charité ?
Née le 30 août 1797, rue Saint-Lazare, cette Parisienne, essentiellement parisienne, Déjazet a aujour-
d'hui... Comptez. Et nul ne se soucie d'elle, je le répète. Elle a débuté, à cinq ans — • à cinq ansi en 1802 -— sur Je théâtre des Capucines. Et depuis, que de rôles, que de créations, que de luttesl Nous qui l'avons connue, qui l'avons vue, nous ne doutons guère que cette existence de comédienne deviendra un jour légendaire, que le souvenir de Déjazet durera autant que cet esprit capiteux, pétillant comme le Champagne, qui est une partie de l'esprit français I Nous ne doutons pas que Sophie Arnould et Lecouvreur, et les comédiennes du siècle passé , ne laisseront point de mémoire plus vivante et plus chère. Déjazet, quoi qu'on fasse et dise, est une partie du vieux renom artistique de notre Fran.ce. Elle incarne comme un art personnel; elle règne, non pas sur un monde de marbre et de porphyre, comme la tragique Rachel,mais sur un petit enclos où font une ombre heureuse les charmilles feuillées et où l'air, comme aux jours d'avril, est tout parfumé de lilas. Voilà Déjazet : une grisette du théâtre, l'éternelle grisette, pimpante et chantante, un fredon sur les lèvres, le cœur sur la main, et pas une méchanceté dans le cœur !
Et, septuagénaire aujourd'hui, elle est encore tout cela pour ceux qui l'ont aimée et applaudie. Elle a conservé, à coup sûr, sa popularité et son prestige aux yeux de ceux qui n'ont qu'à se souvenir pour l'admirer, pour admirer cet art tout de nuances, d'ironique galanterie, de prestesse séduisante, où le sous-entendu le plus risqué gardait encore une retenue et l'apparence d'une espièglerie. — Que nous sommes loin de cet art-là ! Les grivoiseries se* sont faites gravelures. Mimi Pinson ôte à présent sa robe, son unique robe, pour allumer les convoitises des vieillards jeunes ou vieux. Ce qui était pareil à une flèche chez Déjazet est semblable à une titillation ou à un cha. touillement chez celles qui lui succèdent sans la remplacer. •
On sentait, même en écoutant Déjazet dans ses rôles les plus scabreux, que l'actrice, en elle» pouvait adopter aussi la devise de la femme : Bien faire et laisser dire. Mais
86i LA VIE MODERNE
quoi ! ce n'o&t point de la comédienne que j'entends parler aujourd'hui ; c'est de la vieille femme à demi abandonnée,, à demi: oubliée. C'est pour elle que je réclame un at)pui, un aide, ce que les artistes , entre soi , ne se rerusent jamais les uns aux autres. On avait, l'an dernier, essayé d'organiser pour Frédérick-Lemnître une représentation solennelle. Je ne sais pourquoi cette organisation n'aboutit pas. Mais quoi ! avec tout son génie, Frederick était moins intéressant et moins à plaindre que Déjazet avec tout son cœur. — Frederick avait eu — il a encore, je crois — une pension ; Déjazet n'en a pas. Déjazet, qui ne réclame rien à personne, qui ignore absolument que nous écrivons ces lignes, pleines, non de pitié, — la généreuse et vaillante créature n'en voudrait pas, — mais de justice ; Déjazet, bonne femme et... bonne mère; Déjazet recevrait par le seul fait d'une représentation donnée à son profit, non-seulement ce secours matériel qui n'est pas à dédaigner, mais qu'elle refuserait d'une souscription, l'acceptant du concours de ses camarades — mais encore elle recevrait aussi ce secours moral qui fait tant de bien aux vieillards, la preuve qu'on ne vous oublie pas, qu'on vous aime toujours, que le public est encore prêt à accourir au seul appel d'un nom qui lui fut si cher.
Une représentation encore à Déjazctî encore une fête pour Déjazet! encore des bravos! encore une couronne! On les jette sans trop marchander à de nouvelles venues qui ne valent guère cette aïeule du vaudeville, du sourire et de l'esprit. Va-t-on marchander ce suprême brin de laurier à cette Muse de notre Gaule? Laurier, oui, certes; mais ce n'est pas de cela pourtant que devrait être faite la couronne de Déjazet : je n'y voudrais que des fleurs de printemps, des primevères et des lilas.
L'oubliera-t-on, je le répète, elle qui n'a oublié personne? Un jour, à une amie, à une actrice qui se mourait, mademoiselle L..., Virginie Déjazet écrivait celle lettre touchante :
« Vous vous plaigniez hier de Tabondon de vos amis!
« En complez-vous donc beaucoup^ chère Louise^ et ne « confondez-vous pas le mot connaissance avec ce titre « sacré? Tout le monde vous aime, c'est vrai ; mais tout « le monde n'a ni le cœur ni le temps de se dévouer à « votre triste sort! Moi qui crois connaître les amis, je « sais qu'il en est cependant qui, malgré leur tendresse « et leur désir, ne peuvent que rarement aller chez vous.»
Certes, et Déjazet pourtant n'est pas une pessimiste. Cette femme, d'un esprit si fin, aura beaucoup aimé, et des choses que les comédiennes n'aiment ni ne connaissent toujours : elle aura aimé sa patrie comme son art, et ses rêves de générosité comme ses enfants. Qu'il ne soit donc pas dit que les amis « n'ont ni le cœur ni le temps » de se dévouer et de se souvenir; qu'il ne soit pas dit que la petite chambre de Montmartre ne reçoive aucune visite. Mais point de secours, surtout. Un élan de dévouement, un concours de camarades. Un dernier éclat de gloire. Un dernier rayon de bonheur. Un dernier bravo. Voilà ce qu'il faut à Déjazet, àFrétillon, à Lisette, à la bonne vieille! Voilà ce qu'on ne lui refusera pas.
Dans une page fort émue et fort émouvante, l'auteur de Monsieur Garai raconta un jour comment sa première visite à Déjazet décida de sa propre destinée. Il avait si âprement lutté 1 il avait colporté, de théâtre en théâtre, ses manuscrits jaunissants. Soudain Déjazet apparaît à lui comme une fée (le mot est de sa reconnaissance); elle raccueilie, lui tend la main, lui ouvre* son théâtre, lui donne le baptême de la réputation, et les Premières armes de Figaro deviennent les premières armes de Sar'dou. M. Sardou ne voudra pas oublier ce souvenir de sa première ivresse. 11 secondera , à coup sûr, ceux qui essaye ront d'organiser une représentation pour Déjazet. Et tous ceux qu'elle a obligés! et le cortège de tous les gens qui doivent, non-seulement à son talent des émotions artistiques, mais à sa charité des secours efficaces, ne sera-t-il pas nombreux?
Une couronne, une couronne encore à Virginie Déjazet I
a64 LA VIE MODERNE
Et si elle voulait, si elle pouvait encore tenir la plame^ cette plume vive dont le style a, en vérité, l'accent même alerte et franc des bons épistoliers du dix-huitième siècle^ si Déjazet pouvait écrire, ne trouverait-elle pas un libraire accourant avec joie pour recueillir ces fameux Mémoires de Déjazetf dont on a parlé tant de fois, et qui n'ont pas vu, et qui ne verront vraisemblablement jamais le jour? Là serait le salut pour Déjazet. Dans ces confidences de sa vie artistique, dans ces récits d'un autre temps, où réapparaîtrait tout un monde d'acteurs et d'auteurs disparus, Déjazet trouverait sans nul doute ce qui manque à sa vieillesse. Pourquoi ne forcerait-on pas un peu sa verve à aiguillonner sa mémoire? Le public, à coup sûr, y gagnerait encore plus qu'elle !
Pauvre femme ! Le temps est loin où les poètes faisaient des vers à ses pieds, ses pieds mutins :
Ses petits doigts sont pleins d'esprit,
Sans contredit;
Au temps d'Athènes , Pêriclès les eût adorés '
Et dorés D^anneaux, de colliers et de chaînes.
Mais il y a moins longtemps peut-être que Déjazet ellemême rimait ces vers pour demander aux auteurs de Madame Favart, Saintine et Masson, de venir ^n aide au véritable fils de madame Favart, devenuvieux et besoigneux :
Quand par votre plume légère Leurs noms sont eilcore ehnoblis.
Que le triomphe de la mère Soulage les malheurs du fils !
Puis, chaque soir plus courageuse^ Cent fois je bénirai mon art.
Qui m*aura faite la quêteuse l)es deux auteurs de Madame Favart.
Déjazet savait même rimer pour être eharitable. Non, certes, son il ne sera pas dit qu'on ne fera point pour elle ce qu'elle a fait jadis , non-seulement pour le fils de madame Favart, mais pour tant de malheureux anonymes dont la voix se joindrait facilement à la nôtre pour dire : Déjazet est isolée, oubliée, vieillie... N'oubliez pas Virginie Déjazet !