‹ La vie morale et intellectuelle des ouvriersChapitre 112 sur 196 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Cette considération est développée par Montesquieu dans le chapitre de VEsprit des lois intitulé : Des lois qui ont ra'pport à la sobriété des peuples; elle n'a point cessé d'être vraie : a Une loi, dit-il, qui défendrait de boire du vin ne serait pas bonne dans les pays froids, où le climat semble forcer à une certaine ivrognerie de nation, bien différente de celle de la personne. L'ivrognerie se trouve établie par toute la terre, dans la proportion de la froideur et de l'humidité du climat. » Ce fait est corroboré par les constatations des enquêtes; elles signalent les ouvriers du midi de la France comme moins adonnés à l'usage de la boisson, sans que pour cela on reconnaisse chez eux des habitudes supérieures d'ordre et de moralité. Ce n'est point d'ailleurs de la consommation du vin dont on appréhende un péril; les populations viticoles le consomment par habitude, dans de grandes proportions, sans qu'il en résulte de graves désordres. L'usage abondant du vin est même indispensable pour certains travaux pénibles. Le véritable fléau est le vice auquel on donne plus spécialement le nom di alcoolisme , vice qui porte ceux dont il s'empare à l'usage immodéré des eaux-de-vie et absinthes, liqueurs aussi dangereuses pour la santé que destructives de l'intelligence et de tout sentiment humain.

A peine sorti de son travail, le samedi soir, Fou-

vrier adonné à cette dégradante passion se précipite au cabaret. Il restera là dans l'orgie jusqu'à l'épuisement de sa paye. Confus et hébété, il osera à peine se présenter trois jours après à son misérable logis ou à l'atelier ; objet d'horreur pour sa femme et ses enfants qu'il condamne à la faim, objet de dégoût pour les ouvriers honnêtes.

Qui n'a vu par une froide soirée d'hiver quelque malheureuse femme, parfois suivie de pauvres enfants endoloris par la bise glacée, appliquer son regard à la vitre enfumée du cabaret. Là, son mari, son homme comme elle l'appelle , le père de ses enfants, boit et rit avec des compagnons d'atelier. Il vient de toucher sa paye et il a négligé de passer d'abord au logement, à la mansarde, où la femme et les enfants l'attendaient. Là-bas le pain manque, il n'y a pas de bois pour se chaufifer, on a engagé dans la dernière maladie les couvertures au Mont-de- Piété, tout est triste et morne. Cet homme qui boit, rit et chante, il n'est pas plus mauvais peut-être qu'un autre; il a bien pensé dans ses longues journées de travail à sa famille, à sa misère, et peut-être a-t-il trouvé dans cette pensée plus de courage pour sa besogne. Mais l'habitude plus forte, la camaraderie l'ont attiré au cabaret en sortant de l'usine ; il a voulu chasser une sombre pensée, s'égayer une soirée après la rude tâche de la semaine; il est venu là. Puis, peu à peu, l'indifférence et l'oubli pénétrent

Page 1