CHAPITRE DOUZIÈME
dans son cœur sous Tinfluence de la boisson, sa vue se trouble, l'ivresse le gagne et il dissipe stupidement et sans scrupule le salaire qui devait payer le pain du ménage.
Et elle, son cœur se serre à cette vue; la colère, l'indignation, le dégoût, le désespoir se succèdent dans son âme. Les enfants pleurent et supplient, ils ont faim et demandent du pain. Les plus sinistres projets traversent son imagination et absorbent sa pensée. Pauvre femme! elle a travaillé, elle aussi, mais son salaire est trop minime pour subvenir à tous les besoins ; d'ailleurs, elle est malade et faible, son cœur est brisé, ses forces défaillent. Parfois on la voit tomber inanimée à la porte du bouge jusqu'à ce qu'un passant compatissant la relève et la secoure. Tantôt, s'armant de résolution, elle pénètre dans le cabaret, apostrophe le coupable, raconte à tous bruyamment, comme en délire, sa misère, ses angoisses, ses douleurs, la conduite indigne de cet homme. De là ces scènes qui ont pour théâtre le cabaret, les coups pour dénouement et le tribunal de police pour épilogue.
Nous ne chargeons pas, hélas ! cette triste peinture de mœurs; chacun y reconnaîtra quelque scène du même genre restée gravée dans son souvenir. Il n'est pas de soirée où ce sombre drame ne se passe à la porte de quelque cabaret des faubourgs. C'est là le spectacle quotidien que
donne Tinconduite. Dans certaines villes de fabriques, le nombre des femmes qui attendentleurs maris àla porte des cabarets est considérable. A Saint-Quentin, des cabaretiers compatissants, émus d'une pitié qui se concilie avec leurs intérêts, ont fait placer à la \ porte de leurs établissements des hangars et des .\ bancs pour que ces malheureuses puissent attendre plus patiemment et plus à l'aise'.
N'y a-t-il pas là de quoi provoquer les méditations du moraliste et du législateur?
La progression de l'alcoolisme est malheureusement attestée par l'enquête de 1872-1875. Elle l'est encore plus par la notoriété publique, les constatations de la statistique judiciaire, celles des administrateurs, des agents de l'autorité, de tous ceux à qui leurs relations quotidiennes avec les individus font connaître l'état véritable de la société. Cette progression est affirmée d'une manière plus irrécusable encore par les chiffres attestant l'accroissement de la consommation de l'alcool en France.
En quarante années, cette consommation atriplé ; on doit tenir compte, il est vrai, des usages industriels qui l'absorbent dans une forte proportion. Les chiffres n'en sont pas moins significatifs : de 350,000 hectolitres en 1820, la consommation de l'alcool s'est élevée à 620,000 en 1850, à 976,000
* M. Jules Simon : L'Ouvrière.