‹ La vie morale et intellectuelle des ouvriersChapitre 161 sur 196 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

rapprocher de l'usine où ils travaillent; ils s'attachent à la cheminée du haut fourneau, comme font les hahitants du village à leur clocher, illors ils ne songent plus à l'émigration, et ils pratiquent dans la vie de famille des vertus qui sont inconnues aux hôtes nomades des garnis de Paris ou aux instables habitants des barrières et des faubourgs.

A défaut de la maison, un logement confortable et sain, garni de meubles convenables, où Ton se sent établi pour de longues années, exerce sur l'esprit de l'ouvrier une influence salutaire; il développe en lui le goût de la vie intérieure, le rend plus sensible aux sentiments de famille et à l'affection des enfants. C'est dans l'intimité du foyer que l'on goûte le mieux les charmes et la séduction des enfants. Si le travail de l'ouvrier le déshérite de celte joie pendant les heures du jour passées à l'atelier, il appréciera d'autant plus le soir, en rentrant au logis, les soins et les caresses dont il sera entouré.

Les nécessités du travail industriel, la modicité du salaire, le prix des subsistances et du loyer rendent, à vrai dire, bien dures aux ouvriers les charges de la vie de famille. C'est là que leur force morale, leur énergie, leur courage sont le plus mis à l'épreuve; mais ils y trouvent aussi les plus douces compensations, les plus pures joies de la vie.

La mère ouvrière, occupée tout le jour à l'atelier, séparée des êtres chers, subit seule une condition

dont l'amertume lui impose des privations que rien ne compense. C'est là le côté le plus douloureux de la vie ouvrière.

Dans la période de l'allaitement surtout, les mères sont obligées de se séparer de leur enfant , alors qu'il réclame les soins les plus assidus. Ce n'est point seulement une blessure profonde aux sen timents de la nature , il y a là une des plus tristes causes de la mortalité des nouveau-nés, une source fréquente de deuil dans la famille ouvrière \ Quelques mères jouissant d'une aisance relative ont recours aux soins des nourrices mercenaires et envoient leurs enfants à la campagne. Séparation cruelle et trop souvent sans retour. La mortalité de ces petits êtres présente un efifrayant tableau^. Les lois ont dû prendre des mesures de protection pour prévenir les ravages de l'incurie et de la spéculation parmi tant de jeunes existences. La plupart des ouvrières n'ont point l'aisance nécessaire pour reg courir à ce moyen d'élever leurs enfants ; elles

1 Cette mortalité , d'après AL Brochard , s'est élevée jusqu'à 75 et 80 pour 100.

La France, affirmait M. F. Boudet à l'Académie de médecine , perd tous les ans par sa faute 120,000 enfants du premier âge.

^ D'après les cartes démographiques du docteur Bertillon, la mortalité des enfants mis en nourrice à la campagne la plus <^rappante et la plus étendue comprend les quatorze départements rangés autour de Paris, où se pratique l'industrie nourricière. La proportion des décès s'y élève à 37 pour 100; les

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