‹ La vie morale et intellectuelle des ouvriersChapitre 110 sur 196 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Causes de dissipation des salaires. — L'intempérance. — L'alcoolisme. — Le nombre des cabarets. — La loi sur l'ivresse. — La ligue des femmes aux Etats-Unis. — Les sociétés de tempérance en France et à l'étranger.

Les nécessités de notre sujet, les règles même d'impartialité et de franchise qui s'imposent à tout écrivain consciencieux, nous amènent à étudier les causes de dissipation du salaire de l'ouvrier. Nous touchons ici aux questions qui se lient le plus intimement à la moralité de l'ouvrier ; la gravité en est indéniable. Les conséquences de la conduite de chacun se dressent là dans toute leur rigueur : du bon emploi du salaire naissent le bien-être et l'aisance de la famille ouvrière ; sa dissipation produit des désordres et des privations qui, le plus souvent, jettent leurs victimes dans la plus profonde détresse.

Cela est si vrai que, pour faire une enquête approfondie sur les causes de la misère, c'est dans un lieu de réflexions amères, au chevet du malade, près d'un lit d'hôpital qu'il faudrait se transporter. L'esprit

d'investigation trouverait là, pour étudier le mal moral dont les tristes effets se montrent au regard dans une entière nudité, des ressources que ne saurait lui fournir l'observation des existences actives et prospères des ouvriers, aux heures où le gain d'un fort salaire leur offre les plaisirs ou les avantages d'une vie facile.

Les pauvres malades racontent volontiers quelle a été leur condition , par quelles épreuves ils ont passé avant de venir échouer dans le dernier asile de l'indigent ; ils disent quel était leur genre de travail , les habitudes de leur vie, la condition de leur famille.

« C'est une enquête à laquelle je me suis livré, dit un observateur attentif*; j'ai suivi un certain nombre de lits, j'ai fait causer les malades, je leur ai demandé dans quelles conditions ils se trouvaient. Je dois dire que j'ai été navré en constatant que ces malheureux, étendus là, se tourmentaient de leur famille sans pain, de leurs enfants qu'ils n'avaient pas les moyens de faire élever, de l'avenir qui se présentait à eux sous de sombres couleurs. J'ai constaté que ces malheureux avaient presque tous joui d'une grande aisance. J'ai pu apercevoir que ces gens étaient des hommes qui avaient fait des dépenses de luxe, s'étaient livrés à des habitudes dis-

1 M. A. Rondelet : Déposition à l'enquête de 1872-1875.

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