CHAPITRE SEIZIÈME
Que penser de l'opinion des chambres de commerce, se prononçant contre une mesure toute d'humanité et de moralité, dans des villes où l'on signale de scandaleux abus : Alazamet, Saint-Chamond, Angers, Lille, Rouen, Saint-Etienne, Valenciennes?
Le sentiment de la population ouvrière a protesté contre cette insouciance de la moralité publique. Les ouvriers ont d'eux-mêmes réclamé l'application de la loi. Ainsi, à Saint-Chamond, où les fabriques de lacets n'occupent pas moins de quinze cents ouvrières mineures, M. Gauthier, inspecteur divisionnaire, a constaté que la prohibition du travail de nuit avait été spontanément mise à exécution, à la demande des pères de famille, jaloux de hâter l'application d'une mesure de préservation morale dont ils apprécient l'utilité.
L'opinion, aujourd'hui éclairée, rendra donc meilleure justice à la loi du 19 mai 1874, que ne l'ont fait quelques publicistes qui, dédaigneux dans leurs écrits de la grave question de l'interdiction du travail de nuit, n'en ont pas moins reproché à la commission législative d'avoir cédé trop facilement aux opiniâtres résistances que rencontrait son premier projet. Le bien se fait progressivement. Il y a toujours sagesse à prendre possession du terrain que l'on gagne dans le champ de l'humanité et à s'y bien affermir en attendant de nouvelles conquêtes.
Aux législateurs futurs à édicter une protection plus complète de la femme dans les travaux de l'industrie. Comme l'enfant, elle est un être faible ; la délicatesse de sa nature répugne aux brutales exigences du travail des fabriques; mère, elle porte dans son sein l'espoir des générations qui doivent être un jour l'honneur et la force de la patrie. On ne saurait trop l'entourer de sollicitude. C'est le cri de toutes les consciences, de tous les cœurs où a passé le souffle du patriotisme I
Protéger la mère, c'est d'ailleurs protéger l'enfant.
Pendant les journées trop longues oii la femme est employée à la manufacture , l'enfant peut trouver encore un refuge à la crèche ou à la salle d'asile. La nuit, au contraire, le pauvre petit être chétif et souffreteux reste, à défaut des soins maternels que lui enlève l'usine, abandonné à des mains mercenaires. Si tant est que le travail de la femme puisse suffire à les payer. De là, pour la frêle créature, le péril de souffrances qui l'étiolent et souvent la mort.
L'ouvrier, de son côté, s'il ne rencontre pas, en rentrant au gîte commun, la compagne dont le travail l'a séparé, ira dépenser et dissiper, pendant les heures de nuit, le salaire de sa journée. De là la gêne dans le ménage, les scènes violentes qui lui font cortège; de là la désunion des époux, peutêtre la séparation, la misère et la honte.